Riski, Oh Mon Dieu : Prières éparses

[Tout ce qui est écrit dans cet article – un potage de spéculations hasardeuses, il faut bien le dire – est imputable à son auteur].

 

https://bandcamp.com/EmbeddedPlayer/album=1270583952/size=large/bgcol=ffffff/linkcol=0687f5/artwork=small/transparent=true/La légende veut qu’il soit vain d’écrire à propos de Riski. Perceval du journalisme rap, je tente l’aventure. Ce n’est sans doute pas raisonnable, mais le désir de le faire résiste et persiste. Et on ne cède pas sur son désir, comme dirait l’autre. Mais avec quel angle d’attaque ?

Par pur hasard, je tombais, durant l’écoute d’Oh Mon Dieu, sur un article/interview de Vice dont le sujet était Julien Rochedy, ex-membre du FNJ. Le jeune loup vient de monter son école de « virilité »,  baptisée « Major ». Regardant une de ses vidéos sur les 10 pensées qu’un homme doit apparemment connaître et s’approprier pour être un homme et affligé par le caractère absolument risible de la chose (pour le monsieur apparemment une pensée se résume à une citation du type « l’homme est un loup pour l’homme »), remarquant donc que le garçon était sérieusement travaillé par la question de l’homme, j’eus une étincelle : et si on écoutait ce que Riski nous dit à ce propos ? La « question de l’homme » étant passe-partout, évidemment qu’il en disait quelque chose, mais Riski peut-être plus que quiconque. Mais l’homme non pas comme idéal de perfection ; l’homme dans sa merde quotidienne, débrouillard autant qu’il le peut, écartelé entre hier, aujourd’hui, demain.

Cinq morceaux : autant de pistes pour retrouver le « qui » du EP, son auteur. Enquête d’autant plus pertinente que de fils de Riski en père de Metek on finit, de fait, par se perdre. Pour autant, et c’est là que la chose est encore plus intéressante, il ne s’agit pas de « personnage », ou « d’alter ego ». Il y a filiation au sein du même, et donc une identité commune. Encore faut-il la saisir.

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ESTHÉTIQUE DE LA CONFUSION

Le morceau éponyme introduit à l’univers foutraque, indiscernable, « ésotérique » (pour reprendre son mot) de Riski.

Avec « China club », on poursuit sur un story-telling de sous-sol tamisé de bar branché. Une tranche de taf narrée avec précision et finesse. Pris en tenaille entre la directrice, le collègue et les clients, sur une prod assourdissante (qui évoque la musique de fond de ce genre d’établissement), l’isolement du serveur se fait sonore autant que relationnel. Isolement du serveur qui fonde aussi le sentiment de solitude, sentiment qui prendra un sens bien plus fort dans le dernier morceau. Solitude accrue par la vaine attente du pourboire. Présent oppressant que l’on veut fuir. On déboule alors sur le troisième morceau, « Une petite chanson négative », rassurant et maîtrisé : c’est le passé qu’on met en boîte. D’induction en déduction ( « Si j’suis pote avec lui, ça veut pas dire j’suis ton pote » ; « Parce qu’on n’est plus des potes, t’as jamais été un frère » ), on navigue avec facilité dans la logique bien huilée de l’enfance et de la jeunesse. En revanche, en ce qui concerne l’actualité, on se meurt de fatigue et d’angoisse, sans perspective d’avenir. On chute.

La logique des relations passées, aisément discernable avec le recul de l’âge, laisse donc place aux sentiments, autrement plus tortueux et actuels. Le prosaïsme des deux morceaux sus-cités est retravaillé dans les deux derniers titres. « L’Amour » et « Orphelin » resaisissent le monde vécu par  Riski d’une manière différente, avec recul et affect ; ce n’est plus le serveur, ce n’est plus l’homme endeuillé par son passé, mais Riski le rappeur qui chante. Ce qui, en fait, ne change rien à la complexité du truc, voire la renforce.

Dans « L’Amour », titre mélancolique, on apprend que les mots sont d’un autre monde. L’Amour, l’Homme, deux fictions désastreuses, parce qu’elles nous hantent malgré tout. L’Amour est bien moins palpable qu’une facture EDF, et pourtant les deux choses tourmentent avec autant de force. Ni idéaliste, ni matérialiste, ou plutôt les deux à la fois, Riski porte un regard désorienté, en quête d’on ne sait trop quoi. Des petits rires s’entendent dans le fond du morceau, dans l’écho, soulignant le risible de la quête. Quête risible, absolument insensée, qui révèle son véritable visage dans le dernier morceau : une chute sans atterrissage.

