Jul, la musique au cœur pur

jul 2Dans la nuit du 11 au 12 juin 2014, à Asnières, un homme du nom de Karim Tir est assassiné. Ceux qui savent qui il est l’appellent Charly. Au volant d’une modeste voiture louée, Charly, originaire de Marseille, est criblé de balles. Tout laisse penser à un règlement de comptes. Un de ceux que Karim Tir voulait éviter en s’éloignant quelques temps de la cité phocéenne, sa famille ayant déjà été endeuillée à deux reprises par ce genre de drame. Charly n’a que 31 ans quand il perd la vie. Il était le manager de Jul, son mentor. Le rappeur marseillais voit alors l’un des êtres les plus chers à son cœur quitter ce monde. Quatre jours plus tard, sort sa mixtape Lacrizeomic, dont la promotion est fortement troublée par cette disparition. La semaine de Planète Rap durant laquelle Jul devait défendre son disque sur Skyrock est annulée. Il ne se rendra pas dans ces studios où quelques mois plus tôt on l’entendait chanter « Cagoule, paire de gants, arme de guerre, GP800, embrouille, pour l’argent, on t’laisse couvert de sang, couvert de sang, couvert de sang ... »

La mort de son manager  aura inspiré à Jul la tristesse la plus productive qui soit. « J’peux pas tourner la page, j’peux pas oublier le manager. » Dans son malheur, à 24 ans, le garçons écrit. Il écrit, encore. Et il écrit, toujours. Jambes tramblantes, estomac noué, visage livide, mal de crâne. Des nuits passées sur une feuille, devant un ordinateur. Jul compose une mélodie pour ses textes, il met en musique sa peine. « J’vais là où la vie me mène, et j’suis malade, sans mon manager que j’aime …»

PLEURS, SIGNES ET HALLUCINATIONS

Enfin … Ce n’est pas là l’unique source d’inspiration du rappeur, puisque ce n’est pas sa seule douleur..  « Pourquoi dans ma vie il y a eu tant de drames ? Pourquoi nos mères pleurent elle tant de larmes ? » Une existence traversée de beaucoup de misères. Sans trop parler au paternel, avec maman et le petit frère. C’est trop pour un seul cœur. Jul a écrit une chanson pour le petit, derrière les barreaux à seize ans. « Avec maman on serre, les voisins on les évite, avec elle il faut que tu parles, on est mieux quand le cœur est vide…» Et Jul de se souvenir. Perquisition, arrestation. Le jeune Mathieu, dit « Le Corse », menotté sous les yeux de sa mère. « J’avoue, j’suis triste, que tu finisses dans une histoire de grands. » Les jeux d’enfants ressurgissent, les yeux s’humidifient. Il y a les lettres. Un peu de lecture, et quelques songes. « Obligé de rêver pour voir le sourire de mon frère, au réveil j’suis peiné, je n’sais plus comment faire, j’essuie mes larmes et j’me rendors. »

En cas de pareille affliction, il n’y a souvent que deux chemins. L’autodestruction au bout de l’un, quand le second mène au Divin. Jul avance un peu sur le premier, recule parfois sur l’autre. Et saute sans cesse de doutes en incertitudes. « Personne me croit j’ai vu des signes, heureusement que Dieu me guide. » Comme Malik dans Un Prophète, banquette arrière, un pistolet sur la joue droite, et une prémonition. Un signe, les animaux vont traverser. Dans le mille, et le sang va couler. Il y a des présages qu’on aimerait mieux ne pas avoir.  Jul ne dit même pas en quel Dieu il croit. L’essentiel est qu’Il lui évite les Judas, et que la foi se forge. Puisse-t-elle permettre de ne pas trop s’enfoncer dans les sables mouvants, ceux de l’alcool, de la drogue.

Deux composantes majeures de ce qu’écrit Jul. Fumer du shit et boire de l’alcool fort. Ce n’est que le quotidien de milliers de jeunes après tout. Peut être pour ça que le rappeur parle à tant de monde. Lui qui clame être « comme un autre », l’est aussi dans ses vices. « J’suis en fumette en travers dans le virage », « En buvette sur l’autoroute à deux cents ». Excès de vitesse et descente de polonais, poumons noircis et cœur pur. Mauvais mélange, résultat les larmes coulent. Les dialogues avec un flash de sky sont rarement productifs. Au moment où le J&B se verse dans le coca, les disparus s’assoient sur la banquette et la buvette se fait bien sombre. Quelques feuilles à rouler plus tard et la fumée prend des formes étranges. Le visage d’un ami mort qui sort du pétard. Et c’est triste jusqu’au lever du soleil, pourtant on se force à rire.

