Interview : Leo Roi -vous pouvez vous inquiéter, il est aussi déglingué que le seront vos gosses

Un Young thug que l’on aurait kidnappé et séquestré dans une chambre minuscule ; avec pour seul distraction un microphone auto-tuné et pour seuls contacts avec l’extérieur un PC connecté sur le pire et le meilleur du youtube français, du forum 18-25 de Jeux-vidéos.com et des vidéos de Frenchbukakke. Ce sont à peu près les premières images que je me suis faite pour tenter de décrire l’auteur de cette claque qu’a été pour moi Autotune Muzik, le premier projet de Léo roi sorti fin 2016. Mais sans doute que cette description métaphorique, qui fait par ailleurs état de mes tendances psychopathes, est assez réductrice pour exprimer toute la complexité de ce rappeur de Montpellier qui magnifient de sa voix auto-tunée de simples typebeats américains trouvés sur YouTube

C’est en vagabondant et en procrastinant dans les profondeurs de YouTube que j’ai découvert Leo Roi ; de recommandations malsaines en compilation de vidéos malaisantes (très addictives), je tombe sur une de ces fameuses « première écoute d’artiste » ; le concept c’est qu’on regarde pendant trente minutes des gens écouter un album et donner un avis sur ce même projet. Je ne sais pas si ces gens gagnent de l’argent avec ces vidéos, mais si c’est le cas ils passent en tête dans mon classement des plus gros escrocs de l’industrie de la musique juste un peu devant les journalistes rap, et ils ont pour cela droit à tout mon respect.

 

Oui, ce projet est aussi incroyable que la pochette le laisse entendre

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Le rappeur dont il est question aujourd’hui a lui-même envoyé son CD à l’adresse de l’un des deux youtubeurs de la vidéo, qui avait l’ai choqué et un peu effrayé qu’on trouve aussi facilement son adresse. Quand je lui demande comment a-t-il fait pour la trouver il répond « J’ai des yeux partout, comme monsieur Macron, j’ai mes sources, je vois tout, je sais tout, je vois tous les fils, en disant ça j’en dis déjà trop » La singularité de l’artiste ne se trouve pas dans ses flows ni même sur les instrumentaux,  il pose sur des typebeats qui rappelle les meilleurs heures de Young Thug, de Lil Yachty  et de plein d’autres bizarreries américaines dont je n’ai pas retenu les blazes : « Des influences que j’ai et que j’assume, Chief Keef, Future… c’est ce que j’écoute » Des influences qui se ressentent : instrus à la Zaytoven, flow chantonné, placement, musicalité.

Mais ce qui a attiré mon attention sur lui et accessoirement ce qui m’a fait tenir jusqu’à la fin de cette vidéo « Première Ecoute » d’Amin et Hugo (les fameux youtubeurs)  ce sont ses textes, ses name-dropping complétement farfelus, cette capacité à parler de tout et de n’importe quoi ; des sujets pouvant aller de la supposé qualité des fellations des jeunes filles portant des colliers ras du cou, à l’influence de Jacques Attali dans la politique française en passant par la consommation de drogue des têtes d’affiches de la télévision ; un ton qui rappelle le meilleur et le pire d’internet, une sorte de fil d’actualité trash est violent.

Un fil d’actualité avec moins de fils-de-puterie qu’une timeline Twitter et autant de tranchant qu’un forum néo-nazi. Leo Roi c’est South Park en 16 mesures, c’est génial, c’est débile ça redevient génial. Comme il le dit lui-même « Je suis un enfant d’internet ».  Il a l’air conscient de faire partie d’une génération qui a grandi avec un accès quasi-illimité sur tout et n’importe quoi notamment via le net. Leo Roi est notre miroir, c’est effrayant et passionnant en même temps.

Cette manière d’écrire n’est franchement pas étonnante pour ce rappeur de 20 ans qui place Alkpote parmi l’une de ses plus grandes inspirations dans la chanson française (eh ouais encore un), aux côtés de Gainsbourg ou Brel : « ça fait pas longtemps que j’écoute du rap en vrai […] la première fois que j’ai écouté Alkpote, c’est là que je me suis dit, ouais là j’écoute vraiment quelqu’un qui dit quelque chose… j’ai compris ».

Bon vous l’avez compris ce qui m’intéresse chez lui ce sont ses textes. Comme je n’ai pas que ça à foutre dans la vie que de bien rédiger des interviews de rappeur bénévolement ; je vais juste mettre les grands thèmes de notre discussion WhatsApp de 2 heures. Une discussion largement basée sur les paroles de Leo Roi que j’ai disséqué tel un exégète.  L’occasion aussi pour moi de revenir sur son deuxième projet, Meteo Canicule sorti l’été dernier.

Leo Roi dans le texte. Connexion Montpellier/ Le Caire, entre discussion sur la secte de Jacques Attali et coupure de communication dû à un Wifi défectueux.

Qui est Leo Roi ?

T’es un jeune rappeur de Montpellier, deux projets de toi qui sont sortis Autotune Muzik en 2016 et Meteo Canicule cet été. Est-ce que tu n’es pas un peu obligé de prendre la couronne de la ville maintenant que plus personne n’attend Joke et que les trois personnes qui ont entendu parler du groupe Set et Match c’était pour leur séparation.

(Rires) Et ouais, mais c’est très simple dès que je suis entré dans le rap Joke il est parti. J’ai l’impression qu’instinctivement il a senti quelque chose. Je l’ai fait fuir peut-être. On l’entend plus, c’est vraiment étonnant mec. Maintenant j’ai envie de lui dire : Joke t’y es où  ?

Tes textes sont assez fous, avec des name-dropping complétement mongoles qui peuvent être aussi être des réfs super pointus, il y’a un truc très internet, ça m’a fait penser au forum 18-25 de JVC ce forum légendaire, des délires très précis d’initiés ; comme quand tu mets Jacques Attali en fond d’écran du portable dans le clip de Macron président

Je suis un enfant d’internet, je suis né avec cette overdose d’information, je suis comme un drogué j’adore ça.  Je connais très bien internet, j’ai vu des trucs de fou dessus, que ce soit sur YouTube, sur 4chan, sur des forums sombres… Sur le 18-25 aussi j’en ai vu des dingueries, ça fait toujours bien rire.

Après, si je fais une référence à Jacques Attali, le grand architecte, c’est parce que quand t’es informé tu sais ce qu’il faut en penser de lui. Je suis forcément nourri par ça, mais ce n’est pas parce que je vois des trucs sur JVC ou autre que je dois absolument les placer dans mes textes. C’est en grande partie inconscient.  Le 18-25 c’est un monde à part (rires) mais il n’y a pas que ça.

 

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un exemple de ce que l’on trouve tous les jours sur ce forum légendaire, pour les non-initiés,  entre les topics dédié à Alkpote et ceux dédiées à Henry de Lesquen

 

Si tu n’avais plus de Wifi pendant un mois tu rapperais différemment ?

Peut-être, moi ce qui m’intéresse c’est le côté sombre du net, sur internet des vidéos folles j’en ai vu un paquet. Des vidéos de toutes sortes, dans les catégories les plus étranges. Youtube ont beau vouloir verrouiller, si t’as vraiment envie de te perdre, tu peux en voir des vertes et des pas mures. Peut-être que mon rap est plus inspiré par Xvidéos que par JVC.

Ouais y’a un truc très internet, tu as fait un son sur la légende de Mantes la Jolie, TheKairi78 avec Jeune Pablo, vous faites souvent des feat, dis m’en plus sur lui

Jeune Pablo, c’est un mec de Marseille un rappeur, son groupe c’est Alain dans son Jardin, il fait également les instrus et c’est son collègue Alain qui s’occupe de faire les meme sur Facebook. Il a mixé les ¾ des sons de mes deux albums Autotune Muzik et Meteo Canicule. C’est le sang. Il faut savoir que Autotune Muzik c’est moi-même en 100 % indépendant. Enregistré sur Audacity, vente main à main du disque, pressage, pochette faites avec mes propres mains, c’est pour ça que je peux me permettre de dire ce que je veux dire. On ne peut pas me censurer.

Jeune Pablo il a un son incroyable qui s’appelle Résidence, voilà, je voulais juste dire ça

C’est le sang, on rigole bien ensemble, gros bisous à lui, il me régale.

C’est important pour vous de ne pas apparaitre comme du rap drôle ? par exemple dans votre dernier feat Pablo dis « elle écoute du Lorenzo, je lui crache dessus… » comment tu prends les comparaisons les comparaisons avec Lorenzo ? On te comparait à lui justement dans la vidéo ou je t’ai découvert.

Lorenzo c’est du rap Carambar. Moi déjà c’est plus subtil, mais il faut savoir que Jeune Pablo n’a pas dit ça gratuitement. Il a dit ça parce que Lorenzo et Colombine ont voulu lui mettre une douille. Pablo est en featuring sur le son « En Fumette » de Lorenzo mais lorsqu’ils ont mis le son sur Spotify, ils ont viré son couplet sans lui dire, alors que deux semaines avant ils étaient au téléphone en mode « ouais fréro, t’es le sang ». Pour gagner 50 euros sur les streams ils l’ont viré sans prévenir. A son passage on n’entend que l’instru. Après, je ne sais pas si c’est eux personnellement qui ont fait ça mais dans tous les cas tu peux toujours envoyer un message pour prévenir au lieu de vendre ton âme à Satan pour des pièces.

Son âme à Satan où à Jacques Attali

Tout à fait, le grand architecte, il voit tout. Il a fait gagner Macron, il est fort mais il faut savoir même Attali n’est qu’un pion.

Tu n’as pas encore de hit, mais il y a pas mal de gens qui t’ont connu avec les clips de Weekend avec Marine Le Pen (Noisey en a parlé) et Le dernier Macron Président, je marchais devant une école de commerce j’ai entendu des filles chanter Macron.

Que des petites putes d’école de commerce chantent mes sons, forcément ça me provoque une demi-molle. Mais de toute façon, Macron il fait bander tout le monde. Macron ça excite les petites putes et les mecs aussi bandent. D’ailleurs, comme tu l’as vu j’ai invité Brigitte Macron dans mon dernier clip. Elle a gentiment accepté.

Mais d’ailleurs tu l’as trouvé comment cette Brigitte ?

Brigitte je l’ai trouvé via leboncoin. J’ai passé une annonce tout simplement et Brigitte Macron a répondu à l’annonce. Tout ça pour dire que lorsque je fais des clips, je pense à faire bander tout le monde. En tout cas grosse dédicace à Brigitte, elle m’a régalée des gros bisous pour elle. Elle s’est tellement amusée qu’elle a même refusé que je la paye. Je n’ai jamais payé pour mes clips d’ailleurs.

J’ai essayé de lire entre les lignes de tes déclarations d’amour, Quand tu dis « j’suis en Week end avec Marine le Peine, t’es devant ta télé tu regardes Kery James » (Week end avec Marine Le Pen) tu veux dire que tu fais passer plus de message que les rappeurs qui se disent « conscients » ?

Ça se voit que tu comprends bien ma musique parce que c’est exactement ce que j’ai voulu dire. En termes de messages, moi en 5 mots je fais la même chose que Kery James en 5 albums.  Je fais même mieux que Kery James qui va te faire une dissertation thèse antithèse synthèse de français pour t’expliquer qu’il est opprimé ou je ne sais pas quoi ; je ne sais même pas ce qu’il raconte franchement.

Franchement sur ce sujet je ne peux pas trop t’aider.

On ne sait pas ce qu’il raconte. Moi avec une certaine subtilité je vais faire passer des messages incroyables, j’ouvre les yeux des gens. Kery James en 5 albums je ne sais même pas s’il a fini la moitié de sa longue dissertation.

Mais sinon avant qu’on parte sur des sujets qui amènent la joie et la bonne humeur sur Terre, tu as des projets en préparation ?

Il y a des autres projets qui arrivent bientôt Pour le moment, vu que je viens de sortir mon dernier projet Meteo Canicule, je vais plus me concentrer sur les clips. Je veux des vrais clips.

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C’est parti, quatre grands thèmes pour comprendre à quel point notre jeunesse est déglinguée :

 

Leo Roi et ses amis les politiques :

Tu as fait un morceau incroyable dédié à Rachida Dati sur Autotune Muzik. Tu as un autre morceau intitulé Week-end avec Marine Le Pen et tu fais plein de fois référence à Marion Maréchal, j’aimerais savoir ce qui t’excite particulièrement chez les femmes de droite ?

(Rires) Si tu regardes bien, elles sont de droite mais ce n’est pas ça le plus important, elles ont toutes des saveurs différentes. Rachida c’est les saveurs orientales, Marion Maréchal c’est les saveurs du terroir. Il y a les saveurs épicées comme les bonnes saveurs à l’ancienne de la France forte. Je n’ai pas de tabou, si je ressens quelque chose pour quelqu’un je fais une chanson sur lui. C’est pour les déesses maghrébines et les maréchales. Ce sont des personnes humaines avant tout, avant les divisions politiques. Ce n’est que de l’amour.

Si on revient sur ton dernier projet, Meteo Canicule ton clip qui a le plus tourné c’est Macron Président, « Moi j’bandais plus depuis François Hollande », moi j’aimerais savoir ce qui provoque maintenant en toi cet état d’excitation. Si tu me dis que c’est la suppression de l’ISF, ou des APL tu ne peux pas nier que tu as des penchants graves malsains pour la droite française.

Le couple présidentiel en lui-même fait bander. Brigitte avec ses incroyables tailleurs bleus, ses tailleurs Louis Vuitton, Chanel. Elle a beaucoup d’élégance. Elle s’habille mieux que beaucoup de personnes qui se prétendent designer. Macron il est jeune et beau. Brigitte elle a son charme, même si je ne suis pas fan des Granny.

Ah ouais ce couple-là, il t’a complétement déglingué. Il t’excite à ce point ? Genre un plan à trois ça pourrait t’inspirer pour trois autres albums

(coupe) Nan juste nous trois dans une chambre, ils commencent à se déshabiller et moi je reste en retrait et j’allume mon portable, je filme tout. Une sextape du couple ça serait méchant. Une vidéo comme ça et c’est bon j’arrête le rap, plus besoin, il y a tellement d’oseille à ce faire avec ça. C’est plus la simple catégorie amateur de x-vidéos là. T’imagines la vidéo, elle serait dans la meilleure des catégories, la catégorie présidentielle. La catégorie présidentielle : les branlettes les plus douces, les plus politiques.

Dans ton rap tu vas quand l’air de rien parfois super loin sur nos amis les élus, quand tu chantonne sereinement avec ta voix auto-tunée « On sait que Cohn Bendit il est pédophile » (Merci Leo roi, Meteo Canicule)

Déjà je pense que quand t’écoutes mon rap tu fais partie d’un public un minimum averti, je pense que si tu m’écoutes c’est que t’es apte à comprendre. En vrai, je n’ai même pas besoin de parler, tape le nom de Cohn-Bendit il y a tout qui sort. Je ne devrais même pas avoir à dire ce genre de chose. Il ne devrait pas avoir le parole ce type

Il faudrait le faire taire ?

Ce n’est pas qu’il faudrait le faire taire, c’est que dans un monde idéal il n’aurait même pas la parole. Même lui, dans sa petite tête, il devrait se dire après ce que j’ai fait …. Enfin. Mais s’il est toujours là c’est que ça arrange des gens qu’il soit là, comme pour beaucoup d’autres.

Tu parles beaucoup de ça, tu connais Killuminati SMG le Youtubeur/ décrypteur de signes satanistes dans les clips de rap. Lui qui analyse tes sons ça peut donner un classique du YouTube français

Je connais de loin mais je t’avoue qu’il me fait flipper un peu. Ses gros yeux, il a vu des choses pas claires dans sa vie lui. De toute façon qu’il analyse, je n’ai rien à cacher. Tout ce qu’il dénonce, je le dénonce aussi. Force à lui je l’invite même à boire un coup.

Pour le coup, je ne pense pas que ce soit le genre à venir boire un coup mais l’invitation est lancée.

Je t’avoue que je ne suis pas un spécialiste de ses vidéos, mais en tout cas c’est bien, il produit du concept, comme on dit (rires)

Mais mine de rien même si c’est à ta manière tu parles beaucoup de politique, tu te considères comme politisé ? Tu votes ?

Je ne me reconnais dans aucun parti à part En Marche (rires). Macron il a été aidé mais il reste fort, il est beau, il est parti de rien, on lui a tendu la corde du haut de la pyramide c’est sûr mais il a fallu qu’il monte dessus. Macron est dans la légende, c’est lui le vrai Jeune Légende. Malgré le fait qu’il ait vendu son âme il est quand même fort.

Comme tu l’as sûrement vu sur Facebook, j’ai donné mon CD à Asselineau. Je pense qu’il a écouté mon cd. Il va mélanger sa pensée à celle d’Autotune Muzik et revenir évolué en 2022.

La psychologie féminine selon Dr Leo Roi :

T’as un coté psychologue aussi, on sent que tu veux explorer la complexité du rapport homme/femme « Les filles faudrait arrêter de rêver de sucer votre père, elle porte un ras du cou et se soir je vais me la faire» (Ras du Cou, Autotune Muzik). Si j’ai bien compris selon toi le ras-du-coup c’est une expression du complexe d’Electre (complexe d’Œdipe mais pour les go avec leur père)

Ouais je pense. De toute façon ça c’est de la psychologie de base je pense. Après pour ce qui est du ras du coup, les filles elles savent qu’en mettant un ras du cou on est amené à penser certaines choses. C’est excitant, mais attention toujours dans le respect de la femme, elles ne sont pas plus connes que nous, j’ai rien contre les ras du cou. D’ailleurs une meuf qui me montre toute sa collection de ras du cou c’est très bien pour moi. Filles aux ras du cou du monde entier venez. Mais arrêtez de rêver de sucer votre père.

Mais si tu as raison, il y a la méthode Woody Allen pour éviter ce genre de complexe incestueux caché et malsain

C’est quoi ?

Tu baises directement avec ta fille, et là y’a plus du tout de désir d’inconscient, plus de ras du cou.

(Rires) Mais Woody Allen c’est carrément un autre niveau, grand cinéaste. MAIS CE N’EST PAS UNE RAISON WOODY. C’est très sombre.

Bon si on revient sur les femmes on sent quand même une certaine tendresse dans tes textes envers les femmes « j’te baise même si t’es une 4/10 même si t’es une 5/10 » 

Tout à fait, je suis très tendre. Je peux me permettre plein de choses parce que les femmes je les connais bien. Je les aime. Bon c’est un peu bizarre de dire ça, c’est ce que disent tous les violeurs devant la juge. Mais c’est vrai j’aime les femmes et ça reste de la musique.

 

Société et lutte des classes

Dans Week-end avec Marine le Pen « Marine n’écoute pas Phillipot c’est juste un Homo qui porte que du Phillipe Plein ». Au-delà des graves accusations que tu portes à Florian Philippot, tu as conscience que tu t’attaques à deux grands fléaux qui touchent les jeunes issus de l’immigration : à savoir Le Front National et Phillip Plein. Tu te sens un devoir social de protection des minorités ?

(rires) Sur Phillip Plein, je ne vais pas m’étendre sur le sujet, je pense que l’on a tous des yeux pour ça. Il ne devrait même pas y avoir de débat dessus. Ces gens-là ne vous veulent pas du bien. J’ai beaucoup d’amour pour nos jeunes issus de l’immigration. Quand mon clip de Marine Le Pen a été partagé par Français de Souche  j’ai reçu beaucoup de commentaires du genre « sale arabe », « on sait pour qui il roule celui-là » … donc mes amis maghrébins on est ensemble. Je suis l’un des seuls rappeurs à être passé sur Fdesouche d’ailleurs, j’en suis très fier c’est une performance assez inédite et…  c’était quoi la question ?

Si tu te sens comme un justicier.

Mais bien sûr, moi je suis un vrai justicier. J’attaque les ennemis des gens maltraités. Bon, là tu as fait référence à Phillip Plein, mais y’a plein d’autres trucs… (rires) et au contraire ceux qui sont trop bien placé j’essaie de les remettre à leur place. C’est comme Polanski, beaucoup protègent Polanski parce qu’il a fait jouer leur sœur ou leur neveu, c’est comme ça que ça marche. Quand tu réfléchis bien tu comprends que tout n’est question que d’intérêt. Je comprends tout maintenant, tous les mécanismes défilent devant mes yeux, comme Néo dans la matrice. Je vois le nom de tous les malhonnêtes, de tous les pédophiles, Donc j’en parle, mais ça fait beaucoup de noms quand même.

Ça fera peut-être l’objet d’un nouvel album.

Ouais, Pédophile Musique, peut-être, pourquoi pas (rires)

Parlons d’un sujet important, quand tu as dit « négro » on a pu faire semblant de ne pas entendre mais quand tu dis « Chanel, Chanel, nique les prolos en Ralph Lauren » est ce que tu cherches la guerre civile ?

(Rires) Pourquoi tu portes du Ralph Lauren ?

Nan c’est pour un ami

Ouais pour un ami, bien sûr, nan mais c’est juste pour dire, « batard t’es un prolo et tu portes du Ralph Lauren », enfoiré tu gagnes 1500e par mois, économise pour acheter un appart. Mieux vaut un appart dans dix ans que des doudounes aux multiples et incroyables coloris aujourd’hui. Mais déjà, je préfère la qualité Française. Là je te parle en ce moment, je porte un polo Lacoste soyeux je me sens bien dedans, c’est confortable comme une vierge.

Le style ça a l’air vraiment important pour toi, d’ailleurs dans Négro tu déraille (hors projet) tu dis « t’achètes ton parfum au marché connard, j’compte plus les voilées j’compte plus les Kouffars » là tu cherches vraiment la guerre civile annoncé par Zemmour

Nan mais si tu regardes bien justement je dis « je ne compte plus » ça veut dire que je ne les compte pas, littéralement. Je m’en bats les couilles. Justement, si y’a 15 voilées d’un côté et 15 Kouffars de l’autre moi je suis content. Je ne veux pas que chacun soit de son côté.

Union nationale ?

Exactement, je plaide pour l’unification, l’union nationale. Pourquoi toujours diviser ? C’est ça ma France, des voilées et des kouffars main dans la main. Donc non je ne cherche pas la guerre civile comme Zemmour (rires)

Et sur Zemmour ?

Physiquement Zemmour, j’aime bien sa position de petite fouine, avec son dos en arc, sa tête rentrée. Esthétiquement il y a un truc. On  dirait une petite fouine qui creuse là où il ne faudrait pas creuser. Je regarde beaucoup de ses vidéos. J’aime le fait qu’il soit plus intelligent que les ¾ des gens qui le critiquent. C’est souvent comme ça dans la vie. Cette image de petit con seul contre tous j’aime bien, salam Éric.

Drogue et Show-business

Mine de rien, tu parles quand même pas mal de drogue et même de trafic, j’aimerais savoir c’est un truc qui est proche de toi où c’est un truc que tu entends beaucoup dans le rap actuel et que tu reproduis en le détournant en le tournant en dérision.

Faut savoir ligne entre les lignes quand je parle de drogue, mais crois-moi que j’en sais plus que beaucoup de gens qui se croient crédible juste parce qu’ils font des clips en bas de leur cité. J’ai cette manière de tout tourner en dérision mais ce n’est pas du Lorenzo. Je connais les comportements des vendeurs, je connais les comportements des clients.

 Comme quand tu dis « j’ai vendu la C a des petites putes de l’université » (Stan Smith, Autotune Muzik) ou « Je lui ai vendu mes crottes de Nez elle est revenue m’en réclamer » (La Carotte feat Jeune Pablo)

(Rires)  Quand je parle de mes crottes de nez, tu sais que c’est une réalité brute. Il y’aura toujours une petite pute de l’Université avec sa casquette Ralph Lauren pour revenir, tu sais ce que ça veut dire.

Je voulais te remercier pour mon plus gros fou rire 2016/2017 quand tu dis : « Tu disparais comme Enora Malagré quand il faut payer la drogue dure », juste l’image est incroyable.

T’écoutes vraiment bien mes sons, ça fait plaisir, celle sur Enora elle est technique je l’apprécie particulièrement. Je te vois venir, mais je n’ai pas de révélations à faire. Faut demander à Cyril Hanouna, je ne suis pas une balance.  Mais comme par hasard Enora on la voit plus maintenant, c’est chelou.

Ah mais genre TPMP, par exemple,  C’est un truc que tu suis vraiment ?  Tu penses quoi d’un mec comme Hanouna ?

Je pense que Cyril Hanouna en termes de divertissement en France c’est le meilleur, il tient une émission à lui tout seul c’est incroyable. La drogue aide beaucoup mais il a quand même du mérite. Je ne vais pas te mentir je regarde que très rarement, surtout en ce moment mais quand je regarde c’est incroyable. Franchement, quand il avait fait 24 heures de direct j’en ai facilement regardé 16. Je n’avais jamais regardé autant la télé. Des potes m’appelait j’étais en mode «  je peux pas là, je regarde  Hanouna »

C’est un modèle pour toi ?

Je n’irai pas jusqu’à dire modèle, mais il a fait de grandes choses en partant d’en bas. Cyril Hanouna la Méga Légende.

Tradition nazi et SNCF

Pour finir sur une note positive : Dans Week-End avec Marine le Pen tu dis, « On va aller voir Nuits et Brouillards, une belle fiction avec une jolie histoire » l’histoire ça à l’air de te passionner

Ouais je m’intéresse, avec internet c’est tellement facile d’avoir des informations. Dans Week-end avec Marine, j’me mets dans la peau d’un mec qui fait ses propres recherches sur ses questions et qui devient matrixé avec toutes les théories qu’il voit sur internet.

Pour continuer avec les nazis, pour ne pas les nommer. En France on a d’anciens liens très forts avec ces gens et notamment via la SNCF. Je ne sais pas si t’as vu mais là, ils ont foutu des contrôleurs en civil ; ça m’a fait penser à ton son Poudlard Express

Je n’étais pas au courant pour les contrôleurs en civil, mais ça ne m’étonne même pas pour des méthodes de la SNCF. Comme tu l’as dit, longue tradition (rires). Dans Poudlard Express je parle des contrôleurs de Tram. Ils sont là ils arrivent à 15 jusqu’à faire pleurer des petits. La dernière fois y’avaient des chinoises qui avaient payé leurs tickets mais qui ne parlaient pas français. Les contrôleurs sont arrivés et ils leur mettaient la hagra gratuitement, mon son c’est une petite vengeance.

Ah ouais, tu penses vraiment qu’ils méritent tant de haine ?

Après un contrôleur ça reste un prolo. T’es là, tu propage la haine pour 1400 e par moi. Franchement je pense qu’il y a mieux à faire. Même pour eux, j’veux dire tous ces regards noirs sur toi, ça ne vaut pas le coup. Après y’en a peut-être qui ont la passion de contrôler, mais bon la passion de contrôler ça nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoires (rires)

Bon bah voilà je pense qu’on a fait le tour, tu veux rajouter quelques choses ?

