Un Young thug que l’on aurait kidnappé et séquestré dans une chambre minuscule ; avec pour seul distraction un microphone auto-tuné et pour seuls contacts avec l’extérieur un PC connecté sur le pire et le meilleur du youtube français, du forum 18-25 de Jeux-vidéos.com et des vidéos de Frenchbukakke. Ce sont à peu près les premières images que je me suis faite pour tenter de décrire l’auteur de cette claque qu’a été pour moi Autotune Muzik, le premier projet de Léo roi sorti fin 2016. Mais sans doute que cette description métaphorique, qui fait par ailleurs état de mes tendances psychopathes, est assez réductrice pour exprimer toute la complexité de ce rappeur de Montpellier qui magnifient de sa voix auto-tunée de simples typebeats américains trouvés sur YouTube
C’est en vagabondant et en procrastinant dans les profondeurs de YouTube que j’ai découvert Leo Roi ; de recommandations malsaines en compilation de vidéos malaisantes (très addictives), je tombe sur une de ces fameuses « première écoute d’artiste » ; le concept c’est qu’on regarde pendant trente minutes des gens écouter un album et donner un avis sur ce même projet. Je ne sais pas si ces gens gagnent de l’argent avec ces vidéos, mais si c’est le cas ils passent en tête dans mon classement des plus gros escrocs de l’industrie de la musique juste un peu devant les journalistes rap, et ils ont pour cela droit à tout mon respect.
Oui, ce projet est aussi incroyable que la pochette le laisse entendre
Le rappeur dont il est question aujourd’hui a lui-même envoyé son CD à l’adresse de l’un des deux youtubeurs de la vidéo, qui avait l’ai choqué et un peu effrayé qu’on trouve aussi facilement son adresse. Quand je lui demande comment a-t-il fait pour la trouver il répond « J’ai des yeux partout, comme monsieur Macron, j’ai mes sources, je vois tout, je sais tout, je vois tous les fils, en disant ça j’en dis déjà trop » La singularité de l’artiste ne se trouve pas dans ses flows ni même sur les instrumentaux, il pose sur des typebeats qui rappelle les meilleurs heures de Young Thug, de Lil Yachty et de plein d’autres bizarreries américaines dont je n’ai pas retenu les blazes : « Des influences que j’ai et que j’assume, Chief Keef, Future… c’est ce que j’écoute » Des influences qui se ressentent : instrus à la Zaytoven, flow chantonné, placement, musicalité.
Mais ce qui a attiré mon attention sur lui et accessoirement ce qui m’a fait tenir jusqu’à la fin de cette vidéo « Première Ecoute » d’Amin et Hugo (les fameux youtubeurs) ce sont ses textes, ses name-dropping complétement farfelus, cette capacité à parler de tout et de n’importe quoi ; des sujets pouvant aller de la supposé qualité des fellations des jeunes filles portant des colliers ras du cou, à l’influence de Jacques Attali dans la politique française en passant par la consommation de drogue des têtes d’affiches de la télévision ; un ton qui rappelle le meilleur et le pire d’internet, une sorte de fil d’actualité trash est violent.
Un fil d’actualité avec moins de fils-de-puterie qu’une timeline Twitter et autant de tranchant qu’un forum néo-nazi. Leo Roi c’est South Park en 16 mesures, c’est génial, c’est débile ça redevient génial. Comme il le dit lui-même « Je suis un enfant d’internet ». Il a l’air conscient de faire partie d’une génération qui a grandi avec un accès quasi-illimité sur tout et n’importe quoi notamment via le net. Leo Roi est notre miroir, c’est effrayant et passionnant en même temps.
Cette manière d’écrire n’est franchement pas étonnante pour ce rappeur de 20 ans qui place Alkpote parmi l’une de ses plus grandes inspirations dans la chanson française (eh ouais encore un), aux côtés de Gainsbourg ou Brel : « ça fait pas longtemps que j’écoute du rap en vrai […] la première fois que j’ai écouté Alkpote, c’est là que je me suis dit, ouais là j’écoute vraiment quelqu’un qui dit quelque chose… j’ai compris ».
Bon vous l’avez compris ce qui m’intéresse chez lui ce sont ses textes. Comme je n’ai pas que ça à foutre dans la vie que de bien rédiger des interviews de rappeur bénévolement ; je vais juste mettre les grands thèmes de notre discussion WhatsApp de 2 heures. Une discussion largement basée sur les paroles de Leo Roi que j’ai disséqué tel un exégète. L’occasion aussi pour moi de revenir sur son deuxième projet, Meteo Canicule sorti l’été dernier.
Leo Roi dans le texte. Connexion Montpellier/ Le Caire, entre discussion sur la secte de Jacques Attali et coupure de communication dû à un Wifi défectueux.
Qui est Leo Roi ?
T’es un jeune rappeur de Montpellier, deux projets de toi qui sont sortis Autotune Muzik en 2016 et Meteo Canicule cet été. Est-ce que tu n’es pas un peu obligé de prendre la couronne de la ville maintenant que plus personne n’attend Joke et que les trois personnes qui ont entendu parler du groupe Set et Match c’était pour leur séparation.
(Rires) Et ouais, mais c’est très simple dès que je suis entré dans le rap Joke il est parti. J’ai l’impression qu’instinctivement il a senti quelque chose. Je l’ai fait fuir peut-être. On l’entend plus, c’est vraiment étonnant mec. Maintenant j’ai envie de lui dire : Joke t’y es où ?
Tes textes sont assez fous, avec des name-dropping complétement mongoles qui peuvent être aussi être des réfs super pointus, il y’a un truc très internet, ça m’a fait penser au forum 18-25 de JVC ce forum légendaire, des délires très précis d’initiés ; comme quand tu mets Jacques Attali en fond d’écran du portable dans le clip de Macron président
Je suis un enfant d’internet, je suis né avec cette overdose d’information, je suis comme un drogué j’adore ça. Je connais très bien internet, j’ai vu des trucs de fou dessus, que ce soit sur YouTube, sur 4chan, sur des forums sombres… Sur le 18-25 aussi j’en ai vu des dingueries, ça fait toujours bien rire.
Après, si je fais une référence à Jacques Attali, le grand architecte, c’est parce que quand t’es informé tu sais ce qu’il faut en penser de lui. Je suis forcément nourri par ça, mais ce n’est pas parce que je vois des trucs sur JVC ou autre que je dois absolument les placer dans mes textes. C’est en grande partie inconscient. Le 18-25 c’est un monde à part (rires) mais il n’y a pas que ça.
un exemple de ce que l’on trouve tous les jours sur ce forum légendaire, pour les non-initiés, entre les topics dédié à Alkpote et ceux dédiées à Henry de Lesquen
Si tu n’avais plus de Wifi pendant un mois tu rapperais différemment ?
Peut-être, moi ce qui m’intéresse c’est le côté sombre du net, sur internet des vidéos folles j’en ai vu un paquet. Des vidéos de toutes sortes, dans les catégories les plus étranges. Youtube ont beau vouloir verrouiller, si t’as vraiment envie de te perdre, tu peux en voir des vertes et des pas mures. Peut-être que mon rap est plus inspiré par Xvidéos que par JVC.
Ouais y’a un truc très internet, tu as fait un son sur la légende de Mantes la Jolie, TheKairi78 avec Jeune Pablo, vous faites souvent des feat, dis m’en plus sur lui
Jeune Pablo, c’est un mec de Marseille un rappeur, son groupe c’est Alain dans son Jardin, il fait également les instrus et c’est son collègue Alain qui s’occupe de faire les meme sur Facebook. Il a mixé les ¾ des sons de mes deux albums Autotune Muzik et Meteo Canicule. C’est le sang. Il faut savoir que Autotune Muzik c’est moi-même en 100 % indépendant. Enregistré sur Audacity, vente main à main du disque, pressage, pochette faites avec mes propres mains, c’est pour ça que je peux me permettre de dire ce que je veux dire. On ne peut pas me censurer.
Jeune Pablo il a un son incroyable qui s’appelle Résidence, voilà, je voulais juste dire ça
C’est le sang, on rigole bien ensemble, gros bisous à lui, il me régale.
C’est important pour vous de ne pas apparaitre comme du rap drôle ? par exemple dans votre dernier feat Pablo dis « elle écoute du Lorenzo, je lui crache dessus… » comment tu prends les comparaisons les comparaisons avec Lorenzo ? On te comparait à lui justement dans la vidéo ou je t’ai découvert.
Lorenzo c’est du rap Carambar. Moi déjà c’est plus subtil, mais il faut savoir que Jeune Pablo n’a pas dit ça gratuitement. Il a dit ça parce que Lorenzo et Colombine ont voulu lui mettre une douille. Pablo est en featuring sur le son « En Fumette » de Lorenzo mais lorsqu’ils ont mis le son sur Spotify, ils ont viré son couplet sans lui dire, alors que deux semaines avant ils étaient au téléphone en mode « ouais fréro, t’es le sang ». Pour gagner 50 euros sur les streams ils l’ont viré sans prévenir. A son passage on n’entend que l’instru. Après, je ne sais pas si c’est eux personnellement qui ont fait ça mais dans tous les cas tu peux toujours envoyer un message pour prévenir au lieu de vendre ton âme à Satan pour des pièces.
Son âme à Satan où à Jacques Attali
Tout à fait, le grand architecte, il voit tout. Il a fait gagner Macron, il est fort mais il faut savoir même Attali n’est qu’un pion.