« Orphelin », c’est le sentiment, l’affect avant tout. Je « sens » que je chute, c’est à dire que je ne me raccroche à rien. Sentiment paradoxal, puisque provenant de l’absence de sensation : la chute, c’est le vide autour de soi. Vide physique, mais aussi dissolution de tous les liens, jusqu’au cordon ombilical. « Orphelin », c’est à dire sans passé, et face à un avenir imprévisible. La chute (qu’elle soit due au péché originel ou qu’elle découle de la « merde d’hier »), c’est le destin de tout orphelin, sinon de tout homme : retrait du père, retrait de Dieu. [Rappelons que le père de Riski a été assassiné peu de temps avant sa naissance. Ce qui rajoute un énième niveau de lecture, davantage biographique].

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CINQ MORCEAUX, CINQ BRANCHES, POINT DE RÉDEMPTION

Du premier au dernier morceau, l’auditeur baigne dans la confusion : la voix qu’on écoute se fait tout à la fois père, serveur, adulte (et donc en deuil de son enfance), et pour finir, orphelin. Qu’une chronique cherche à y mettre de la cohérence, ça peut paraître prétentieux, et tant mieux parce que ça l’est. Et pourtant, c’est bien le sixième morceau, le morceau manquant mais contenu en puissance dans les autres, la branche manquante pour achever l’étoile qu’il nous faut trouver. Tâche impossible et arbitraire, absolument spéculative.

Confusion, mélange des genres, œuvre émiettée. Il n’y a pas de pureté dans la production musicale de Riski, « pureté » au sens d’artifice, de production aseptisée, épurée, dénuée  d’imperfections (et donc de singularité). Les morceaux de Riski ne correspondent à aucun canon esthétique, non pas à dessein, c’est à dire par pur effet de style, mais par nécessité. Le paradigme du tube est trop superficiel, si peu adapté à une musique qui sans cesse se cherche. Musicalement, physiquement aussi (« 9000 pompes, autant d’abdos, même tractions n’y ont rien fait de plus »), la chose est la même : on laisse les charges wagnériennes et les corps huilés aux Rochedy et consorts.

En ce sens, disons avec PureBakingSoda* que la musique de Riski n’est pas vraiment (auto)biographique, non pas parce qu’il ne raconte pas son passé, mais parce qu’il n’y a pas « un » sujet bien défini et contemplatif de sa propre histoire ; parce que le sujet, celui qui dit « je », est justement en question. Subjectivité éclatée, dont il revient peut-être à l’auditeur de recoller les morceaux. Aucune morale, aucun sous-texte, mis à part celui que chacun peut y voir, y mettre (moi le premier). Subjectivité éclatée qui se dit au jour le jour, comme en témoigne le nombre de morceaux ou de petits EP que Riski dissémine sur la toile depuis bientôt quatre ans, sans véritable arrêt ni reprise de carrière.

Les repères habituels s’évaporent et tourbillonnent ; tout se confond ; l’identité se perd ; le père, le fils ; le fils, le père ; dans l’attente messianique de l’unité. On en revient alors au premier morceau, à la première prière : « Oh Mon Dieu ». Appel à l’unité après la dispersion dans le monde, accumulation des jobs, prolifération des responsabilités.

Et c’est cela qui est appréciable aussi dans sa musique : la confusion, c’est ce fait que tout s’interpénètre, que l’anecdote, la question basse et matérielle interroge les convictions, les repères métaphysiques. Dans l’anecdote, dans le détail de la fiche de paie s’annonce le destin, le suc de la vie. Courir après la paie, les jobs, courir après les pourboires ici et là. Espérer s’en sortir. Dispersion, réparation, rédemption : Tikkun Olam, comme disent les kabbalistes de Safed.

« Oh mon Dieu », c’est donc un agrégat de cinq titres ouverts à tous les horizons, un agrégat musical   fragile dans son unité, parce qu’en transit. Et ça, ça a quand même plus de gueule qu’un « babtou solide »  pitoyablement arboré sur le tee-shirt.

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* Dans son papier sur Metek paru en 2015 sur son site [https://purebakingsoda.fr/?p=5641].