Rien de spécial, un grand merci à tous ceux qui me soutiennent et qui sont venus me voir en concert que ce soit à Genève, Paris, Montpellier ou Bordeaux, ne vous inquiétez pas ce n’est pas fini, merci à tous ceux qui écoutent les sons sur Deezer et Spotify vous me faites gagner de l’argent

Merci à Singe Mongol qui m’a fait une magnifique pochette pour Meteo Canicule allez regarder son travail

Et merci à toi, c’était ma première fois, j’ai kiffé de ouf

C’était ma première aussi, j’espère que tu es clean que tu ne m’as pas refilé une quelconque MST

Ah ça, tu ne peux pas le savoir, c’est la surprise du chef tu sauras bientôt (rires)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vald : « On encule tous les festivals qu’on fait » (interview)

Certes, comme le dirait un éminent penseur de notre temps, « expliquer c’est déjà un peu excuser ». Cependant, je persiste à croire contre toute attente qu’un certain contexte est nécessaire afin de comprendre un peu le déroulement pas très orthodoxe de cette interview.

Débutons par le facteur matériel : dans l’idée, je devais enregistrer l’entrevue sur un dictaphone, c’est à dire le matériel de base de n’importe quel journaliste (ou même blogueur). Mais la complexité mystérieuse de cet objet à deux touches demeurant impénétrable jusqu’à l’heure du rendez-vous, je dus me contenter de mon gars sûr, mon fidèle Huawei. Par ailleurs, mes questions étaient délicatement rédigées sur une copie-double, ce qui est un peu encombrant pour être honnête (même si cela m’a valu dans l’espace média une remarque tout à fait gratifiante : « c’est mignon tes copies-doubles, ça me rappelle le lycée… »).

C’est donc armé de mon téléphone et de ma copie-double que Nicolas Lee (le photographe) et moi-même succédâmes au crew suréquipé de France 3 Champagne-Ardennes dans un petit spot tranquille du festival, où nous attendait Vald.

Bon, et parce qu’il faut que ça déconne un peu jusqu’au bout, il faut savoir qu’on a failli ne pas le faire, cet entretien : peu de temps avant l’heure fatidique, notre interview est annulée pour des raisons obscures par l’organisation du festival (comme on avait oublié de confirmer la chose ils ont pensé qu’on avait renoncé – encore fallait-il savoir où, comment, auprès de qui il fallait confirmer la chose) et c’est finalement en retard d’un quart d’heure et en passant par la petite porte des négociations de dernière minute qu’on réussit enfin à la faire, cette foutue entrevue.

Maintenant enquillons avec le second facteur, humain cette fois : Vald paraissant partiellement éméché, et moi-même l’intervieweur, qui possèdent précisément une expérience égale à zéro dans ce domaine. Dire que je suis novice en interview serait presque un euphémisme s’il existait un terme pour décrire un amateurisme plus amateur que l’amateurisme même. Il était à peine 20h00, et le rappeur venait de terminer deux interviews dans un état d’euphorie naissante. Il repartait pour un tour avec nous. Et puis comme nous c’était « Captchamag », ce serait un délire autre que la cordialité professionnelle avec France 3. Autre à tel point que les filles de l’organisation qui assistaient à l’interview ont littéralement halluciné : « Pourquoi ça s’est passé comme ça les gars? » Parce que « ça », c’est le rap français, ça joue, ça rigole, ça clashe, ça pique, et ça re-rigole. Univers quelque peu ésotérique pour qui n’y est pas plongé, effectivement. En ce sens, les didascalies indiquant « rires » dans l’interview ci-dessous ne font que souligner des éclats particuliers dans une atmopshère d’hilarité globale.

Bref, c’était un joyeux bordel en direct.

 

Vladeck – Vald, c’est au moins ton neuvième festival de l’été : quel effet ça fait d’être la coqueluche des festivals, à défaut d’être la « bête de foire de Captchamag » ? Il fallait la faire…

 

Vald – Il fallait même commencer par ça ! Écoute je suis très content, et j’aime que tu en parles en ces termes. Personne ne parle assez de moi en ces termes. Je suis d’accord qu’on encule tous les festivals qu’on fait. Écoute je suis très content. Je suis ravi… J’imagine que c’est parce que qu’on fait des bonnes performances.

 

Vladeck – Apparemment t’as réussi à séduire un public très large. Dans le camping [du festival], on a vu pas mal de jeunes porter de (faux) tatouages « NQNT »…

 

Vald – Yeeesss !

 

Vladeck – Comment expliques-tu cet engouement autour de toi alors que tu disais il n’y a pas très longtemps faire du rap « spé » ?

 

Vald – [S’adresse soudainement au photographe Nicolas Lee] Tu m’fais peur avec toutes tes photos fréro. Je vais mettre mes lunettes…

Alors répète-moi ta question fréro.

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Vladeck – Comment t’expliques cet engouement autour de toi alors que tu fais du rap que tu considères encore spé ?

 

Vald – J’imagine que je fais beaucoup de rap spé, mais je fais aussi des morceaux où je cherche à élargir et à toucher plus de gens pour les forcer à écouter mon rap spé. Mais tout ça s’explique aussi par la fidélisation. J’ai bien peur que tout ça soit scientifique… Il suffit d’envoyer de la qualité régulièrement pour que les gens accrochent et en parlent autour d’eux. Tu regroupes les troupes.

 

Vladeck – En un sens, est-ce que tu ne serais pas devenu le porte-voix d’une génération complètement désaxée ? En tout cas, quand on regarde le visuel de ton album Agartha, il y a l’idée du prophète…

 

Vald – J’imagine que je suis le porte-parole d’un… pan de la nouvelle génération. Effectivement.

 

Vladeck – Donc la politique tu t’en branles pas finalement ?

 

Vald – [il hésite] Nan parce que quand on parle des politiques, on parle des représentants qu’on a en ce moment. Et il est sûr que tous ceux qui parlent en ce moment n’inspirent rien. Alors du coup, effectivement, la politique, en ce sens… Je m’en fous profondément. Ils me font peur, ils me font terriblement peur.

 

Vladeck – Mais t’as pas peur de la concurrence de Macron par exemple, sur scène ? Des mecs comme ça qui lors des meeting, dégagent un certain charisme ? [La question n’a absolument pas de sens, sort d’on ne sait où, mais elle suscite tout de même une réponse]

 

Vald – J’ai plus de voix que Macron. J’ai aucunement peur. Et idéologiquement je suis plus préparé. Peut-être qu’il a deux-trois notions économiques qui me dépassent, mais je le foudroie sur le reste [rires].

 

Vladeck – Plus sérieusement maintenant, tu as du rencontrer pas mal d’artistes sur les festivals cet été. Est-ce que des connexions se sont faites et doit-on s’attendre à des featurings pop ?

 

Vald – Ecoute, ceux que j’ai en tête c’est ceux que j’ai rencontré sur le dernier festival. J’ai rencontré MHD, Vianney, Justice… Et on a tous parlé avec beaucoup de sympathie. J’espère pourquoi pas faire de la musique avec ces gens, ils font de la bonne musique. Et puis ils ont un audimat énorme… Alors si je peux leur gratter leur public moi je suis là !

 

Vladeck – En parlant de featuring, maintenant on va revenir vers le rap français [mauvaise idée]. Est-ce qu’il y a quelque chose de concret qui va sortir avec Freeze Corleone ?

 

Vald – Ecoute, pas pour le moment. Je ne le connais pas, il habite loin de chez moi. Voilà. Je me suis retrouvé à beaucoup parler de lui parce que j’écoutais son album pendant la période de promotion. Il faut savoir que les périodes de promotion sont courtes… Sans vouloir réduire mon amour pour Freeze Corleone.

 

Vladeck – Et autres question d’auditeur de rap spé, ne devait-il pas y avoir un morceau avec Dixon qui devait sortir un jour, où c’est dans les oubliettes ?

 

Vald – Ecoute, j’ai bien peur, par la force des choses et par la tragédie de la vie, que ce soit Dixon qui soit aux oubliettes.

[Un petit malaise s’ensuit, puis le rappeur réaffirme sa pensée.]

Je l’ai dit, hein. J’ai dit que j’avais bien peur que ce soit par la tragédie de la vie et par la force des choses… C’est lui, il rappe plus quoi.

 

Vladeck – Autre chose qu’on voudrait tirer au clair…

 

Vald – [me coupe et s’esclaffe] C’est mes copains ils rigolent aussi…

 

Suik’on Blaz AD – [s’approche de nous] Captchamag ! « J’suis pas la bête de foire de Captchamag », vous en avez parlé de ça ?

 

Vald – On a dit bonjour là-dessus !

 

Vladeck – Donc autre chose qu’on voudrait tirer au clair : ton sweat Redskins, il est finalement parti aux enchères ou pas ?

 

Vald – Nan… J’attends qu’un Saoudien soit fan de Vald !

 

Vladeck – Il est à quel prix en ce moment ?

 

Vald – Dix-mille-eu-ros ! Mais comme je ne le mets pas dans les nouveaux clips le prix n’augmente pas. Je suis à deux doigts de faire mon prochain clip avec…

[ici manque la question cruciale : « quel est ce prochain clip ? » Grossière erreur de novice]

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Vladeck – Ceci étant réglé, je voudrai aborder un aspect de ton personnage qu’il serait intéressant d’éclaircir…

 

Vald – Eclaircissons.

 

Vladeck – Dans ton titre « Si j’arrêtais », tu dis qu’il est impossible pour toi « d’arrêter de faire semblant ». Le philosophe Levinas disait que la parole ne peut être absolument sincère. Est-ce que c’est ce que tu voulais dire ? En gros, est-ce que tu te sens obligé de faire constamment du second degré ? Être constamment dans l’excès ?

 

Vald – Alors moi je pense que c’est une erreur de promotion, et médiatique, et très certainement aussi de ma part de parler beaucoup de second degré, parce que finalement je ne suis pas beaucoup au second degré. Et quand je parle de « faire semblant », je parle de « faire semblant » quand je me prends des entités inconnues. Quand je me prends des inconnus je sais pas comment ils vont réagir et je suis tellement gentil que je veux pas les blesser. C’est comme ça que je fais semblant. Donc je peux pas m’arrêter de faire semblant, je suis trop gentil.

 

Vladeck – Quand je parlais d’excès, je parlais notamment de morceaux comme « Eurotrap », comme « Selfie », des morceaux qui font que tu as pu être catégorisé par certains médias dans le « Troll rap ».  Qu’est-ce que ça te fait d’être comparé à des mecs comme Lorenzo ?

 

Vald – Ca me fait énormément de peine… Et à ce propos [rires et hésitation du rappeur]

 

Vladeck – On veut bien un propos sur Lorenzo ! [Appel à la paix dans la plus pure tradition de feu l’esprit hip hop]

 

Vald – [rires] Non, pas « sur » Lorenzo… Je suis très content de sa réussite. J’espère qu’il fait beaucoup d’argent avec ce qu’il entreprend. Mais maintenant me mettre dans la même catégorie que lui alors qu’on fait pas la même chose… Qu’on ne s’exprime pas de la même manière… On n’a pas les mêmes objectifs. Alors quand on me met dans la même catégorie que lui, je suis plutôt en colère [rires, encore]. Mais je contrôle ma colère, parce qu’il y a pire dans la vie. Et maintenant c’est vraiment les journalistes qui font mal leur boulot de me mettre dans le même sac que Lorenzo. Et si tu veux parler de « Eurotrap » et « Selfie » on pourrait faire des thèses pour que j’explique que ça n’a rien à voir avec Lorenzo.

 

Vladeck – Mais moi je suis d’accord ! [J’ai du oublier à cet instant que j’étais intervieweur et non pas une vieille groupie de base]

 

Vald – Je suis content que tu sois d’accord [rires] !

 

Vladeck – Enfin, il y a quelques années tu disais dans une interview pour Captcha que tu ressentais de la sérénité chez les gens qui avaient la foi [j’aurai pu dire plus simplement « les gens pieux », « les croyants », mais les aléas du direct ont rendu la chose autrement plus compliqué et inutile]. Je voulais savoir si tu avais évolué sur cette question-là, si tu t’étais rapprocher de la religion ou de quelque chose de cette ordre-là ?

 

Vald – Alors il est sûr et certain que je ne me suis certainement pas rapproché de la religion… Pour des raisons que je n’évoquerai pas pour ne surtout pas blesser les gens qui se retrouvent dans la religion. Maintenant il est sûr que je vois toujours beaucoup de sérénité chez certains religieux. Évidemment pas chez tous. Je suis content d’avoir découvert la sérénité chez l’homme, à travers des gens qui avaient la foi dans des dieux. Et sûr que je ne me suis aucunement rapproché de la religion… [Autre perche tendue non-saisie : « comment, toi, parviens-tu à la sérénité ? » autre grossière erreur de débutant]

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[Attention, ce qui va suivre est un contre-exemple total de la conclusion idéale pour une interview, âme sensible s’abstenir]

 

Vladeck – Bon eh bien moi j’avais pas plus de questions que ça…

 

Vald – Fais une conclusion mec ! Réfléchis à une conclusion…

 

Vladeck – Oui j’ai réfléchi à une conclusion mais… [C’est absolument faux, j’étais totalement perdu]

 

Vald – Ne fais pas une fausse conclusion que t’écriras après… Réfléchis à quelque chose. Moi, ben je te souhaite le meilleur.

 

Vladeck – Je te souhaite le meilleur… Et t’as un dernier mot pour conclure ? [Là je ne suis même plus rattrapable je dis de belles conneries. Conneries expliquables par un défaut de connexion au niveau des neurones sans doute]

 

Vald – Appuie sur « REC », te fous pas de ma gueule [rires]  !… Eh bien merci à toi frère !

 

[Question bonus adressée à Suik’on Blaz AD]

 

Vladeck – Où ça en est ton EP avec DJ Weedim ?

 

Suik’on Blaz AD – [rires de l’équipe] On va manger les frères ? Tu peux écrire ça : on va manger. [Il faut savoir que l’équipe de Vald et DJ Weedim ont récemment rompu les liens après de si belles et tendres collaborations… Information qui me manquait lors de l’interview et qui peut expliquer entre autres la réponse ci-dessus]

 

C’est donc sur cette sage parole manifestant un sens aigu des priorités de la vie que s’achève l’interview.

 

Crédit photos : Nicolas Lee.

 

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Une discussion en profondeur avec Nikkfurie (La Caution)

Alors à la base c’était censé être une vraie interview mais 1. on avait pas trop préparé de questions 2. Nikkfurie est très bavard et on s’est donc contenté de l’écouter parler en laissant tourner le dictaphone 3. A un moment je me suis levé pour aller pisser, je suis revenu, il avait même pas terminé sa phrase -j’vous jure que c’est vrai.

Du coup on a appelé ça « discussion en profondeur » pour faire classe, mais techniquement c’est plus « retranscription d’un monologue de Nikkfurie ». Singe Mongol a quand même tenté de le lancer sur plein de rappeurs cainris obscurs et a réussi à placer Alkpote dans la discussion, pour ma part je sirotais mon lait-fraise en essayant d’évaluer qui de Nikkfurie ou de moi avait le crâne le mieux rasé -je ne suis jamais arrivé à une conclusion définitive.

On pourrait raconter plein d’anecdotes moyennement sympas sur cette interview, comme le fait que Nikkfurie s’est fait contrôler quatre fois par les keufs pendant son trajet jusqu’au café, ou comme ce moment où j’ai sauvé une vieille dame de la noyade alors que j’étais tranquillement en train de soigner un lépreux le long du canal Saint-Martin (l’une de ces deux anecdotes est fausse).

L’interview est super longue, mais en dehors de leur émission sur Mouv, les apparitions de La Caution sont particulièrement rares ces dernières années, donc n’en ratez pas une miette et surtout évitez de taper « ctrl+F Alkpote » sur votre clavier, j’ai passé la moitié de mes vacances à retranscrire ces quelques 9000 mots, et personne ne m’a rémunéré pour le faire. C’est classé par thématiques, parce que ça nous semblait la mise en page la moins relou pour tout le monde.

C’est parti :

La culture de l’enjaillement et le journalisme rap

Aujourd’hui, ça devient bizarre. La culture Rap est dans une phase assez superficielle : celle de « l’enjaillement » unique. On m’a déjà opposé que l’entertainment faisait partie du rap et, oui, pas de souci là-dessus, mais l’enjaillement c’est plus une sorte d’entertainment ultra primaire et vulgarisé. C’est compliqué de parler de ça parce que les gens voient tout en mode binaire chelou : soit tu t’enjailles soit t’es en mode relou qui réfléchit. C’est l’exact inverse de l’esprit Hip-Hop. Et des exemples, t’en as plein. Récemment par exemple, t’avais un questionnaire sur un site où la question à un mec c’était pourquoi Young Thug était son rappeur préféré, il a répondu « parce que c’est lui qui se sape le mieux » !

Déjà outre le problème de testostérone, ça en dit long sur une sorte de perception « anti-rap » du rap, à l’heure où très peu sauraient capter pourquoi on peut dire que Young Thug est parfois très bon … En tout cas, c’est pas pour jouer l’intellectuel, mais on va pas tout vulgariser non plus. Et dans plein de domaines. On a souvent perdu à ce jeu là d’ailleurs … Prends les artisans marocains, par exemple. Ils ont un savoir-faire traditionnel de ouf, mais peu d’entre-eux ont su réellement valoriser leur travail, jusqu’à ce que des gens d’autres pays soient venus en récupérer le fruit pour le valoriser et le vendre. Et quand tu vois les sommes qu’ils demandent alors qu’ils ont payé ça une misère, t’as mal au crâne !

C’est le grand problème des communautés « sans stratégie ». Communautés au sens large. Elles sont peu basées sur la réflexion à long terme. C’est beaucoup plus “faire un illet-bi » au plus vite sans le souci de bien valoriser ses qualités, sa place et de s’auto-pérenniser quelque part. Et si tu l’appliques au Hip-Hop, c’est le même problème. On a laissé à l’industrie, aux rappeurs d’enjaillement et aux gens qui n’y connaissent rien, la direction artistique empirique du truc… Qu’on se comprenne bien, j’ai rien contre la légèreté etc. il y en a toujours eu et y en aura toujours mais qu’un courant aussi profond, fin, spontané et technique devienne presque uniquement ça, c’est quand même tendu !

Mais bon, ça peut changer. Regardez, vous, par exemple. Et je dis pas ça parce que vous êtes en face de moi, je l’ai déjà dit à d’autres, comme à Mehdi de l’Abcdr etc. J’aime pas forcément tout ce qu’aime l’Abcdr ou autres, mais vous et eux faites partie des quelques rares journalistes/médias à encore avoir des connaissances dignes de ce nom et du respect pour la musique dont vous parlez. Même si vous parlez de Young Thug, vous allez le faire de la bonne manière, pas pour détailler sa dernière tenue !

D’ailleurs, beaucoup d’artistes auraient bien besoin que vous vous affirmiez plus en tant que vrais journalistes spécialisés dans le peu-ra. Que vous preniez une place plus importante. Ce ne serait pas de la prétention. Au contraire, ce serait utile au schmilblick aujourd’hui parce que sinon des mecs qui ne connaissent rien vont le faire à votre place !

Pour élargir sur cette culture de l’enjaillement, il y a des énormes stats de vues, de ventes etc pour des stars relativement éphémères en terme de substance ou de fond, mais en termes de chiffres, c’est carrément ouf. Et pourtant, en France, tu peux être fier de qui, à l’heure actuelle ? T’imagines ! A part des footballeurs, qui sont parfois des véhicules d’émotions somme toute assez réelles mais ça reste du foot, les gens ne te citeront catégoriquement que très peu d’écrivains, d’intellectuels, d’artistes, de mecs en télé etc qu’ils pourraient qualifier de brillants avec une sensibilité issue d’un background comme le nôtre. Bien sur, je peux te citer Mouloud qui fait le boulot en télé parce qu’il arrive à faire de belles choses avec une dynamique nouvelle et relayer la parole de gens intéressants sur de grosses antennes, mais ça reste l’une des exceptions qui confirment la règle. Albums, livres et films avec date de péremption plus rapide que celle des yaourts que les darons allaient pécho à moindre prix ! C’est l’exigence qui manque.

C’est bien de s’amuser, on est des êtres humains… mais uniquement ça ? Ca te nique toute forme de culture profonde. Sans partir dans le complotisme, ce sont des choses qui, par ailleurs, peuvent être stratégiques avec l’enjaillement constant. Prends le football par exemple, c’est parfois le meilleur moyen d’abêtir le peuple. Moi, le premier, d’ailleurs ! Et certains pensaient même, au Brésil, pouvoir étouffer les manifs et les énormes problèmes sociaux par… la Coupe du Monde !

Et le souci c’est que les rappeurs sont en train de faire ça à ceux qu’ils sont censés représenter, voire « défendre » avec, paradoxalement, très souvent l’ultra-consentement de ces derniers. Combien de fois tu peux entendre « ouais mais au moins il fait de l’oseille » ? Comme s’ils en touchaient une partie … Dans un autre registre, pour la littérature dite « de banlieue » c’est un peu pareil. Généralement, en termes de valeur littéraire, c’est très pauvre. Et ça, parce que nos auteurs se sentent obligés de s’enfermer dans les thématiques « j’ai eu mal, j’ai eu soif, j’ai eu faim » en les surjouant. Ca ne nous rend pas service selon moi. Surtout sociétalement, on passe pour des pleureuses et cela dilue fortement l’impact du moment où il faut vraiment « se plaindre ».

Pour nous, La Caution, faire briller le Verbe a toujours été primordial et l’art du récit dans des endroits où, a fortiori, tu peux en voir des vertes et des pas mûres devrait aboutir à des plumes populaires plus affutées. Par exemple, mon frangin Hi-Tekk me fait halluciner, son écriture est dingue. Et l’influence de sa culture de littérature SF n’y est pas étrangère. Pourtant, tu peux te dire que c’est bizarre : le mec a grandi en banlieue, il est « censé être bien plus basique » (sic) , limite à l’opposé de ce genre de lectures mais la finesse, la curiosité, ont été essentielles dans notre parcours et avec le recul, à notre humble niveau, on a toujours essayé de promouvoir l’acuité et l’ouverture d’esprit.

En France aujourd’hui, on a, en général, une jeunesse avec un niveau de vie plus élevé que celui qu’on a pu connaitre, doublé d’ouvertures plus grandes avec la technologie etc. Elle pourra amener les choses au next level à partir du moment où elle arrêtera de se scléroser tout seule dans « l’enjaillement » unique ! Et attention, c’est pas de l’ascétisme ou un délire de mecs austères qu’on prône mais entre le moine et le trou du cul de télé-réalité, y a quand même quelques vibes cools dans lesquelles se retrouver ! Et pour en revenir au rap, il faut aussi des mecs avec un minimum de gamberge, parce que c’est ce qui ravive la beauté de cette culture. Il y a une vraie beauté dans l’écriture. Du MC profond à celui qui peut paraître vulgaire ou quoi, peu importe tant que la plume est là. Tout à l’heure tu me citais Alkpote : il y a une esthétique dans son écriture, une technique, une imagerie intéressante. Des mecs comme ça et d’autres, même « classiques » ou “hors norms”, méritent d’être plus mis en avant par exemple.

Et justement, c’est pourquoi j’ai commencé par parler de vous, journalistes. C’est qu’on peut aisément critiquer plein d’artistes, ok, mais les relais de leur musique sont souvent faits par des gens assez faibles en matière de compréhension de cette culture Rap, du coup souvent les artistes s’adaptent pour pouvoir exister financièrement et au niveau de la reconnaissance. On a besoin d’un renouveau aussi de ce côté là. Là, on fait une interview par exemple, mais en réalité, qu’on la fasse ou pas, ça n’a aucune espèce d’importance pour moi. Je n’ai jamais recherché le buzz ou quoi, je fais du rap parce que mon cerveau ne peut s’arrêter de me faire écrire des « bars », si j’étais postier je kickerais encore entre 2 colis ! J’suis tombé dans la marmite vers 12 piges ! Mais malgré ça, ton taf est aujourd’hui plus que nécessaire ! Ton site internet, même si je ne vais pas aimer tout ce que tu publies, est quand même basé sur ton intérêt de la culture, sur ton avis de partager ton savoir, tes découvertes. Et si tu le fais pas, tu vas laisser la place à un site qui va promouvoir la culture de l’enjaillement ou de l’instinct voyeur : « Tel rappeur a insulté la mère à tel rappeur » , « Tel rappeur a travaillé avec telle marque de haute couture » etc

Et pas de soucis pour que ce genre de relais existe mais si il ne reste plus que ce type de medias, à l’avenir, toute une frange d’artistes n’aura plus besoin d’envoyer leur son à personne, parce que plus personne n’aura suffisamment d’acuité pour s’intéresser à une musique un peu pointue ou plus « dure d’accès ». Bref en gros, si on veut qu’il existe une certaine émulation, un renouveau, il faut que ça passe par le rappeur, certes, mais aussi par le producteur, par le journaliste, etc.

La production

Même si je surkiffe le rap, je trouve que dans la production, il y a un challenge constant qui est plus important. Bon, c’est un truc d’autiste, mais c’est intéressant. Et j’ai toujours eu un rapport quasi « possédé » à la composition. J’ai travaillé sur toutes sorte de formats. Du beat pour La Caution au cinéma en passant par la pub ou le spectacle vivant. Il faut d’ailleurs à chaque fois se réinventer dans la « musique à l’image » puisque tu dépends d’un brief venant d’un réal. avec une sensibilité différente. Faire des beats classiquement n’en demeure pas moins un challenge de ouf. S’auto-défier pour dépasser le niveau que tu as déjà atteint est un moteur. Après, si tu te dis « faut que je fasse un beat à la Young Chop parce que mon artiste veut ça », bon … c’est ton droit, mais ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs, il y a un précédent à cette uniformisation des prods dans le rap. Dans les années 2000, les mêmes producteurs, les Trackmasterz, DJ Premier, Swizz etc., ont produit pour tous les MCs de l’époque. Paradoxalement, une partie du côté « identité » du rap est morte à ce moment là. Parce que si nous trois, on est trois rappeurs différents, avec une manière de rapper certes différente, mais qu’on va se ruer sur les mêmes beatmakers, on aura chacun une compilation de ces mecs là en termes de sonorités. Résultat : on aura tous beaucoup moins d’identité. D’où le côté racé d’un groupe comme le Wu-Tang, qui avait un seul producteur. Si le Wu-Tang, avec les mêmes rappeurs, avait été chercher les autres beatmakers, ça n’aurait pas eu le même impact. Aujourd’hui, le problème avec la trap, c’est que même si on a deux-cent producteurs différents, ils vont tous faire sensiblement le même type de son. Tu vas éplucher des albums de dix-huit tracks, tu vas garder deux titres excellents, et jeter tout le reste. Il y a d’excellents producteurs, mais pour un garder un seul c’est compliqué… parfois c’est London on da track qui tient la corde, parfois c’est Metro Boomin’… mais dans l’ensemble, rien ne ressort clairement. T’as Brodinski qui fait du très bon taf et se démarque car il ajoute sa vibe et sa touche particulière quand il bosse avec des MCs de la scène trap US. Mais sinon, les mecs sont trop facilement plagiables. Zaytoven est bon, mais tout le monde peut faire la même chose que lui sans trop de difficultés. Un mec comme DJ Premier, même si c’était pas mon angle d’attaque en termes de production, tu te demandais quand même quelle était l’alchimie pour faire sonner les choses comme lui.