Tu n’as pas encore de hit, mais il y a pas mal de gens qui t’ont connu avec les clips de Weekend avec Marine Le Pen (Noisey en a parlé) et Le dernier Macron Président, je marchais devant une école de commerce j’ai entendu des filles chanter Macron.
Que des petites putes d’école de commerce chantent mes sons, forcément ça me provoque une demi-molle. Mais de toute façon, Macron il fait bander tout le monde. Macron ça excite les petites putes et les mecs aussi bandent. D’ailleurs, comme tu l’as vu j’ai invité Brigitte Macron dans mon dernier clip. Elle a gentiment accepté.
Mais d’ailleurs tu l’as trouvé comment cette Brigitte ?
Brigitte je l’ai trouvé via leboncoin. J’ai passé une annonce tout simplement et Brigitte Macron a répondu à l’annonce. Tout ça pour dire que lorsque je fais des clips, je pense à faire bander tout le monde. En tout cas grosse dédicace à Brigitte, elle m’a régalée des gros bisous pour elle. Elle s’est tellement amusée qu’elle a même refusé que je la paye. Je n’ai jamais payé pour mes clips d’ailleurs.
J’ai essayé de lire entre les lignes de tes déclarations d’amour, Quand tu dis « j’suis en Week end avec Marine le Peine, t’es devant ta télé tu regardes Kery James » (Week end avec Marine Le Pen) tu veux dire que tu fais passer plus de message que les rappeurs qui se disent « conscients » ?
Ça se voit que tu comprends bien ma musique parce que c’est exactement ce que j’ai voulu dire. En termes de messages, moi en 5 mots je fais la même chose que Kery James en 5 albums. Je fais même mieux que Kery James qui va te faire une dissertation thèse antithèse synthèse de français pour t’expliquer qu’il est opprimé ou je ne sais pas quoi ; je ne sais même pas ce qu’il raconte franchement.
Franchement sur ce sujet je ne peux pas trop t’aider.
On ne sait pas ce qu’il raconte. Moi avec une certaine subtilité je vais faire passer des messages incroyables, j’ouvre les yeux des gens. Kery James en 5 albums je ne sais même pas s’il a fini la moitié de sa longue dissertation.
Mais sinon avant qu’on parte sur des sujets qui amènent la joie et la bonne humeur sur Terre, tu as des projets en préparation ?
Il y a des autres projets qui arrivent bientôt Pour le moment, vu que je viens de sortir mon dernier projet Meteo Canicule, je vais plus me concentrer sur les clips. Je veux des vrais clips.
C’est parti, quatre grands thèmes pour comprendre à quel point notre jeunesse est déglinguée :
Leo Roi et ses amis les politiques :
Tu as fait un morceau incroyable dédié à Rachida Dati sur Autotune Muzik. Tu as un autre morceau intitulé Week-end avec Marine Le Pen et tu fais plein de fois référence à Marion Maréchal, j’aimerais savoir ce qui t’excite particulièrement chez les femmes de droite ?
(Rires) Si tu regardes bien, elles sont de droite mais ce n’est pas ça le plus important, elles ont toutes des saveurs différentes. Rachida c’est les saveurs orientales, Marion Maréchal c’est les saveurs du terroir. Il y a les saveurs épicées comme les bonnes saveurs à l’ancienne de la France forte. Je n’ai pas de tabou, si je ressens quelque chose pour quelqu’un je fais une chanson sur lui. C’est pour les déesses maghrébines et les maréchales. Ce sont des personnes humaines avant tout, avant les divisions politiques. Ce n’est que de l’amour.
Si on revient sur ton dernier projet, Meteo Canicule ton clip qui a le plus tourné c’est Macron Président, « Moi j’bandais plus depuis François Hollande », moi j’aimerais savoir ce qui provoque maintenant en toi cet état d’excitation. Si tu me dis que c’est la suppression de l’ISF, ou des APL tu ne peux pas nier que tu as des penchants graves malsains pour la droite française.
Le couple présidentiel en lui-même fait bander. Brigitte avec ses incroyables tailleurs bleus, ses tailleurs Louis Vuitton, Chanel. Elle a beaucoup d’élégance. Elle s’habille mieux que beaucoup de personnes qui se prétendent designer. Macron il est jeune et beau. Brigitte elle a son charme, même si je ne suis pas fan des Granny.
Ah ouais ce couple-là, il t’a complétement déglingué. Il t’excite à ce point ? Genre un plan à trois ça pourrait t’inspirer pour trois autres albums
(coupe) Nan juste nous trois dans une chambre, ils commencent à se déshabiller et moi je reste en retrait et j’allume mon portable, je filme tout. Une sextape du couple ça serait méchant. Une vidéo comme ça et c’est bon j’arrête le rap, plus besoin, il y a tellement d’oseille à ce faire avec ça. C’est plus la simple catégorie amateur de x-vidéos là. T’imagines la vidéo, elle serait dans la meilleure des catégories, la catégorie présidentielle. La catégorie présidentielle : les branlettes les plus douces, les plus politiques.
Dans ton rap tu vas quand l’air de rien parfois super loin sur nos amis les élus, quand tu chantonne sereinement avec ta voix auto-tunée « On sait que Cohn Bendit il est pédophile » (Merci Leo roi, Meteo Canicule)
Déjà je pense que quand t’écoutes mon rap tu fais partie d’un public un minimum averti, je pense que si tu m’écoutes c’est que t’es apte à comprendre. En vrai, je n’ai même pas besoin de parler, tape le nom de Cohn-Bendit il y a tout qui sort. Je ne devrais même pas avoir à dire ce genre de chose. Il ne devrait pas avoir le parole ce type
Il faudrait le faire taire ?
Ce n’est pas qu’il faudrait le faire taire, c’est que dans un monde idéal il n’aurait même pas la parole. Même lui, dans sa petite tête, il devrait se dire après ce que j’ai fait …. Enfin. Mais s’il est toujours là c’est que ça arrange des gens qu’il soit là, comme pour beaucoup d’autres.
Tu parles beaucoup de ça, tu connais Killuminati SMG le Youtubeur/ décrypteur de signes satanistes dans les clips de rap. Lui qui analyse tes sons ça peut donner un classique du YouTube français
Je connais de loin mais je t’avoue qu’il me fait flipper un peu. Ses gros yeux, il a vu des choses pas claires dans sa vie lui. De toute façon qu’il analyse, je n’ai rien à cacher. Tout ce qu’il dénonce, je le dénonce aussi. Force à lui je l’invite même à boire un coup.
Pour le coup, je ne pense pas que ce soit le genre à venir boire un coup mais l’invitation est lancée.
Je t’avoue que je ne suis pas un spécialiste de ses vidéos, mais en tout cas c’est bien, il produit du concept, comme on dit (rires)
Mais mine de rien même si c’est à ta manière tu parles beaucoup de politique, tu te considères comme politisé ? Tu votes ?
Je ne me reconnais dans aucun parti à part En Marche (rires). Macron il a été aidé mais il reste fort, il est beau, il est parti de rien, on lui a tendu la corde du haut de la pyramide c’est sûr mais il a fallu qu’il monte dessus. Macron est dans la légende, c’est lui le vrai Jeune Légende. Malgré le fait qu’il ait vendu son âme il est quand même fort.
Comme tu l’as sûrement vu sur Facebook, j’ai donné mon CD à Asselineau. Je pense qu’il a écouté mon cd. Il va mélanger sa pensée à celle d’Autotune Muzik et revenir évolué en 2022.
La psychologie féminine selon Dr Leo Roi :
T’as un coté psychologue aussi, on sent que tu veux explorer la complexité du rapport homme/femme « Les filles faudrait arrêter de rêver de sucer votre père, elle porte un ras du cou et se soir je vais me la faire» (Ras du Cou, Autotune Muzik). Si j’ai bien compris selon toi le ras-du-coup c’est une expression du complexe d’Electre (complexe d’Œdipe mais pour les go avec leur père)
Ouais je pense. De toute façon ça c’est de la psychologie de base je pense. Après pour ce qui est du ras du coup, les filles elles savent qu’en mettant un ras du cou on est amené à penser certaines choses. C’est excitant, mais attention toujours dans le respect de la femme, elles ne sont pas plus connes que nous, j’ai rien contre les ras du cou. D’ailleurs une meuf qui me montre toute sa collection de ras du cou c’est très bien pour moi. Filles aux ras du cou du monde entier venez. Mais arrêtez de rêver de sucer votre père.
Mais si tu as raison, il y a la méthode Woody Allen pour éviter ce genre de complexe incestueux caché et malsain
C’est quoi ?
Tu baises directement avec ta fille, et là y’a plus du tout de désir d’inconscient, plus de ras du cou.
(Rires) Mais Woody Allen c’est carrément un autre niveau, grand cinéaste. MAIS CE N’EST PAS UNE RAISON WOODY. C’est très sombre.
Bon si on revient sur les femmes on sent quand même une certaine tendresse dans tes textes envers les femmes « j’te baise même si t’es une 4/10 même si t’es une 5/10 »
Tout à fait, je suis très tendre. Je peux me permettre plein de choses parce que les femmes je les connais bien. Je les aime. Bon c’est un peu bizarre de dire ça, c’est ce que disent tous les violeurs devant la juge. Mais c’est vrai j’aime les femmes et ça reste de la musique.