Visuel : Singemongol

Le bilan du 1er semestre 2018 du rap français

Utopie – Check-Out

La page bandcamp d’Utopie est une mine d’EP brillants. Cette année, une nouvelle gemme, plus grosse que les autres, a pris place au cœur de la joaillerie virtuelle. L’album, intitulé Check-Out, est musicalement parfait et permet à Utopie d’explorer différents genres. Si globalement, le rap d’Utopie peut être qualifié de classique, à l’image du titre Lazarus et de son sample issu de Life’s Bitch de Nas, l’album fait la part belle à d’autres ambiances plus modernes et éthérées comme Bolivar. En bref, Utopie continue son évolution opérée depuis le EP Revivre sans Remords tout en gardant son identité. Sa discographie gagnerait en tout cas à être plus connue.

https://bandcamp.com/EmbeddedPlayer/album=2579581002/size=large/bgcol=ffffff/linkcol=0687f5/artwork=small/transparent=true/Hachill YS

Alkpote va vous rappeler quelle heure il est

Alors je sais pas si vous avez remarqué mais Alkpote a une rolex au poignet, un signe extérieur de richesse qui démontre qu’il gagne donc très bien sa vie aujourd’hui avec le rap, alors qu’il était encore obligé de taffer à l’usine il y a trois ans, et ça, bah ça fait vachement plaisir.

Genono

MAES – Réelle vie 2.0

MAES, quatre lettres qui ont émergées au début de l’année 2018 sans crier gare. Une petite « hype », comme on dit, dans le milieu journalistique rap. Rap de rue, survêt’ et lunettes de luxe, une gueule carrée et désabusée, à rappeler celle de NOS.

Entre flow énervé, verbe autotuné, phases chuchotées, le garçon arrive à créer quelque chose de singulier. L’écriture est extrêmement calculée, épurée, rationalisée : suppression des déterminants, juxtaposition d’images… La pratique répétitive, carrée, millimitrée de la bicrave s’est métamorphosée en esthétique littéraire : de la nonchalance, du verbe aiguisée. On va droit au but. Une fois le style posé, le propos s’autorise quelques libertés : mélancolie, amertume. Mais loin de tout romantisme. Bref, c’est bien.

Vladeck Trocherie

La Hyène, roi de la savane

Le charognard a surpris son monde en ce début 2018 avec son disque Thugz. Si à part l’aspect street, on ne comprend pas bien pourquoi le projet porte ce nom, on ne doute cependant pas du bien-fondé du pseudonyme porté par le rappeur. En effet, La Hyène a les crocs et profite de ces 15 pistes pour laisser libre court à sa rage intérieure. Les textes tranchant, proférés avec vélocité, laisse l’auditeur à vif au milieu du carnage musical. Brut dans le fond et la forme, Thugz est un disque frénétique avec peu de temps morts, rendant les écoutes tout aussi éprouvantes que plaisantes, entre plaisir et souffrance. Si l’écriture peut sembler simpliste, elle se révèle en réalité très imagée et La Hyène fait part d’un sens de la comparaison assez génial. A coup sûr, dans le melting-pot musical que contient Thugz, chaque auditeur y trouvera son bonheur.

Hachill YS

C.Sen, l’héritage du XVIIIe

Pour son troisième album, le C.Sen reprend les codes typiques de son arrondissement. Après un disque aux tonalités électro de Toxic Avenger sur Le Tunnel, le parisien renoue avec ses origines pour notre bien. Globalement, Vertiges est un excellent album qui prend sens et relief au fil des écoutes. La plume de C.Sen est toujours aussi précise, simple et trempée dans le métal de l’authenticité chère à son quartier. Certifié rap de daron. Seule déception, Vertiges manque de pistes aux accents de hit sur lesquelles on aime retourner à l’écoute, tremblant au moment d’appuyer sur play, comme cela pouvait être le cas pour Correspondances.

Caballero & JeanJass – Double Hélice 3

A trop mettre d’eau dans son vin on finit par boire de la piquette, et ça c’est dégueulasse …

Crem

Budy x Salem – Morceaux II

Alors en gros c’est un EP mis en images, et le tout constitue un court-métrage hyper-chelou façon les $uicide Boy$ revisitent Blair Witch, globalement les mecs parlent surtout de torturer des âmes innocentes et de réduire des corps en charpie, mais y’a aussi des moments de détente.