Pour l’anecdote, je surkiffais un remix de DJ Premier du titre My World de OC. Il avait utilisé un sample de Love Unlimited Orchestra, l’orchestre de Barry White. J’avais le sample sous la main, et avec Malik Insomniak, un pote à moi, on avait essayé de le refaire pour le fun. Et on est pas manchot sur les MPC et compagnie ! Mais y’a un truc qui ne fonctionnait pas. Son côté turntablist faisait la diff’, la manière dont il lâchait le sample puis le transposait peut-être, c’était un truc vraiment chelou à faire. C’est-à-dire que tu peux essayer de faire du DJ Premier, mais obtenir la même qualité que lui … nan. Du coup, mieux vaut faire ta vibe et essayer d’exceller dans ton propre délire. Et ce truc, il s’est quand même vachement perdu. Aujourd’hui, si tu veux copier Metro Boomin’, honnêtement, avec les kits que tu trouves sur internet, et du travail bien sur, tu peux au moins presque t’en approcher.

Me concernant, j’ai vraiment laissé libre cours à toutes mes influences et je pense humblement que j’ai réussi à avoir une patte bien perso. Quand « Thé à la Menthe » s’est retrouvé sur Ocean’s 12, le compositeur du reste de la musique du film a tenté de s’en inspirer pour essayer de le remplacer et mettre sa musique sur la scène culte du film, ça n’a pas marché… Un peu comme quand j’ai essayé de refaire le son de DJ Premier ! (rires)

Le Cloud-Rap

La musique nuageuse, c’est limite étonnant que ça marche. Nous, à la base, quand on s’inspirait indirectement de la new-wave, la cold-wave, ça fonctionnait pas du tout. Enfin, ça fonctionnait sur notre public mais sur un public plus large ça ne prenait pas. Ca ne véhiculait pas d’émotions pour le grand public. Les notes cloudy, c’était des trucs qu’on retrouvait beaucoup dans la new wave. Certaines nappes des prods du type Cloud-Rap ou PNL en France, tu pourrais les décliner et les mettre chez Mylène Farmer, par exemple. Ce sont des accords assez simples et directs, très mélancoliques qui touchent directement. Et ce n’est pas une critique, ça peut déboiter parfois. D’ailleurs, les cainris vont vers des accords plus compliqués, ils sont plus musiciens que les français en général. Mais quelque part, paradoxalement, moi, ça m’a sauvé de ne pas être musicien. Ca m’a donné cette touche perso. Une oreille nihiliste, cannibale et sans calcul. J’ai appris beaucoup en laissant libre cours à l’expérimentation. Je vais vous raconter une anecdote : sur le premier album, on avait un morceau qui s’appelait « Entre l’index et l’annulaire ». Il y a une espèce de guitare triturée un peu bizarre, qui tourne sur un truc un peu funky … L’ingénieur du son avec qui on bossait à ce moment là, Mitch Olivier, me dit  » t’as samplé Nine Inch Nails » .

A l’époque, je savais même pas vraiment de qui il me parlait. Dans ma tête je savais que j’avais fait des sessions de sampling un peu crapuleuses, donc je vérifie. Et non, je ne l’avais pas samplé, c’était bien un truc que j’avais bouclé. Il m’isole cette espèce de guitare bizarre un peu time-stretchée, et il insiste, il est persuadé que c’est un truc que j’ai samplé. Du coup je lui ai montré comment j’avais fait, avec le sampler. En fait, j’avais pas assez de secondes de temps sur ce sampler. J’avais donc bouclé une micro-note de guitare, que j’avais déclinée sur un clavier, et ça donnait une sonorité un peu bizarre. Pour couper la sonorité un peu bizarre, j’ai mis le sample en reverse. C’est un peu technique, mais en gros tu time-stretches ce qui est crade en reverse, et ça aplanit le truc et tu joues le reste des instruments selon cet accord désormais un peu chelou !

Et en fait, je faisais sans le savoir à peu près ce qui avait déjà été fait par des tueurs en studio comme Trent Reznor justement : enregistrer leurs grattes, les mettre en reverse sur des solos pour avoir une atmosphère particulière. Ensuite, ils rejouent synthés et grattes sur les harmonies du reverse, pour avoir un son un peu massif, avec des dissonances très intéressantes… Enfin des trucs dans le genre avec des pédales de guitare et du vrai matos. Bah écoute, grâce à l’austérité matérielle et la chacalité de l’autodidaxie Hip-Hop, t’es dans le 93 avec juste un sampler et un Atari et t’élabores de vraies choses ! 

Le sampling

On s’est dirigé vers la musique électronique parce qu’on avait cette vibe naturellement mais aussi à cause des mecs qui demandaient trop d’oseille pour les samples. Comme on était dans une grosse boite d’édition très tôt, c’était risqué, même si, « chassez le naturel, il revient au galop », on a bien sur utilisé le sampling plein de fois. Mais à une époque, tout le monde était en procès … les mecs lâchent rien ! Au lieu de se dire « ok, prends le sample, et je prendrai des droits ». Nan , ils veulent souvent tout ! Il nous est arrivé de vouloir clearer un sample, on nous a demandé 6000 dollars, plus tous les droits de la musique, plus telles sommes si le morceau dépasse tant de ventes … nan… laisse tomber, je préfère rejouer le truc moi-même en changeant quelques notes. Si un sample d’un artiste te rend ouf et que tu veux absolument l’utiliser sans le camoufler, tu peux lui lâcher 40% du truc, ne prendre que 10% pour ton travail … mais les mecs veulent tout gratter. Tu peux gratter si c’est Jay-Z qui te sample, mais un petit label indépendant, sérieusement ? D’ailleurs ça a quasiment fait disparaître le sampling des productions rap aujourd’hui !

Le rap, une musique rock

On est arrivé au Hip-Hop via le rap à la sauce Def Jam 1ère génération. Le Hip-Hop « Rick Rubinien » nous a traumatisé. Avec des accents très rock et ce fantasme du rockeur qui rock la scène. Lil Wayne l’a eu un peu sur l’album Rebirth plus récemment. Quand t’es sur scène, c’est cool de voir les gens allumer leurs briquets ou chanter en chœur mais pour nous, le vrai kiff, c’est de voir de l’agressivité. Vé-nèr mais positive. C’est ce qui fait que quand on était kids, alors que nous, les mecs du rap, on était en « guerre » musicale avec les mecs du hard-rock, on surkiffait en scred des morceaux de métal parce qu’il y avait justement cette agressivité. On a même déjà été à leurs concerts juste pour ça ! Les meilleurs concerts d’ailleurs, c’est quand t’as cette « agressivité sans animosité » dans le public… ou quand le DJ envoyait Protect Ya Neck en soirée, ça partait en émeute bon délire ! Cette énergie, elle est nécessaire à certaines populations, parce qu’elle représente un exutoire de ouf. L’adolescence, c’est un espèce de No Man’s Land où tu te cherches, et où tu peux te trouver de n’importe quelle manière : la musique, la peinture, les études, les livres, la religion, le sport … mais aussi la délinquance, la drogue, la dépression et autres vibes moins réjouissantes. Pour les premières, ce sont des choses dans lesquelles tu peux aller chercher des repères pour te construire, et comprendre qui tu es. Malheureusement, on a grandi dans des milieux où la lecture n’était pas forcément quelque chose de très ancré culturellement. Mais la musique, ça nous parlait directement. Et ça peut être un vrai exutoire dans une vie modeste de quartier ! Ca l’a été pour nous.

Pour en revenir au rock, quand Run DMC faisait King of Rock, c’était pour expliquer que ce qui fait l’esprit du rock, avec cette énergie et ce côté vindicatif, se retrouvait désormais dans le rap. Je pense qu’on peut ramener ce truc un peu agressif aujourd’hui, c’est nécessaire. Il ne s’agit absolument pas de faire du rock mais de re-fédérer des petits jeunes autour de cette approche nerveuse, approche « rock » de la musique rap. Ce public existe déjà plus ou moins de manière éparse, mais il faut une locomotive.

On a débarqué en mode très underground à une époque où tout le monde signait des deals, et où des groupes comme ceux du Secteur Ä et autres étaient capables de faire de très bons singles commerciaux. C’était à mille lieux de ce qu’on pouvait concevoir avec notre musique, mais ça restait des bons titres avec une construction hip-hop. Du coup, en indépendant, on a réussi de notre côté à créer une petite brèche sortie de nulle part. Avec TTC et quelques autres, on a fédéré un public autour du rap alternatif sans calcul. Ca allait du mec avec une approche punk de la musique à l’étudiant d’école de commerce en passant par de vrais puristes Hip-Hop, sans barrières. Aujourd’hui, on est plus connus qu’en 2001, parce que notre notoriété s’est construite à partir de ça. Et je me dis que parmi les kids d’aujourd’hui, il y en a plein qui sont comme nous en version ados ou jeunes adultes, comme ceux qui nous ont kiffé en 2000-01, des gens qui attendent le retour d’un rap nerveux et sans calcul basé sur la performance.

Le rap actuel

En rap français, un seul truc m’a marqué ces dernières années : Bipolaire, de A2H. J’ai trouvé ça lourd et bien construit, mention spéciale notamment pour « Mme Middle Class » un morceau storytelling à propos de sa life qui cite sa daronne etc qui était super bien écrit. En américain, je ne vais pas te mentir, hormis peut-être un Run the Jewels, un Otto Silence il n’y a aucun album qui m’ait réellement marqué. J’ai entendu pas mal de morceaux cools, voire très bon et plein de bons MCs mais rien de notoire à mon goût.

Je n’ai aucun problème avec la trap, mais j’aimerais bien que les mecs continuent le rap également sans faire de la redite des âges d’or. Le rap peut et doit encore évoluer, il n’a jamais été figé. Mais on est pour la première fois dans une époque qui n’a aucune réelle scène underground. Attention, je parle d’un vrai underground, et pas juste de mecs qui ne sont pas connus. Il faut des mecs qui se disent « c’est nous qui avons raison » … c’est essentiel dans cette culture ! Le Wu-Tang, en 1992-1993, à l’époque du West-Coast où tout le monde arrive avec des refrains chantés, ils sont dans leur cave en train d’écrire Protect Ya Neck, et ils se disent « c’est nous qui avons raison ». Et pour que ça fonctionne, il faut que les artistes underground soient soutenus par une petite partie de public initié, et que des journalistes pointus suivent cette scène, comme en France du temps de notre 1er album avec des gens comme les mecs de Hip-Hop Core, 90bpm et des sites comme ça à l’époque. Des mecs qui dénichent, qui sentent le rap et même à des niveaux plus hauts comme David Dancre avec ses magazines comme Tracklist qui montaient de vraies choses authentiques comme « Rap Not Dead » etc.

Les mecs qui arrivaient avec des sons que 99% des gens auraient trouvé imbuvables -car trop pointus- avaient quand même la possibilité d’être écoutés et analysés par des professionnels, certes peu nombreux, mais dont l’avis avait de la valeur. Aujourd’hui, il n’y a plus ça. Et le problème, c’est que l’underground a toujours été le mainstream de 30 ans plus tard. Il y a trente ans, on voyait les punks comme des rebuts de la société … aujourd’hui, tout le monde s’habille comme eux, regarde A$ap Rocky !

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de mecs qui arrivent à comprendre les MC’s de l’intérieur. Sur les manières d’écrire, de rimer, les flows… il peut y avoir des discussions quasi mathématiques. Nous, on a presque toujours fait ça ! A 18, 19 ans, on s’en foutait de faire carrière. On était des psychos du côté technique du rap. J’étais pas hyper fan du mcing type Queensbridge classique par exemple, de Mobb Deep, Capone-n-Noreaga et compagnie, mais j’arrivais quand même à comprendre ce que ce rap avait d’intéressant et certains morceaux déboitaient. On ingurgitait les influences facilement parce qu’on avait compris le truc, sans jamais vouloir le copier. Pour moi, la scène la plus douée qu’il n’y ait jamais eu, c’était celle du New Jersey : le flow « chewing-gum » des EPMD, Redman, Outsidaz etc. Et par extension des mecs plus deeps mais techniquement dingues comme Organized Konfusion, le Boot Camp ou le virtuose parmi les virtuoses Big Pun. C’était le l’énergis la plus pure du rap, selon moi. Les bases qui te permettent de violenter n’importe quel beat. D’ailleurs parfois le « mumble rap » actuel a un peu de ce flow chewing-gum. Tu peux entendre Future rebondir sur le temps un poil derrière la mesure, ralentir les mots qui se posent, ce qui va donner un groove cool. Mais selon moi le gros souci actuel, c’est que ces mecs produisent beaucoup trop. Résultat, on se retrouve avec quelques titres extraordinaires au milieu de centaines de titres sans intérêt.

Ils peuvent plier cinq morceaux en une nuit, c’est fou. Mais c’est aussi parce qu’il y a moins de texte ! Le délire mumble-rap, un peu baragouiné, c’est aussi ça. A l’époque, fallait te démarquer des autres rappeurs. Donc ça pouvait être en faisant une voix un peu chelou, en travaillant ton timbre et en écrivant plus densément.

Sinon, dans un autre registre, un mec comme Blackalicious, je l’ai toujours trouvé très fort, à chaque fois qu’il sort un nouveau truc, je vais jeter une oreille. Je pense qu’il fait des choix moyens en termes de musique, il devrait poser sur de la trap ou cloud façon A$ap Rocky… son flow ferait tellement la différence ! Pareil, des mecs comme Jadakiss ou Papoose sont des tueurs malgré des choix musicaux un peu quelconques à mon gout et bien sur la scène Army of the Pharaos et consorts reste toujours fidèle à elle-même en terme de lourdeur.

Par contre, un gros problème dans le rap actuel, c’est que si tu rappes sans mélodies, ou sans mumbling, certains te considèrent comme old-school … alors que tu rappes en fait ! Ca crée une sorte d’opposition de styles là où évidemment le Hip-Hop peut aisément englober les 2, voire les 3, voire les 100… En fait, on n’est pas du tout contre la scène actuelle ou contre l’ancienne ou autre mais il est impératif que différentes vibes existent selon nous. Du coup, en ce moment, l’underground est juste du mainstream qui n’est pas encore connu. Peut-être que je me trompe, mais j’ai peur qu’on finisse par tourner en rond.

Je vais encore vulgariser, mais t’as parfois l’impression que le rap est censé être une musique faite par des jeunes cons pour des jeunes cons ou à l’inverse par des « vieux cons » pour des « vieux cons » ! D’où le fait que certains anciens se font avoir, ils sortent des albums en essayant de se jeunifier, ou au contraire, en partant dans des trucs super moralisateurs et en clamant aux plus jeunes « vous avez rien compris ». Nous on est entre les deux, quelque part, on est arrivés dans les années 2000 après les groupes des années 90 et avant ceux des années 10.

Donc pour nous, aucun complexe, il s’agit bien plus de continuer à faire du son imperméablement au game actuel ou même à l’ancien game. Tu peux dire ses 4 vérités aux trucs qui partent en couilles si t’en as envie mais sans posture moralisatrice. Dans notre nouvel album, il y a quelques phases dans ce genre mais ça va pas plus loin. C’est pas méchant, c’est de bonne guerre ! Genre « Ils ont décidé que le rap allait se vendre dans les chichas… Tout le monde est allé au charbon ! » Alors, c’est pas du tout notre cheval de bataille, mais si on doit le dire, on va le dire dans ces termes, sans jeunisme, ni morale.

Le prochain maxi

A priori, le premier maxi va être assez sombre, mais ça peut changer tant on a produit beaucoup de titres. Je pense qu’il sortira d’ici la fin du printemps/début de l’été pour préparer une sortie d’album quelques mois plus tard. Mais le timing du retour de La Caution, c’est 2017, sûr et certain. J’insiste pour nos fidèles Cautionneurs qui nous invectivent, à raison, là-dessus régulièrement. D’ailleurs on les en remercie, et on leur concocte de l’album bien dense comme ils aiment. En fait, Hi-Tekk ne peut plus faire de scènes à cause d’un souci de santé et du coup je suis devenu un double MC qui ne respire plus pendant un concert ! (rires) Plus sérieusement, on a pris énormément de retard en refaisant les morceaux en prenant en compte le fait que sur scène, jouer tout seul un album composé par deux personnes, c’est compliqué. On est donc en train de finaliser la participation d’Hi-Tekk sur l’album pour que ce soit un vrai album de La Caution, agencé de manière à ce qu’il puisse être joué sur scène par moi accompagné de mes Cautionneurs de manière patate. Parce que la scène a toujours été notre moteur et les gens nous l’ont toujours bien rendu.

Du coup, le premier maxi, c’est juste un éclaireur de l’album. Sur un album de plus de trente titres, revenir avec juste un single, je trouve ça léger. Et puis, il y a aussi le fait qu’on vende encore pas mal de vinyles, ce format donne un bel objet donc autant balancer deux titres directement. Il y en a un qui est dans une vibe electro-arabisante, orientale, mais pas du tout façon Thé à la Menthe, un truc beaucoup plus deep. L’autre, c’est dans un genre … Wu-Tang 3.0, dans le ressenti seulement pas du tout dans la sonorité. Le choix est hyper dur parce qu’il y a vraiment plein de vibes différentes dans le prochain album !

Le prochain album

Donner suite à “Peines de Maures” n’est pas une mince affaire mais l’inspiration ne nous a jamais lâché. Tant au niveau des lyrics puisqu’on est en plein dans ce qui avait pu être prévu par, notamment, des titres comme Peines de Maures que dans les sons. Une bonne trentaine de titres, du Caution dans toute sa largeur de spectre. A la fois Classique, mélodieux, nerveux et déconcertant. Il y a aura des choses très surprenantes, aussi bien dans le côté sombre que dans le côté presque happy. Mais aussi des titres plus faciles à comprendre, j’ai toujours ma vibe un peu story-telling à la « Aquaplanning », il y a toujours un peu de ça. Après, ça reste très dense, parfois très sombre ou très mélodieux et planant. Il y a des morceaux qui vont être considérés comme très spéciaux, c’est certain. Les morceaux les plus expérimentaux peuvent avoir été enregistrés aujourd’hui ou en 2005, ça ne change rien. Quand tu sors autant des sentiers battus, tu n’entres dans aucune case temporelle. Concernant les featurings … c’est un album tellement singulier qu’ils vont se faire tout à la fin.

Sur la plupart des titres, notre public va s’y retrouver, parce que c’est dans la stricte évolution de ce qu’on a pu faire auparavant. Peut-être qu’il va préférer les titres plus inattendus aux titres plus « simples » mais en général, nos albums sont des oeuvres que tu peux écouter très longtemps et découvrir une vibe dans des morceaux sur lesquels t’avais moins percuté au début. Je me rappelle quand on a sorti Les Cautionneurs : plein de mecs de notre public n’avaient pas du tout aimé 93km/h, et surkiffent aujourd’hui quand ils viennent en concert. Cet album, c’est un vrai album : au début, tu vas peut-être mettre de côté la moitié des titres, ou 60%, ou 70%. Et puis petit à petit, tu vas descendre à 40%, puis à 30%, et ainsi de suite. C’est ce qui a fait que de 2005 à 2012, La Caution a tourné en remplissant tous ses concerts. On avait appelé l’album « Arc-en-ciel pour Daltoniens » pour cette raison : on fournit des couleurs, et chacun les voit à sa manière. Quand t’offres du rouge à un daltonien, il va voir du vert : notre musique fonctionne sur le même principe. C’est à l’auditeur de l’interpréter comme il en a envie.

La couleur est très marquée. Le premier disque ressemble plus à Peine de Maures, dans le sens où il est assez sombre et mélancolique. Le deuxième est plus … je saurais pas vraiment te dire, les influences vont du blues à la techno, c’est très large. On inaugure une sorte de “Surf Rap” sur un titre et il y a même une balade, un peu à l’ancienne, mais avec une influence métal … C’est difficile à décrire, mais c’est fait à notre manière. Dans tous les cas, que ça fonctionne ou non, je considère cet album comme une œuvre d’art. Si demain je suis en chien et que j’ai besoin de faire de l’oseille, je peux travailler sur plein d’autres projets musicaux, ce sera du travail, pas de l’art à proprement parler. Mais ces projets là, comme cet album, je considère qu’une fois qu’ils sont placés dans la postérité, j’ai fait ce que j’avais à faire. Dans soixante ans, un mec pourra retomber dessus et comprendre ce qu’était le rap de La Caution à l’époque. La plupart des écrivains ou des poètes que tu étudies aujourd’hui à l’école n’ont pas eu leur succès de leur vivant. Peu de rappeurs résisteront à l’épreuve du temps, parce que leur musique est consommable sur l’instant. Nous, on essaye de construire ça comme une œuvre d’art un peu intemporelle, pour justement passer à la postérité ensuite.

Il y a tout de même quelques morceaux où je vais être tout seul, et c’est aussi une manière d’augurer la suite. Je suis quelqu’un qui travaille assez rapidement, et je pense qu’à l’avenir je vais faire pas mal de choses en solo. J’aurais surement dû le faire avant, mais il y avait des tournées, la gestion du label etc et ça m’a pris pas mal de temps. Je sors un EP dans quelques temps, avec Young Zee, d’Outsidaz. Aux dernières news, il est retombé, donc on a dû stopper temporairement les enregistrements, mais on bosse dessus. C’est une sorte de récréation pour moi, parce que j’ai exploré un peu plus ma vibe funky sur le 1er extrait : “Back ‘N Forth” . Je suis un grand fan de funk, même si ça ne s’est pas toujours ressenti avec La Caution.

Le prochain album de la Caution va être très violent et doux en même temps !

Le public de La Caution

On s’est vraiment retrouvé à la croisée de plein de publics différents. Je pense qu’on avait quand même une position centrale. Avec TTC, on était un peu les leaders de cette nouvelle scène. Les Svinkels aussi par exemple mais c’était plus punk. Baste avait un vrai délire de MC, mais l’esprit qui s’en dégageait restait somme toute plus rock. Nous, on a vraiment ouvert l’oreille à un public rap exigeant qui n’écoutait plus trop de rap en français, ou qui trouvait le rap trop mielleux. Notre public nous a suivi à la mort, et dans le fond, immense respect parce que personne ne nous a jamais soutenu à part eux. On n’a jamais été en maison de disques, je gère le label quasiment seul, chaque aspect, jusqu’à la livraison des skeuds etc. Et malgré le fight que ça peut être d’être au four et au moulin, on a quand même un blaze qui compte dans ce Jeu ! Il y a bien sûr le côté qualitatif de la musique, mais il y a aussi la pro-activité de notre business, dans le sens où, ok on fait un album sans calculs, mais derrière, je vais le défendre comme un chien enragé ! Sans pitié, je suis capable d’aller faire une interview pour une radio qui galère à faire vingt auditeurs, avec le même sourire et la même envie, voire plus, que si j’allais chez Skyrock ou autre. Je me bride ni dans un sens, ni dans l’autre. Maintenant, évidemment que l’indépendance nous a bloqué sur pas mal de choses, notamment sur la productivité. On n’a pas pu faire plusieurs albums, parce que c’est une bataille de tous les jours d’avancer en indé. Mais malgré ça, on est super fier de ce qu’on fait. T’imagines que notre shop, il tourne encore à plein pot ! Je suis obligé de monter le prix des disques sur plein de références bientôt sold-out, parce que je ne veux pas que ce soit des mecs qui nous kiffent “vite fait” qui l’achètent. Je veux que ce soit de vrais fans. Mais du coup, quand le mec achète, on lui refile pas mal de skeuds et de cadeaux pour qu’il en ait pour son argent. Parce que si tu laisses certains vinyles à 15 euros, c’est mort, en 24h le stock est terminé. Et j’ai pas envie de refaire des pressages. Le processus prend du temps et ma priorité est le prochain album.

Et en parlant de processus, en réalité je me rends compte que j’aime trop le rap pour son énergie intrinsèque… J’aime trop ça pour me dire que je vais laisser un petit neophyte se faire kidnapper ses oreilles par n’importe qui !!! Alors, je vais pas aller le chercher en faisant ce qu’il veut écouter, mais je vais essayer de mettre quelques accroches. Amener les choses de manière plus simple, par exemple. Et puis en même temps, je me dis qu’il y a une telle profusion de rap à l’heure actuelle que les mecs sont peut-être plus à même de comprendre des trucs un peu complexes. Si notre deuxième album sortait aujourd’hui, je me dis que pas mal de trucs pourraient être mieux compris qu’à l’époque. C’est horrible à dire, mais avant, les mecs du grand public ne nous parlaient que de Thé à la Menthe, ils aimaient La Caution uniquement pour ce morceau … bon, c’est super réducteur, mais à la limite, ça ne me pose pas de soucis. Aujourd’hui, un mec qui nous découvre par Thé à la Menthe peut aimer d’autres titres à nous, et même des trucs un peu spé comme Monde Libre, ou Antimuse. Antimuse, c’est un morceau qui fonctionne bien avec la nouvelle génération, notamment avec le public féminin. Des filles de 18-20 piges qui t’envoient des messages pour te parler d’ « Antimuse » , c’est golri.

En tous les cas, on ne veut se couper d’aucun public. En fait, sans vouloir se la raconter, on est arrivés beaucoup trop en avance avec des styles lyricaux très techniques et l’utilisation de l’électronique etc. Enfin, je dis ça, mais le premier album, en 2001, on n’était même pas en avance, c’était les mecs qui ne comprenaient pas où on était. Tu te rappelles quand Kanye West a fait My Beautiful Dark Twisted Fantasy ? Tout le monde le traitait de génie parce qu’il avait repris cette vibe Rock Nuggets des 70’s… C’était une de mes influences phares à l’époque d’ Asphalte Hurlante. D’ailleurs, j’avais samplé une note du même morceau que Kanye a samplé, déclinée sur un clavier-maître et rejouée dans un morceau qui s’appelait Almanach, sur notre premier album. Le mec est censé être un génie pour refaire un truc que t’as déjà fait, quinze ans avant ? A ma sauce bien sur. Franchement, il y a un truc frustrant là-dedans, parce que tu le sais, et que si t’en parles, on va te dire que tu te la racontes. Mais bon, au moins, ta fan-base reconnait ce genre de chose, et du coup, les gens qui te suivent, ils te suivent vraiment.

Je suis super content d’avoir le public qu’on a. Tu peux parler de musique avec lui, en général, il a des billes dans la discussion. Et même si ce public est parfois hyper différent de nous sur plein d’aspects on se rejoint dans le même amour de la bonne musique. « Bonne musique pour bonnes oreilles » comme on dit souvent.