Société et lutte des classes
Dans Week-end avec Marine le Pen « Marine n’écoute pas Phillipot c’est juste un Homo qui porte que du Phillipe Plein ». Au-delà des graves accusations que tu portes à Florian Philippot, tu as conscience que tu t’attaques à deux grands fléaux qui touchent les jeunes issus de l’immigration : à savoir Le Front National et Phillip Plein. Tu te sens un devoir social de protection des minorités ?
(rires) Sur Phillip Plein, je ne vais pas m’étendre sur le sujet, je pense que l’on a tous des yeux pour ça. Il ne devrait même pas y avoir de débat dessus. Ces gens-là ne vous veulent pas du bien. J’ai beaucoup d’amour pour nos jeunes issus de l’immigration. Quand mon clip de Marine Le Pen a été partagé par Français de Souche j’ai reçu beaucoup de commentaires du genre « sale arabe », « on sait pour qui il roule celui-là » … donc mes amis maghrébins on est ensemble. Je suis l’un des seuls rappeurs à être passé sur Fdesouche d’ailleurs, j’en suis très fier c’est une performance assez inédite et… c’était quoi la question ?
Si tu te sens comme un justicier.
Mais bien sûr, moi je suis un vrai justicier. J’attaque les ennemis des gens maltraités. Bon, là tu as fait référence à Phillip Plein, mais y’a plein d’autres trucs… (rires) et au contraire ceux qui sont trop bien placé j’essaie de les remettre à leur place. C’est comme Polanski, beaucoup protègent Polanski parce qu’il a fait jouer leur sœur ou leur neveu, c’est comme ça que ça marche. Quand tu réfléchis bien tu comprends que tout n’est question que d’intérêt. Je comprends tout maintenant, tous les mécanismes défilent devant mes yeux, comme Néo dans la matrice. Je vois le nom de tous les malhonnêtes, de tous les pédophiles, Donc j’en parle, mais ça fait beaucoup de noms quand même.
Ça fera peut-être l’objet d’un nouvel album.
Ouais, Pédophile Musique, peut-être, pourquoi pas (rires)
Parlons d’un sujet important, quand tu as dit « négro » on a pu faire semblant de ne pas entendre mais quand tu dis « Chanel, Chanel, nique les prolos en Ralph Lauren » est ce que tu cherches la guerre civile ?
(Rires) Pourquoi tu portes du Ralph Lauren ?
Nan c’est pour un ami
Ouais pour un ami, bien sûr, nan mais c’est juste pour dire, « batard t’es un prolo et tu portes du Ralph Lauren », enfoiré tu gagnes 1500e par mois, économise pour acheter un appart. Mieux vaut un appart dans dix ans que des doudounes aux multiples et incroyables coloris aujourd’hui. Mais déjà, je préfère la qualité Française. Là je te parle en ce moment, je porte un polo Lacoste soyeux je me sens bien dedans, c’est confortable comme une vierge.
Le style ça a l’air vraiment important pour toi, d’ailleurs dans Négro tu déraille (hors projet) tu dis « t’achètes ton parfum au marché connard, j’compte plus les voilées j’compte plus les Kouffars » là tu cherches vraiment la guerre civile annoncé par Zemmour
Nan mais si tu regardes bien justement je dis « je ne compte plus » ça veut dire que je ne les compte pas, littéralement. Je m’en bats les couilles. Justement, si y’a 15 voilées d’un côté et 15 Kouffars de l’autre moi je suis content. Je ne veux pas que chacun soit de son côté.
Union nationale ?
Exactement, je plaide pour l’unification, l’union nationale. Pourquoi toujours diviser ? C’est ça ma France, des voilées et des kouffars main dans la main. Donc non je ne cherche pas la guerre civile comme Zemmour (rires)
Et sur Zemmour ?
Physiquement Zemmour, j’aime bien sa position de petite fouine, avec son dos en arc, sa tête rentrée. Esthétiquement il y a un truc. On dirait une petite fouine qui creuse là où il ne faudrait pas creuser. Je regarde beaucoup de ses vidéos. J’aime le fait qu’il soit plus intelligent que les ¾ des gens qui le critiquent. C’est souvent comme ça dans la vie. Cette image de petit con seul contre tous j’aime bien, salam Éric.
Drogue et Show-business
Mine de rien, tu parles quand même pas mal de drogue et même de trafic, j’aimerais savoir c’est un truc qui est proche de toi où c’est un truc que tu entends beaucoup dans le rap actuel et que tu reproduis en le détournant en le tournant en dérision.
Faut savoir ligne entre les lignes quand je parle de drogue, mais crois-moi que j’en sais plus que beaucoup de gens qui se croient crédible juste parce qu’ils font des clips en bas de leur cité. J’ai cette manière de tout tourner en dérision mais ce n’est pas du Lorenzo. Je connais les comportements des vendeurs, je connais les comportements des clients.
Comme quand tu dis « j’ai vendu la C a des petites putes de l’université » (Stan Smith, Autotune Muzik) ou « Je lui ai vendu mes crottes de Nez elle est revenue m’en réclamer » (La Carotte feat Jeune Pablo)
(Rires) Quand je parle de mes crottes de nez, tu sais que c’est une réalité brute. Il y’aura toujours une petite pute de l’Université avec sa casquette Ralph Lauren pour revenir, tu sais ce que ça veut dire.
Je voulais te remercier pour mon plus gros fou rire 2016/2017 quand tu dis : « Tu disparais comme Enora Malagré quand il faut payer la drogue dure », juste l’image est incroyable.
T’écoutes vraiment bien mes sons, ça fait plaisir, celle sur Enora elle est technique je l’apprécie particulièrement. Je te vois venir, mais je n’ai pas de révélations à faire. Faut demander à Cyril Hanouna, je ne suis pas une balance. Mais comme par hasard Enora on la voit plus maintenant, c’est chelou.
Ah mais genre TPMP, par exemple, C’est un truc que tu suis vraiment ? Tu penses quoi d’un mec comme Hanouna ?
Je pense que Cyril Hanouna en termes de divertissement en France c’est le meilleur, il tient une émission à lui tout seul c’est incroyable. La drogue aide beaucoup mais il a quand même du mérite. Je ne vais pas te mentir je regarde que très rarement, surtout en ce moment mais quand je regarde c’est incroyable. Franchement, quand il avait fait 24 heures de direct j’en ai facilement regardé 16. Je n’avais jamais regardé autant la télé. Des potes m’appelait j’étais en mode « je peux pas là, je regarde Hanouna »
C’est un modèle pour toi ?
Je n’irai pas jusqu’à dire modèle, mais il a fait de grandes choses en partant d’en bas. Cyril Hanouna la Méga Légende.
Tradition nazi et SNCF
Pour finir sur une note positive : Dans Week-End avec Marine le Pen tu dis, « On va aller voir Nuits et Brouillards, une belle fiction avec une jolie histoire » l’histoire ça à l’air de te passionner
Ouais je m’intéresse, avec internet c’est tellement facile d’avoir des informations. Dans Week-end avec Marine, j’me mets dans la peau d’un mec qui fait ses propres recherches sur ses questions et qui devient matrixé avec toutes les théories qu’il voit sur internet.
Pour continuer avec les nazis, pour ne pas les nommer. En France on a d’anciens liens très forts avec ces gens et notamment via la SNCF. Je ne sais pas si t’as vu mais là, ils ont foutu des contrôleurs en civil ; ça m’a fait penser à ton son Poudlard Express
Je n’étais pas au courant pour les contrôleurs en civil, mais ça ne m’étonne même pas pour des méthodes de la SNCF. Comme tu l’as dit, longue tradition (rires). Dans Poudlard Express je parle des contrôleurs de Tram. Ils sont là ils arrivent à 15 jusqu’à faire pleurer des petits. La dernière fois y’avaient des chinoises qui avaient payé leurs tickets mais qui ne parlaient pas français. Les contrôleurs sont arrivés et ils leur mettaient la hagra gratuitement, mon son c’est une petite vengeance.
Ah ouais, tu penses vraiment qu’ils méritent tant de haine ?
Après un contrôleur ça reste un prolo. T’es là, tu propage la haine pour 1400 e par moi. Franchement je pense qu’il y a mieux à faire. Même pour eux, j’veux dire tous ces regards noirs sur toi, ça ne vaut pas le coup. Après y’en a peut-être qui ont la passion de contrôler, mais bon la passion de contrôler ça nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoires (rires)
Bon bah voilà je pense qu’on a fait le tour, tu veux rajouter quelques choses ?
Rien de spécial, un grand merci à tous ceux qui me soutiennent et qui sont venus me voir en concert que ce soit à Genève, Paris, Montpellier ou Bordeaux, ne vous inquiétez pas ce n’est pas fini, merci à tous ceux qui écoutent les sons sur Deezer et Spotify vous me faites gagner de l’argent
Merci à Singe Mongol qui m’a fait une magnifique pochette pour Meteo Canicule allez regarder son travail
Et merci à toi, c’était ma première fois, j’ai kiffé de ouf
C’était ma première aussi, j’espère que tu es clean que tu ne m’as pas refilé une quelconque MST
Ah ça, tu ne peux pas le savoir, c’est la surprise du chef tu sauras bientôt (rires)
Alors à la base c’était censé être une vraie interview mais 1. on avait pas trop préparé de questions 2. Nikkfurie est très bavard et on s’est donc contenté de l’écouter parler en laissant tourner le dictaphone 3. A un moment je me suis levé pour aller pisser, je suis revenu, il avait même pas terminé sa phrase -j’vous jure que c’est vrai.