Genono

13 Block – Triple S

La nouvelle salve de 13 Block aura fait couler beaucoup de sang d’encre. Court, à la fois puissant et plein de finesse, Triple S ressemble à cet uppercut discret qui achève l’adversaire au dernier round. Les 4 lascars, accompagnés d’Ikaz Boi, dessinent une imagerie brutale sans artifices, ancrée dans la rudesse du quotidien. Cette impression d’authenticité est d’ailleurs finement contrebalancée par des tubes explosifs aux allures hollywoodiennes. Triple S ou quand la rue côtoie le fantasme. 13 Block signe donc une dope sonore bourrée de testostérones. Avec un tel album dans les oreilles, même un cul-de-jatte court le marathon sans problème.

Hachill YS

TRIPLEGO – #EnAttendantMachakil

Retour de Triplego dans le bilan Captchamag. Petit projet de six titres, dont la moitié est clipée et disponible sur Youtube. Les deux premiers extraits, « Connect » et « Internet », de par le flow un peu trop saccadé, ont pu perdre les auditeurs habitués à des ambiances plus fluides et éthérées, ambiances qui ont fait la renommée du groupe. « Ma Potogo »  remet un peu de rythme après l’enchaînement des morceaux précédemment cités, mais c’est vraiment « Medellín » qui vient conclure cet EP sur une note musicale sombre et entraînante. De quoi mettre l’eau à la bouche. Nous sommes prêts pour Machakil.

Vladeck Trocherie

Le savoureux mélange d’Express Bavon

Tahiti Bob et Express Bavon remettent ça après Préliminaires, EP grandement qualitatif d’il y a deux ans. Dans cet album, la recette est la même : hymne à la liberté et au plaisir des sens. Express Bav’ nous fait voyager de Paris à la Martinique, multipliant les ambiances, jonglant parfaitement avec ces deux identités, si bien que l’on passe de la froideur dégagée par l’intro « Snow » à la chaleur des îles avec le morceau clôturant le disque « Ressourcer » sans attraper la turista. Le mélange est donc particulièrement bien équilibré. Par ailleurs, il devient nécessaire qu’Express et Joe Lucazz s’associe sur un long format tant le duo fonctionne à merveille autant sur ce Mélange que sur le No Name 2.0 de Joe via le titre « Méchanceté gratuite ».

Hachill YS

Marty – Violence Partout

Violence Partout, premier EP solo du rappeur principal du groupe lyonnais LUTECE, surprend par l’amplitude doucereuse qui le caractérise. Marty rappe le retour à l’enfance, les sentiments simples, la chaleur familiale, comme s’il cherchait une absolution par la musique. Rares sont les rappeurs qui regardent la jeunesse non pas avec nostalgie, mais avec envie, comme si elle n’avait jamais existé, ou plutôt qu’elle a existé trop longtemps, et s’est interrompue beaucoup trop tôt. Marty, c’est l’apologie de l’inadéquation, du refuge, de la solitude aussi (la pochette est claire : l’ourson bonbon seul au milieu d’un néant couleur pastel), d’un ennui très «classe moyenne», intouchable mais pénétrant. Et l’émotion étreint quand l’enfant seul se fait témoin d’un monde qui tourne sans lui, et que les spectres deviennent ses seuls alliés («J’entends parler quand je suis pas là/ Il pleut des larmes, j’sais c’est pas grave»). Violence Partout ne s’écoute nulle part ailleurs que la nuit sous les draps, à la lumière de la lampe torche. Dédié à tous les Kids Seeing Ghosts.

 Clément Apicella

Consécration

Difficile de ne pas sentir le bonheur emplir son être quand on se retrouve à son insu dans le clip d’un morceau qui répète 13 fois « comment ça, tu veux pas lécher mes couilles ? ».

DIXON – HITSALIVE

Vous avez peut-être sursauté en voyant cette entrée, mais rassurez-vous, il s’agit là – pour l’instant – d’un non-événement, vous n’avez rien raté. Simplement, on attend avec impatience ce projet qu’on aurait bien voulu voir sortir en ce début d’année. Alors on essaie de précipiter les choses comme on peut.