80’S, JAMES BLUNT, PLUTON …

Car non, la musique de Jul n’est pas faite que de pleurs. Il y a aussi le soleil. Son rap est profondément méditerranéen, une rencontre de la Corse et de l’Algérie à Marseille. Et comme Aznavour, Jul veut vivre la misère au soleil. C’est même pour ça qu’il vend des disques. « J’veux m’tailler j’sais pas où, j’suis cramé de partout, j’veux m’retrouver sous l’soleil, chapeau de paille et gros pétou. »  Quitte à parler de chanteurs français d’un autre temps … Autant évoquer Brassens. jul 3L’enfant de Sète, celui qui rappait l’accent chantonnant, sa haine de la maréchaussée, et son amour pour les douces filles de nos contrées. Cette petite frappe devenu superstar du rap qui chantait tantôt les frères morts tantôt les poivrots du quartier. D’où il est, Brassens regarde tendrement Jul, ce garçon qui « ne voulai[t] pas travailler, ne voulai[t] faire que ça, du rap ».

Jul lui, quand il parle de ses influences musicales, se fait peu loquace. Il faut dire qu’en général, il n’est pas du genre bavard. Plutôt discret le gadjo. Concernant les artistes qu’il aime donc… Il évoque parfois Meek Mill, le plus français des rappeurs américains, sans spécialement étayer. Il parle aussi de Future, qu’il aurait bien aimé avoir en featuring un jour. L’usage intensif d’autotune n’est sans doute pas étranger à cet affection. Et puis, comme l’américain, Jul aime chanter dans les étoiles. « Je tends le doigt je touche Pluton. »

Sur son dernier album en date, Je tourne en Rond, éploré il reprend, mot pour mot le refrain de James Blunt, « Goodbye my friend, goodbye my lover ». Pourtant il y a en parallèle un aspect festif indéniable sur un certain nombre de titres. « J’peux rapper terter et en même temps t’faire bouger, c’est normal, c’est nouveau c’est frais, le game est couché. » Son plus gros hit de l’année 2015, sur la mixtape d’Alonzo à venir, est une reprise des « Démons de Minuit » d’Emile et Images. Sur « Le temps passe », issu de l’album gratuit sorti en début d’année, il transpose les paroles du tube de Début de soirée, « Nuit de folie », pour en faire « Et j’m’en tape tape tape, c’est ma façon d’aimer, les frères s’charclent charclent charclent, au lieu d’s’entraider. »

… ET LA PLANETE MARS

Côté rap français, une figure majeure inspire Jul, et elle est évidente à l’écoute de sa musique : Le Rat Luciano, le légendaire rappeur de la Fonky Family. Traumatisme pour tout le rap français, encore plus fort à Marseille. Jul l’a invité sur son troisième album, pour le morceau, « Mets les en I » qui est l’un des tous meilleurs du disque. Ils ont tous deux la rue en eux, le réel gravé sur le visage, et Marseille ancré au plus profond d’eux mêmes.

Jul vient d’un petit parc HLM des quartiers sud de la cité phocéenne, Saint Jean du Désert. 13500. Sa rencontre avec le label Liga One, qui intervient après douze ans passés à rapper dans son coin, le pousse à bouger vers les quartiers nords. Les nouveaux associés de Jul sont de Font Vert, dans le 14 ème arrondissement. Un des coins les plus durs de la ville aux 111 quartiers. Un petit périmètre où se concentrent les pires éléments du Marseille moderne. Les armes en quantité, de poings ou de guerre, la drogue en quantité, douce ou dure. Les coups de filets, les réglements de compte, les assassinats. Font Vert est le triste symbole d’une jeunesse marseillaise décimée par les kalash et l’argent. Impossible d’ailleurs de ne pas se souvenir de ce clip de Khalif Hardcore, un des co-fondateur de Liga One. Le morceau s’appelait « Marseille La kalash Liga One », et son clip mettait en scène un règlement de compte. La victime fictive, un jeune homme prénommé Nabil, fils d’une certaine Bahia, qui elle tenait le rôle de nourrice pour le clip, a été retrouvée dans un coffre quelques mois plus tard, à moins de 20 ans.  La musique de Jul porte en elle cette rencontre tragique entre la fiction et le réel.

jul1

Les fantasmes n’en sont plus, et ce qu’écrit le rappeur colle à 100% à la réalité de Marseille. Celle ci s’entend notamment dans son langage, quasiment incompréhensible par moments, si l’on est pas familier de l’argot local. « Tu m’emboucanes », une « folle », un « BDH » (« Bandeur D’Hommes »), « se languir », « j’suis fané », « des déguns », « faire le gros » « serrer »… et bien d’autres expressions participent à la construction d’un rap purement et profondément marseillais. Et c’est aussi ça qui rend Jul intéressant. Certes, il conte le quotidien le plus banal d’un vingtenaire des années 2010, mais les ingrédients de sa recette sentent le Vieux Port et les ruelles sales sous le soleil.