Du coup on a appelé ça « discussion en profondeur » pour faire classe, mais techniquement c’est plus « retranscription d’un monologue de Nikkfurie ». Singe Mongol a quand même tenté de le lancer sur plein de rappeurs cainris obscurs et a réussi à placer Alkpote dans la discussion, pour ma part je sirotais mon lait-fraise en essayant d’évaluer qui de Nikkfurie ou de moi avait le crâne le mieux rasé -je ne suis jamais arrivé à une conclusion définitive.
On pourrait raconter plein d’anecdotes moyennement sympas sur cette interview, comme le fait que Nikkfurie s’est fait contrôler quatre fois par les keufs pendant son trajet jusqu’au café, ou comme ce moment où j’ai sauvé une vieille dame de la noyade alors que j’étais tranquillement en train de soigner un lépreux le long du canal Saint-Martin (l’une de ces deux anecdotes est fausse).
L’interview est super longue, mais en dehors de leur émission sur Mouv, les apparitions de La Caution sont particulièrement rares ces dernières années, donc n’en ratez pas une miette et surtout évitez de taper « ctrl+F Alkpote » sur votre clavier, j’ai passé la moitié de mes vacances à retranscrire ces quelques 9000 mots, et personne ne m’a rémunéré pour le faire. C’est classé par thématiques, parce que ça nous semblait la mise en page la moins relou pour tout le monde.
C’est parti :
La culture de l’enjaillement et le journalisme rap
Aujourd’hui, ça devient bizarre. La culture Rap est dans une phase assez superficielle : celle de « l’enjaillement » unique. On m’a déjà opposé que l’entertainment faisait partie du rap et, oui, pas de souci là-dessus, mais l’enjaillement c’est plus une sorte d’entertainment ultra primaire et vulgarisé. C’est compliqué de parler de ça parce que les gens voient tout en mode binaire chelou : soit tu t’enjailles soit t’es en mode relou qui réfléchit. C’est l’exact inverse de l’esprit Hip-Hop. Et des exemples, t’en as plein. Récemment par exemple, t’avais un questionnaire sur un site où la question à un mec c’était pourquoi Young Thug était son rappeur préféré, il a répondu « parce que c’est lui qui se sape le mieux » !
Déjà outre le problème de testostérone, ça en dit long sur une sorte de perception « anti-rap » du rap, à l’heure où très peu sauraient capter pourquoi on peut dire que Young Thug est parfois très bon … En tout cas, c’est pas pour jouer l’intellectuel, mais on va pas tout vulgariser non plus. Et dans plein de domaines. On a souvent perdu à ce jeu là d’ailleurs … Prends les artisans marocains, par exemple. Ils ont un savoir-faire traditionnel de ouf, mais peu d’entre-eux ont su réellement valoriser leur travail, jusqu’à ce que des gens d’autres pays soient venus en récupérer le fruit pour le valoriser et le vendre. Et quand tu vois les sommes qu’ils demandent alors qu’ils ont payé ça une misère, t’as mal au crâne !
C’est le grand problème des communautés « sans stratégie ». Communautés au sens large. Elles sont peu basées sur la réflexion à long terme. C’est beaucoup plus “faire un illet-bi » au plus vite sans le souci de bien valoriser ses qualités, sa place et de s’auto-pérenniser quelque part. Et si tu l’appliques au Hip-Hop, c’est le même problème. On a laissé à l’industrie, aux rappeurs d’enjaillement et aux gens qui n’y connaissent rien, la direction artistique empirique du truc… Qu’on se comprenne bien, j’ai rien contre la légèreté etc. il y en a toujours eu et y en aura toujours mais qu’un courant aussi profond, fin, spontané et technique devienne presque uniquement ça, c’est quand même tendu !
Mais bon, ça peut changer. Regardez, vous, par exemple. Et je dis pas ça parce que vous êtes en face de moi, je l’ai déjà dit à d’autres, comme à Mehdi de l’Abcdr etc. J’aime pas forcément tout ce qu’aime l’Abcdr ou autres, mais vous et eux faites partie des quelques rares journalistes/médias à encore avoir des connaissances dignes de ce nom et du respect pour la musique dont vous parlez. Même si vous parlez de Young Thug, vous allez le faire de la bonne manière, pas pour détailler sa dernière tenue !
D’ailleurs, beaucoup d’artistes auraient bien besoin que vous vous affirmiez plus en tant que vrais journalistes spécialisés dans le peu-ra. Que vous preniez une place plus importante. Ce ne serait pas de la prétention. Au contraire, ce serait utile au schmilblick aujourd’hui parce que sinon des mecs qui ne connaissent rien vont le faire à votre place !
Pour élargir sur cette culture de l’enjaillement, il y a des énormes stats de vues, de ventes etc pour des stars relativement éphémères en terme de substance ou de fond, mais en termes de chiffres, c’est carrément ouf. Et pourtant, en France, tu peux être fier de qui, à l’heure actuelle ? T’imagines ! A part des footballeurs, qui sont parfois des véhicules d’émotions somme toute assez réelles mais ça reste du foot, les gens ne te citeront catégoriquement que très peu d’écrivains, d’intellectuels, d’artistes, de mecs en télé etc qu’ils pourraient qualifier de brillants avec une sensibilité issue d’un background comme le nôtre. Bien sur, je peux te citer Mouloud qui fait le boulot en télé parce qu’il arrive à faire de belles choses avec une dynamique nouvelle et relayer la parole de gens intéressants sur de grosses antennes, mais ça reste l’une des exceptions qui confirment la règle. Albums, livres et films avec date de péremption plus rapide que celle des yaourts que les darons allaient pécho à moindre prix ! C’est l’exigence qui manque.
C’est bien de s’amuser, on est des êtres humains… mais uniquement ça ? Ca te nique toute forme de culture profonde. Sans partir dans le complotisme, ce sont des choses qui, par ailleurs, peuvent être stratégiques avec l’enjaillement constant. Prends le football par exemple, c’est parfois le meilleur moyen d’abêtir le peuple. Moi, le premier, d’ailleurs ! Et certains pensaient même, au Brésil, pouvoir étouffer les manifs et les énormes problèmes sociaux par… la Coupe du Monde !
Et le souci c’est que les rappeurs sont en train de faire ça à ceux qu’ils sont censés représenter, voire « défendre » avec, paradoxalement, très souvent l’ultra-consentement de ces derniers. Combien de fois tu peux entendre « ouais mais au moins il fait de l’oseille » ? Comme s’ils en touchaient une partie … Dans un autre registre, pour la littérature dite « de banlieue » c’est un peu pareil. Généralement, en termes de valeur littéraire, c’est très pauvre. Et ça, parce que nos auteurs se sentent obligés de s’enfermer dans les thématiques « j’ai eu mal, j’ai eu soif, j’ai eu faim » en les surjouant. Ca ne nous rend pas service selon moi. Surtout sociétalement, on passe pour des pleureuses et cela dilue fortement l’impact du moment où il faut vraiment « se plaindre ».
Pour nous, La Caution, faire briller le Verbe a toujours été primordial et l’art du récit dans des endroits où, a fortiori, tu peux en voir des vertes et des pas mûres devrait aboutir à des plumes populaires plus affutées. Par exemple, mon frangin Hi-Tekk me fait halluciner, son écriture est dingue. Et l’influence de sa culture de littérature SF n’y est pas étrangère. Pourtant, tu peux te dire que c’est bizarre : le mec a grandi en banlieue, il est « censé être bien plus basique » (sic) , limite à l’opposé de ce genre de lectures mais la finesse, la curiosité, ont été essentielles dans notre parcours et avec le recul, à notre humble niveau, on a toujours essayé de promouvoir l’acuité et l’ouverture d’esprit.
En France aujourd’hui, on a, en général, une jeunesse avec un niveau de vie plus élevé que celui qu’on a pu connaitre, doublé d’ouvertures plus grandes avec la technologie etc. Elle pourra amener les choses au next level à partir du moment où elle arrêtera de se scléroser tout seule dans « l’enjaillement » unique ! Et attention, c’est pas de l’ascétisme ou un délire de mecs austères qu’on prône mais entre le moine et le trou du cul de télé-réalité, y a quand même quelques vibes cools dans lesquelles se retrouver ! Et pour en revenir au rap, il faut aussi des mecs avec un minimum de gamberge, parce que c’est ce qui ravive la beauté de cette culture. Il y a une vraie beauté dans l’écriture. Du MC profond à celui qui peut paraître vulgaire ou quoi, peu importe tant que la plume est là. Tout à l’heure tu me citais Alkpote : il y a une esthétique dans son écriture, une technique, une imagerie intéressante. Des mecs comme ça et d’autres, même « classiques » ou “hors norms”, méritent d’être plus mis en avant par exemple.