Vladeck Trocherie

Moïse the Dude, the Keudar Knight Rises

Enfilant son meilleur costume, celui de l’amertume rugueuse, Moïse soigne ses blessures de cœur dans son EP cathartique KEUDAR, rendant les coups et crachant de jolies phrases crasseuses. Avec son ambiance sombre et chaude, KEUDAR est une traversée nocturne, solitaire et désinhibée, ponctuée de violence gratuite. Laissant un arrière-goût acre de fer dans la bouche à l’écoute, il n’en reste pas moins que l’on revient sans cesse à l’EP comme hypnotisé par tant d’aigreur. Sûrement parce que KEUDAR est une porte ouverte à la hache sur l’intimité d’un homme estropié.

Hachill YS

404Billy – Hostile

404Billy brise ton ordinateur, c’est lui l’erreur et la solution. Son rap brutal et déchaîné est peut-être la plus réjouissante nouvelle de 2018 : il existe encore quelqu’un qui, au fond de sa gorge et de son âme, a autre chose à foutre que caresser le spectateur dans le sens du stream. La vie sans fards et sans couleurs, il brise les carreaux et s’inscrit pourtant pleinement dans un carcan qu’il ne cherche pas à dépasser : s’il était né dix ans plus tôt, il aurait déjà sorti un street-album légendaire et introuvable. En 2018, l’environnement lui est Hostile, et il ne se prive jamais de le dire dans des morceaux-freestyle inégaux mais tournoyants. Billy apparaîtra sur le prochain album de Siboy, daté au prochain semestre – et si comme le disait André Gide «on ne fait pas de la bonne littérature avec de beaux sentiments», la rencontre est déjà mémorable.

Clément Apicella

Sameer Ahmad déterre son hash de guerre

L’an dernier, Ahmad se dédoublait pour former le groupe fictif Un Amour Suprême et dans la foulée nous offrait le premier volet d’un diptyque : le Jovontae EP. Si cette nouvelle formule d’Ahmad fonctionnait bien, le projet s’avérait cependant moins marquant que le précédent album, Perdants Magnifiques. Jovontae EP, malgré sa prise de risque et sa fraîcheur, souffre effectivement de la comparaison. Cependant, alors que le Ezekiel EP était annoncé, Ahmad sort sous son nom propre un nouveau morceau en ce mois de juin : Sitting Bull.

Avec ce titre, Sameer Ahmad reprend les codes de PM pour mieux les sublimer. A nouveau, une figure symbolique est invoquée, en la personne de Sitting Bull, permettant d’explorer un certain nombre de thèmes. Ici en l’occurrence, le combat, mais aussi la question de la filiation et du cheminement intérieur. On y retrouve alors tout ce qui fait la finesse et la patte d’Ahmad : name-dropping, jeux de mots, croisement des références culturelles et des phases à tomber par terre comme « à l’endroit de ton placenta, j’y loge tout mon love, improvise un berceau sur mon avant-bras ». Bref, encore un morceau magnifique qui justifie un écrin dans cet article à lui seul mais dont il y aurait encore beaucoup à dire.

Hachill YS

LTA – Méridien

Une boucle de piano sur une rythmique. Deux couplets sans refrain. Peut-être bien les deux minutes et douze secondes les plus marquantes de ce premier semestre.
A contre courant de cette frénésie ambiante (qui veut qu’un rappeur doit sortir un album, deux mixtapes et apparaître en feat. une dizaine de fois par an pour exister), LTA prouve encore une fois que la quantité ne surpassera jamais la qualité.
Habitué de ces sorties au compte goutte, il faut bien avouer qu’avec  »Méridien » Le Téléphone Arabe fait fort. Très fort. Chaque mots, chaque phrases, tout tombe parfaitement. Ça a la justesse et la simplicité d’un titre classique. Ce sentiment est immédiat.
Bref, le premier titre de la cuvée 2018 LTA est à écouter en boucle. Peut-être y aura-t-il une ou deux sorties de plus… Je ne sais pas. Et si par bonheur un EP apparaît sur Bandcamp avant la fin de l’année, on aura le droit de s’estimer chanceux. Et c’est très bien comme ça.

Crem

Laylow – .RAW.