L’écriture

J’aime quand des gens qui pensent qu’un arabe ne peut pas sortir quelque chose de plus intellectuel que « wesh la famille, c’est comment ? » tombent sur nos textes. Avec La Caution, on a toujours été très dans l’egotrip. C’est pour nous l’essence du MC. La compétition, l’émulation. Et certains de leurs poètes à deux francs vingt de la musique française, on les ruine. Une fois, j’étais sur une émission de Radio France pour un live, et j’entends un animateur qualifier un mec de génie incroyable parce qu’il faisait des rimes avec syllabes rapprochées, un peu comme ce que je fais sur le titre « Souvent » : « Le flic : un dos d’âne anodin, doté du don d’abattre au teint, dompté d’un tonneau de vin d’antan, pendant qu’un badeau meurt d’O.D. La France d’auteur d’Alphonse Daudet, de Danton à Baudin : mentir de Sedan à Meudon, du bandit au mandiant… ». J’ai écrit ça en 1996 ! J’avais envie de m’incruster et de lui expliquer qu’en termes de sens, en termes de rythmiques, en termes d’écriture, c’est largement supérieur à son super-héros de la langue française. Et pour moi, c’est ce genre de choses que le rap doit brandir comme fierté.

Je te mens pas, certains profs de lettres sont déjà venus nous voir en nous disant qu’ils étaient impressionnés par certaines de nos phases, et en nous demandant de quoi on s’est inspiré pour les construire. Et justement, notre bonne vieille banlieue a tout pour stimuler une prose bitumesque impressionnante ! Une autre fois, un mec en Lettres Modernes à la faculté de Rennes je crois, si mes souvenirs sont bons, nous a dit que son prof estimait que le texte de « Livre de Vie » était du Baudelaire moderne. Mais nous, en réalité on s’en bat les couilles de Baudelaire ! Avec tout le respect qu’on lui doit… Mais je vais pas te mentir, je connais même pas vraiment Baudelaire ! Le problème, c’est que ce sont des choses qui ne sont pas valorisées par notre milieu, il faut toujours en sortir pour découvrir une certaine valorisation. La langue française est ultra-riche et les techniques rap sont sans limites, c’est un puits sans fond de motivation pour créer des « fulgurances », français pour punchline dixit l’écrivain Mehdi Masud, et crois moi qu’avec La Caution ça a toujours été notre sport, et le prochain album saura faire plaisir aux aficionados d’écriture de narvalo !

La place de La Caution au sein du rap français

Je vais pas te mentir, parfois c’est frustrant de ouf. Quand je vois des mecs considérés comme des techniciens aujourd’hui, avec des flows et des techniques qu’on faisait déjà en 1997 … des styles qu’on a inventés en France ! A l’époque, techniquement, on était dans des psychopathies de ouf. En plus, on était deux rebeus … un rebeu, il était censé venir dire « wesh mon frère, nique ta mère ! », il est pas censé t’apprendre des mots ! Certes, on a grandi en banlieue, certes on est des fils d’ouvriers, certes on a connu toutes les galères du monde … mais grâce à Dieu on est carrés et on a une finesse dans l’écriture. On est peut-être arrivé à la mauvaise période. Avant nous, c’était la période où il suffisait de passer deux fois en playlist sur Skyrock pour faire disque d’or, j’exagère un peu mais tu vois le truc… Après nous, c’était l’explosion d’Itunes, Youtube et compagnie. Nous, on a par exemple eu le désavantage de connaitre un Itunes cloisonné, où tu pouvais vendre ton disque sur Itunes France sans pour autant être disponibles sur l’Itunes d’un américain ou d’un australien et ça en plein boom mondial de « Thé à la Menthe » !

« Thé à la Menthe », j’ai été un peu déçu par la réception du morceau en France même si c’est désormais un gros classic du rap français. Il n’est pas passé en radio autre qu’associative. Ce titre a fait le tour de la planète, des mecs du Kazakhstan sont venus nous chercher à l’aéroport en limousine ! On recevait plein de messages des Etats-Unis, d’Amérique Latine … A contrario, un titre comme « Batards de Barbares » en parallèle au film « sheitan », par contre, est sorti au bon moment ! Aujourd’hui, ce serait impossible, on serait fichés S ! (rires) Ne serait que tourner un clip pareil, c’est impensable. Un classique du 100ème degré ! Enfin, perso, à l’époque comme aujourd’hui, j’aurais jamais posé ce que mon reuf pose dessus. C’est en ça que ce morceau est d’autant plus intéressant, parce qu’il démontre le respect de la dualité et de l’éthique entre mon reuf et moi. Nos différences de vibes cohabitent dans un naturel de dingue !

Et même un truc assez ouf, à une période, certains nous prenaient pour des mecs un peu « fashion », parce qu’on était de la même scène que TTC et d’autres … et quand ils arrivent face à toi, donc face à un banlieusard, ils comprenaient pas ! Certains pensaient même qu’on s’étaient retrouvés là en vendant de la C dans des résois hype !!! Je connais la banlieue mille fois mieux que toi mon ami, mais moi je m’en bats les couilles, je viens pas dans le rap pour qu’on me prenne pour un chaud ou pour étaler de la street cred. C’est juste la musique que j’aime et mon taf ! Cette image a parfois brouillé les cartes dans la manière de nous catégoriser. Mais par contre, avec le public qu’on a su fédérer, c’est un truc de dingue, pas de différence entre qui que ce soit, qu’importe les origines sociales ou ethniques, et une super vibe. En concert, c’est un bonheur ! Hier, par exemple, j’étais invité au concert de Lucio Bukowski et Oster Lapwass, pour jouer le titre que j’ai enregistré avec eux sur leur album. Je considère que ces mecs là sont un peu les enfants spirituels de notre scène. Ca m’a fait hyper plaisir, il jouait devant 500 personnes, salle comble, alors que des mecs qui vendent beaucoup plus de disques que lui sont incapables de remplir des salles.

Rockin Squat

Sans être forcément fan de tout ce qu’Assassin a pu faire mais la qualité d’MC de Rockin Squat, à l’époque où il est arrivé, le place dans les plus grands lyricistes historiques du Hip-Hop français. J’ai un profond respect pour lui. Il est profondément hip-hop, c’est un vrai mec, et il a un public avec une super vibe en concert. Sans Assassin et consorts, il n’y a rien, ce sont eux les vrais tauliers. Avec Squat, on ne traine pas ensemble mais on est amis de longue date. D’ailleurs, Assassin Productions, Madj et Squat, font partie des rares personnes avec une vraie acuité, une vraie oreille en matière de mcing et, le temps de la sortie de notre premier maxi et d’une partie du « Tour de l’Espoir », ils nous avaient quelque part mis le pied à l’étrier au début de notre carrière.

Le « vrai rap »

Pour moi, le rap doit rester basé sur une rythmique vocale rap. « Rythm and Poetry » Le rap, c’est de la poésie urbaine déblatérée en rythme. Kicker des rimes –avec une mélodie ou non, peu importe- de manière rythmée, avec une manière spécifique d’enchainer les syllabes. Si tu chantes … bah c’est du chant ! Parce que si on commence à inclure les chanteurs, sous autotune ou pas, alors un titre comme Ignition Remix, de R.Kelly, c’est du rap ! Si tu remplaces le fait qu’il sache chanter par de l’autotune, on est en plein dedans. On peut même remonter plus loin : dans ce cas, Francky Smith, c’est du rap, et pas de la funk. Tout devient rap ! Et c’est pareil dans l’autre sens : si tu rappes sur de la dance … Docteur Alban ou Haddaway, je sais plus, rappaient sur de la dance. Et pourtant, ça n’a jamais été considéré comme du hip-hop ou du rap. Quand Afrika Bambaataa samplait Kraftwerk, il en faisait du hip-hop, quand Mobb Deep samplait des boucles de piano hyper classiques, ils en faisaient du hip-hop. Ca ne me dérange pas que tu prennes de la dance et que t’en fasses du hip-hop, mais il faut qu’on garde la construction d’un morceau hip-hop. Si tu prends la construction d’un morceau pop avec les vices de calcul d’un morceau pop … par exemple celui de remettre un hook énormément de fois parce que tu sais qu’il va plaire, ça dénature le truc pour moi. Et aujourd’hui des mecs du Hip-Hop utilisent ces procédés, genre tu vas prendre un mot qui tourne dans les collèges et les lycées, et insister dessus. Par exemple, tu sais que tous les petits jeunes utilisent le mot « wesh », bah tu vas commencer ton morceau avec ce mot, et le mettre 3-4 fois dans ton refrain et 6 refrains dans le titre. Ca, c’est une manière de créer un morceau qu’on ne peut pas considérer comme « hip-hop ». Il y a toujours eu de la réflexion de base sur comment optimiser un morceau, mais pas à ce point. Pas au point du foutage de gueule digne des pubs « Yop ». Faire un morceau chantonné quasi-vide de deux minutes avec six fois le refrain et de la démagogie à tous les étages, c’est plus du rap dans ma définition du truc, mais chacun fait ce qu’il veut. Je vais peut-être te choquer, mais Manau -même si c’est évidemment pas ma came- rappe plus que beaucoup de superstars actuelles … Je te cite pas de noms, parce que je n’ai aucune animosité envers les personnes qui font du super-commercial et qu’en réalité je m’en fous, tant mieux pour eux, mais j’aimerais juste qu’ils soient décalés dans d’autres rayons musicaux plus adéquats. Ils obstruent la route quelque part aux nouveaux venus qui rappent dans les règles de l’Art, et en mode mastodontes de la musique en France qu’ils sont devenus, ils pourraient avoir leur place dans les catégories pop ou variétés aisément et même y écraser la concurrence !

OU2S, ou les rouages de la vérité (Interview)

C’est hier qu’est sorti le second volet de « La Machine », net-tape gratuite de OU2S, rappeur franco-comorien résidant à Villiers-le-Bel (95). Pour cette occasion, nous avons parlé de sa carrière en groupe, puis en solo, pour ensuite abordé des thémes comme l’amour, les faits divers, le rap du Queensbridge et d’Atlanta, l’Afrique, ou encore des skyblog (pour les vieux de la vieille).

Photo par Maoni Corner Photographie
Photo par Maoni Corner Photographie

M : A la base, tu formais un duo avec Kila Kali (le neveu de Calbo et Lino d’Arsenik, et de T-Killa du K.Ommando Toxik), qui s’appelait Max-R…

O : C’est ça. On a sorti 2 mixtapes : KnockOut Mixtape Round 1 et KnockOut Mixtape Round 2, et un EP.

M : Et niveau exposition, c’était plutôt pas mal il me semble.

O : A l’époque c’était bien, c’était à l’époque des Skyblog, du coup, on était parmi les premiers artistes à faire des 50 000 vues sur Youtube dans le 95, c’était déjà énorme. Dans le coin, Villiers-le-Bel, Goness, Garges-Sarcelles, tous le nord du 95, on avait une très bonne réputation.

M : Quand t’étais avec Kila Kali (de 2007 à 2014), je me rappelle que t’avais fait une apparition dans l’unique album du K.Ommando Toxik, dans un son qui s’appelle « Memory »…

O : Non, le titre où j’avais posé en fait c’était « Nouvelle Génération », c’était une sorte de grand cypher, et en fait… je vois pourquoi tu me dis « Memory », c’est parce qu’à l’époque (aux environs de 2009), sur la version iTunes, ils m’ont credité sur « Memory », mais sur la version mp3, sur la tracklist de l’album, j’apparais bien sur « Nouvelle Génération ».

M : A quel moment justement vous avez décidé de former un duo, Kila Kali et toi ?

O : Pour t’expliquer brièvement notre histoire, Kila et moi, nous nous sommes rencontré au lycée, nous sommes tombés dans la même classe. Il s’avérait qu’il faisait du rap de son coté, et moi du mien. On a décidé un jour de faire un morceau ensemble, puis on en a fait un deuxième, puis un troisième… On a vu que ça collait bien donc on a décidé de faire une mixtape en commun, ensemble. On a commencé à enregistrer la mixtape, et au fur et à mesure, on a remarqué qu’il y avait des automatismes qui s’étaient créés, des habitudes aussi, puis tout naturellement c’est devenu un groupe.

M : Mais à l’époque, en 2007, t’avais quand même sorti un solo si je ne me trompe pas.

O : C’est ça, mais c’était avant de me mettre avec Kila Kali, quelques mois avant. J’avais sorti une net-tape qui s’appelait « 16 Mesure Express ». C’était un concept en fait, il fait une vingtaine de titres, et dans chaque titre, je posais que des 16 mesures.

M : T’étais quand même jeune à l’époque, t’avais 15-16 ans. Sortir un projet à cet âge là, c’était quand même assez rare…

O : Ouais mais tu sais, j’étais très productif, donc c’est pour ça que j’ai sorti un projet directement.

M : Pourquoi avoir décidé de partir en solo maintenant ? Continué sans Kila Kali.

O : Ca s’est fait naturellement en fait, comme la formation du groupe. Arrivé à un moment, je pense qu’on arrivait aux limites des collaborations. Il tirait à gauche, je tirais à droite, on n’avait plus les mêmes perspectives au niveau artistique. Il voulait faire un type de musique, moi je voulais en faire un autre, du coup on a décidé chacun de partir de son coté.

M : Moi personnellement je t’ai connu en 2011, avec le clip « Nouvel Air » avec Kila Kali et T-Killa. Et justement, à la fin du clip, ya un mec qui tente un switch, vous coupez au moment même où on allait voir s’il met le panier ou pas. J’imagine qu’il l’a pas mis si ya eu coupure…

O : Ah non, il l’a pas mis [Rires]. Il l’a pas mis du tout…

M : En plus ça se voyait il était concentré, il avait la pression…

O : [Rires] Ah non, il l’a pas mis, on était obligé.

M : Pour revenir à notre époque… En 2015, t’as sorti 2 projets en moins de 4 mois : « La Machine Vol.1 » en août et « Verum » en décembre. Pourquoi avoir décidé de sortir ces projets aussi rapidement ?

O : Déjà, « La Machine Vol.1 », c’était un pack on va dire, j’avais réuni plusieurs freestyles que j’avais sortis les mois précédents, il y en avait à peu prés 7 ou 8, que j’ai réuni parce qu’on me les réclamait en mp3 dans les réseaux sociaux, et j‘ai rajouté des inédits, ça a fait un projet et je l’ai sorti sur HauteCulture, ça s‘est bien télécharger à l’époque. Et en parallèle j’étais en train de bosser sur « Verum », que j’ai lancé quelque temps plus tard. Je l’ai enegistré en 6 mois, j’ai pris mon temps. Je mettais des sons, je les enlevais, j’ai vraiment pris mon temps. 6 mois je trouve que ce n’est pas mal pour un EP.

M : « Verum » en latin veut dire Véritable. Pourquoi ce titre justement ?

O : Parce que ma musique est basé sur ça, j’essaye d’être le plus vrai possible dans mes propos. Par exemple si je dois dire dans un morceau que je suis faible, je le dirais. J’essaye d’être le plus honnete possible quand j’écris.

M : J’t’avoue un truc, à la base je lisais Venum.

O : Vénum ?

M : Ouais. Donc quand j’ai écouté l’EP et remarqué aucune référence au méchant de Spiderman, j’étais déçu [Rires]

O : [Rires] Non gros, c’est Vérum, c’est Vérum.

M : T’as justement clippé le dernier son de l’EP qui s’appelle « Véritable », dans ton pays d’origine : les Comores. C’était important pour toi de tourner un clip là-bas ?

O : Pour moi c’était important parce que je le prône, c’est chez moi. Et tu sais, le fait de clipper là-bas ça donne beaucoup de plaisir aux habitants. Pendant le tournage, les gens étaient contents, étaient joyeux, et c’est pour ça que ça me tenait à cœur d’aller tourner là bas. J’avais tourné à la même periode que Sultan tournait son clip « Je viens d’en bas », mais je l’ai sorti plus tard car j’étais resté beaucoup plus longtemps au bled, et après le montage s’est passé ici.

M : Dans les 3 premiers sons du EP, le thème de la trahison revient souvent. Tu te présentes comme un solitaire, même un peu plus quand dans « La Machine Vol.1 »…

O : Bah comme je t’ai dit, devant la feuille c’est mon ressenti, j’essaye d’être le plus vrai possible, et ce sentiment c’est ce que je ressentais à l’époque où j’enregistrais ces 2 projets. Du coup, c’est bien que tu me le dises parce que c’était vraiment ce que je vivais à l’époque.

M : Dans « Le Deal » avec Bess, tu abordes le thème de la rupture, qui est un sujet assez rare dans le rap français. Donc je te le demande : ecoutes-tu du zouk ?

O : [Rires] Non, jamais. [Rires]. J’pense que c’est la seule musique de je n’écoute pas. Pour revenir au son, c’est une histoire totalement fictive. Enfin… la première partie, quand la meuf se plaint être délaissé, c’est un peu du vécu car quand j’étais un couple, on me reprochait de ne pas être souvent là, par rapport à la musique, par rapport aux enregistrements, ça faisait partie des reproches qu’on me faisait. J’ai décidé d’aborder ce thème dans le morceau. Après, j’ai poussé le délire encore plus loin en parlant de rupture dans le second couplet.

M : On va parler du son « Wesh » avec Sultan, tu dis que rapper comme Migos c’est trop facile, Sultan dit qu’il aime pas trop la trap, et Rohff en interview dit qu’il a pas rappe 15 ans pour reprendre le flow de Migos. Vous vous rendez compte qu’on va croire que les comoriens détestent le rap d’Atlanta ?

O : [Rires] Peut-être les gens vont le croire, mais moi en vrai j’aime bien la musique de Migos, c’est même pas une attaque. C’est une remarque en fait, comme on peut en faire tous les jours. A l’époque où le morceau est sortie, 97% des rappeurs français reprenaient le flow des Migos. C’est même pas méchant, c’est juste une remarque comme une autre.

[On parle après des comoriens et de leurs amours pour le rap californien, je suis à 2 doigts de taper des pas de C-Walk et de faire des signes bizarres avec mes doigts]

O : Moi, de base, j’écoute beaucoup plus le rap de la East Coast. J’ai été bousillé par Mobb Deep. Après, comme je t’ai dit, j’ai rien contre Migos, c’est de la musique de j’écoute. Moi je vise juste les gens qui rappaient comme eux.

M : Ca tombe bien car tu dis dans le son que t’es plus rap du Queens que la Trap.

O : Moi, j’me suis pété au rap du Queensbridge, j’adore Mobb Deep, Infamous Mobb et Nas. C’est ma base ça, c’est mon école.

M : Ca me fait penser qu’un autre rappeur justement à New York s’appelle La Machine : c’est Conway The Machine, de Griselda Record. Ya moyen de faire une connexion là.

O : Ah ouais ? Bah pourquoi pas.

M : En parlant de collaboration, dans la mixtape « La Machine Vol.1 », il y a un beatmaker qui a produit une bonne partie du projet, c’est 2050 Beat. Il a notamment travaillé avec Sofiane (qui a produit Savastano), PSO Thug ou encore DTF. Comment vous vous êtes mis à travailler ensemble ?

O : Je l’ai rencontré sur internet. J’ai écouté ce qu’il faisait, j’lui ai envoyé un message, il a aimé ce que je faisais aussi, du coup ça s’est fait tout naturellement, puisqu’on a les mêmes influences, on a les mêmes manières de penser par rapport à la musique… Du coup après ça a collé directement. La connexion était totalement naturelle. Il m’envoyait des prods pratiquement tout les jours, et c’est pour ça que tu retrouves beaucoup de ses instrus sur mes projets. Parce qu’il a pas produit que dans « La Machine Vol.1 » mais aussi dans « Verum », il a placé beaucoup de prods dans ce projet.

M : Ya 2 phases dans « Brille » qui m’ont interpellés et que j’aimerai qu’on développe : à un moment, tu dis « j’ai l’african credibility, nique celle de la street »…

O : Ouais, parce que je m’en fous de la street credibilité, ça m’apporte rien… A mes yeux. Après pour d’autres c’est peut-être important mais pour moi, l’african credibility est plus importante, car je suis né au bled, donc pour moi, c’est ce qui est plus important. Par exemple, je me reconnaissais et écoutais beaucoup Alpha 5.20, qui se revendiquait clairement venir d’Afrique. D’ailleurs, VIVRE ET MOURIR A DAKAR c’est un des meilleurs albums du rap français pour moi. Dans les discours et les principes qu’il degageait, je me retrouvais beaucoup.

M : D’accord. Tu dis aussi qu’ »un homme sans opinion reste un homme sans identité »…

O : Oui.

M : Si on doit remettre dans le contexte actuel, avec l’affaire Adama Traoré (paix à son âme) et de Théo, tu penses justement que les rappeurs devraient donner leurs opinions et dire clairement leurs positions sur ce genre de d’histoire ?

O : Ca dépend de ce que tu penses sur ce sujet. Après, moi j’pense que les artistes qui sont bien exposés, ce sont des hauts-parleurs du ghetto, comme a pu dire Sofiane dans une interview. Donc c’est à nous, qui venons des quartiers, qui devons parler de ce genre de chose, parce qu’on a un grand auditoire, il y a beaucoup de gens qui nous écoutent. Et donc c’est important qu’on parle de ce genre de chose, que ça ne se noit pas dans les multitudes d’informations qu’il peut y avoir.

M : Parlons de « La Machine Vol.2 » que nous venons d’écouter. J’ai remarqué que au niveau des prods tu t’es plutôt diversifié. Par exemple « C’est maintenant » fait très afro-trap. Ce qui n’est pas péjoratif…

O : Oui car depuis mes débuts je suis un rappeur qui fait de tout… À un moment je m’étais enfermé dans un créneau très dark queens bridge parce que j’étais en groupe et automatiquement il faut faire des concessions, mais en vrai moi je suis un rappeur tout terrain, dés qu’une instru me parle je la « tabasse » [Rires]. Je n’ai aucun problèmes avec les styles. Dans le projet je voulais montrer ces facettes un peu cachées de mon art.

M : Il y a aussi « Waves » qui ressemble à de la cloud…

O : Oui c’est ça… encore une fois l’instru m’a parlé et je suis parti en studio, et tu sais c’qui est bizarre c’est que c’est l’un des morceaux qui revient le plus lorsque je fais des sessions d’écoutes de la mixtape.

M : En regardant la tracklist, j’ai remarqué que les freestyles que t’avais fait pour Daymolition sont aussi présent. Comment s’est faite la connexion avec eux justement ?

O : C’est super simple je connais un des membres de leur équipe depuis super longtemps… j’ai eu l’envie de faire un freestyle chez eux je lui ai envoyé un message et ça s’est fait la semaine d’aprés ! Big à lui d’ailleurs il va se reconnaitre.

M : Dans « Illusions », dés le début tu dis que la musique pour toi à la base était un oxygène et que maintenant, c’est elle qui t’asphyxie. Cela voudrait dire que la retraite est pour bientôt ?

O : Comme j’ai dis dans « Enfant du soleil » « le rap a parfois des allures de corvée », ça prend beaucoup de temps même à notre petite échelle. Des fois je craque j’aimerai sortir avec mes potes ou avec Madame quand il y en a une (rires) mais j’peux même pas car j’ai studio ! Mais pour répondre à ta question je ne pense pas que la retraite soit pour maintenant j’aime beaucoup trop le rap et j’ai encore beaucoup de choses a prouver a faire dans la musique.

M : On arrive bientôt à la fin de l’interview, je vais donc te demander quels ont été tes influences ? Les artistes ou les albums qui t’ont donné envie de rapper.

O : Déjà, au bled, le premier rappeur que j’ai écouté, c’était Cheikh MC. Big up à lui d’ailleurs. Après, le premier vrai album que j’ai écouté c’est « Nastradamus » de Nas, et ce qui m’a vraiment mis une gifle c’est « La Fierté des Nôtres » de Rohff.

M : Et qu’est-ce que t’écoutes en ce moment ? S’il-te-plait, fais pas le rappeur français qui dit ne pas écouter de rap français, ça me fait mal d’entendre ça…

O : Si, bien sûr que j’écoute du rap français. J’aime beaucoup Dosseh, Sofiane, Sadek aussi. Après les comoriens du game aussi :  Rohff, Sultan, Croma, Soprano, Alonzo…

M : Même 3010 ?

O : Ouais, ce qu’il fait ça me parle.

M : (se gratte la tête et fait une grimace)…J’ai vraiment du mal.

O : Ouais mais moi j’aime bien. J’écoute vraiment de tout. Après en rap américain, j’reste sur mes bases : Mobb Deep, Nas, j’écoute beaucoup The Game aussi, Rick Ross, Meek Mill, Drake, euh… Tory Lanez j’aime beaucoup ce qu’il fait.

 

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Aussi disponible :

– La Machine Vol.1 : https://www.hauteculture.com/mixtape/6587/ou2s-la-machine-vol-1

– Verum : https://itunes.apple.com/fr/album/verum/id1061142778

Interview : Billy Joe | « Un visage marqué par la souffrance, c’est une belle histoire à raconter »

C’est avec un certain plaisir que nous avons accueilli le 2 décembre dernier La petite maison de la tuerie de Billy Joe, le dernier effort en date du label Néochrome.

Écurie en pleine implosion, symbolisée par le différend entre les anciennes têtes d’affiches du label, Zekwé et Alkpote ; Néochrome serait à bout de souffle pour certains, voire synonyme d’un âge d’or désormais révolu pour d’autres. L’exigence des auditeurs n’est après tout que le résultat d’un catalogue bien fourni, étalé sur plus d’une décennie, aux réussites artistiques et commerciales reconnues. C’est dans ces conditions délicates que Granit, le producteur exécutif du label, tente tant bien que mal de garder le cap, à la tête d’un navire de plus en plus menacé par la houle.

Après quelques sorties en demi-teintes, voire disons-le, totalement passées inaperçues, la machine semble en passe d’être relancée par la dernière trouvaille du label. À la fois héritier et familier de ses pairs de par certaines analogies, Billy Joe vient grossir les rangs du label en apportant non seulement du sang frais, mais surtout un nouvel univers, très personnel, jusqu’à présent inédit dans le rap français. La petite maison de la tuerie, replacé dans son contexte, est donc un EP haut en couleur, un ultime pari un peu fou offrant au projet un capital sympathie non-négligeable. La bonne surprise, c’est qu’au travers de ses six morceaux, Billy Joe nous invite à plonger sans réserve dans son univers, et qu’en y jetant une oreille attentive, on s’aperçoit assez vite de la richesse et du potentiel dont il regorge. Le rappeur girondin nous y offre quelques envolées lyriques qui nous rappellent bel et bien que nous avons tout d’abord affaire à un pur produit Néochrome : brut, cru, sale et violent, puis, comme toujours dans un second temps, bien plus subtil et délicat que de premier abord. Avec ce premier essai solo, Billy Joe s’invite ainsi à la table des artistes à suivre pour l’année 2017. Avant cela, nous  souhaitions en savoir un peu plus sur sa musique et son parcours, c’est donc retranché dans sa cabane que Billy Joe a soigneusement accepté de répondre à nos questions.