Et justement, c’est pourquoi j’ai commencé par parler de vous, journalistes. C’est qu’on peut aisément critiquer plein d’artistes, ok, mais les relais de leur musique sont souvent faits par des gens assez faibles en matière de compréhension de cette culture Rap, du coup souvent les artistes s’adaptent pour pouvoir exister financièrement et au niveau de la reconnaissance. On a besoin d’un renouveau aussi de ce côté là. Là, on fait une interview par exemple, mais en réalité, qu’on la fasse ou pas, ça n’a aucune espèce d’importance pour moi. Je n’ai jamais recherché le buzz ou quoi, je fais du rap parce que mon cerveau ne peut s’arrêter de me faire écrire des « bars », si j’étais postier je kickerais encore entre 2 colis ! J’suis tombé dans la marmite vers 12 piges ! Mais malgré ça, ton taf est aujourd’hui plus que nécessaire ! Ton site internet, même si je ne vais pas aimer tout ce que tu publies, est quand même basé sur ton intérêt de la culture, sur ton avis de partager ton savoir, tes découvertes. Et si tu le fais pas, tu vas laisser la place à un site qui va promouvoir la culture de l’enjaillement ou de l’instinct voyeur : « Tel rappeur a insulté la mère à tel rappeur » , « Tel rappeur a travaillé avec telle marque de haute couture » etc
Et pas de soucis pour que ce genre de relais existe mais si il ne reste plus que ce type de medias, à l’avenir, toute une frange d’artistes n’aura plus besoin d’envoyer leur son à personne, parce que plus personne n’aura suffisamment d’acuité pour s’intéresser à une musique un peu pointue ou plus « dure d’accès ». Bref en gros, si on veut qu’il existe une certaine émulation, un renouveau, il faut que ça passe par le rappeur, certes, mais aussi par le producteur, par le journaliste, etc.
La production
Même si je surkiffe le rap, je trouve que dans la production, il y a un challenge constant qui est plus important. Bon, c’est un truc d’autiste, mais c’est intéressant. Et j’ai toujours eu un rapport quasi « possédé » à la composition. J’ai travaillé sur toutes sorte de formats. Du beat pour La Caution au cinéma en passant par la pub ou le spectacle vivant. Il faut d’ailleurs à chaque fois se réinventer dans la « musique à l’image » puisque tu dépends d’un brief venant d’un réal. avec une sensibilité différente. Faire des beats classiquement n’en demeure pas moins un challenge de ouf. S’auto-défier pour dépasser le niveau que tu as déjà atteint est un moteur. Après, si tu te dis « faut que je fasse un beat à la Young Chop parce que mon artiste veut ça », bon … c’est ton droit, mais ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs, il y a un précédent à cette uniformisation des prods dans le rap. Dans les années 2000, les mêmes producteurs, les Trackmasterz, DJ Premier, Swizz etc., ont produit pour tous les MCs de l’époque. Paradoxalement, une partie du côté « identité » du rap est morte à ce moment là. Parce que si nous trois, on est trois rappeurs différents, avec une manière de rapper certes différente, mais qu’on va se ruer sur les mêmes beatmakers, on aura chacun une compilation de ces mecs là en termes de sonorités. Résultat : on aura tous beaucoup moins d’identité. D’où le côté racé d’un groupe comme le Wu-Tang, qui avait un seul producteur. Si le Wu-Tang, avec les mêmes rappeurs, avait été chercher les autres beatmakers, ça n’aurait pas eu le même impact. Aujourd’hui, le problème avec la trap, c’est que même si on a deux-cent producteurs différents, ils vont tous faire sensiblement le même type de son. Tu vas éplucher des albums de dix-huit tracks, tu vas garder deux titres excellents, et jeter tout le reste. Il y a d’excellents producteurs, mais pour un garder un seul c’est compliqué… parfois c’est London on da track qui tient la corde, parfois c’est Metro Boomin’… mais dans l’ensemble, rien ne ressort clairement. T’as Brodinski qui fait du très bon taf et se démarque car il ajoute sa vibe et sa touche particulière quand il bosse avec des MCs de la scène trap US. Mais sinon, les mecs sont trop facilement plagiables. Zaytoven est bon, mais tout le monde peut faire la même chose que lui sans trop de difficultés. Un mec comme DJ Premier, même si c’était pas mon angle d’attaque en termes de production, tu te demandais quand même quelle était l’alchimie pour faire sonner les choses comme lui.
Pour l’anecdote, je surkiffais un remix de DJ Premier du titre My World de OC. Il avait utilisé un sample de Love Unlimited Orchestra, l’orchestre de Barry White. J’avais le sample sous la main, et avec Malik Insomniak, un pote à moi, on avait essayé de le refaire pour le fun. Et on est pas manchot sur les MPC et compagnie ! Mais y’a un truc qui ne fonctionnait pas. Son côté turntablist faisait la diff’, la manière dont il lâchait le sample puis le transposait peut-être, c’était un truc vraiment chelou à faire. C’est-à-dire que tu peux essayer de faire du DJ Premier, mais obtenir la même qualité que lui … nan. Du coup, mieux vaut faire ta vibe et essayer d’exceller dans ton propre délire. Et ce truc, il s’est quand même vachement perdu. Aujourd’hui, si tu veux copier Metro Boomin’, honnêtement, avec les kits que tu trouves sur internet, et du travail bien sur, tu peux au moins presque t’en approcher.
Me concernant, j’ai vraiment laissé libre cours à toutes mes influences et je pense humblement que j’ai réussi à avoir une patte bien perso. Quand « Thé à la Menthe » s’est retrouvé sur Ocean’s 12, le compositeur du reste de la musique du film a tenté de s’en inspirer pour essayer de le remplacer et mettre sa musique sur la scène culte du film, ça n’a pas marché… Un peu comme quand j’ai essayé de refaire le son de DJ Premier ! (rires)
Le Cloud-Rap
La musique nuageuse, c’est limite étonnant que ça marche. Nous, à la base, quand on s’inspirait indirectement de la new-wave, la cold-wave, ça fonctionnait pas du tout. Enfin, ça fonctionnait sur notre public mais sur un public plus large ça ne prenait pas. Ca ne véhiculait pas d’émotions pour le grand public. Les notes cloudy, c’était des trucs qu’on retrouvait beaucoup dans la new wave. Certaines nappes des prods du type Cloud-Rap ou PNL en France, tu pourrais les décliner et les mettre chez Mylène Farmer, par exemple. Ce sont des accords assez simples et directs, très mélancoliques qui touchent directement. Et ce n’est pas une critique, ça peut déboiter parfois. D’ailleurs, les cainris vont vers des accords plus compliqués, ils sont plus musiciens que les français en général. Mais quelque part, paradoxalement, moi, ça m’a sauvé de ne pas être musicien. Ca m’a donné cette touche perso. Une oreille nihiliste, cannibale et sans calcul. J’ai appris beaucoup en laissant libre cours à l’expérimentation. Je vais vous raconter une anecdote : sur le premier album, on avait un morceau qui s’appelait « Entre l’index et l’annulaire ». Il y a une espèce de guitare triturée un peu bizarre, qui tourne sur un truc un peu funky … L’ingénieur du son avec qui on bossait à ce moment là, Mitch Olivier, me dit » t’as samplé Nine Inch Nails » .
A l’époque, je savais même pas vraiment de qui il me parlait. Dans ma tête je savais que j’avais fait des sessions de sampling un peu crapuleuses, donc je vérifie. Et non, je ne l’avais pas samplé, c’était bien un truc que j’avais bouclé. Il m’isole cette espèce de guitare bizarre un peu time-stretchée, et il insiste, il est persuadé que c’est un truc que j’ai samplé. Du coup je lui ai montré comment j’avais fait, avec le sampler. En fait, j’avais pas assez de secondes de temps sur ce sampler. J’avais donc bouclé une micro-note de guitare, que j’avais déclinée sur un clavier, et ça donnait une sonorité un peu bizarre. Pour couper la sonorité un peu bizarre, j’ai mis le sample en reverse. C’est un peu technique, mais en gros tu time-stretches ce qui est crade en reverse, et ça aplanit le truc et tu joues le reste des instruments selon cet accord désormais un peu chelou !
Et en fait, je faisais sans le savoir à peu près ce qui avait déjà été fait par des tueurs en studio comme Trent Reznor justement : enregistrer leurs grattes, les mettre en reverse sur des solos pour avoir une atmosphère particulière. Ensuite, ils rejouent synthés et grattes sur les harmonies du reverse, pour avoir un son un peu massif, avec des dissonances très intéressantes… Enfin des trucs dans le genre avec des pédales de guitare et du vrai matos. Bah écoute, grâce à l’austérité matérielle et la chacalité de l’autodidaxie Hip-Hop, t’es dans le 93 avec juste un sampler et un Atari et t’élabores de vraies choses !
Le sampling
On s’est dirigé vers la musique électronique parce qu’on avait cette vibe naturellement mais aussi à cause des mecs qui demandaient trop d’oseille pour les samples. Comme on était dans une grosse boite d’édition très tôt, c’était risqué, même si, « chassez le naturel, il revient au galop », on a bien sur utilisé le sampling plein de fois. Mais à une époque, tout le monde était en procès … les mecs lâchent rien ! Au lieu de se dire « ok, prends le sample, et je prendrai des droits ». Nan , ils veulent souvent tout ! Il nous est arrivé de vouloir clearer un sample, on nous a demandé 6000 dollars, plus tous les droits de la musique, plus telles sommes si le morceau dépasse tant de ventes … nan… laisse tomber, je préfère rejouer le truc moi-même en changeant quelques notes. Si un sample d’un artiste te rend ouf et que tu veux absolument l’utiliser sans le camoufler, tu peux lui lâcher 40% du truc, ne prendre que 10% pour ton travail … mais les mecs veulent tout gratter. Tu peux gratter si c’est Jay-Z qui te sample, mais un petit label indépendant, sérieusement ? D’ailleurs ça a quasiment fait disparaître le sampling des productions rap aujourd’hui !