Si en 1910, Georges Claude a inventé la lampe au néon, c’était certainement pour donner une couleur, une substance aux rêveries brumeuses et désenchantées de Laylow. Dans .Raw, son troisième projet, il rappe la gueule cassée, la gorge noueuse, les ultimes paroles nocturnes avant que le jour ne les flétrissent. La vision rouge comme HAL de 2001, sa voix machinique et pourtant si humaine prouve bien qu’au coeur de la nuit, tout se mêle, les boîtes de nuits deviennent pandémoniums, les naïades perdent leurs charmes dans la vénalité, les rêves se fondent dans la vanité du monde. A l’heure du rap de fausse bonne humeur, Laylow chante l’aurore qui suit la débauche, et sa vision holographique du monde («téma mes éléphants dans la clairière») témoigne de la dé-pixellisation des êtres. Ultra-moderne solitaire, fêtard triste au dernier degré d’alcool, Laylow panse les plaies d’un outre-monde, exsangue, digital, dangereux car absorbant. Et même ses émotions d’ordinateur font de lui un être plus humain que les sirènes fantomales (du succès?) qui l’attirent toujours plus vers les profondeurs. Laylow relève in fine la tête – vers de nouvelles aventures diurnes ? Vers de fumeuses odyssées nocturnes ?

 Clément Apicella

Cheeko au pays des fils de pute

Savant mélange de rap et de pop, Le Merveilleux Voyage de Cheeko au Pays des Fils de Pute ne ressemble à aucun autre projet cette année. Energique, coloré, sans toutefois passer pour un album superficiel, Cheeko réussit haut la main le pari de réunir différents publics. Outre la personnalité de Cheeko, il faut reconnaître que la qualité du projet doit beaucoup son architecte musical en la personne de Blanka. Les ambiances sixties et pop côtoient des sons plus insidieux et rap sans qu’aucune faute de goût ou de cohérence vienne gâcher l’écoute. Album à recommander sous le cagnard d’été arrosé de bières bien fraîches et de saucisses grillées.

Hachill YS

CUBE – NOSTA

De l’efficacité. C’est ça qu’on aime.

On aurait pu croire que les références partaient en couilles (de Scooby Doo à Napoléon Bonaparte en passant par Balzac), et on aurait eu raison.

Vladeck Trocherie

Riski – Tercian

La musique de Riski est toujours aussi unique. Ses textes insaisissables et raffinés ont trouvé un nouveau disque sur lesquels se poser début 2018. Tercian rassemble cinq titres dont le très bon Riski Money produit par Frencizzle. Si le projet peut paraître peu copieux, il faudra en réalité plusieurs écoutes pour en capter les subtilités. Si Tercian est excellent, Riski reste cependant une énigme au talent certain mais qui ne s’exprime pas totalement, encore contenu, comme si le rap ne méritait pas qu’il en fasse davantage. Il semble pouvoir en offrir beaucoup plus même à un tel niveau. Mais déjà, son prochain EP Oh Mon Dieu montre le bout de son nez… Espérons que Riski y démontrera toute l’étendue de son génie.

https://bandcamp.com/EmbeddedPlayer/album=3203662929/size=large/bgcol=ffffff/linkcol=0687f5/artwork=small/transparent=true/Hachill YS

PNL – Nouvelles nuances de « ouais »

Deux ans après DLL, les deux frères remettent le couvert avec le morceau « À l’ammoniaque ». Qu’ils éclatent les scores ne doit étonner personne. La grande question, c’était : quel retour ? Du mieux, du moins bien, du différent ? Comment faire du PNL qui soit différent et mieux que du PNL ? Les ralentis de Kamera meha, le hall d’immeuble, la file de yenclis pour garder contact avec les débuts. Le sable, le cheval, le poor lonesome cow boy, le naufragé pour ne pas perdre de vue que l’objectif, c’est le monde. Oui, mais qu’est-ce que le monde ? Une idée transcendantale dirait Kant. Et donc rien de moins qu’une illusion qui s’évapore quand on désire la saisir. Dans le cas de PNL donc, une quête infinie (tant mieux pour nous). Enfin bref, le bac de philo est passé, revenons à nos moutons.

Entre ambition artistique et simplicité médiatique les deux frères cuisinent un savant mélange qui suffit à ringardiser le reste de la concurrence. Leur gestion du temps absolument à contre-courant des stratégies commerciales habituelles procurent deux avantages. Le premier, c’est l’attente créée, qui fait exploser les compteurs une fois celle-ci satisfaite. Autre avantage : les apparitions au compte-goutte structurent aussi la réception de leur taf. Depuis QLF, les deux garçons semblent nous raconter une histoire, avec ses différentes péripéties, mais surtout avec une réelle unité, une réelle progression. Il y a eu QLF, il y a eu Le monde Chico, il y a eu DLL : à chaque fois une nouvelle étape, une nouvelle escale dans l’aventure PNL. Autrement dit, Ademo et Nos ne produisent pas des albums, ils nous envoient des cartes postales.