JEUNE, SIMPLE ET INCOMPRIS

A cela s’ajoute une admirable humilité. Celle d’un homme conscient de n’avoir rien fait de plus qu’un autre. Celui qui n’a que son cœur pour aimer et ses yeux pour pleurer. En introduction de son morceau « C’est ça que j’te reproche », Jul dit, sans fierté ni honte: «Moi elle est fausse ma Rolex, personnellement, j’tourne en location.» Il pourrait incarner le mythe du self made man, celui qui a pété le score, non seulement sans maison de disque, mais qui plus est avec un entourage assez peu investi dans le milieu musical. « Des fois je m’enregistre seul, je fais des mises à plat de mes sons. J’appuie rec et j’pars en courant dans la cabine. » Il faut préciser que le bonhomme compose également ses beats à près de 100%. « A l’aise, sur une jambe au planète rap, j’fais mes instrus ils aiment trop », et il ajoute ne pas savoir ce qu’est une clé de sol.

Malheureusement, la tristesse n’est pas prête de mourir pour Jul. A ce jour le rappeur marseillais se trouve dans des tourments judiciaires, entre avocats, communiqués internet foireux et insultes en ligne. L’aventure humaine avec Liga One a pris fin, il n’y a qu’à prier pour que la rupture contractuelle se passe au moins pire. En attendant il n’est pas trop tard pour s’attarder, et longuement, sur ce rappeur excessivement moqué car profondément incompris. Il faut écouter Jul, et non pas s’arrêter à quelques tubes, une chemise à fleur et des mèches blondes. Il n’y a aucun effort à faire pour comprendre et aimer Jul, si ce n’est celui d’ouvrir son cœur à la pureté. Mac Tyer en parlait il y a des mois déjà: « Il y a des gens qui ne comprennent pas la musique de Jul, je pense que ce sont des gens qui ne partagent pas sa peine. On entend beaucoup de peine dans sa musique.»

Et aussi longtemps qu’il aura du souffle, Jul écrira sa peine avec maladresse et sincérité, et il ira plus loin que les autres. « Le cœur sur la main, j’avance même s’il est cassé, j’m’envole, laissez moi passer. »

Rap français : bilan du premier semestre 2014

On approche tout doucement de la fin du premier semestre de 2014. Certains passent leur bac, d’autres s’éclatent au Brésil, pendant que les rappeurs ont du mal à boucler leurs fins de mois. L’heure est venue de tirer un premier bilan de ce qu’il s’est passé dans le game depuis janvier. Lire la suite « Rap français : bilan du premier semestre 2014 »

Comme le Wu-Tang, IAM va vendre un seul exemplaire de son nouvel album

Twix_limited

Le groupe IAM a, dans le plus grand secret, enregistré un album conçu comme une oeuvre d’art, produit et vendu à un seul exemplaire. Valeur potentielle : plusieurs dizaines d’euros.

Jean-Michel Jarre avait tenté le coup en 1983 avec Musique pour supermarché, Sylvain Chauveau en avait fait la spécialité de son label Onement, mais c’est le Wu-Tang Clan qui a inspiré IAM en créant la surprise avec Once upon a time in shaolin. Quelques mois après la sortie de leur dernier album, le groupe annonce ainsi avoir parallèlement et dans le plus grand secret enregistré un autre disque, intitulé Il était une fois une moustache, qui ne sera lui produit et édité qu’à un seul et unique exemplaire.
Nous allons bientôt vendre un album comme aucun de ces crétins ne l’a fait avant”, explique AKH à Valeurs Actuelles. “Nous allons publier une oeuvre d’art comme personne avant nous, dans l’histoire de la musique moderne, ne l’a fait. Nous créons un collector-édition-deluxe-super-bonus-de-la-mort-qui-tue qui ne sera vendu qu’une fois. Ce sera comme posséder le godemiché de Cléopâtre, et croyez-moi ça vaut le coup”L’objet lui-même adopte effectivement la forme d’un véritable et luxueux trésor, emballage de Twix géant en papier doré qui comporte plusieurs surprises et raretés « dont des cheveux de Shurik’n, Akhenaton et Kheops » assure l’équipe.