Le rap, une musique rock
On est arrivé au Hip-Hop via le rap à la sauce Def Jam 1ère génération. Le Hip-Hop « Rick Rubinien » nous a traumatisé. Avec des accents très rock et ce fantasme du rockeur qui rock la scène. Lil Wayne l’a eu un peu sur l’album Rebirth plus récemment. Quand t’es sur scène, c’est cool de voir les gens allumer leurs briquets ou chanter en chœur mais pour nous, le vrai kiff, c’est de voir de l’agressivité. Vé-nèr mais positive. C’est ce qui fait que quand on était kids, alors que nous, les mecs du rap, on était en « guerre » musicale avec les mecs du hard-rock, on surkiffait en scred des morceaux de métal parce qu’il y avait justement cette agressivité. On a même déjà été à leurs concerts juste pour ça ! Les meilleurs concerts d’ailleurs, c’est quand t’as cette « agressivité sans animosité » dans le public… ou quand le DJ envoyait Protect Ya Neck en soirée, ça partait en émeute bon délire ! Cette énergie, elle est nécessaire à certaines populations, parce qu’elle représente un exutoire de ouf. L’adolescence, c’est un espèce de No Man’s Land où tu te cherches, et où tu peux te trouver de n’importe quelle manière : la musique, la peinture, les études, les livres, la religion, le sport … mais aussi la délinquance, la drogue, la dépression et autres vibes moins réjouissantes. Pour les premières, ce sont des choses dans lesquelles tu peux aller chercher des repères pour te construire, et comprendre qui tu es. Malheureusement, on a grandi dans des milieux où la lecture n’était pas forcément quelque chose de très ancré culturellement. Mais la musique, ça nous parlait directement. Et ça peut être un vrai exutoire dans une vie modeste de quartier ! Ca l’a été pour nous.
Pour en revenir au rock, quand Run DMC faisait King of Rock, c’était pour expliquer que ce qui fait l’esprit du rock, avec cette énergie et ce côté vindicatif, se retrouvait désormais dans le rap. Je pense qu’on peut ramener ce truc un peu agressif aujourd’hui, c’est nécessaire. Il ne s’agit absolument pas de faire du rock mais de re-fédérer des petits jeunes autour de cette approche nerveuse, approche « rock » de la musique rap. Ce public existe déjà plus ou moins de manière éparse, mais il faut une locomotive.
On a débarqué en mode très underground à une époque où tout le monde signait des deals, et où des groupes comme ceux du Secteur Ä et autres étaient capables de faire de très bons singles commerciaux. C’était à mille lieux de ce qu’on pouvait concevoir avec notre musique, mais ça restait des bons titres avec une construction hip-hop. Du coup, en indépendant, on a réussi de notre côté à créer une petite brèche sortie de nulle part. Avec TTC et quelques autres, on a fédéré un public autour du rap alternatif sans calcul. Ca allait du mec avec une approche punk de la musique à l’étudiant d’école de commerce en passant par de vrais puristes Hip-Hop, sans barrières. Aujourd’hui, on est plus connus qu’en 2001, parce que notre notoriété s’est construite à partir de ça. Et je me dis que parmi les kids d’aujourd’hui, il y en a plein qui sont comme nous en version ados ou jeunes adultes, comme ceux qui nous ont kiffé en 2000-01, des gens qui attendent le retour d’un rap nerveux et sans calcul basé sur la performance.
Le rap actuel
En rap français, un seul truc m’a marqué ces dernières années : Bipolaire, de A2H. J’ai trouvé ça lourd et bien construit, mention spéciale notamment pour « Mme Middle Class » un morceau storytelling à propos de sa life qui cite sa daronne etc qui était super bien écrit. En américain, je ne vais pas te mentir, hormis peut-être un Run the Jewels, un Otto Silence il n’y a aucun album qui m’ait réellement marqué. J’ai entendu pas mal de morceaux cools, voire très bon et plein de bons MCs mais rien de notoire à mon goût.
Je n’ai aucun problème avec la trap, mais j’aimerais bien que les mecs continuent le rap également sans faire de la redite des âges d’or. Le rap peut et doit encore évoluer, il n’a jamais été figé. Mais on est pour la première fois dans une époque qui n’a aucune réelle scène underground. Attention, je parle d’un vrai underground, et pas juste de mecs qui ne sont pas connus. Il faut des mecs qui se disent « c’est nous qui avons raison » … c’est essentiel dans cette culture ! Le Wu-Tang, en 1992-1993, à l’époque du West-Coast où tout le monde arrive avec des refrains chantés, ils sont dans leur cave en train d’écrire Protect Ya Neck, et ils se disent « c’est nous qui avons raison ». Et pour que ça fonctionne, il faut que les artistes underground soient soutenus par une petite partie de public initié, et que des journalistes pointus suivent cette scène, comme en France du temps de notre 1er album avec des gens comme les mecs de Hip-Hop Core, 90bpm et des sites comme ça à l’époque. Des mecs qui dénichent, qui sentent le rap et même à des niveaux plus hauts comme David Dancre avec ses magazines comme Tracklist qui montaient de vraies choses authentiques comme « Rap Not Dead » etc.
Les mecs qui arrivaient avec des sons que 99% des gens auraient trouvé imbuvables -car trop pointus- avaient quand même la possibilité d’être écoutés et analysés par des professionnels, certes peu nombreux, mais dont l’avis avait de la valeur. Aujourd’hui, il n’y a plus ça. Et le problème, c’est que l’underground a toujours été le mainstream de 30 ans plus tard. Il y a trente ans, on voyait les punks comme des rebuts de la société … aujourd’hui, tout le monde s’habille comme eux, regarde A$ap Rocky !
D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de mecs qui arrivent à comprendre les MC’s de l’intérieur. Sur les manières d’écrire, de rimer, les flows… il peut y avoir des discussions quasi mathématiques. Nous, on a presque toujours fait ça ! A 18, 19 ans, on s’en foutait de faire carrière. On était des psychos du côté technique du rap. J’étais pas hyper fan du mcing type Queensbridge classique par exemple, de Mobb Deep, Capone-n-Noreaga et compagnie, mais j’arrivais quand même à comprendre ce que ce rap avait d’intéressant et certains morceaux déboitaient. On ingurgitait les influences facilement parce qu’on avait compris le truc, sans jamais vouloir le copier. Pour moi, la scène la plus douée qu’il n’y ait jamais eu, c’était celle du New Jersey : le flow « chewing-gum » des EPMD, Redman, Outsidaz etc. Et par extension des mecs plus deeps mais techniquement dingues comme Organized Konfusion, le Boot Camp ou le virtuose parmi les virtuoses Big Pun. C’était le l’énergis la plus pure du rap, selon moi. Les bases qui te permettent de violenter n’importe quel beat. D’ailleurs parfois le « mumble rap » actuel a un peu de ce flow chewing-gum. Tu peux entendre Future rebondir sur le temps un poil derrière la mesure, ralentir les mots qui se posent, ce qui va donner un groove cool. Mais selon moi le gros souci actuel, c’est que ces mecs produisent beaucoup trop. Résultat, on se retrouve avec quelques titres extraordinaires au milieu de centaines de titres sans intérêt.
Ils peuvent plier cinq morceaux en une nuit, c’est fou. Mais c’est aussi parce qu’il y a moins de texte ! Le délire mumble-rap, un peu baragouiné, c’est aussi ça. A l’époque, fallait te démarquer des autres rappeurs. Donc ça pouvait être en faisant une voix un peu chelou, en travaillant ton timbre et en écrivant plus densément.
Sinon, dans un autre registre, un mec comme Blackalicious, je l’ai toujours trouvé très fort, à chaque fois qu’il sort un nouveau truc, je vais jeter une oreille. Je pense qu’il fait des choix moyens en termes de musique, il devrait poser sur de la trap ou cloud façon A$ap Rocky… son flow ferait tellement la différence ! Pareil, des mecs comme Jadakiss ou Papoose sont des tueurs malgré des choix musicaux un peu quelconques à mon gout et bien sur la scène Army of the Pharaos et consorts reste toujours fidèle à elle-même en terme de lourdeur.
Par contre, un gros problème dans le rap actuel, c’est que si tu rappes sans mélodies, ou sans mumbling, certains te considèrent comme old-school … alors que tu rappes en fait ! Ca crée une sorte d’opposition de styles là où évidemment le Hip-Hop peut aisément englober les 2, voire les 3, voire les 100… En fait, on n’est pas du tout contre la scène actuelle ou contre l’ancienne ou autre mais il est impératif que différentes vibes existent selon nous. Du coup, en ce moment, l’underground est juste du mainstream qui n’est pas encore connu. Peut-être que je me trompe, mais j’ai peur qu’on finisse par tourner en rond.
Je vais encore vulgariser, mais t’as parfois l’impression que le rap est censé être une musique faite par des jeunes cons pour des jeunes cons ou à l’inverse par des « vieux cons » pour des « vieux cons » ! D’où le fait que certains anciens se font avoir, ils sortent des albums en essayant de se jeunifier, ou au contraire, en partant dans des trucs super moralisateurs et en clamant aux plus jeunes « vous avez rien compris ». Nous on est entre les deux, quelque part, on est arrivés dans les années 2000 après les groupes des années 90 et avant ceux des années 10.