Vladeck Trocherie

 

Riski : Matière noire et puzzle de pensées

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Je pense qu’on peut analyser la musique avec une tonne d’outils différents et avec plus ou moins de pertinence, mais ce qui compte au final, ce sont les émotions qu’elle créé. Je pense que la musique de Metek créé des émotions incroyables sur une palette de couleurs qui va du rouge au violet en passant par le vert.
Je pense que Tony Soprano et James Gandolfini sont la même personne. Je pense que cette personne a continué à vivre sa vie après cet écran noir de 6 minutes, et qu’elle est morte d’une crise cardiaque à Rome le 19 juin 2013.
Je pense que Metek, a pris énormément de risques artistiques sur un laps très court de 5 pistes. Je pense qu’il s’en bat les couilles et je pense qu’il a complètement raison de s’en battre les couilles.
Je pense que Metek, qu’on appelle maintenant Riski, s’en bat également les couilles de savoir s’il fait du rap ou autre chose. Je pense qu’il fait de la musique instinctivement, comme il la sent sur l’instant, sans se demander si quelqu’un comprendra ce qu’il a voulu faire. Je pense que chacun peut comprendre ce qu’il veut dans la musique comme dans la peinture, et donc dans l’art en général. Je pense que c’est particulièrement vrai dans la musique de Riski.
Je pense qu’on peut considérer ça comme de l’art ou comme de la branlette d’auditeur de rap.
Je pense qu’un Kaaris x Riski ce serait super frais, au moins autant qu’un Alizée x Riski. Un Kaaris x Riski x Alizée serait encore meilleur, mais que ça évoquerait beaucoup trop de fantasmes trop avouables à mon pote Vincent Galand. Je pense qu’on devrait avoir le droit de dédicacer ses potes dans les chroniques d’albums comme le font les rappeurs dans les livrets de leurs albums, quand ils ont la chance de pouvoir les sortir en physique et pas uniquement dans un format dématérialisé volatil sur bandcamp.
Je pense qu’il importe peu que la vie dure 20 ou 100 ans. Peu importe que Matière Noire dure 18 minutes ou un million. Une vie bien vécue en vaut 100. 5 titres réussis en valent 1000.

Riski - matiere noire UNE CAPTCHAMAG
Je pense que la drogue pure a des effets beaucoup trop forts et trop naturels pour un junkie habitué à consommer de la merde synthétique coupée. Je pense que Matière Noire est un concentré beaucoup trop fort pour un amateur de musique diluée.
Je pense que Matière Noire est un disque extrêmement difficile à appréhender si on a une quelconque attache au monde réel. Je pense que Matière Noire est le meilleur disque du monde pendant les dix-huit minutes qu’il dure, à partir du moment où l’on a compris que la musique n’était que la mise bout à bout d’un ensemble de vibrations d’ondes invisibles et intangibles.
Je pense qu’en 2017 on va encore bien se faire baiser. Je n’ai jamais voté de ma vie et je pense qu’un EP 5 titres réussi peut m’apporter cent fois plus de bonnes choses que 100 politiciens de droite, de gauche ou d’ailleurs.
Je pense que Riski, anciennement Metek, n’est pas le rappeur le plus fort du monde, ni le plus technique, le plus fou, ou le plus impressionnant. Je pense qu’il a quelque chose d’incroyablement unique, que n’a absolument personne, en France. Je ne sais pas ce qu’est cette chose, et je pense que ce serait une erreur de chercher à comprendre ce que c’est. Je pense que le jour où on cherchera à comprendre ce qui fait la singularité d’une chose si instinctive, on finira comme Benjamin Chulvanij : riches mais pas plus fiers qu’un patron de supermarché.
Je pense que Riski ne se pose pas la question de savoir s’il fait du rap ou autre chose. Je pense qu’il fait de la musique, et que c’est tout ce qu’il faut retenir. Je crois que je l’ai déjà dit un peu plus haut, mais je sais que ça n’a pas la moindre importance. Je suis enrhumé et le week-end n’est que dans une trentaine d’heures, mais hamdullah. Il y a des choses plus graves dans la vie, et si l’Etat Islamique veut vraiment faire sauter la tour Eiffel, il va leur falloir un super grand trampoline.
Je pense que Bad Cop Bad Cop est un label minuscule qui fait un travail gigantesque.
Je pense que les juifs noirs qui font de la musique sont peu nombreux. En fait, je n’en connais que deux : Riski, et Sammy Davis Junior. Je pense qu’il devrait y avoir plus de juifs noirs dans le monde de la musique. Je pense que s’il n’y avait que des Riski et des Sammy Davis Junior, notre environnement sonore serait submergé de bonnes vibrations.