iam-coupe-cake-clip_2wfn1_238kxa
Entre une interprétation libre de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique de Walter Benjamin et la volonté, comme Radiohead, Prince ou Patrick Bosso qu’ils citent également, de concevoir un autre modèle pour l’industrie de la musique, AKH et Kephren, à l’initiative de Il était une fois une moustache, précisent leur pensée sans modestie sur le site officiel du projet. ”L’histoire démontre que les grands musiciens comme Sébastien Patoche, Mozart et René la taupe sont considérés avec la même estime que des artistes comme Picasso, Les Chevaliers du fiel et Jean-Paul Gaultier. Néanmoins, on ne donne pas aux créations contemporaines de musiciens comme AKH, Kanye West ou Dr. Dre la même valeur qu’à celles d’Andy Warhol, Damien Hirst ou Jean-Michel Basquiat. Perso je sais pas qui sont ces gens mais je trouvais ça classe de les citer dans la même phrase.
Mais derrière ce qui peut être pris comme une opération promo, se cache un ras-le-bol général ainsi qu’une réelle volonté de bousculer l’ordre établi :
« L’idée que la musique est un art culinaire est une chose que nous défendons depuis des années. Et pourtant elle ne reçoit pas le même traitement que la bouffe d’un point de vue financier, en particulier où, de nos jours, la musique a été dévaluée au point même qu’on la donne gratuitement. Et ça c’est révoltant. Mes fringues sur-mesure vont pas se payer toutes seules, faut quand même que le public le comprenne. Moi j’en suis réduit à signer chez Def Jam Frince, si ça se trouve ces enculés vont me forcer à faire un feat avec Joke, et je pourrais pas dire non, parce que comme disait le grand-père imaginaire de Shurik’n : dans ma famille ung frinc c’était ung frinc gagné dureuhment, alors si toi tu peux être payé à rieng branler, fonce » Un cri du cœur salutaire en ces périodes de trouble. « Soyons sérieux, ajoute Kheops, en 2014 le fan d’IAM lambda est un boulet comme on n’en fait plus. Il ne comprend pas le monde qui l’entoure et a du mal à se repérer au niveau de la musique d’aujourd’hui. Notre album Arts Martiens a cartonné, on s’est dit qu’on allait sortir un nouveau lp dans la foulée. Et évidemment ces abrutis finis à la pisse n’ont rien compris, ils ont été bien moins nombreux à acheter le dernier, juste parce qu’ils sont pas habitués à un rythme de sortie soutenu. Donc on s’est dit ok les segpas, on va s’adapter à vous. Des choses simples pour des gens simples. »

7854010 jpeg_preview_large
Non pas double, ni triple mais bel et bien « double-décuple-album » (format jusqu’à ce jour inédit), Il était une fois une moustache a été enregistré par le groupe au complet sur une période de 60 ans et sera constitué de 361 morceaux, sur lesquels devraient notamment apparaître des collaborations avec El Matador ou L’Algérino ainsi que celle, plus étonnante, de joueurs de l’OM. L’idée de départ est venue de Kephren : « on va pas se mentir, même moi j’ai aucune idée de ce qu’est réellement ma fonction dans ce groupe depuis que je suis trop gros pour danser, confie l’intéressé. Alors quand j’ai vu le truc de RZA je me suis dit banco, vas-y mon con ça payera ta retraite« .
Mais s’il ne sera disponible nulle part ailleurs qu’en lui-même, et s’il constitue sans doute autant une tentative artistique qu’un gros coup financier, l’album ne sera pas pour autant inécoutable par le commun des mortels : avant son éventuelle cession à un riche collectionneur ou une institution fortunée (enthousiaste, Valeurs Actuelles compare déjà l’œuvre à un graffiti dans des toilettes publiques, n’hésitant pas à lui allouer d’emblée une valeur de plusieurs dizaines d’euros), le disque et son “contenant” dispendieux feront le tour du monde des bal musettes, kermesses ou goûters d’anniversaire, où les fans pourront payer pour en entendre la musique.
Cependant il faut faire vite : les offres alléchantes se multiplient, on parlerait dernièrement d’un auditeur richissime qui a fait grimper les enchères à 5 euros, « et je rajoute une boîte de granolas parce que je suis vraiment fan« . Il ne reste à présent qu’une soixantaine de jours pour que le kickstarter des fans moins fortunés dépasse cette somme. Autant dire que c’est pas gagné.

ce n'est pas sexuel
ce n’est pas sexuel

Cet article provient du Blavog, pour vos insultes, faire suivre directement