Symbole ultime de la grande tradition du rap français respectée jusqu’au moindre détail : le beau visuel annonçant une sortie le 25 Novembre … pour finalement sortir le 2 Décembre. Neochrome, pour toujours et à jamais

Propos recueillis le 21/12/2016

Le Jeune Did : Avant d’officier en solo pour Néochrome, tu as rappé avec ton groupe, BuchWood Family. Dès le départ, ton style assume ouvertement une tendance pour le white trash. En France, on l’assimilera plus facilement à des courants musicaux comme le punk ou la country. Tu mélanges habilement tous ces univers pour nous en livrer ta propre version sous forme de rap. Qu’est-ce qui t’a amené sur cette voie ?

Billy Joe : C’est sans doute générationnel. Comme toi, j’ai grandi avec le rap. Même si j’ai toujours écouté d’autres trucs, je suis vite devenu fou de ça. Plus jeune, je pouvais claquer toutes mes économies dans les disques. Et même plus tard en travaillant, il m’arrivait de claquer toute ma paye là-dedans. J’ai toujours écouté beaucoup de rap français, j’écoutais les disques jusqu’à les rayer, particulièrement ceux de la FF. Dans leur cas, je me rappelle très bien que de l’extérieur, au delà de la musique, leur travail me faisait rêver. Voir cette bande d’amis prendre du plaisir à travailler ensemble en studio, tout en s’amusant, ça me rendait envieux. Ce sont des images qui sont restées imprégnées dans ma tête.

Quel a été l’élément déclencheur qui t’a fait basculer du statut de spectateur, à celui d’acteur ?

Par une rencontre de premier abord assez anodine, mais qui s’avérera au final déterminante. Un mec de chez moi un peu fou, qui rappait. Tu pouvais le croiser par-ci par-là, qui traînait, toujours équipé de son carnet, sans cesse en train de gratter des lignes. À force de le croiser, de le voir écrire et rapper, ce gars-là m’interpellait. Il a senti l’intérêt que je pouvais lui porter et m’a en quelque sorte initié à l’écriture. De commencer à écrire, spontanément, et devant quelqu’un d’autre, c’était assez intimidant. Je me rappelle que ce mec avait une sorte de micro/oreillette qui te permettait de t’enregistrer et de t’écouter instantanément. Et en m’écoutant les premières fois, je dois dire que le résultat me plaisait assez (rires). Je prenais beaucoup de plaisir à écrire et à poser mes lignes. Je me suis donc dit pourquoi ne pas continuer tout en essayant de m’améliorer, en toute insouciance. C’était juste un petit hobby parmi tant d’autres qui, au final, m’aura définitivement donné goût pour l’écriture.

Tu pourrais situer cette période ?

Je venais d’avoir 18 ans, c’était il y a un petit peu plus de 10 ans déjà. Après je vais pas te mentir, bien que restant toujours auditeur et fan de rap, j’ai un peu perdu le truc. J’ai commencé à enchaîner les soucis, les galères, toutes sortes de conneries… bref, l’école de la vie. Je ne m’y suis remis sérieusement qu’il y a 4 ans. Et dès ce moment, je me suis dis que j’allais m’y mettre à fond. Que ce soit dans la productivité, la créativité, mais aussi dans la façon de travailler mon style. Peaufiner le flow, soigner les placements, garder le sens du rythme… Au final, sans forcément m’en rendre compte sur le coup, tout a commencé à devenir très appliqué.

Et à travers tous ces efforts, ce travail, cette recherche stylistique : à partir de quand penses-tu avoir trouvé cette griffe, qui a abouti sur ce rap redneck qui te caractérise aujourd’hui ?

À vrai dire, j’ai commencé dans l’écriture mélancolique. Dans la pure tradition de l’époque, le fameux piano-violon. J’aime l’écriture mélancolique, très introspective. Le fait de ne pas avoir eu de mère par exemple, (fait évoqué dans son freestyle #NeoWood 2 ndlr.) raconter ce genre d’aléa de la vie, l’évacuer artistiquement par l’écriture, sous forme d’exutoire. C’est quelque chose d’ancré en moi. Par la suite, le délire redneck et un peu plus rentre-dedans est arrivé naturellement. En vérité, la première question que je me suis posée était la suivante : dois-je l’oser ou non ?

Pourquoi ? Parce que personne d’autre en France ne l’avait fait avant toi ?

Affirmer musicalement sous forme de rap ce côté rural, ce n’était pas évident ! Une partie de ma famille vient vraiment de la campagne profonde. Dans ce milieu-là, tout le monde se connaît. J’appréhendais la réaction des gens que je côtoyais, surtout de ma famille, proche ou lointaine. Si tu ajoutes à cela le côté très caille-ra et bien street du rap français d’il y a quelques années, le contexte ne facilitait pas les choses ! Seulement, à force de cogiter, tu n’avances pas. Tout se fait donc finalement étape par étape : tu enregistres tout d’abord un morceau, et tu observes autour de toi, tu vérifies si ça prend. Si ce n’est pas le cas, alors tu continues de peaufiner ta musique, tu lui fais subir quelques arrangements jusqu’à ce qu’elle puisse évoluer positivement. C’est un long cheminement.

Qui a abouti sur un appel de l’écurie Néochrome. Quelle a été ta réaction lorsque la DA du label t’a abordé ?

Tout d’abord forcément surpris. Comme tout le monde qui s’intéresse de près au rap français, je connaissais très bien ce label. Jusque-là j’avais toujours fait de la musique dans mon coin. De Paris, et disons de l’ensemble du rap français, je m’en suis toujours senti assez loin. Donc qu’on vienne me chercher directement de BuchWood, ça m’a dans un premier temps surpris, forcément flatté, mais aussi interrogé. D’autant plus que pour ceux qui me connaissent suffisamment bien, dans la vie, je suis un éternel poissard ! Je n’ai jamais réussi à me dire que j’étais un bon rappeur car je ne suis jamais satisfait de ma copie. Je ne comprenais donc pas leur offre qui m’a vraiment mis la pression, on parle quand même de Néochrome, label phare et historique du rap français.

Comment expliques-tu que Néochrome t’ait choisi, et pas un autre ?

Ça a d’abord été une curiosité de leur part. Ils ont apprécié les différents projets sortis avec la BuchWood Family, le potentiel artistique que je pouvais dégager, mais aussi ma créativité sans borne, car des idées, j’en ai à la pelle. Ils ont voulu voir si je correspondais à ce qu’ils pouvaient voir et entendre à travers ma musique. Là encore, tout ne s’est pas fait du jour au lendemain, mais après maintes discussions espacées sur plusieurs mois. Je suis finalement monté à Paris pour les rencontrer et enregistrer dans leur studio. Cela aura tout de même pris près de 6 mois.

Est-ce que tu penses coller à l’image du label ?

Ce qui est intéressant, c’est qu’on est venu me chercher avant tout pour mon style d’écriture très mélancolique, mais aussi technique, bien avant le côté fougueux et très énergique. De plus, vu mon passé, j’ai beaucoup de choses à raconter que je pourrais éventuellement mettre en musique. Combiner la fougue et le texte : ce sont ces deux points qui répondent aux critères Néochrome. On peut retrouver ces critères chez des artistes passés par le label comme Alkpote ou Jason Voriz. Tu t’aperçois de leur similitude, car ils sont complets : que ce soit dans l’écriture, leur personnage, et leur folie.

Que ce soit Alkpote, Jason Voriz, ou même Joe Lucazz, vous avez encore quelque chose en commun : ce sont vos références respectives, américaines, digérées et assumées jusqu’au bout. Exactement comme toi. Ce qui rend à tous votre rap pleinement maîtrisé, et surtout décomplexé. Tu as été le premier en France à apporter le style redneck au rap, or , j’ai l’impression que de plus en plus d’artistes reprennent ces codes-là sans forcément les maîtriser autant que toi, ce qui rend leur musique grossière et caricaturale, contrairement à la tienne, qui relève plus de l’hommage. Se sentir plagié ou copié, au delà de la frustration que cela puisse créer, n’est-ce pas au final une première victoire en soi, ou une première reconnaissance ?

C’est une question que je n’ai effectivement cessé de me poser ces derniers mois. J’étais dès le départ frustré par le manque de moyen dont je pouvais bénéficier afin de diffuser au maximum ma musique. J’ai donc vu défiler des copies plus ou moins conformes, sous mes yeux. Que ce soit chez des rappeurs assez confidentiels, jusqu’à certains beaucoup plus hauts placés. Tout ça, je le vois, et mon équipe aussi. Donc forcément, au départ cela m’a frustré, mais de ouf ! Tu ne peux que te sentir impuissant dans cette situation. Puis, à force d’en discuter entre nous, on a effectivement ressenti cela comme une première victoire car je suis évidemment copié, et non l’inverse. Au bout d’un certain temps, le public finira bien par s’apercevoir que j’étais le premier sur ce créneau là. Aujourd’hui, je ne peux que le prendre à la rigolade, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Après tout, si je commence par plaire aux rappeurs, je ne peux que, par la suite, plaire au public. Je ne me fais aucun souci, car j’ai l’ambition d’aller toujours plus loin, et je sais que mes idées, qui se renouvellent sans arrêt, m’y amèneront. De par mes influences bien assumées, je sais où je vais, cela finira bien par payer, que ce soit maintenant ou plus tard. Mon style, je ne le cherche pas vraiment car je l’ai dans le sang, au plus profond de moi.

Comme tu dis, au delà de toutes les influences dont tu peux te revendiquer, et avant de l’interpréter en tant que tel, ne serais-tu pas toi-même un peu redneck ? Quelle part d’authenticité dans tout cela ?

Complètement, je suis redneck comme je suis white trash. C’est ce que je suis et ce que tous ceux qui m’entourent sont. On est juste des pauvres blancs, issus du milieu rural. On est de la raclure, des pauvres au premier sens du terme, que les classes sociales plus aisées ne veulent pas voir. Ce schéma social est valable partout, dans les grandes métropoles, jusqu’aux petites communes plus ou moins reculées. Avant une quelconque couleur, ou une quelconque religion, tu as deux sortes d’individus : le riche, et le pauvre. On vit en marge, et les quartiers plus huppés se gardent bien de se mélanger à nous. Ce schéma apparaît autant aux états-unis que chez nous, en France ! Voilà pourquoi l’identification aux rednecks américains a pu être aussi forte, mais pas seulement. La zone géographique a également beaucoup joué. On vient d’une zone forestière, sauvage, où tu peux encore trouver aujourd’hui des cabanes de ceux qu’on appelle les résiniers, les mecs qui extraient la résine des arbres. Ces cabanes existent depuis des siècles, sans cesse retapées et transmises de génération en génération. Encore aujourd’hui, des gens y habitent, à l’écart de tout, ce sont d’authentiques rednecks. Donc au delà du facteur social, il y a également le facteur géographique qui fait naturellement de nous des rednecks pur jus.

As-tu l’impression de toucher un nouveau public dans le rap ?

Je pense que je réveille quelque chose, enfoui depuis des années, je mets simplement la lumière dessus. Tous ces mecs de campagne qui m’écoutent, ont en réalité pour la plupart toujours écouté du rap. Le seul modèle qui leur est majoritairement parvenu aux oreilles était jusqu’à présent celui du rap de tess. Tu peux directement t’en apercevoir chez eux de par les expressions et le langage utilisé, l’accent caille-ra importé en campagne par exemple. J’ai toujours trouvé ça dommage, car ici on a également nos codes, nos expressions, seulement personne ne les a jamais vraiment mis en avant.

En France tout du moins. Je me rappelle que dès que je t’ai découvert, tu m’as directement évoqué  des artistes comme Yelawolf pour le côté purement country, et Skinhead Rob des Transplants pour le côté plus punk et rugueux.

Effectivement, Yelawolf est un des artistes que je trouve le plus complet. Il représente le haut du panier, car dans son œuvre, tout est maîtrisé artistiquement. C’est un pur white trash, chez lui tout sonne authentique, rien n’est faux, c’est tout simplement un pionnier. J’ai eu la chance d’échanger un instant avec lui lors d’un de ses concerts à Paris et c’est bel et bien lui qui m’a fait prendre conscience qu’on pouvait représenter le coin d’où l’on venait, quel qu’il soit, tant que tu transpires cette authenticité. Il y avait déjà eu auparavant des mecs comme Bubba Sparxxx, qui ont pu montrer la voie, Yelawolf l’a sublimée, sa musique est belle, saisissante, poignante, tout en gardant cette touche très professionnelle et carrée. J’ai pu saisir grâce à ce gars que même dans le rap, on pouvait s’assumer tel que l’on a toujours été.

Ton rap suscite un certain enthousiasme, mais aussi beaucoup d’incompréhension. Certains auditeurs ont d’ailleurs pu bêtement amalgamer ta musique à des courants racistes tels que le KKK, ou le White Power. Comment réagis-tu face à autant d’inculture, et aux fantasmes que ta musique peut renvoyer ?

Le mot juste et très propre est exactement celui employé : inculture. White trash ne veut pas dire White Power, l’amalgame doit sans doute venir de là. Ce que j’aime avec la musique, c’est qu’elle dépasse les frontières, et que n’importe qui peut y avoir accès. Ceux qui veulent diviser, chercheront toujours à diviser, ça ne changera pas. Ils ont justement sans doute peur de la plus grande force de la musique, qui est de fédérer et de rassembler les gens, quels que soient leurs origines.

Au delà du rap, quels ont pu être tes premiers liens avec la culture redneck ?

À travers le cinéma, notamment d’horreur. Au début je ne plaçais pas forcément de nom dessus, j’ignorais ce que pouvait signifier ce terme de redneck. Quand j’ai commencé à voir des films avec des personnages qui faisaient flipper et qui venaient de la cambrousse comme nous, ça m’a forcément marqué. C’est en côtoyant Koni K (membre de BuchWood Redneck Family ndlr) que ça m’a sauté aux yeux et que j’ai pu faire le lien entre la fiction et la réalité. Je lui disais qu’aussi bien lui que sa famille, c’étaient des purs rednecks, exactement comme dans ces films d’horreur ! Ça nous amusait, et à force de les regarder, on a pu s’y identifier. Les paysages, les cabanes, les gueules cassées, le style vestimentaire, le style de vie ! On aurait pu transposer tous ces films chez nous sans aucun problème. En plus de nous ressembler, on s’est finalement imprégné de tout cet univers jusqu’à en maîtriser les moindres codes. Il ne nous restait plus qu’à se les réapproprier, à les citer ou à les détourner, cette fois-ci sous forme de rap.

Visuellement il y a justement toutes ces références très cinématographiques. On pense évidemment à Deliverance, La Dernière Maison sur la Gauche, Détour Mortel, la liste est éminemment longue. Comment tous ces films sont arrivés jusqu’à toi ?

Pour l’anecdote, quand j’étais petit, je flippais vraiment des films d’horreur (rires) ! Le premier choc ça a été L’exorciste, je me rappelle très bien n’avoir pas su terminer le film. Ce n’est venu que beaucoup plus tard. Comme beaucoup d’autres personnes, en grandissant tu souhaites revenir sur tes plus grandes peurs, tu veux alors comprendre comment la peur est conçue cinématographiquement. Tu enchaînes donc les grandes références du genre : Massacre à la tronçonneuse, les Vendredi 13, les Freddy etc. De voir tous ces films précédemment cités, sous un œil adulte, la peur s’estompe naturellement, tu apprends à l’apprivoiser, et tu te surprends même à ce qu’elle t’amuse !

Je ne suis pas pour autant un inconditionnel du genre, je connais les références et les apprécie, je ne vais pas forcément m’amuser à suivre toute l’actualité du truc. Ce qui m’a le plus marqué, c’était les points communs qu’on pouvait avoir avec certains protagonistes dans ces films, qui étaient rarement les victimes (rires). Ma vie est vraiment hardcore, elle peut-être lourde, sombre, pesante, angoissante… bref, exactement comme dans l’ambiance que peuvent dégager ce genre de films. Ma musique s’imprègne donc inévitablement de tout cela.

Qu’est-ce qui te plaît dans la cruauté, la brutalité, ou le côté parfois malsain qui se dégage régulièrement de ce cinéma ?

Paradoxalement, l’action se situe souvent dans un cadre magnifique. Je trouve ça tout simplement beau : les grands espaces, la forêt, la nature sauvage… C’est souvent elle qui a le premier rôle au final. Elle peut être magnifique, et très cruelle à la fois. Je suis absorbé par cela, et je m’en suis toujours nourri. La nature te rappellera toujours que le matérialisme auquel on se soumet, n’a aucune valeur face à elle. Il y a donc tout d’abord de la beauté dans le cadre. On en trouve également dans cet autre paradoxe : la mocheté des visages des culs-terreux, les gueules cassées. Ils ont souvent le visage marqué par la souffrance, et donc une histoire à raconter ; ce qui les rend beaux, si tu prends le temps d’écouter ce que ces visages ont à raconter. Tout ça, c’est exactement comme par chez moi. La beauté dans la mocheté, c’est d’ailleurs quelque chose que j’évoque dans le morceau La colique a des yeux, qui est celui sur lequel j’ai eu le plus de retours. Alors que je trouve ce morceau vraiment pas terrible (rires), les gens ont du se reconnaître dedans.

Il y a aussi ce refrain mémorable. Hormis cette belle référence cinématographique, comment t’es venue cette phase incroyable : « si je te vois à travers ma chiasse, c’est que la colique à des yeux » ?

Si tu veux tout savoir, je l’ai trouvée sur les chiottes. J’étais en train de faire ce que j’avais à faire, tout en réfléchissant à une idée de clip. Je pensais à un plan où on me verrait rapper sur les toilettes, en train d’astiquer le fusil de chasse. Ce refrain est tellement beau que je vais me le tatouer d’ailleurs.

Il te reste encore de la place ?

Sur les côtes et dans le dos seulement. Après ce sera fini, je pourrai enfin passer à autre chose !

source : Instragram Billy Joe
source : Instragram Billy Joe

T’as souvent besoin d’aller au bout des choses comme ça ? J’ai remarqué qu’il n’y a jamais de demi-mesure chez toi. Tu repousses sans cesse la limite, à l’extrême.

Que ce soit dans le rap, le tatouage, le skateboard… j’aime aller là où les autres osent moins. En skate par exemple, le street, le flat… c’est super, mais je préfère carrément le bowl ou les pools. Quitte à chuter et à se manger le bitume, autant le faire bien ! Tout va plus vite, les sensations sont plus fortes, c’est pareil dans mon rap, j’essaye de le pousser le plus loin possible dans l’extrême. Une fois que ce sera fait, très bien, ce ne sera donc plus à faire, je pourrai ensuite me consacrer pleinement à  quelque chose d’autre. Ça peut-être n’importe quoi, pourquoi pas le tennis tiens ! Ça doit sûrement être très défoulant.

Toute cette énergie que tu dégages, rend justement ta musique calibrée pour la scène. Tu as joué le week-end dernier à Bordeaux, comment ça s’est passé ?

C’était merveilleux, le seul problème disons technique, c’est qu’on est passé en dernier, et qu’entre temps la bière nous était offerte. On est peut-être arrivés trop alcoolisés, ce qui ne nous a pas empêché de voir les retours en direct du public. Il réagissait comme dans un concert de punk : les gens pogotaient, se sautaient dessus les uns sur les autres, c’était vraiment beau. Dès que le public commence à se taper dessus, c’est toujours bon signe ! J’en aurais fait tout autant à leur place (rires) !  Le public s’est bien amusé, défoulé, on les a fait rire, il y a eu une belle interaction, c’était une super soirée. Tout BuchWood réuni sur scène, c’est vraiment quelque chose à voir.

Au niveau de tes impressions ou sensations sur scène : comment tu t’y sens et est-ce que cet espace d’expression te plaît ?

J’ai un seul problème qui n’en est peut-être pas un pour ça, au final. J’ai vraiment du mal à canaliser mon énergie. Une fois sur scène, est-ce toujours du rap ? (rires) L’ambiance est clairement plus semblable à un concert de rock’n’roll. À la fin, tout le monde sur scène et tout le public était trempé, c’était énergique du début à la fin.  La scène c’est unique, tu y rencontres ton public, de nouvelles personnes, de nouveaux artistes. Donner vie à ta musique, et faire venir des gens jusqu’à toi puis les faire bouger, c’est une sensation complètement folle, sans doute la meilleure que la musique puisse t’offrir.

Une partie du public n’était pas trop déconcertée ? Vu que l’affiche était partagée, certains non avertis n’ont-ils pas eu trop peur ? (rires)

J’ai terminé le concert par un freestyle qui doit bientôt sortir, Original Perdant 2. Un freestyle que j’ai enregistré comme ça, sur un coup de rage. Je l’ai posé et toute la salle s’est arrêtée, comme choquée. À ce moment j’étais vraiment satisfait, je me suis dit que ce freestyle allait être très efficace quand Neochrome le diffusera (rires).

Tu vas bientôt ré-enregistrer sur Paris, quels projets pour la suite, maintenant que Billy Joe a été présenté ?

On va partir sur un nouvel EP, une mixtape, puis je l’espère un album.

Granit a-t-il prévu de te faire de nouveau collaborer avec des artistes du label ?

Pour l’instant avec 25G et Jason Voriz.

Tu parles du morceau Chevrotine ?

Non cette fois-ci ce sera deux morceaux différents, un feat par morceau.

Aura-t-on la chance de voir Koni K réapparaître sur le projet ? Sur ce premier EP, j’ai trouvé que les morceaux qui sortaient le plus du lot étaient ceux sur lesquels il apparaissait. Et que votre combinaison avant d’être artistique est également humaine, on ressent donc naturellement une bonne alchimie.

C’est quelque chose que je souhaite. À la base Koni K était prévu sur tous mes projets, pour le moment il est en stand-by. Je pense que le monde du rap le laisse vraiment dubitatif. C’est dommage car c’est vraiment le rappeur avec qui je souhaite aller le plus loin possible, c’est le plus redneck d’entre nous, c’est un ancien bûcheron, sa famille vient des bois…  il dégage cet aspect redneck plus que quiconque. Je ne vois personne d’autre de plus authentique que lui pour représenter ce mouvement.

Comment as-tu vécu cette première sortie sous Néochrome, et comment as-tu perçu les retours ?

Avant même d’être satisfait, je dirais très surpris. Il faut savoir que l’enregistrement de cet EP commence à dater. Il a surtout été élaboré par nos soins et nos propres moyens à BuchWood, c’est à dire un peu à l’arrache. Je ne m’attendais pas à autant de retours, un premier cap a été franchi c’est évident. Vu ce qu’on a déjà enregistré depuis avec Néochrome, qui est d’une toute autre qualité, le public ne pourra qu’apprécier d’avantage.

Cette nouvelle exposition contraste encore avec ta discrétion dans les médias. Une volonté du label ?

La première étape c’était cet EP, disons en guise de présentation. Cela étant fait, tout devrait suivre logiquement petit à petit. J’explique plutôt cette discrétion par la distance. Il va donc falloir s’investir encore d’avantage, que ce soit dans la création de futurs projets, mais aussi dans leur diffusion, à travers toutes sortes de médias, comme de futurs concerts.

En espérant que toutes ces prochaines entreprises rencontrent le succès escompté, merci beaucoup pour tes réponses.

Merci à toi et à Captcha, à Genono de nous avoir relayé sur d’autres médias, et à tous ceux qui nous supportent de près ou de loin.

 

 

Interview : Prince Waly | « Jeunes, coupables et libres (X-Men) a changé ma vie »

Junior de Prince Waly et Myth Syzer est une sortie pleine de promesses. Livrée dans un format EP traditionnellement court, la brièveté et l’efficacité de ce projet ne le rend pourtant pas avare en surprises : on y découvre désormais un Waly tout terrain, souvent hors de sa zone de confort, toujours aussi pimpant. Syzer y étend sa palette sonore, alliant comme à son habitude facilité, diversité et bon goût. Les invités ne sont pas en reste, la cerise sur le gâteau pouvant être attribuée à la prestation de Loveni sur le morceau Vinewood, un Jeune Love encore trop discret compte tenu de son talent. Enthousiasmé par le projet, c’est dans son studio en plein cœur de Montreuil que Waly et son équipe m’ont reçu, l’occasion  de revenir sur son actualité chargée, et sur toutes ces promesses présentes dans Junior qui ne demandent plus qu’à être tenues.

Propos recueillis par Le Jeune Did le 13/11/2016

Sortir un projet parallèle à ton groupe, c’était essentiel pour toi ?

Bien sûr, dans le sens où ça m’a permis de m’émanciper on va dire. De montrer d’autres choses, nouvelles, je ne vais pas rester éternellement dans mon terrain jeu. Ce qui est cool dans ce nouveau projet avec Myth Syzer, c’est qu’il a justement réussi à m’amener dans de nouveaux univers. Je pense tout de suite au morceau Vinewood avec cette prod complètement dingue et vraiment moderne, on est à mille lieux du boom-bap. J’ai posé mon couplet dessus tout en gardant mon style, on a vu que ça fonctionnait, on s’est donc dit continuons dans cette direction. Ça permet surtout d’explorer de nouvelles pistes.

De nouvelles créations sous l’entité Big Budha Cheez sont donc toujours envisageables ?

Évidemment, Big Budha Cheez de toute façon c’est jusqu’à la mort on va dire ! C’est avec Fiasko qu’on a crée le groupe, c’est lui-même qui m’a appris à rapper. Tant que je ferai du rap, Big Budha Cheez ça restera. Maintenant, tant que je suis capable de faire d’autres choses, que ce soit en solo ou dans d’éventuelles autres collaborations, pourquoi me priver ?

Source photo : Jéremy Esteve
Source photo : Jéremy Esteve

Pour préparer la sortie de Junior tu as enchaîné les scènes : que ce soit à La Maroquinerie avec Joe Lucazz et Triplego, le festival Canal 93 à Bobigny et aussi la première partie de Jazzy Bazz à La Cigale. Quelles ont été tes impressions ou sensations autour de ces différentes apparitions?

Dans l’ensemble de ces dates, tout s’est super bien passé. Le contexte varie à chaque fois, par conséquent, les ambiances aussi. À La Maroquinerie c’était en tant que Prince Waly, en tête d’affiche partagée avec Joe et Triplego. Il y avait donc une partie du public venue pour Prince Waly. Du coup c’était le feu, vraiment top, il y avait des gens de Montreuil, pleins de gens de Paris que forcément tu ne connais pas ! Et en général le public s’est bien pris les sons, sachant qu’ils n’étaient pas encore sortis (le concert a eu lieu le 19 Octobre ndlr) excepté les deux premiers extraits que sont Soudoyer le maire et Junior tous deux clippés. Les autres sons, le public les découvrait, et ça a bien pris.

Au Canal 93 c’était différent car c’était avec Big Budha Cheez. Comme dans chaque festival, le public n’est pas forcément acquis à ta cause et s’est peut-être déplacé pour quelqu’un d’autre. Donc non seulement on te découvre, mais surtout tu dois les convaincre. Il y avait donc logiquement un peu moins d’ambiance, c’était pas le feu comme à La Maroquinerie où des gens sautaient dans tous les sens ! Ils étaient beaucoup plus attentifs et tu te dois de les convaincre afin qu’ils applaudissent, ce qui a été le cas ! Donc c’était cool et réussi.