Donc pour nous, aucun complexe, il s’agit bien plus de continuer à faire du son imperméablement au game actuel ou même à l’ancien game. Tu peux dire ses 4 vérités aux trucs qui partent en couilles si t’en as envie mais sans posture moralisatrice. Dans notre nouvel album, il y a quelques phases dans ce genre mais ça va pas plus loin. C’est pas méchant, c’est de bonne guerre ! Genre « Ils ont décidé que le rap allait se vendre dans les chichas… Tout le monde est allé au charbon ! » Alors, c’est pas du tout notre cheval de bataille, mais si on doit le dire, on va le dire dans ces termes, sans jeunisme, ni morale.
Le prochain maxi
A priori, le premier maxi va être assez sombre, mais ça peut changer tant on a produit beaucoup de titres. Je pense qu’il sortira d’ici la fin du printemps/début de l’été pour préparer une sortie d’album quelques mois plus tard. Mais le timing du retour de La Caution, c’est 2017, sûr et certain. J’insiste pour nos fidèles Cautionneurs qui nous invectivent, à raison, là-dessus régulièrement. D’ailleurs on les en remercie, et on leur concocte de l’album bien dense comme ils aiment. En fait, Hi-Tekk ne peut plus faire de scènes à cause d’un souci de santé et du coup je suis devenu un double MC qui ne respire plus pendant un concert ! (rires) Plus sérieusement, on a pris énormément de retard en refaisant les morceaux en prenant en compte le fait que sur scène, jouer tout seul un album composé par deux personnes, c’est compliqué. On est donc en train de finaliser la participation d’Hi-Tekk sur l’album pour que ce soit un vrai album de La Caution, agencé de manière à ce qu’il puisse être joué sur scène par moi accompagné de mes Cautionneurs de manière patate. Parce que la scène a toujours été notre moteur et les gens nous l’ont toujours bien rendu.
Du coup, le premier maxi, c’est juste un éclaireur de l’album. Sur un album de plus de trente titres, revenir avec juste un single, je trouve ça léger. Et puis, il y a aussi le fait qu’on vende encore pas mal de vinyles, ce format donne un bel objet donc autant balancer deux titres directement. Il y en a un qui est dans une vibe electro-arabisante, orientale, mais pas du tout façon Thé à la Menthe, un truc beaucoup plus deep. L’autre, c’est dans un genre … Wu-Tang 3.0, dans le ressenti seulement pas du tout dans la sonorité. Le choix est hyper dur parce qu’il y a vraiment plein de vibes différentes dans le prochain album !
Le prochain album
Donner suite à “Peines de Maures” n’est pas une mince affaire mais l’inspiration ne nous a jamais lâché. Tant au niveau des lyrics puisqu’on est en plein dans ce qui avait pu être prévu par, notamment, des titres comme Peines de Maures que dans les sons. Une bonne trentaine de titres, du Caution dans toute sa largeur de spectre. A la fois Classique, mélodieux, nerveux et déconcertant. Il y a aura des choses très surprenantes, aussi bien dans le côté sombre que dans le côté presque happy. Mais aussi des titres plus faciles à comprendre, j’ai toujours ma vibe un peu story-telling à la « Aquaplanning », il y a toujours un peu de ça. Après, ça reste très dense, parfois très sombre ou très mélodieux et planant. Il y a des morceaux qui vont être considérés comme très spéciaux, c’est certain. Les morceaux les plus expérimentaux peuvent avoir été enregistrés aujourd’hui ou en 2005, ça ne change rien. Quand tu sors autant des sentiers battus, tu n’entres dans aucune case temporelle. Concernant les featurings … c’est un album tellement singulier qu’ils vont se faire tout à la fin.
Sur la plupart des titres, notre public va s’y retrouver, parce que c’est dans la stricte évolution de ce qu’on a pu faire auparavant. Peut-être qu’il va préférer les titres plus inattendus aux titres plus « simples » mais en général, nos albums sont des oeuvres que tu peux écouter très longtemps et découvrir une vibe dans des morceaux sur lesquels t’avais moins percuté au début. Je me rappelle quand on a sorti Les Cautionneurs : plein de mecs de notre public n’avaient pas du tout aimé 93km/h, et surkiffent aujourd’hui quand ils viennent en concert. Cet album, c’est un vrai album : au début, tu vas peut-être mettre de côté la moitié des titres, ou 60%, ou 70%. Et puis petit à petit, tu vas descendre à 40%, puis à 30%, et ainsi de suite. C’est ce qui a fait que de 2005 à 2012, La Caution a tourné en remplissant tous ses concerts. On avait appelé l’album « Arc-en-ciel pour Daltoniens » pour cette raison : on fournit des couleurs, et chacun les voit à sa manière. Quand t’offres du rouge à un daltonien, il va voir du vert : notre musique fonctionne sur le même principe. C’est à l’auditeur de l’interpréter comme il en a envie.
La couleur est très marquée. Le premier disque ressemble plus à Peine de Maures, dans le sens où il est assez sombre et mélancolique. Le deuxième est plus … je saurais pas vraiment te dire, les influences vont du blues à la techno, c’est très large. On inaugure une sorte de “Surf Rap” sur un titre et il y a même une balade, un peu à l’ancienne, mais avec une influence métal … C’est difficile à décrire, mais c’est fait à notre manière. Dans tous les cas, que ça fonctionne ou non, je considère cet album comme une œuvre d’art. Si demain je suis en chien et que j’ai besoin de faire de l’oseille, je peux travailler sur plein d’autres projets musicaux, ce sera du travail, pas de l’art à proprement parler. Mais ces projets là, comme cet album, je considère qu’une fois qu’ils sont placés dans la postérité, j’ai fait ce que j’avais à faire. Dans soixante ans, un mec pourra retomber dessus et comprendre ce qu’était le rap de La Caution à l’époque. La plupart des écrivains ou des poètes que tu étudies aujourd’hui à l’école n’ont pas eu leur succès de leur vivant. Peu de rappeurs résisteront à l’épreuve du temps, parce que leur musique est consommable sur l’instant. Nous, on essaye de construire ça comme une œuvre d’art un peu intemporelle, pour justement passer à la postérité ensuite.
Il y a tout de même quelques morceaux où je vais être tout seul, et c’est aussi une manière d’augurer la suite. Je suis quelqu’un qui travaille assez rapidement, et je pense qu’à l’avenir je vais faire pas mal de choses en solo. J’aurais surement dû le faire avant, mais il y avait des tournées, la gestion du label etc et ça m’a pris pas mal de temps. Je sors un EP dans quelques temps, avec Young Zee, d’Outsidaz. Aux dernières news, il est retombé, donc on a dû stopper temporairement les enregistrements, mais on bosse dessus. C’est une sorte de récréation pour moi, parce que j’ai exploré un peu plus ma vibe funky sur le 1er extrait : “Back ‘N Forth” . Je suis un grand fan de funk, même si ça ne s’est pas toujours ressenti avec La Caution.
Le prochain album de la Caution va être très violent et doux en même temps !
Le public de La Caution
On s’est vraiment retrouvé à la croisée de plein de publics différents. Je pense qu’on avait quand même une position centrale. Avec TTC, on était un peu les leaders de cette nouvelle scène. Les Svinkels aussi par exemple mais c’était plus punk. Baste avait un vrai délire de MC, mais l’esprit qui s’en dégageait restait somme toute plus rock. Nous, on a vraiment ouvert l’oreille à un public rap exigeant qui n’écoutait plus trop de rap en français, ou qui trouvait le rap trop mielleux. Notre public nous a suivi à la mort, et dans le fond, immense respect parce que personne ne nous a jamais soutenu à part eux. On n’a jamais été en maison de disques, je gère le label quasiment seul, chaque aspect, jusqu’à la livraison des skeuds etc. Et malgré le fight que ça peut être d’être au four et au moulin, on a quand même un blaze qui compte dans ce Jeu ! Il y a bien sûr le côté qualitatif de la musique, mais il y a aussi la pro-activité de notre business, dans le sens où, ok on fait un album sans calculs, mais derrière, je vais le défendre comme un chien enragé ! Sans pitié, je suis capable d’aller faire une interview pour une radio qui galère à faire vingt auditeurs, avec le même sourire et la même envie, voire plus, que si j’allais chez Skyrock ou autre. Je me bride ni dans un sens, ni dans l’autre. Maintenant, évidemment que l’indépendance nous a bloqué sur pas mal de choses, notamment sur la productivité. On n’a pas pu faire plusieurs albums, parce que c’est une bataille de tous les jours d’avancer en indé. Mais malgré ça, on est super fier de ce qu’on fait. T’imagines que notre shop, il tourne encore à plein pot ! Je suis obligé de monter le prix des disques sur plein de références bientôt sold-out, parce que je ne veux pas que ce soit des mecs qui nous kiffent “vite fait” qui l’achètent. Je veux que ce soit de vrais fans. Mais du coup, quand le mec achète, on lui refile pas mal de skeuds et de cadeaux pour qu’il en ait pour son argent. Parce que si tu laisses certains vinyles à 15 euros, c’est mort, en 24h le stock est terminé. Et j’ai pas envie de refaire des pressages. Le processus prend du temps et ma priorité est le prochain album.