Rap français : bilan du premier semestre 2014

On approche tout doucement de la fin du premier semestre de 2014. Certains passent leur bac, d’autres s’éclatent au Brésil, pendant que les rappeurs ont du mal à boucler leurs fins de mois. L’heure est venue de tirer un premier bilan de ce qu’il s’est passé dans le game depuis janvier. Lire la suite « Rap français : bilan du premier semestre 2014 »

Riski et moi

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A la base, j’avais pas prévu d’écouter Riski. Tout ça parce que, comme une bonne frange du rap-game, Metek s’était aventuré dans un tweetclash avec moi (mon amour pour les nazis est incompréhensible pour certains, soit). Je me suis dit « quel connard ce boug, jamais j’écouterai son album ». Le souci, c’est que ce connard rappe très bien. Alors forcément, quand la moitié de mes contacts est en sang sur sa dernière production, je finis par me dire que finalement, je vais peut-être y jeter une oreille. Surtout que les dernières sorties rap français ne m’enthousiasment pas le moins du monde. Après tout, si je n’écoutais que les rappeurs qui m’aiment bien, je n’écouterais plus grand monde.

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J’ai donc lancé l’écoute de ce Riski. Et merde, le produit est bon. Alors une fois l’écoute terminée, je l’ai re-lancée. Puis encore une fois, et encore une autre. Quinze, ou vingt écoutes plus tard, je ne sais toujours pas quoi en penser. Une position que Pure Baking Soda a parfaitement résumé : « dur d’oser donner un avis sur ce disque, il est tellement personnel« . La seule chose dont on puisse être certain, c’est que Riski est un très bon disque. La première remarque je me fais, c’est qu’après un nombre conséquent d’écoutes complètes, je ne suis pas lassé. Contrairement à une majorité d’albums récents, très bons, certes, mais qui saturent trop rapidement, Riskavi s’apprécie sur la durée, au fur et à mesure qu’il se découvre. En exagérant l’idée, on pourrait considérer Riski comme l’antithèse d’Or Noir. Or Noir tabasse dès la première écoute, met des grosses baffes à chaque mesure, mais tourne rapidement en rond une fois que la surprise est passée. Au final, on l’écoute de moins en moins au fil des mois. Un album consommé jusqu’à l’os, puis jeté parce que devenu incapable de nous surprendre.

Riski est donc tout le contraire : il faudrait un bon millier d’écoutes pour tout comprendre. Et encore, on pourrait y revenir dans dix ans, et capter encore un quelconque sens caché, une référence dissimulée sous l’herbe, une phase mal comprise pendant les 999 premières écoutes. Pour autant, ce n’est pas non plus un disque complètement inaccessible. Metek a eu la bonne idée de combiner ses textes ultra-personnels avec des mélodies extrêmement porteuses. Ça parait simple : le fond est travaillé, la forme aussi. Mais pourquoi tous les rappeurs ne font pas ça ?

Deuxième remarque : Riski est ce genre de disque intemporel, qu’on résumerait presque par un caricatural « ni old-school, ni futuriste ». Pas de boom-bap à la con, pas non plus de gros beats trap, d’adlibs dans tous les sens, ou de sur-abus de voix autotunées. Juste des refrains chantonnés, des couplets denses, un flow technique et quelques belles accélérations bien dosées. Merde, je vous jure que cet article n’est pas sponsorisé. Riski m’a complètement convaincu.

Tiens, à l’instant, mon collègue entre dans le bureau, entend le refrain de Payer tes dettes, et me lâche un « ça fait quinze secondes que je l’entends, et je l’ai déjà dans la tête. C’est qui ? Metek ? Connais pas ». Metek est peut-être un petit con sur les réseaux sociaux, mais le public français gagnerait à écouter sa musique.

Rien à ajouter.

A lire : une très très bonne chronique de Riski par Paperboys