Pareil pour La Cigale, le public te découvre pendant la première partie. Une première partie c’est toujours très dur.

Pas trop d’appréhension de monter sur les planches d’une grande scène comme La Cigale ?

J’ai toujours ce petit truc avant de monter sur scène, ce petit trac. Mais c’est du bon trac que tu transformes par la suite en énergie. De toute façon, une fois que tu y es, il ne faut pas avoir peur d’y être. Une fois que tu es en plein dedans, il faut y aller à fond et c’est ce qu ‘on a fait, le public s’est bien pris le truc, on a réussi à bien chauffer la salle avant le concert. Donc ambiance encore différente que les précédentes dates mais tout aussi cool et enrichissante.

Côtoyer d’autres artistes durant les concerts : quelle expérience en tire-t-on et quelle ambiance règne entre vous ?

C’est un peu comme de la concurrence tu vois ? On ne va pas se mentir (rires). Tu essayeras toujours de faire mieux que le précédent. À La Maroquinerie c’était différent car avec Triplego on vient tous de Montreuil donc c’était plus en mode on va se donner de la force réciproquement. Hormis ce cas de figure, j’essaye toujours de ne pas trop faire attention à ce qu’il se fait à côté. Même si je kiffe l’artiste en question, je déteste regarder ce qui se passe sur scène avant que ce soit mon tour. Je me prépare sans trop faire attention à tout ce qui se passe autour, j’y vais et je fais mon truc.

On t’aperçoit entouré de ton équipe Exepoq, du collectif Bon Gamin, Jazzy Bazz, Alpha Wann etc. On ressent cette effervescence collective autour de toi. Est-ce que selon toi c’est cet effet de groupe qui permet de se motiver mutuellement et donc d’avancer ?

Je pense, oui. Quand tu côtoies et travaille avec des génies, toi-même tu es amené à progresser et à en devenir un tôt ou tard on va dire (rires). À force d’apprendre avec les meilleurs, tu fais ensuite partie des meilleurs. Autant tous s’entraider et monter en même temps.  Je travaille avec des personnes dont je kiffe le taff. Tout se fait naturellement au final, rien n’est calculé, on peut tous se soulever les uns les autres, à condition de toujours bien travailler.Après il n’y a pas de magie, seul le travail récompense.

Sans tout cela, Prince Waly aurait-il existé ?

Prince Waly n’aurait jamais existé sans Fiasko (membre de son groupe Big Budha Cheez ndlr). Sans Big Budha Cheez. Vraiment. C’était au collège, je m’en rappelle très bien. C’est le jour où il m’a filé le cd des X-Men, Jeunes coupables et libres. Ça a tellement changé ma vie. Je ne le connaissais pas du tout, pour moi c’était comme un ovni.

Qu’est-ce que les X avaient de plus que les autres pour toi ?

(enthousiaste) Attitude ! Flows ! Charisme ! Paroles ! Tout en fait, ils avaient tout de plus que les autres. C’était tellement cainri. Comme ils le disaient, ils ne faisaient pas du rap français, il faisaient du rap en français. C’est la grosse différence. Rien que leurs placements, leur façon d’articuler, ou alors au niveau visuel, leur façon de bouger, leurs fringues… c’est ce qui fait toute la différence, le souci du détail sur absolument tout.

Comment est née ta rencontre avec Syzer qui a donc abouti sur votre EP commun ?

C’était lors d’un gros plateau à l’International (bar à concert vers Oberkampf dans le 11ème arrondissement parisien ndlr) vers 2013 je crois, et il y avait Bon Gamin de programmé. On jouait chacun de notre côté, et je me suis dit « allons voir ce qu’ils font ». J’ai donc assisté à leur concert, et exactement pareil pour lui de son côté. Et on a chacun kiffé ce qu’on faisait en fait. À cette époque Syzer enregistrait chez Grande Ville (studio basé à Montreuil ndlr) juste à côté de chez nous. Je le croise donc là-bas et me dit qu’il a quelques trucs à me faire écouter. Du coup on monte ensemble au studio, il me fait écouter ses instrus, et là je me souviens, il y avait la prod de Clean Shoes qui sortait du lot. Et là mec, ça a fait comme un truc dans ma tête (rires). Comme je t’ai dit, d’habitude je ne rappais que sur les prods de Fiasko. Parce que je n’arrivais tout simplement pas à écrire sur autre chose. Et sur cette prod de Syzer, bizarrement, j’ai ressenti de l’inspiration. C’est depuis Clean Shoes que j’ai commencé à vraiment composer en solo ou pour des collabs.

Pour parler de son travail sur ce projet, j’ai trouvé les prods très éclectiques. J’aurais aimé qu’il soit là pour confirmer ou non et surtout répondre à la question mais tu vas le faire pour lui (rires). ça m’a fait rappeler pleins de producteurs east coast : Buckwild, les Beatminerz, J Dilla, ou même Pete Rock et pleins d’autres. Selon toi donc, quelle serait la patte ou la touche Syzer qui le distingue de tous ses illustres aînés ?

C’est dur de répondre pour lui , en tout cas pour moi ce mec c’est un génie tu vois ? Il y a toujours un petit détail dans ses prods qui va te rappeler que c’est lui qui l’a composée, tout se passe à l’oreille. Mais surtout, il sait s’adapter à tellement de styles différents. Il a placé des prods pour Damso, pour Hamza, des univers totalement différents. Il a sûrement dû écouter tous ces producteurs, et aussi pleins d’autres. C’est ce qui fait sa force, il a une palette de dingue !

Et dans la diversité des 7 prods sur Junior, tour à tour planante, rugueuse, granuleuse, oppressante ou plus dynamique : où se situe pour toi la difficulté de t’adapter à toute cette palette ?

En vrai il n’y a pas vraiment eu de difficulté. Dès qu’il me faisait écouter ses prods, je me les prenais directement, et de suite j’avais des idées qui m’arrivaient très spontanément. M’adapter à ces différentes atmosphères, ça m’a confirmé que c’était quelque chose que je savais faire en fait. C’était déjà le cas avec les prods de Fiasko, puis j’ai posé sur une prod de Hologram Lo avec Alpha Wann, puis ensuite est venu Clean Shoes… Tu ne cesses de t’adapter au fur et à mesure de ta progression, j’ai cette capacité à m’adapter à tout type de prods.

Comment décrirais-tu votre façon de travailler ?

S’il y a un seul mot pour la décrire ce serait feeling. Tout se fait naturellement, on ne s’est pas mis de pression, on ne s’est rien imposé. Il me fait écouter des instrus. Je lui fais écouter mes textes. Il me donne des pistes à explorer sur tel ou tel thème. Le projet a été élaboré en 2 ans, petit à petit, sans aucune pression, et au bout de tout cela Junior est né.

Quand tu dis que ça fait 2 ans ça ne m’étonne pas car on peut déjà entendre certains des couplets présents sur votre EP dans le freestyle Grunt #23 enregistré fin 2014.

Exactement, il y a des couplets qui étaient crées dès cette époque. Syzer est vraiment perfectionniste, le morceau pouvait déjà être enregistré, ça ne l’empêchait pas de revenir sur la prod afin de la gonfler, la booster ou la retaffer. Le produit ressortait toujours amélioré. Avoir pris notre temps a permis de rendre un projet de grande qualité.

Qu’est-ce que Syzer t’a apporté de plus, ou de nouveau dans ton rap ?

Je dirais la diversité. Mais aussi la prise de risque, ne pas avoir peur de tenter des nouveaux trucs. J’aurais très bien pu lui dire que je ne savais faire que du boom bap, donc qu’il ne me fasse que des instrus boom bap. Je lui ai vraiment fait confiance. Et à chaque nouvelle prod reçue, je n’ai jamais été déçu. À chaque nouvelle expérimentation, je me disais « mais qu’est-ce que les gens vont dire? » et au final en travaillant ensemble je me suis dis qu’on s’en foutait, on fait ça parce qu’on kiffe ça tout simplement.

C’est vrai qu’il y a un bel équilibre dans cet EP entre des sonorités volontairement anciennes et d’autres plus modernes ou contemporaines. Au final cet espèce de clivage old school/new school, vous l’avez bien pris à contre-pied.

Je crois que ce qui permet aux différents publics de se réunir sur ce projet, c’est qu’une partie va s’identifier au côté old school et d’autres au côté new school c’est vrai. Inutile de rester bloquer dans une ambiance. De jour en jour tu découvres d’autres sonorités, d’autres univers, actuels ou plus anciens, qui vont te faire kiffer. Inutile donc de rester bloquer sur une influence ou une période, à moi de bien les digérer, de continuer d’avancer et d’évoluer.

Au niveau de tes influences justement, celles-ci font la part belle aux années 90. Pourquoi d’avantage cette période et moins les années 80 ou 2000 par exemple ?

Pour moi, ces années-là représentent vraiment une période où la créativité ne serait-ce que dans la mode, était vraiment marquée. À tel point qu’aujourd’hui, la mode réutilise des créations de cette époque. Refaire du neuf avec du vieux. C’est le principe des rééditions des chaussures par exemple. On retrouve d’avantage de rééditions que de créations. Avec pleins de modèles, que ce soit les Air Max chez Nike par exemple ou plus récemment les Uptempo.  Je n’sais pas, les années 80 me parlent moins, à commencer par les sonorités rap de cette époque. Visuellement parlant, cette période me parle juste plus que toutes les autres. C’est un tout, clips, sapes, ciné, il y a des codes visuels et musicaux qui me parlent d’avantage tout simplement, il n’y a rien de calculé. Les fringues de notre époques sont plus lisses, moins fantaisistes, ça ne me parle pas du tout. Même pour les clips d’aujourd’hui, je n’en retiens que très peu, alors que ceux des années 90 je peux en regarder à la pelle.

Tu nous livre un rap parfois fictionnel et décomplexé, que tu combines à une attitude naturellement cool, mais aussi saine : dans le morceau Rally tu dis « vivre d’amour et d’eau fraîche est la meilleure des solutions », ou dans le morceau Cherry à un moment tu sors « fruits et légumes chaque jour ». J’admire ton hygiène de vie et ta philosophie, malheureusement ne penses-tu pas que, par la suite, tenir ce discours ne te ferme des portes ?

Je calcule pas vraiment en fait, je ne fais pas attention. J’essaie toujours d’être le plus sincère possible et d’être en phase avec ce que je pense. Je dis tout ça car j’étais vraiment gros avant, j’avais une hygiène de vie dégueulasse, je mangeais n’importe comment et ne faisais pas de sport. Aujourd’hui par rapport à ça je me sens mieux, que ce soit physiquement ou psychologiquement, je suis donc content de pouvoir le dire en chanson.

Tu as pu être influencé par d’autres artistes, rappeurs ou autres, qui ont pu tenir ce discours ?

Je ne pense pas, peut-être Kendrick. Mais ces textes dont tu parles ont tout de même étaient écrits avant que je ne me mette à écouter Kendrick en fait. Je sais plus dans laquelle de ses chansons mais à un moment il y a une meuf qui dit qu’on a besoin que d’eau pour vivre, le reste n’est que superficiel. C’est vrai que ce genre de discours me parle en fait, car il me fait cogiter.

Tu laisses la part belle au storytelling dans certaines de tes compositions. Ça m’a ramené des années en arrière, ta façon non seulement de rédiger mais aussi de poser tout au long de cet exercice m’a fait penser à des mecs comme CL Smooth ou Masta Ace, deux noms parmi tant d’autres. Des références qui te parlent ?

Pour le storytelling en fait mes références seront vraiment exclusivement rap français, mais aussi cinématographiques. Pour le rap américain c’est différent, n’étant pas bilingue, je ne m’attarde pas assez sur leurs paroles. En fait celui qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est Oxmo notamment dans Opéra Puccino, ou bien Ill des X-Men. J’ai du écouter Opéra Puccino des dizaines de fois d’affilée. Je me disais « je veux absolument faire ça moi aussi » , raconter des histoires de cette manière.

En renouant avec cette tradition, ton storytelling surprend agréablement. Le rap français a dans l’ensemble plutôt délaissé ce style de morceaux, ou plutôt devrais-je dire moins mis en avant, comment expliques-tu ce phénomène ?

À mon sens, c’est la difficulté de l’exercice. Ce n’est jamais très évident de pondre un bon storytelling. Pour cela tu dois vraiment te prendre la tête pendant un certain temps. Je pense que globalement les rappeurs en ont moins envie car tout va très vite aujourd’hui.

Volonté de ta part de remettre d’avantage de lumière sur ce genre ou alors c’est jute inconscient, naturel ?

C’était naturel, j’ai tellement aimé des morceaux comme Pucc Fiction ou Alias Jon Smoke d’Oxmo Puccino, qu’à mon tour à un moment je n’écrivais que comme ça. C’était cool et j’y prenais beaucoup de plaisir alors j’ai continué.

Tes idées narratives arrivent comment ?

Aujourd’hui c’est en regardant des films, ou des séries. Je n’ai plus qu’à les mettre en musique. Comme j’aime le dire des  fois, ma musique c’est en quelque sorte du TV rap, ou du rap télévisé. C’est vraiment visuel, j’ai envie d’imager mes lignes.

Après L’heure des loups avec Big Budha Cheez, Junior cet EP avec Syzer, tu te sens prêt pour un album solo ?

Je préfère me laisser encore du temps pour l’album. Je ne me sens pas encore prêt, je suis encore dans la recherche. J’ai trouvé les bonnes bases, tout en sachant que je peux m’améliorer encore beaucoup plus. Je me laisse encore du temps avant l’album solo. Il faut avant tout avoir une bonne fanbase, petit à petit. Un album c’est un investissement énorme, en énergie, en temps et en argent. Il te faut les moyens, que ce soit pour tes clips ou ta promo. Je n’en suis pas encore à ce stade, je dois encore travailler dur avant d’y arriver.

Merci à toi Waly, pour terminer, quelle est la question qu’un journaliste ne t’a jamais posé et que tu attends désespérément ?

Où est-ce que je trouve mes vêtements !

Alors ?

Je vous le dirai jamais ! Merci à toi et à Captcha !

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Alkpote : « J’aimerais échanger mon corps avec celui de Netanyahu » | Interview Captcha Mag

Excepté ton apparition dans l’émission La Sauce (OKLM), tu ne fais aucune interview pour ce projet. T’es fatigué qu’on s’intéresse plus à toi pour tes interviews que pour ta musique ?

Alkpote : Je suis complètement épuisé, j’ai plus de forces. On me prend pour un comique, alors que je suis un rappeur hors-pair, voire le meilleur.

T’as pas l’impression de l’avoir un peu cherché ? Quand tu fais des interviews, t’es toujours en train d’assurer le show.

Alkpote : Nan, même pas, j’essaye juste de m’exprimer naturellement. Mais je me rends compte que les gens préfèrent ma façon de m’exprimer que ma façon de rapper. Ca m’attriste un peu. Donc maintenant, je vais me concentrer sur la musique. Plus d’interviews, uniquement des freestyles. D’ailleurs le prochain, je te le dis en exclu, c’est pour OKLM.

T’as quand même fait l’émission La Sauce.

Alkpote : Voila, et je pense que ce sera la seule émission durant laquelle je me serai exprimé au sujet de Sadisme et Perversion. J’en ferai pas d’autre. Désormais je ne m’exprime qu’avec toi, parce que je t’aime beaucoup.

Du coup, tu fais une promo uniquement musicale, avec les Marches de l’Empereur et des freestyles annexes ?

Alkpote : Voila, musique et réseaux sociaux. Rien d’autre. De toute façon, t’as vu le message que Fred (Musa) m’a envoyé.

Ouai, mais je vais pas le publier.

Alkpote : Ah si, bien sûr, tu peux le publier. Je te l’offre, c’est un cadeau. Il me sert à rien dans mon téléphone, alors autant qu’il serve dans une interview.

alkpote fred musa captchamag

 

T’as pensé quoi quand t’as reçu ce message ? Ça t’a plutôt fait rigoler, ou t’as juste trouvé ça pathétique ?

Alkpote : En fait, au début j’ai eu Fred au téléphone, il m’a dit que c’était ok, qu’il devait juste me confirmer. J’ai attendu, attendu, aucune réponse. Je l’ai relancé plusieurs fois, mais aucun retour. Et du jour au lendemain, je reçois ce message … Bon, c’est sûr que ça m’a fait rigoler. Mais dans le fond, ça m’étonne pas.

Tu penses qu’ils ont réellement reçu des plaintes, ou c’est juste un prétexte pour ne pas te recevoir ?

Alkpote : Je suis pas au courant, je suis jamais au courant de rien. Mais je m’en tape, c’est leur problème à eux.

Ok. Pour revenir aux Marches de l’Empereur, tu comptes faire combien d’épisodes ?

Alkpote : Treize épisodes, comme la saison 1. Comme les treize degrés de la pyramide des illuminatis.

Est-ce que t’estimes pas que ça aurait pu être plus judicieux de balancer les premiers épisodes plus tôt, pour préparer le terrain ? Parce que là, le premier épisode a été diffusé quelques jours seulement avant la sortie du projet, ça n’a pas contribué à faire monter l’attente.

Alkpote : C’est vrai que ça aurait été plus judicieux, hélas l’équipe de Daymolition a un emploi du temps très chargé. Et avec moi, ils bossent bénévolement, juste avec le cœur.

Donc tu t’es adapté à eux.

Alkpote : Exactement. C’est plus moi qui m’adapte à eux que le contraire. C’est logique, étant donné que je ne les rémunère pas.

Pour la première Marche de l’Empereur, t’as remixé un titre de 13Block. C’est un groupe que t’apprécies ?

Alkpote : De ouf. En ce moment, j’écoute qu’eux, en rap français. Franchement, c’est lourd de ouf.

Je suis content que tu me dises ça, j’ai l’impression d’être le seul à les écouter.

Alkpote : J’ai fait le titre insomnie, mais j’aurais pu faire Vrai Négro, ou Les Keufs tournent en boucle. Toute la mixtape Violences Urbaines Emeutes, c’est lourd de fou. Les quatre sont aussi forts les uns que les autres, c’est les meilleurs dans le délire trap.

Du coup tu comptes collaborer avec eux, à l’avenir ?

Alkpote : C’est prévu. Je sais pas quand sortiront les prochaines Marches, mais …

… y’en aura une avec eux, c’est ça ?

Alkpote : Tout est envisageable.

Ok. Les prochaines Marches, ce sera comme la dernière, avec des invités ? Ou tu vas en faire d’autres en solo ?

Alkpote : Y’aura de tout. A l’heure où on parle, il y a déjà deux épisodes en ligne, le prochain, je te le dévoile, ce sera un featuring avec la MZ. Mais oui, il faut s’attendre à voir beaucoup d’invités dans les prochaines.

Et donc, ce sera uniquement de la musique ?

Alkpote : Principalement. En tout cas, dans chaque épisode, il y aura un morceau.

Sadisme et Perversion est sorti pendant le ramadan … Est-ce que tu t’es posé la question, comme beaucoup de rappeurs, de retarder la sortie pour ne pas tomber en plein mois saint ?

Alkpote : Écoute … La pochette de Sadisme et Perversion représente des diables et des meufs qui se galochent. Le titre veut tout dire. Et il sort un vendredi, en plein ramadan. Le rap, c’est satanique. J’ai vu tous les signes, mais j’ai laissé couler. Ce que je fais, c’est haram. Si je l’avais sorti hors-ramadan, ça aurait été haram aussi. Donc ça ne change rien.

J’ai lu pas mal de retours critiques très positifs sur ce projet. Tu t’attendais à ça ?

Alkpote : (il hésite) … Nan, je crois pas. En fait, je m’attends à rien. Tout ce que je veux, c’est faire plus de ventes que mes ennemis. Et encore, si tu regardes bien, j’ai aucune promo. Pas de radio, de Planète Rap ou de Générations, aucun clip sur Trace TV … Je sais de quoi je suis capable avec les moyens que j’ai. Et je suis content de ce que je vends.

Ok pour les ventes, mais sur le plan purement critique ? Beaucoup considèrent que c’est ton meilleur disque depuis belle lurette.

Alkpote : Ils doivent sûrement dire ça parce qu’il n’y a pas de featurings. Les gens voulaient plus de solos, moins de feats, j’ai vraiment senti cette demande. Avec Weedim, on a décidé de suivre leurs conseils et de ne faire aucun feat. Désormais je vais faire plus de solos.

Avant qu’on commence l’interview, tu m’as dit que tu bossais déjà sur le prochain projet. Nouvelle Orgasmixtape ?

Alkpote : Vous verrez bien … De toute façon, toutes mes mixtapes sont orgasmiques.

Quand tu dis que tu bosses sur la suite, le prochain disque est déjà embrayé, ou c’est encore en phase d’écriture ?

Alkpote : C’est ça, je suis en phase d’écriture. Mais je suis productif, j’écris tout le temps, j’enregistre tout le temps. J’écris des rimes le matin, le soir, à la maison, au travail, en sortant du travail … Les rimes pleuvent. Elles tombent du ciel.

C’est Weedim qui te pousse à être productif, ou c’est naturel ?

Alkpote : Nan, même pas. J’ai ce pouvoir. J’ai ce don inné. Et je l’utilise à bon escient. J’écris des rimes tout le temps.

Sur Sadisme et Perversion tu insistes énormément sur les multisyllabiques. Je veux dire … là, c’est vraiment flagrant. J’ai l’impression que t’en fais encore plus qu’avant.

Alkpote : J’ai jamais calculé ça, j’te jure. Ça sort tout seul. C’est comme si je devais faire rimer « Genono », je vais le faire rimer avec « les homos », tu vois c’que je veux dire ? « J’kiffe Genono, mais nique les homos », par exemple. Tu vois, je vais pas faire rimer juste le o. Il faut que je fasse aussi rimer le « é ». J’aime faire rimer les mots. Je suis à la recherche de la rime parfaite. Mais je t’accorde que dans cet album j’ai fait de belles rimes. Quand je dis « ambiance reggaeton orientale, tes seins sont orientables » … je trouve que c’est une belle rime.

Dans Pyramides, tu dis « J’ejacule vite, je suis si rapide » … c’est une dédicace à tous les mecs précoces du monde ?

Alkpote : Nan, c’est une référence à ma productivité. Une métaphore sexuelle. Quand un rappeur fait 3 ou 4 morceaux, bah moi je fais 3 ou 4 projets. Mes projets, c’est vos morceaux.

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Y’a un truc qui m’a déçu dans Sadisme et Perversion : tu fais aucune référence aux NinjaGo.

Alkpote : Ah merde, c’est vrai. J’y fais référence dans mon prochain morceau.

Extrait d'une interview réalisée en décembre 2015 mais jamais sortie.
Extrait d’une interview réalisée en décembre 2015 mais jamais sortie.

Dans l’intro, y’a des skratchs. C’est Weedim qui les a fait ? L’idée vient de lui ?

Alkpote : C’est Weedim, sur ma demande.

Ta démarche, c’est de remettre ça au gout du jour ? Parce qu’en 2016, plus personne ne fait ça.

Alkpote : Le projet était terminé, il manquait plus qu’une intro et une outro. Il me dit « je fais quoi en intro ? ». Bah prends une prod, et mets des skratchs dessus. J’aime bien, même si ça se fait plus trop. Il l’a fait, il me l’a envoyé, j’ai validé … c’est aussi simple que ça.

L’idée de sampler le début de ton émission avec l’abcdrduson, ça vient de toi aussi ?

Alkpote : Nan, ça vient de Weedim.

Vous les avez prévenu avant ?

Alkpote : Nan, on a rien demandé, aucune autorisation. Mais on a vu Mehdi quand on a fait l’émission OKLM, il était content.

L’année dernière, dans le titre Marianne tu disais « J’regrette j’aurais dû faire de longues études ». Cette année, tu reprends la même phase dans Alksimodo. On sent que c’est un vraiment regret, que ça te tient vraiment à cœur.

Alkpote : Bah ouai, je regrette à mort. J’ai aucun diplôme, j’ai aucune licence. J’ai rien du tout, j’aurais tant aimé avoir un diplôme … j’ai tant de regrets, et celui là est très fort.

T’es pas vieux, tu te sens pas capable de te motiver à reprendre des études ?

Alkpote : Nan, j’ai aucune motivation. J’ai pas le temps, je dois ramener des sous, j’ai des enfants à nourrir. Tu sais, j’ai arrêté l’école à 16 ans. Et à 20 ans, je regrettais déjà. J’te jure, je voyais tous mes potes aller en cours, et je moi je galérais, je faisais rien de ma vie. Je fumais des joints à la gare tous les matins, et je regrettais.

A 20 ans, sans famille à assumer, t’aurais pu reprendre les cours, nan ?

Alkpote : C’est vrai, mais j’ai fait une autre erreur : je me suis lancé dans le rap. C’est ma plus grande erreur.

« J’aurais tant aimé être docteur, un grand chirurgien ». Si t’avais fait des études, t’aurais voulu t’orienter vers la médecine ?

Alkpote : Je pense, ouai. J’aurais aimé. Le corps humain, c’est quelque chose qui m’intéresse de ouf. La création de Dieu … c’est une création parfaite. Le Créateur a fait une créature parfaite. Des oreilles aux ongles en passant par les poils pubiens et tous les orifices. Et même à l’intérieur, les organes, l’organisation du corps … tout est parfait.

La médecine, c’est aussi l’idée de te rendre utile aux autres. Un chirurgien, c’est plus utile qu’un rappeur.

Alkpote : Aussi, ouai, peut-être. Sauver des vies, c’est mieux que fumer des joints. A la place, je soigne des malades avec mes morceaux. Je suis pas certain que ce soit mieux.

Quand tu sors un truc comme « J’vais aller me tatouer une croix gammée », comment réagit Weedim ?

Alkpote : Il a crié, il était fou de joie, heureux. Il a applaudit … comme tout le monde dans le studio. Mais après mure refléxion, il me l’a ressortit, avec une petite liste de 3 ou 4 phases, en me disant « attention sur celles-là, on devrait peut-être mettre un bip ». Mais nan, je m’attends pas à avoir des retours là-dessus. Aucun problème.

La croix gammée, c’est parce que le motif te plait ?

Alkpote : (rires) Exactement ! T’aimes pas, toi ? C’est symétrique, je trouve ça assez beau.

Dans Survivant de l’enfer tu dis « je suis fataliste ». Tu peux développer ?

Alkpote : Je me dis que tout est écrit, que la fin du monde approche. On est en train de vivre les derniers … enfin, pas forcément les derniers temps, mais on sent que la fin est proche. Même si on meurt, on approche de la fin des temps. Dans pas longtemps. « Je fume du cannabis, je suis fataliste » … je sais que c’est cuit. Je le disais déjà dans le morceau Chiens, « L’ombre de la mort plane sur le navire, mais je monte à bord » …

Tu vois pas de lueur d’espoir ?

Alkpote : Nan … j’aperçois une lueur de loin, mais c’est juste l’étincelle d’un briquet qui allume un joint.

C’est sombre dans ta tête.

Alkpote : C’est noir de fou.

Pareil, dans Zone Mortuaire, tu dis « j’essaye d’y arriver mais je suis trop déprimé »

Alkpote : C’est vrai …

T’es déprimé, carrément ?

Alkpote : Ouai … J’ai pas la plus belle des vies, mais j’ai pas la plus moche non plus.

T’as une famille, des gosses, la santé, un taff. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Alkpote : Nan mais c’est clair, en vrai t’as raison. Je suis pas un malade mental qui va finir à l’asile. Hamdullah.

Alors pourquoi tu parles de déprime ? Y’a bien une raison.

Alkpote : C’est juste que … Je réussis pas toujours ce que j’entreprends, c’est ça qui me déprime. Mais c’est des petites dépressions, pendant des courtes périodes.

Tu réussis pas … dans le rap, ou dans autre chose ?

Alkpote : Nan, pas dans le rap. J’en ai rien à foutre du rap. C’est dans la vraie vie que je ne réussis pas tout. Mais t’inquiète.

Dans le rap, t’es satisfait de la place que t’occupes ?

Alkpote : Je suis pas content de la place que j’ai mais … je m’en contente. Je te l’ai déjà dit, je suis content de pas avoir percé. Et même le message de Fred, dont on parlait tout à l’heure … c’est une chance. C’est une chance de ouf. Comme je te l’ai dit, je vais plus faire d’interviews. Je vais faire comme PNL, je vais envoyer un animal sauvage à ma place.

(rires) C’était tellement beau.

Alkpote : A quoi ça sert d’aller dans leurs locaux ? Franchement ? Je suis content, je suis dans mon coin, j’ai mon réseau.

fred musa singe

J’ai le sentiment que Skyrock perd de plus en plus en influence, que Planète Rap est beaucoup moins prépondérant.

Alkpote : Dieu merci. Maintenant c’est Mehdi, notre Fred Musa à nous.

En hétérosexuel.

Alkpote : Exactement, en hétérosexuel. En jeune. En frais.

Tu m’as dit que t’étais heureux de tes 500 ventes en milieu de semaine. T’estimes pas pouvoir viser plus ?

Alkpote : On en avait discuté au téléphone, j’avais calculé que si je faisais 400 en première semaine, j’étais content. Parce que j’ai pas de promo, pas de Planète Rap, rien. Et des mecs qui ont des médias de ouf font 400 ventes en ce moment. J’ai que toi, Mehdi, et les réseaux sociaux. Etant donnée la conjoncture actuelle, je m’attendais pas à faire plus. Donc là, 500 en milieu de semaine … ça tue.

Comment t’expliques cette conjecture, avec des très grands écarts entre ceux qui font 30000 ventes en première semaine, et derrière, tous les autres qui galèrent à faire 1000 ventes ?

Alkpote : Y’a 1001 explications, mais la principale, selon moi, c’est que le rap est une musique de jeunes. Une musique d’enfants. Si t’as pas les enfants dans ta poche, t’es cuit. C’est les enfants qui regardent ton clip à la recré avec tous leurs potes, qui allument tous leur téléphone en même temps pour regarder le même clip. Et si t’as pas ce public là, t’es cuit. Jul est sorti le même jour que moi, vendredi. En trois jours, j’ai fait 500. Il a fait 30000. On peut pas lutter.

Jul, ça te parle, à toi ?

Alkpote : Disons qu’il force le respect.

Par ses ventes, ou par sa musique ?

Alkpote : C’est un ensemble … je suis pas forcément fan de tout ce qu’il fait, mais il est impressionnant. Je le respecte de ouf.

Quand tu vois que les gens sont prêts à donner 15000 euros pour Tenebreuse Musique mais qu’ils sont pas motives à aller acheter tes disques, ça t’inspire quoi ? Tu te dis qu’il y a peut-être un autre modèle économique à développer, autre que la vente de disques ?

Alkpote : Je me suis jamais trop posé de questions, et c’est pas aujourd’hui que je vais me poser ce genre de questions. J’ai vu tellement de supports mourir sous mes yeux … laisse-moi voir le disque mourir, et on passera à la suite. Je suis même pas au courant de mes chiffres de streaming. Mais regarde juste mes vues Youtube. J’ai fait deux clips, y’en a un à 160000, l’autre 100000. Ca veut tout dire.

A propos de clips, comment tu fonctionnes ? Je me rappelle notamment des clips de l’Orgasmixtape 2, où l’on sentait une forte volonté de développer un univers visuel (Tourbillon, Meilleur Lendemain).

Alkpote : Il faut plus saluer les réalisateurs que moi … Kevin el-Amrani pour Tourbillon, Julius de PTPFG pour Meilleur Lendemain.

Ils sont arrivés avec leurs idées, et t’as suivi ?

Alkpote : Pour ces deux clips là, ouai. Par contre, pour mes deux derniers clips, toutes les idées sont de moi. Amsterdam, c’est mon idée, je voulais absolument faire un clip là-bas. Et pour Pyramides, j’ai eu l’idée de filmer au drone, je voulais vraiment le faire. C’est une idée simple, mais y’a pas forcément besoin d’aller chercher trop loin.

Dans « plus pure » tu parles de la couverture que t’avais fait chez Groove, avec l’Unité de Feu. Quels souvenirs tu gardes de cette époque la ?

Alkpote : C’est des bons souvenirs. En plus, je crois que c’était pour une compil de Skyrock (rires). Y’avait tout le monde : Tandem, Sinik, KenyArkana … C’était la première fois que j’étais en couverture de magazine.

 

Bon ok c'est pas cet article en vrai, mais j'ai pas retrouvé la couverture.
Bon ok c’est pas cet article en vrai, mais j’ai pas retrouvé la couverture.

T’as ressenti de la fierté à ce moment-là ?

Alkpote : Nan, même pas. Tout ce que j’ai accompli dans le rap, j’en suis pas fier. Y’a rien de ouf là-dedans … ce qui peut paraitre ouf aux yeux des autres, j’en suis pas fier.

T’en es pas fier, ok, mais t’en as pas honte non plus ?

Alkpote : Nan, j’en ai pas honte. C’est fait.

Dans Zone Mortuaire, tu dis « bientôt la trap sera démodée ». Comment tu vois le rap évoluer dans les prochaines années ?

Alkpote : Peu importe comment il évoluera … Tant que je serai dedans, je serai dans le coup. J’ai toujours su m’adapter : j’ai été inspiré par le Wu-Tang, par la Three Six Mafia, par Rich HomieQuan … j’ai toujours su m’adapter.

T’as pas mal investi le délire trap ces dernières années. En disant qu’il sera bientôt démodé, t’anticipes la suite ?

Alkpote : Je sais pas vraiment … je fais ça au feeling. Les prods qui me plaisent en ce moment sont plutôt trap, c’est vrai. Mais j’attends qu’un nouveau rappeur américain amène une nouvelle mode, et je m’engouffre dedans directement. J’essaye de rester dans le coup.

Ok, donc t’es vraiment dans une optique qui consiste à suivre ce qui marche aux Etats-Unis. Tu cherches absolument pas à innover, ou à faire quelque chose de neuf.

Alkpote : Nan, je réfléchis pas trop.

J’ai l’impression que c’est un peu pareil dans ta manière de construire tes albums, dans le sens où j’ai senti les deux Orgasmixtapes vraiment drivées par Weedim, et Ténébreuse Musique presque comme un album de Butter Bullets avec toi en featuring sur toutes les pistes. Tu te laisses un peu porter.

Akpote : C’est pas con ce que tu dis. C’est pas faux … c’est pas faux du tout. En tout cas, pour Ténébreuse Musique, je suis d’accord. Je suis venu, j’ai posé … ça s’est fait super vite, en un temps record. Pour l’Orgasmixtape, par contre … peut-être que t’as cette impression, mais je le vois différemment. Oui, j’avais l’aide de Weedim, mais je savais où je voulais aller, je savais quelle direction donner. Par exemple, Tourbillon, c’est moi qui l’a fait, mais sur une autre instru. Après, Butter Bullets a repris mes acapella et les a placé sur une autre prod. Marianne, c’est pareil. J’ai tout réalisé, et après Weedim a ramené sa prod. Donc pour les deux premières Orgasmixtapes, je considère que c’est vraiment moi le réalisateur.

Par contre, pour Sadisme et Perversion, Weedim est vraiment là de A à Z. C’est lui qui gère tout. Il a tout drivé, jusqu’aux refrains. Il a trouvé des refrains, des flows … Des titres comme Plus Pure, ou Plan à Dix, c’est entièrement lui. Il est arrivé avec le flow, l’instru, il m’a dit « pose de telle manière ». Je l’ai suivi, c’est allé super vite.

C’est juste parce que tu lui fais entièrement confiance, ou c’est aussi un peu de fainéantise ?

Alkpote : Je lui fais confiance à 191% … de ouf.

La critique qui revient souvent au sujet des prods de Weedim, c’est leur côté un peu générique. Tu comprends ce reproche ?

Alkpote : Weedim, il est comme moi : il réfléchit pas. Il a pas le temps de réfléchir. Par contre, il connait la musique … de ouf. Mais quand je te dis qu’il connait … c’est incroyable. Quand il me fait écouter une prod qui me plait, je lui dis « mets-la de côté ». Il m’en fait écouter 4 ou 5 autres, je lui dis « remets la première » … impossible de la retrouver. Alors il m’en fait écouter des dizaines d’autres, et elles défoncent toutes. Il a tellement de prods ! On est pareil là-dessus : il fonctionne avec ses prods comme moi je fonctionne avec mes couplets. On triche pas : si la prod est bien, on la garde, je pose dessus, et on passe à la suite. Donc ceux qui trouvent ses prods génériques … ils peuvent me faire la même remarque, et dire que mes couplets sont génériques aussi.

Il t’a aussi aidé à maitriser l’autotune ? Parce que c’est un truc auquel tu sembles t’être adapté super naturellement.

Alkpote : J’avais essayé sur L’Empereur Contre-Attaque, sur le morceau Voltaire. C’est vraiment un test, pour moi c’était un truc de ouf de me lancer là-dedans à l’époque. Et puis, petit à petit, tu comprends comment ça fonctionne … Le déclic, ça a vraiment été Ténébreuse Musique. J’ai compris que c’était un instrument moderne. Faut vivre avec son temps, et l’autotune c’est un super outil, un super bonus.

Ca s’est fait naturellement, ou c’est un truc que t’as bossé ?

Alkpote : Nan, j’ai jamais bossé ça de ma vie. Mais moi, dans le rap, je bosse rien du tout. Je te jure que c’est vrai Je vais en studio, je pose, j’écris … ou alors j’écris chez moi. Mais tout ce que tu peux appeler bosser, pour moi, c’est écrire des textes. Je fais rien d’autre qu’écrire des textes. L’autotune, j’ai pas besoin de le bosser. Je suis en studio, j’essaye un truc, si c’est bien on le garde, sinon on l’enlève. C’est pas plus compliqué que ça.

 

 

alksn

« Vous voulez changer de corps avec le mien comme Ginyû ». Si tu pouvais changer de corps avec quelqu’un tu choisirais qui ?

Alkpote : Pourquoi pas un sioniste, comme … Benyamin Netanyahu. Il doit être en pleine forme, en bonne santé. Il doit avoir les meilleurs médecins.

Tu fais des références à Abdeslam, à Coulibaly, à Merah … Je me souviens que le soir des attentats t’étais dégoûté parce que la finale de Secret Story était annulée. Comment tu juges la situation en France en ce moment, avec la menace terroriste, et toutes ces conneries ?

Alkpote : Franchement, ça m’inquiète, notamment parce que les premières victimes, c’est nous, les musulmans. Quand un prêtre tombe dans la pédophilie, c’est lui seul qui paye, et pas toute la communauté catholique. Mais quand un barbu tue, même s’il tue des musulmans comme nous, on le fait payer à toute notre communauté. C’est insensé.

J’ai quand même l’impression que tu le prends avec pas mal de détachement. C’est plus pour jouer sur ton personnage, ou t’étais vraiment dégouté que Secret Story ne soit pas diffusé ce soir là ?

Alkpote : Nan, ça c’est pas une blague, j’étais vraiment dégouté. Je suis à fond dans Secret Story. Je suis fasciné par Endemol et leurs super-pouvoirs. Je suis moins dedans qu’avant, mais je suis quand même dans cette merde.

T’es sur quoi en ce moment ?

Alkpote : J’aime bien Moundir et les apprentis aventuriers. Tu regardes ?

Nan, je peux pas. C’est trop. J’ai essayé, une fois. J’ai eu l’impression de subir une lobotomie, j’ai senti mon cerveau fondre en direct.

Alkpote : C’est ça … c’est exactement ça. Je veux juste me divertir, et ne penser à rien. J’allume mon joint, je me pose devant ça, et mon cerveau se met en veille. Je rigole comme un débile sans même m’en rendre compte, c’est fascinant. Je veux juste oublier toute ma vie et tout le reste.

T’aimerais bien participer à ce genre de programme ?

Alkpote : Nan, je veux juste être spectateur. Je reste à ma place.

Merci Alk, j’ai fait le tour de mes questions.

Illustration : @LELEADERMERGUEZ
Illustration : @LELEADERMERGUEZ

Alkpote : Putain, c’est trop court.

Tu dis ça parce que c’est pas toi qui va te taper la retranscription.

Alkpote : Pose-moi une dernière question, même si elle est pourrie.

Ok. Tu regardes quoi comme série en ce moment ?

Alkpote : Game of Thrones, comme tout le monde. Mais ma série préférée, c’est Tout le monde déteste Chris. Je la regarde en boucle, sur BET. Sinon je regarde les Kardashian, ou la série sur Caitlyn Jenner.

Y’a une série sur « elle », carrément ?

Alkpote : Elle est encore plus connue que Kim maintenant. Elle a plus de followers que Kim, elle a tous les plus grands couturiers qui lui offrent des robes de ouf. Et il va à la piscine avec un maillot une pièce, et une couche.

Une couche ?

Alkpote : Ouai, il met une couche. Une couche Pampers, comme tu mettais à tes enfants quand ils étaient petits. Une grosse couche. L’argent peut te faire exaucer tous tes rêves. Tu peux être champion olympique  un jour et devenir une femme qui met des couches à la piscine le lendemain.

 

Lacraps : « Je souhaite réussir artistiquement, pas devenir célèbre » | Interview

La semaine dernière, Lacraps a ”ressorti” 42 Grammes, son album entièrement produit par Mani Deïz. Le rappeur héraultais s’était notamment déjà fait remarquer avec le street album Machine à écrire dès 2014. De passage sur Paris le temps de la promotion de l’album, il nous a semblé important de revenir sur certains aspects de sa musique, de son rapport aux mots, à son époque, ou encore de l’image très professionnelle que renvoie son label LaClassic . Il paraissait peu évident qu’un nouvel album de boom bap puisse faire à ce jour des étincelles dans le rap français, c’était sans compter sur la détermination des deux acolytes, qui avec 42 Grammes, renouent avec une certaine tradition du rap français, tout en y conservant une touche textuelle des plus actuelles. Avec Lacraps, s’effectue en quelque sorte un retour vers le présent des plus réussis. 42 Grammes est une sortie que l’on pourrait qualifier de culottée au vu de sa pleine maîtrise et de son juste équilibre : sortir un album boom bap de ce calibre en 2016 relèverait presque d’une prouesse dont peu de rappeurs peuvent se targuer.  Rencontre avec une personne humble et passionnée.

Ça va la promo, pas trop fatigante ?

Ça va, tout se passe bien. Même si plein de questions reviennent, vous avez tous un style différent. J’essaye de répondre le plus amplement possible et cela me permet également d’avoir les retours directement à chaud des personnes du milieu, donc ça c’est plutôt plaisant.

Le fait de passer par une structure comme Musicast en terme de promotion et de distribution, est-ce que ça influe d’une quelconque manière sur ton processus créatif et artistique ?

En réalité, le projet 42 grammes est déjà prêt depuis le 21 janvier dernier via notre label LaClassic. Musicast nous a ensuite contacté suite aux bonnes ventes réalisées en physique mais également sur Itunes. Mais d’un point de vue purement créatif, ça ne changera jamais ma façon de faire du son. Hormis le fond qui restera sensiblement identique, peut-être que la forme sera amenée par la suite à changer et à se détourner du côté boom bap que je lui favorise jusqu’à présent.

Est-ce que tu peux nous expliquer ce parti pris intégralement boom bap tout au long de l’album ?

C’est tout simplement ce que je kiffe depuis toujours. Il y a quand même le dernier morceau de l’album, Insurgé, au bpm plus réduit et à l’aspect sonore plus new school avec toujours Mani Deïz à la prod, que je ne rentrerais pas dans ce style. Le boom bap, c’est ce que j’ai toujours écouté depuis que je suis minot, même si j’aime écouter toutes sortes de styles de rap différents, c’est clairement celui que j’aime le plus.

En tant qu’artiste en 2016, t’as pas peur de perpétuer ce style de rap qui peut paraître à la fois anachronique, voire même issu d’une époque et un âge d’or désormais révolus ? Ton ressenti par rapport à cette question m’intéresse beaucoup.

Je n’y pense pas trop, même si dans le fond je me doute qu’en premier lieu, les plus jeunes auront sans doute un peu plus de mal à accrocher à ce style. Ce qui peut par la suite poser un éventuel problème purement business, et influer de manière négative sur les ventes d’un album. Mais après la musique en tant qu’artiste, je ne peux pas l’imaginer comme un business, ça reste avant tout de la musique. Je ne pense pas qu’être aujourd’hui un rappeur boom bap soit entièrement rédhibitoire pour le public, cela reste avant tout de la musique, il faut donc l’écouter dans son intégralité, la forme s’accompagne toujours d’un fond susceptible de ramener un public plus large que prévu. Comme toujours, le public jugera.

Tu dis écouter ce style de rap depuis tout jeune, quelles sont pour toi les plus grandes influences françaises ?

Il y en a tellement… Le Beat de Boul à l’époque, Salif, NTM, la FF, Arsenik, toutes les grosses compils… C’était vraiment différent quand même, cette  musique change tellement vite. C’est à la fois tellement proche et tellement loin. Nan mais attends, on dirait que je parle comme si j’avais 70 ans là (rires).

T’as déjà samplé des trucs comme Booba ou Hifi, donc ta réponse surprend peu, en revanche pour tes influences boom bap cainris, c’est moins évident …

Comme tout le monde j’ai eu une grosse période Wu-Tang. Dernièrement parmi tant d’autres on peut citer Kendrick. Je trouve sa démarche musicale vraiment intéressante, c’est souvent hybride, et ça donne par moment une espèce de boom trap super contemporaine. Après je vais pas te mentir, je reste vraiment plus axé rap français. Quand j’écoute les cainris ça va être avant tout pour l’aspect technique, les différents flows, ou tout simplement pour m’ambiancer. Après, même si je comprends globalement l’anglais, j’ai toujours ce besoin de capter toutes les paroles et donc d’aller checker l’ensemble de leurs textes afin de ne rien rater. Alors qu’avec un rappeur français, rien ne m’échappera,. Dès la première écoute, je vais prendre le texte direct, d’une traite, ce sera tout de suite plus percutant dans mes oreilles.

C’est pas étonnant de t’entendre dire ça car ton style de rap laisse la part belle aux mots et au texte. Le résultat final est souvent conséquent, du coup, tu procèdes comment niveau écriture ?

Je gratte beaucoup, presque autant que je jette… Même si ce que j’écris en studio, j’essaye de faire en sorte de le garder. Mais oui, j’écris tout le temps, que ce soit en studio, ou même chez moi, avec ou sans instru. En fait je ne fais presque que ça, encore plus en ce moment depuis que mon rap s’est professionnalisé. C’est devenu comme un taff entre guillemets, même si ce taff là ne me rapporte pas autant qu’aller tous les jours que Dieu fait à l’usine. L’écriture, les ventes d’albums, le merch, les dates qu’on fait, ça commence à nous faire vivre. Je kiffe ça, ça me laisse encore plus de temps qu’avant pour écrire. Ce qui est sûr, c’est que comparé à plein d’autres emcees, je prends beaucoup plus de temps. Après, c’est toujours variable : des fois il suffit d’une session studio et tu ponds un texte que tu poses aussitôt et en même pas deux heures tu as un morceau alors que la prod venait d’être finalisée le jour même ! A contrario, des fois je peux mettre plusieurs jours pour donner au texte le rendu final que je souhaitais.

Quelles plumes t’ont marquées plus que d’autres ?

Salif m’a beaucoup marqué, après aujourd’hui il y a par exemple L’Indis avec qui on vient tout juste de tourner un clip à l’instant. Nakk j’adore son écriture aussi… Mais c’est cruel, aujourd’hui je cite ces artistes, demain d’autres. Je peux citer Paco, Lino, tous les emcees cités sont vraiment doués dans leur style respectif. Puis bien sûr Booba, on aura beau dire ce qu’on veut sur lui, il est complet : sens de la formule, multis, beauté des rimes. Même si je n’aime pas tout ce qu’il peut faire aujourd’hui, un morceau comme 4G, c’est un gros track niveau plume. Son style est tellement différent de morceau en morceau, et d’époque en époque. C’est pour ça qu’il n’y a pas de règle musicale pré-établie dans le rap : tu peux aimer des styles de rap tellement différents musicalement, ce qui reste et ne trompe pas en revanche, ce sera toujours la plume.

Le résultat final de 42 grammes est vraiment de grande qualité, ce que je trouve cruel, c’est qu’à mon sens, cet album n’a rien à envier à ses illustres aînés, si ce n’est de ne sortir ”que” cette année. Et que par conséquent, une partie du grand public, ou même du public rap tout court risque malheureusement de passer à côté.

En ce qui nous concerne avec LaClassic, on a déjà développé notre propre circuit. On est tous les week-ends en concert, ces dates sont grâce à Dieu toujours pleines. Le public, je ne me fais aucun souci, on l’a. Ce qu’il nous manque, c’est sûrement d’avantage de visibilité. C’est justement la raison pour laquelle on a atterri chez Musicast. On cherche d’avantage à diffuser notre musique via cette structure plutôt que de la vendre. Quant à la musique qu’on réalise, on la réalise d’abord et avant tout pour nous, car elle nous fait kiffer, à partir de là on peut ensuite la partager avec les auditeurs.

Ce modèle économique développé avec ton label, ça rappelle forcément celui de La Scred.

J’aurais d’ailleurs largement pu les citer juste avant !

Hormis l’influence évidente musicalement, moralement et même visuellement, quels sont les rapports que tu entretiens avec eux ? Car dans ta Poignée de Punchlines tu poses à côté de Koma. Tu dévoiles jamais totalement ton visage, comme eux à l’époque, ton morceau La Galère ça fait inconsciemment penser au Zonard d’Haroun. Ou encore dans le morceau Double Dragon tu dis ”un amoureux de la caisse claire et un mec scred qui veut pé-ra”… Y a tellement de clins d’œil !

C’est simple, sans La Scred je pense qu’on ne serait pas là, que ce soit nous ou plein d’autres. Ils ont tellement marqué le rap. Avant même d’être de véritables artistes, ce sont des personnes superbes et tellement humaines. Ils sont justes dans la simplicité, avec eux, ce n’est jamais compliqué. J’ai proposé à Koma de faire la Poignée, et il a accepté tout de suite l’invitation alors qu’on avait du se voir qu’une fois ou deux auparavant.

Ça pourrait aboutir sur d’éventuels morceaux en collaboration avec eux ?

J’ai déjà enregistré un track avec Mokless qui devrait logiquement apparaitre sur mon prochain projet. Mais … attends, ça en fait il ne faut pas que j’en dise trop (rires). Non mais voilà, La Scred, que dire de plus qui n’a pas été encore dit sur eux ? Un maximum de force pour eux !

Toujours dans les inévitables questions liées aux connexions, tu apparais sur la mixtape Nous contre eux de Char du Gouffre avec le morceau J’me laisse aller, tu peux nous raconter comment ça s’est fait ?

Il y a beaucoup de monde qui m’a déjà invité, généralement quand on m’invite je réponds présent. Après Mani connaît bien Char, Le Gouffre, Paco tout ça, ce sont des vraies connaissances, tu vois ? Dès qu’il y a un concert ils peuvent passer directement nous voir, car au delà du côté purement musical il y a inévitablement de réelles affinités qui se sont créées.

Mani Deïz produit l’intégralité de l’album, comment s’est passée votre entente artistique ?

De plusieurs façons. Certaines fois Mani m’envoyait les prods avec directement des idées de thèmes qu’il avait déjà en tête. Et des fois inversement, j’avais déjà gratté des textes et je passais commande, du genre il me faudrait telle sorte de prod. Plus classique, parfois il m’envoyait toute une palette de prods et je n’avais plus qu’à choisir. L’entente s’est vraiment bien passée du début à la fin. Après, je ne voulais pas apparaître seul sur le projet alors j’ai invité les membres de LaClassic à venir poser sur les interludes 21 grammes, il a fallu aussi expliquer le concept des 42 grammes directement dans le disque. On en a beaucoup discuté. On ne voulait pas que l’auditeur ne capte pas forcément le concept.

Je t’avoue qu’au début j’étais un peu sceptique je pensais que c’était encore un truc pas très subtil qui allait parler de grammes de drogue.

D’ailleurs ça me refait penser à mon premier projet. Je l’avais intitulé Premier Jet pour le jeu de mot, même si sur la pochette c’est un pochon de weed avec un gramme dedans. Mais ouais là il fallait pas prendre le risque qu’on se dise ”non mais genre ils vont fumer 42 grammes”.

Pour les interludes 21 grammes qui introduisent à chaque fois un membre de LaClassic posant son 16, le concept est plaisant. Tu pourrais brièvement nous présenter l’équipe ?

Exceptionnellement DJ Rolex qui est le DJ de Demi Portion a posé sur une de ces interludes et il fait aussi parti de LaClassic, sinon pour le reste en emcees il y aura donc Sega, Melis, Nedoua et Starline. Après en beatmaker, il y a OBL qui est aussi actionnaire majoritaire car c’est devenu une entreprise à part entière, il y a aussi VDS Music, Laoud, y en a plein en fait.

C’est prévu du coup de développer ces artistes de manière à ce qu’ils puissent sortir un ou plusieurs projets ? Et est-ce que vous auriez pas prévu de sortir un projet commun en mode supergroupe, ou alors une compil’ réunissant toute l’équipe ? Même si c’est hypothétique, vous y avez déjà songé ?

Tous les emcees sortiront un projet, et il y aura même des projets de beatmakers. En fait on se voit tout le temps, on fait tous de la musique et on est tous sur Montpellier sauf pour Starline qui est la dernière à nous avoir rejoint et qui est basée sur Lyon. On s’est tous rencontrés par rapport à la musique donc on aime faire du son ensemble. Je suis le premier à avoir intégrer LaClassic et c’est moi qui ai ramené chaque membre les uns après les autres car j’aimais avant tout leur rap tout comme leur personnalité. Quand tu es tout le temps avec quelqu’un physiquement, il faut avant tout que ça colle humainement. Je pense très sincèrement qu’il n’y a aucun déchet d’un point de vue purement rap dans LaClassic.

via : Facebook - Lacraps
via : Facebook – Lacraps

Tout au long de l’album, tu laisses une grande place à l’amertume et la tristesse magnifiées par les boucles de Mani qui produit tout l’album, et ça m’a vraiment étonné car sur le papier, tu viens de Montpellier, donc je m’attendais vraiment à retrouver une touche peut-être plus sudiste et méditerranéenne, tu n’as d’ailleurs pas du tout l’accent du sud, et ton album fonctionne vraiment très bien sous la grisaille.

C’est parce que je viens de Roubaix à la base. De l’Alma plus précieusement.

Ah, vraiment ? Je connais très bien cette ville ! Je m’attendais beaucoup plus à un côté à la fois rue et … je sais pas comment dire, coloré, peut-être dans la lignée de la FF, et surtout du Rat Luciano … Mais maintenant que tu me dis que t’es roubaisien à la base, tout semble tellement plus évident. Tu étais connecté avec les membres de 59 Grammes ou avec Foudealer ?

Non, je vois très bien ce qu’ils font mais à l’époque c’est clair que sur Roubaix, c’était Foudealer ! L’approche de la musique entre le nord et le sud est totalement différente. Ça fait plus de 10 ans que j’ai quitté le nord, et même si je kiffe les gens dans le nord et tous mes gars là-bas, je suis content d’avoir pu partir de l’Alma, toi en plus tu sais très bien comment c’est là-bas. Mais sinon je n’étais pas connecté avec quiconque en rap à Roubaix car je n’ai véritablement commencé à rapper qu’une fois arrivé à Montpellier. C’est là que j’ai commencé à écumer les open-mics et à y rencontrer tout le monde avec qui je bosse désormais. Il faut pas croire, je me suis vraiment bougé le cul ! De toute façon je suis comme ça, tu ne me verras jamais poser un texte mal travaillé où il n’y aura pas de rimes vraiment léchées ou alors sortir une phase cramée. J’essaye toujours d’être le plus précis et le plus méticuleux possible afin de me donner les moyens de réussir. Je souhaite vraiment réussir artistiquement, mais aucunement devenir célèbre.

Cette authenticité que tu affirmes dans tes morceaux laisse penser que tu désires apporter une touche de réalisme à ta musique, c’est quelque chose d’important pour toi ? Tu souhaiterais pas plus tard te servir de ta musique pour créer un personnage ou une histoire de toute pièce ?

J’essaye effectivement de ne pas trop m’éloigner de moi même, je suis Ali dans la vraie vie comme je suis Lacraps. Il y a toujours des choses que je ne pourrai jamais mettre en musique car ça restera trop personnel et intime, même s’il m’arrive déjà de me livrer beaucoup, de manière introspective. Je n’ai pas envie de me mentir à moi même tout simplement. Si je suis faux, je sonnerai faux, et cela déteindrait de façon négative sur ma musique. En fait, je n’ai pas envie de réussir artistiquement en jouant un rôle, je souhaite qu’on reconnaisse ma musique et qu’on nous suive pour ce qu’on est et ce qu’on représente. Effectivement, je rappe ce que je vois, ce que je pense, ce que je dis, comme dans la vie de tous les jours. Le témoignage que j’effectue à travers mes lyrics correspond ainsi à ce que tous les auditeurs voient de leurs propres yeux dans leur quotidien, on peut se reconnaître facilement dedans. Je retranscris des émotions via le rap. Même si j’adore l’aspect purement technique de l’écriture, ce qui m’importe c’est de réussir à maîtriser les émotions, quelles qu’elles soient : amour, joie, colère, haine, désespoir. Ce sont ces émotions universelles et ancrées dans notre quotidien à tous qui m’amène à les retranscrire en musique. Je n’ai donc pas besoin de passer par un personnage pour cela. Au delà de ça, il y a aussi l’aspect schizophrénique, je ne souhaite pas m’égarer sur ce terrain là, il faut que je puisse me reconnaître dans ma musique. Je rappe juste ce que j’aime, et ce que je suis.

Tu laisses justement une grande place à des émotions telles que la tristesse, le pessimisme, l’anxiété. Ce que je trouve agréable et réussi, c’est que tu t’aides de ces émotions pour porter tout au long de l’album  un constat alarmiste, et pas du tout moraliste.

Exactement. Ça me fait penser à une phase dans le morceau Écoute-moi, j’y dis ”je sais que c’est utopique mais je rêve d’éveiller les consciences ». J’aimerais vraiment que la masse se pose davantage de questions, sur tout un tas de sujets. C’est comme pour le morceau Sous pression, j’aime ce texte, car je n’y parle pas de moi, mais de plein de personnes opprimées, je pointe le doigt sur des sujets qui peuvent déranger. On aura beau dire ce qu’on veut, mais je trouve cela très important dans la musique.

via : Facebook - Lacraps
via : Facebook – Lacraps

Ton projet m’a quand même bien foutu le cafard par moment, et ce n’est pas forcément ce que je préfère en tant qu’auditeur. Au début, cela m’agaçait. Et plus je l’écoutais, plus je ressentais un sentiment de malaise, ou de contrariété. Et ce qui m’agaçait, j’ai réalisé que c’était ce qui faisait en fait la force de l’album. Tu réussis à mettre l’auditeur dans un état de mal-être, ou de désarroi vraiment maitrisé.  Par la suite, tu ne désirerais pas sortir d’avantage de ce schéma thématique et musical via notamment des sonorités moins caisses claires et 90 bpm ?

J’aime aussi poser sur des prods plus trap… Dans mon premier projet Premier Jet, il y a déjà un morceau, Le ciel brille, avec un refrain posé au vocoder. Je me suis vraiment ouvert musicalement ces dernières années, mais je sais surtout ce que j’aime avant tout. En vrai, tant que le track reste chaud, je suis ouvert à tout.

Après 42 Grammes, tu penses désormais évoluer de quelle manière artistiquement ?

C’est vraiment pas évident de se projeter ainsi, mais par exemple récemment j’ai posé le freestyle daymolition sur une prod de Nizi.

Sur une prod beaucoup plus 808 que MPC pour le coup.

Le morceau a été très bien accueilli, je vais évoluer en restant tel que je suis, sans jamais non plus forcément suivre la tendance. Il peut très bien y avoir des backs au vocoder, ou au refrain, rien n’est interdit et tout cela sera forcément testé en studio. Il faut juste que je sois fier du résultat afin de pouvoir le partager au plus grand nombre. Pourquoi pas par exemple faire un jour un double album avec une face old school, et une autre new school. Ça pourrait être intéressant. En tout cas, je suis tous les jours dans la créativité, tous les jours au studio, j’espère pouvoir enchaîner le plus vite possible et sortir un projet au mieux dans 6 mois.

Pour conclure, j’ai une question de la part de Genono : faut-il voir dans Lacraps une quelconque référence à Mr Crabs de Bob l’éponge ?

(rires) Il m’a tué. Grosse dédicace et de la force à Genono ! Lacraps c’est une référence à la crapule, c’est le surnom qu’on donnait à mon grand frère, juste un nom de quartier que j’ai voulu conserver. Ça correspond à mon vécu, à une époque.

En toute simplicité et à l’image de ta musique, merci beaucoup pour tes réponses.

Merci à toi et à Captcha.

TripleGo : Lana del Rey, les Indiens et le rap conscient | Interview et chronique

« Eau Max » de TripleGo est peut-être le meilleur projet de rap conscient depuis bien longtemps. Que les haters calment leur haine, les arguments seront présents en nombre, et la conclusion sera implacable. Sorti le lundi 14 mars, le 12 titres du duo montreuillois composé de Sanguee et de MoMo Spazz possède la densité de l’album-somme, qui réunit tous les thèmes vus précédemment tout en insufflant des influences, des sentiments, des nuances inconnus jusqu’alors dans leur discographie. TripleGo délivre avec « Eau max » une oeuvre inclassable et pourtant universellement actuelle , un oasis de douceur mélancolique qui fleure bon la weed, les amours expéditives et l’innocence de la jeunesse mais qui n’oublie pas que tout cela n’est guère plus que de la vanité. Entretien et chronique sous le signe du Memento Mori avec des épicuriens convaincus, entre introspection et Lana del Rey.

Est-ce que vous êtes satisfaits des premiers retours du projet ? Vous semblez avoir plus de promos que les précédents projets c’est tout bon non  ?

Sanguee: On a eu que des retours positifs quasiment c’est fou ! Franchement, on est plus que satisfait on sent que le son circule dans toute la France, en Suisse et Belgique et ça fait super plaisir !

Toujours sur le projet, pourquoi avoir continué à le « lâcher » gratuitement ? est-ce que « eau max » est considéré comme une sorte d’album ou il en annonce un au contraire ?

MoMo Spazz:  On l’a lâché gratuitement car on veut que la vague se propage sans barrieres !

S: Eau max annonce notre retour! On voulait revenir avec un projet qui ressemble a ce qu’on est aujourd hui et que tout le monde puisse l’avoir facilement donc la gratuité etait adapté! Après, pour ce qui va suivre on sait pas encore! En tout cas on bosse déjà sur du nouveau.

Les pistes d’introduction des projets offrent toujours un point de vue particulier sur l’oeuvre en question. En ce sens, « Sahara », la première goutte d' »Eau max« , a presque tout de l’insolent contre-pied, de l’antonyme qui s’oppose au squelette de l’album pour en poser au contraire les bases et les enjeux. Le renversement de valeur est signifiant. Il est même primaire. Le Sahara, le plus grand désert du monde, l’hostilité faite paysage, un bloc de sécheresse qui inaugure une étendue liquide à perte de vue. « Sahara » est une salve introductrice, qui, par son titre même, est à la fois la pierre fondatrice et le dernier acte de sabotage. Une ambiance ouatée pour commencer, rapidement évacuée par des percussions arabisantes qui vont crescendo, avant que Sanguee rappe en arabe. On saluera l’audace de l’entreprise, le résultat étant superbement psychédélique. Mais le plus fort reste le couplet plus « classique », incroyablement technique, dénué de toute volonté de détente. C’est une déclaration martiale, une entrée en matière sans compromis, où, désabusé ( » J’Goûte son miel, je n’vois qu’elle, à croire qu’elle m’a coupé les ailes« ), Sanguee se confronte à un monde qu’il ne cautionne guère plus et qu’il considère avec dédain (  » Le Seigneur m’a fait plus intelligent que tous ces cons, que tous ces gens »). Sèche comme le désert, iréelle, fuyante, étouffée comme une tempête de sable, la voix de Sanguee déploie tout son panel cryptique pour annoncer que tout n’est peut-être pas si rose au royaume du chill. A moins que tout cela ne soit qu’un mirage.

Car TripleGo développe depuis leurs précédents projets une image de stoners lunaires, enfumés en permanence, empereurs de la paresse et apôtres du Carpe Diem. Le groupe est surtout l’un des premiers en France à oser le cloud rap, à poser sur des beats lents, planants, lancinants et structurés.

L’idée de faire du cloud rap est venue instantanément ? C’est hyper marginal en France (en tout cas c’était), c’était un style de son que vous écoutiez particulièrement ?

S: Honnêtement a l’epoque à laquelle on faisait ca personne le faisait en France donc ca passait pour de l’expérimental mais on fait ça depuis toujours! On a juste voulu faire un truc qui nous ressemble et sur lequel tu peux fumer (e)au calme.

M: Ouais c’etait assez instinctif !

Clairement, je parle pour moi, Drake m’a influencé dès 2009,  « So far gone « m’a mis une baffe ! Ensuite j’ai eu droit à Kid cudi, the Weeknd etc,  et depuis je quitte plus les nuages.

Du coup vous répondez en partie à ma prochaine question : est-ce que vous vous considérez comme les vrais pionniers du genre en France, et comment vous voyez l’éclosion de Jorrdee ou même de PNL par exemple, qui jouent avec les codes du cloud aussi ?

S: C’est pas à nous de dire si on est pionniers j’pense. Par rapport aux artistes que t’as cité, c’est cool parce que ça a ouvert le public à ce style de son mais nous on ne fait pas spécialement du cloud mais de la musique émotionelle de la street.

« Musique émotionnelle de la street »: le terme est peut-être celui qui représente le mieux non seulement la musique de TripleGo, mais peut-être aussi tout un pan de la scène rap actuelle.

Mais il s’avère tout à fait vrai qu' »Eau Max » est un album qui joue sur des codes bien définis, sur des thématiques précises qui reviennent hanter chaque morceau. La drogue bien évidemment. Dans un environnement où la codéine coule à flot et où l’avenir se voit de la fumée devant les yeux, les psychotropes sont au coeur de l’écriture des rappeurs, qui voit en elle un exutoire parfait. TripleGo est un groupe qui parle de drogue mais qui refuse la dénonciation complaisante ou la caractérisation outrancière; elle est, elle fait partie de nos vies, mais sans excès et avec un raffinement qui confine au dépouillement (« J’veux juste ma brune et ma cigarette »). Une chanson comme « Hippie du neuf-trois », détendue, sautillante, immature, regorgeant de figures de style, est significative d’une version de TripleGo sensiblement différente de celle entraperçue auparavant, qui va toujours à l’essentiel, mais avec joie, humour et confiance. C’est le son du début de l’été, du retour du beau temps, un son guilleret, d’une chillance absolue. On peut également citer « Favela » et son incursion électro, ou  » Cigarette », et son épicurisme latent, le groupe distillant ça et là des pastilles rafraîchissantes comme une eau de source. Et l’oisiveté va crescendo pour s’achever dans un feu d’artifice lumineux, « Eau sauvage », où l’extase se confond, se mêle au morbide « Et je meurs tout l’été », « Je me noie dans une au sauvage », quitte à s’en remettre presque à l’ailleurs, à l’occulte « J’suis à cinq lunes de mon rivage ». Le psychédélisme irrigue tous les canaux jusqu’à l’au-delà, presque jusqu’à l’abstraction, ce qui explique la voix de Sanguee, que les mauvaises langues pourraient qualifier de neurasthénique (des mauvaises langues lettrées), alors qu’au contraire, elle est vivante d’autant plus qu’elle est floue et bien lointaine. TripleGo est alors plus qu’un simple rap de drogués sympas, mais presque une leçon de vie jusqu’à l’ataraxie, comme si leurs auteurs eux-mêmes semblaient dénués de toutes formes de trouble. C’est pourtant oublier le caractère schizophréniquement plurivoque du projet aquatique.

Justement, j’ai trouvé « Eau max » toujours street, mais avec un côté peut-être plus apaisé (je pense à Eau Soleil par exemple), qui passe par les prods mais aussi par un flow plus souple, c’était un objectif ?

Sanguee: C’est une facette de notre musique qui date pas d’hier, on a toujours fait ce genre de son mais on affine la qualité ! Faut aussi se dire qu’on a grandi et mûri donc notre approche du son et notre discours a changé en conséquence.

MoMo: C’était pas forcèment un objectif en soit ! On a continué à faire ce qu’on sait faire tout en évoluant artistiquement et humainement et si ça se ressent c’est cool. Le seul objectif est de faire de la bonne musique.

Du coup un morceau introspectif et nostalgique comme  » Auparavant », ça s’explique aussi par cette maturité que vous ressentez ? Quelle est la part autobiographique de cette chanson d’ailleurs ?

Sanguee: Ca s’explique par le fait qu’on sait laisser le temps de vivre et faire nos expériences dans la vie. J’ai pas envie de rapper pour rien dire. Dans toute nos chansons c’est des moments de vie qu’on partage, et tout est autobiographique de A a Z . On ne décrit pas la vie des autres ou des scènes de films comme les 3/4 du rap français ! Dans ce son en l’occurrence, je parle d’un moment où tes potes deviennent des putes et que t’es seul avec toi même.

MoMo: On a pris énormement du recul durant la creation du projet.

Justement, le caractère plurivoque de TripleGo se voit précisement dans ce qu’un morceau-pivot comme « Auparavant » apporte à l’édifice « eau Max ». La scène dépeinte ici n’est pas très originale, presque récurrente dans le rap français. Mais elle est vue avec un tel détachement introspectif que lorsque le refrain apparaît, sorte de vague « pinkfloydienne », le message est passé, mélancolique, spleenétique à coûp sûr, sans jamais pourtant avoir bousculé dans le larmoyant côté obscur. « Mirroir » creuse également le même thème, y ajoutant une coloration existentielle. TripleGo n’est certes pas là que pour amuser la galerie et allumer son ter, mais loin d’eux l’envie de s’ériger en rois du misérabilisme. Rapper sa vie telle qu’elle est, tel est le leitmotiv.

La drogue, le spleen, tout ça fait sans doute possible partie de l’ADN GoGoGo. Mais un thème encore plus récurrent, central, s’impose comme le véritable discours des Aquamen: évidemment, ce sont les meufs. Citer serait trop long, fastidieux et inutile, surtout qu’ils en parlent le mieux et de manière laconique mais imparable. C’est parti :

Au niveau des prods, on voit aussi plus de risques, ce qui pousse le côté expérimental encore plus loin. Est-ce que, quand vous mettez de la techno dans ‘favela’ ou un sample de saxo je crois dans ‘mierda’, c’est parce que vous écoutez ce genre de son ou parce que ça colle à l’atmosphère du morceau ? Surtout que ce qui est fort, c’est que Sanguee t’es jamais en train de te battre avec l’instru, on dirait que ta voix est un instrument à part entière.

MoMo: On ecoute de l’electro comme du jazz, ce sont des influences qu’on cuisine à notre sauce, et forcement on cherche à aller plus loin dans notre création.

Sanguee: On se met aucune limites ! J’peux ecouter du Bones, du Juicy J et enchaîner avec Lana del Rey.

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D’ailleurs les meufs sont toujours aussi importantes dans « eau max » mais comme souvent, elles sont à la fois inatteignables et pas farouches. Ca représente quoi pour vous, parler de meufs dans une chanson ?

MoMo: On parle principalement de ce qui nous procure des émotions, et quoi de plus émotionnel qu’une femme.

C’est peut-être bien pour ça que TripleGo est en fait un groupe de rap que l’on pourrait qualifier de « conscient », tout comme l’est PNL ou Jorrdee. Et pour ça, prenons un exemple: le rap d’avant, qui existe toujours sous des formes beaucoup moins populaires, c’est le combat dialectique par excellence: le rappeur-l’état, le rappeur-la police. Loin de critiquer ce système qui a eu ses orfèvres en la matière, on peut en fait dire que le rap conscient est un western vu du côté des Indiens, face aux cow-boys. La démarcation est claire, et le manichéisme présent (qui je le répète, quand il est bien dosé, n’est pas une tare), donne un aspect engagé indiscutable. Le rap actuel, celui de TripleGo ou de PNL, prend le point de vue unique et double à la fois des Indiens laissés à eux-mêmes dans une réserve. Ils vivent , s’amusent souvent, communient avec leurs familles (« QLF »), mais n’ont pas (plus) d’ennemis visibles extérieurs à leur psyché. La douleur est mentale, dû à l’univers en vase clos, à l’autarcie qui libère mais cristallise les peurs et les joies mêlées. Le « vrai » rap, celui que les puristes à moitié autistes portent aux nues, ce n’est pas uniquement du boom-bap triste qui name-droppe dans des loghorrées verbales ininterrompues des torrents de références politiques, c’est le rap, qui patiemment, avec humilité et respect, se raconte de l’intérieur, se décrit sans complaisance, avec les tourments et les succès, les cascades d’eau turquoise comme les étendues désertiques. Et si « Eau max » est un projet gratuit d’une densité digne d’un album, à la qualité extraordinaire, c’est parce qu’il réussit l’exploit de prendre à bras le corps toute la psychologie de leurs interprètes sans avoir l’air d’y toucher véritablement. Mêlant admirablement flow cryptique et bienveillant et productions vaporeuses et rêches, le paradoxe « Eau Max » est peut-être la plus belle carte de visite possible pour Sanguee et MoMo Spazz. Et leur rap, un peu comme une averse libératrice lors d’un été caniculaire.

http://www.audiomack.com/embed4-album/surl/eau-max

Vald, interview Hip Opsession | ‘J’ai la chance de pouvoir vivre du rap, c’est incroyable !’

Au service de NQNT2, l’album de VALD, je l’écoute me parler de ses morceaux, avant son entrée en scène pour la Hip Opsession -festival mythique de Nantes. J’ai pris la liberté d’ausculter chaque titre afin d’en extirper les tripes, voir jusqu’où il n’y a Ni Queue Ni Tête, dans l’écriture et la production.

1. LE RETOUR

Dans l’introduction, j’ai été étonnée d’entendre la voix de Michel Houellebecq « J’accepte cette domination avec calme » ?

VALD : C’est très étonnant effectivement, c’est le beatmaker, BBP, qui avait ce sample sous la main et il l’a mis sur la prod. ça correspondait parfaitement. Je ne savais pas qui était Michel Houellebecq, je l’ai découvert grâce à ça, j’ai regardé un peu ses interviews, il a l’air d’avoir de la ressource. Je trouve ça assez intéressant les gens qui s’énervent face à lui alors qu’il reste très calme, c’est bizarre, c’est pour ça que je l’ai gardé.
Par contre, je ne pense pas qu’on puisse faire un parallèle entre mon travail et la littérature, la forme est différente.

2. BONJOUR

Est ce qu’à travers ce morceau tu prends de la distance par rapport aux codes mis en place «  il a pas dit bonjour, du coup il s’est fait niquer sa mère »?

VALD : C’est surtout quelque chose qui n’est pas fait exprès que je n’arrive pas vraiment à analyser, j’aime bien que les gens y réfléchissent pour moi … En réalité, dans tout les cas c’est quelque chose…C’est très dur de prendre ça au premier degrés, extrêmement dur …
J’écris toujours tout et n’importe quoi, j’aime qu’on me laisse faire, à force je me dis que les gens comprendrons …

Vald-sa-campagne-de-pub-inattendue1

3. INFANTICIDE

Qui est Suikon Blazad, le rappeur avec qui tu est en featuring sur ce titre ?

VALD : C’est un grand ami à moi, on rap depuis toujours ensemble, il n’ a jamais développé de projet, mais il est toujours là dans mon entourage et avec moi sur scène. Il est sur tous mes projet, partout où je suis il est là.
Une fidélité incassable, éternelle, très important la fidélité.

4. QUIDAM

A l’écoute de ce titre on a vraiment l’impression que tu te joue de la sonorité du mot avec une forme d’ironie ?

VALD : Oui, il marche très bien avec « qui dorme ici » ça tombait très bien avec un rythme géométrique et redondant, pour le coup c’est très mathématique.

/. NICHON

Bon après il y a Nichon, là aussi une curiosité du mot ? Celui là tu voulais l’évincer ?

VALD : Grand morceau, curiosité du mot encore! C’est un des morceaux cachés, je voulais en mettre plus encore. C’est destiné aux amateurs qui vont écouter l’album du début à la fin. C’est une sorte de privilège pour ceux qui prennent vraiment le temps d’écouter ce qu’on fait, c’est une bonne volonté.
Après, Nichon, c’est une invention, une espèce d’horrible histoire que tu pourrais entendre dans un bar : « tu connais pas la mère Nichon, elle est morte » … une histoire à dormir debout.

5. CARTE SOUS LE COUDE

Tu joues quelle carte avec le rap ?

VALD : La carte de ne pas transpirer, c’est important, ça ne m’intéresse pas. J’ai envie de le faire seulement pour le sport!
J’crois que c’est surtout ça ma carte, le rap, j’ai la chance de pouvoir en vivre, c’est incroyable ! J’ai tout un tas d’idée, un tas de morceaux en tête, c’est aussi dans le sens, vous pouvez pas me piéger, c’est un peu ça l’idée de carte sous l’coude.

6. URBANISME

Il s’agit de la complainte d’un vieillard envers la jeunesse de son quartier ?

VALD : C’est un discours déjà entendu, c’est interminable, les vieux qui se plaignent des jeunes et des jeunes qui se plaignent des vieux, surtout en quartier c’est exacerbé! Je n’ ai pas voulu mettre en avant le coté communautaire qu’on peut imaginer, c’est surtout les conneries des gens qui ne se comprennent pas, parce qu’ils ne se parlent pas finalement. J’ai de l’affection et une espèce de dégoût pour ça, un paradoxe présent dans beaucoup de mes morceaux.

7. SELFIE

Comme pour « Selfie » que j’ai retourné sous toutes les coutures, si je peux me permettre … Peut-on y voir une critique du paraitre, un parallèle entre le public et le privé? Et aussi les caractéristiques du mec qui grossi ses exploits sexuels auprès de ses potes, alors que derrière il fait des « bisous quand ils marchent dans le bourg » ?

VALD : Tout à fait en « se tenant la main » ! En réalité, je pense que j’ai beaucoup moins réfléchi au contenu qu’à la forme pour celui là, c’était vraiment une volonté de faire de la soupe, faire l’archétype de la soupe. Une méga mélodie redondante, sur une horrible boucle de guitare. Au final je trouve ça très intéressant.
Finalement, c’est presque de la publicité pour la bienséance, je préfère ça aux gens qui s’exhibent et disent tous et n’importe quoi, justement qui étalent leurs vies privées. J’aime beaucoup qu’on fasse n’importe quoi en privé…en même temps…je pense que tout ça est très peu contrôlé.

8. BARÈME

Disséquer ton quotidien avec cette dérision ça te permet de le trouver moins accablant ?

VALD : A mon avis quand tu fais de la musique, tu dois parler de ce qui t’entoure, d’ailleurs dans tout ce que tu fais. Et la dérision Je pense que j’y suis obligé, je ne peux pas faire autrement. C’est ma seule manière de pouvoir en parler, je n’ arrive pas à en parler sinon, c’est d’un ennui mortel, mais il est toujours aussi accablant, étouffant, l’engrenage insupportable.

9. TAGA

Un classique ?

VALD : Un morceau très old school

valdoigt

/. POISSON

Encore un morceau caché…Il y a une forme d’urgence, j’ai l’impression, dans ton processus de création des morceaux ?

VALD : Ouiiii … faut le dire tout de suite « tac-tac » ! C’est vrai, quand on a une idée faut y aller tout de suite. D’ailleurs ce morceau a été enregistré chez moi et on l’a masterisé pour le rendre clair.

10. PROMESSE

Au début du morceau tu dis « tout ça c’est du cinéma en vérité » tu parles de quoi ?

VALD : De l’étalage de la drogue dans la musique, il y a beaucoup de cinéma. C’est des phrases très peu réfléchies, en début de morceau, généralement je suis derrière le micro et je dis une connerie, je veux juste faire rire l’ingé son. Au final ça a un écho et on  le garde !

11. JOFFREY

« J’crache des poèmes comme une saleté de bohémien » … Accroché à la poésie ?

VALD : Le mot est important on ne peux pas s’en détacher, mais le niveau des poètes qu’on a comme référence, faut pas se voiler la face, ça n’a rien à voir. On est à des années lumières. On fait des rimes voilà.

12. OGRE

Alors ce soir l’ogre ?

VALD : Ce soir je ne me suis pas cassé la voix, je compte mes cigarettes. On a fini les balances je le sens bien.

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