Et en parlant de processus, en réalité je me rends compte que j’aime trop le rap pour son énergie intrinsèque… J’aime trop ça pour me dire que je vais laisser un petit neophyte se faire kidnapper ses oreilles par n’importe qui !!! Alors, je vais pas aller le chercher en faisant ce qu’il veut écouter, mais je vais essayer de mettre quelques accroches. Amener les choses de manière plus simple, par exemple. Et puis en même temps, je me dis qu’il y a une telle profusion de rap à l’heure actuelle que les mecs sont peut-être plus à même de comprendre des trucs un peu complexes. Si notre deuxième album sortait aujourd’hui, je me dis que pas mal de trucs pourraient être mieux compris qu’à l’époque. C’est horrible à dire, mais avant, les mecs du grand public ne nous parlaient que de Thé à la Menthe, ils aimaient La Caution uniquement pour ce morceau … bon, c’est super réducteur, mais à la limite, ça ne me pose pas de soucis. Aujourd’hui, un mec qui nous découvre par Thé à la Menthe peut aimer d’autres titres à nous, et même des trucs un peu spé comme Monde Libre, ou Antimuse. Antimuse, c’est un morceau qui fonctionne bien avec la nouvelle génération, notamment avec le public féminin. Des filles de 18-20 piges qui t’envoient des messages pour te parler d’ « Antimuse » , c’est golri.
En tous les cas, on ne veut se couper d’aucun public. En fait, sans vouloir se la raconter, on est arrivés beaucoup trop en avance avec des styles lyricaux très techniques et l’utilisation de l’électronique etc. Enfin, je dis ça, mais le premier album, en 2001, on n’était même pas en avance, c’était les mecs qui ne comprenaient pas où on était. Tu te rappelles quand Kanye West a fait My Beautiful Dark Twisted Fantasy ? Tout le monde le traitait de génie parce qu’il avait repris cette vibe Rock Nuggets des 70’s… C’était une de mes influences phares à l’époque d’ Asphalte Hurlante. D’ailleurs, j’avais samplé une note du même morceau que Kanye a samplé, déclinée sur un clavier-maître et rejouée dans un morceau qui s’appelait Almanach, sur notre premier album. Le mec est censé être un génie pour refaire un truc que t’as déjà fait, quinze ans avant ? A ma sauce bien sur. Franchement, il y a un truc frustrant là-dedans, parce que tu le sais, et que si t’en parles, on va te dire que tu te la racontes. Mais bon, au moins, ta fan-base reconnait ce genre de chose, et du coup, les gens qui te suivent, ils te suivent vraiment.
Je suis super content d’avoir le public qu’on a. Tu peux parler de musique avec lui, en général, il a des billes dans la discussion. Et même si ce public est parfois hyper différent de nous sur plein d’aspects on se rejoint dans le même amour de la bonne musique. « Bonne musique pour bonnes oreilles » comme on dit souvent.
L’écriture
J’aime quand des gens qui pensent qu’un arabe ne peut pas sortir quelque chose de plus intellectuel que « wesh la famille, c’est comment ? » tombent sur nos textes. Avec La Caution, on a toujours été très dans l’egotrip. C’est pour nous l’essence du MC. La compétition, l’émulation. Et certains de leurs poètes à deux francs vingt de la musique française, on les ruine. Une fois, j’étais sur une émission de Radio France pour un live, et j’entends un animateur qualifier un mec de génie incroyable parce qu’il faisait des rimes avec syllabes rapprochées, un peu comme ce que je fais sur le titre « Souvent » : « Le flic : un dos d’âne anodin, doté du don d’abattre au teint, dompté d’un tonneau de vin d’antan, pendant qu’un badeau meurt d’O.D. La France d’auteur d’Alphonse Daudet, de Danton à Baudin : mentir de Sedan à Meudon, du bandit au mandiant… ». J’ai écrit ça en 1996 ! J’avais envie de m’incruster et de lui expliquer qu’en termes de sens, en termes de rythmiques, en termes d’écriture, c’est largement supérieur à son super-héros de la langue française. Et pour moi, c’est ce genre de choses que le rap doit brandir comme fierté.
Je te mens pas, certains profs de lettres sont déjà venus nous voir en nous disant qu’ils étaient impressionnés par certaines de nos phases, et en nous demandant de quoi on s’est inspiré pour les construire. Et justement, notre bonne vieille banlieue a tout pour stimuler une prose bitumesque impressionnante ! Une autre fois, un mec en Lettres Modernes à la faculté de Rennes je crois, si mes souvenirs sont bons, nous a dit que son prof estimait que le texte de « Livre de Vie » était du Baudelaire moderne. Mais nous, en réalité on s’en bat les couilles de Baudelaire ! Avec tout le respect qu’on lui doit… Mais je vais pas te mentir, je connais même pas vraiment Baudelaire ! Le problème, c’est que ce sont des choses qui ne sont pas valorisées par notre milieu, il faut toujours en sortir pour découvrir une certaine valorisation. La langue française est ultra-riche et les techniques rap sont sans limites, c’est un puits sans fond de motivation pour créer des « fulgurances », français pour punchline dixit l’écrivain Mehdi Masud, et crois moi qu’avec La Caution ça a toujours été notre sport, et le prochain album saura faire plaisir aux aficionados d’écriture de narvalo !
La place de La Caution au sein du rap français
Je vais pas te mentir, parfois c’est frustrant de ouf. Quand je vois des mecs considérés comme des techniciens aujourd’hui, avec des flows et des techniques qu’on faisait déjà en 1997 … des styles qu’on a inventés en France ! A l’époque, techniquement, on était dans des psychopathies de ouf. En plus, on était deux rebeus … un rebeu, il était censé venir dire « wesh mon frère, nique ta mère ! », il est pas censé t’apprendre des mots ! Certes, on a grandi en banlieue, certes on est des fils d’ouvriers, certes on a connu toutes les galères du monde … mais grâce à Dieu on est carrés et on a une finesse dans l’écriture. On est peut-être arrivé à la mauvaise période. Avant nous, c’était la période où il suffisait de passer deux fois en playlist sur Skyrock pour faire disque d’or, j’exagère un peu mais tu vois le truc… Après nous, c’était l’explosion d’Itunes, Youtube et compagnie. Nous, on a par exemple eu le désavantage de connaitre un Itunes cloisonné, où tu pouvais vendre ton disque sur Itunes France sans pour autant être disponibles sur l’Itunes d’un américain ou d’un australien et ça en plein boom mondial de « Thé à la Menthe » !
« Thé à la Menthe », j’ai été un peu déçu par la réception du morceau en France même si c’est désormais un gros classic du rap français. Il n’est pas passé en radio autre qu’associative. Ce titre a fait le tour de la planète, des mecs du Kazakhstan sont venus nous chercher à l’aéroport en limousine ! On recevait plein de messages des Etats-Unis, d’Amérique Latine … A contrario, un titre comme « Batards de Barbares » en parallèle au film « sheitan », par contre, est sorti au bon moment ! Aujourd’hui, ce serait impossible, on serait fichés S ! (rires) Ne serait que tourner un clip pareil, c’est impensable. Un classique du 100ème degré ! Enfin, perso, à l’époque comme aujourd’hui, j’aurais jamais posé ce que mon reuf pose dessus. C’est en ça que ce morceau est d’autant plus intéressant, parce qu’il démontre le respect de la dualité et de l’éthique entre mon reuf et moi. Nos différences de vibes cohabitent dans un naturel de dingue !
Et même un truc assez ouf, à une période, certains nous prenaient pour des mecs un peu « fashion », parce qu’on était de la même scène que TTC et d’autres … et quand ils arrivent face à toi, donc face à un banlieusard, ils comprenaient pas ! Certains pensaient même qu’on s’étaient retrouvés là en vendant de la C dans des résois hype !!! Je connais la banlieue mille fois mieux que toi mon ami, mais moi je m’en bats les couilles, je viens pas dans le rap pour qu’on me prenne pour un chaud ou pour étaler de la street cred. C’est juste la musique que j’aime et mon taf ! Cette image a parfois brouillé les cartes dans la manière de nous catégoriser. Mais par contre, avec le public qu’on a su fédérer, c’est un truc de dingue, pas de différence entre qui que ce soit, qu’importe les origines sociales ou ethniques, et une super vibe. En concert, c’est un bonheur ! Hier, par exemple, j’étais invité au concert de Lucio Bukowski et Oster Lapwass, pour jouer le titre que j’ai enregistré avec eux sur leur album. Je considère que ces mecs là sont un peu les enfants spirituels de notre scène. Ca m’a fait hyper plaisir, il jouait devant 500 personnes, salle comble, alors que des mecs qui vendent beaucoup plus de disques que lui sont incapables de remplir des salles.
Rockin Squat
Sans être forcément fan de tout ce qu’Assassin a pu faire mais la qualité d’MC de Rockin Squat, à l’époque où il est arrivé, le place dans les plus grands lyricistes historiques du Hip-Hop français. J’ai un profond respect pour lui. Il est profondément hip-hop, c’est un vrai mec, et il a un public avec une super vibe en concert. Sans Assassin et consorts, il n’y a rien, ce sont eux les vrais tauliers. Avec Squat, on ne traine pas ensemble mais on est amis de longue date. D’ailleurs, Assassin Productions, Madj et Squat, font partie des rares personnes avec une vraie acuité, une vraie oreille en matière de mcing et, le temps de la sortie de notre premier maxi et d’une partie du « Tour de l’Espoir », ils nous avaient quelque part mis le pied à l’étrier au début de notre carrière.
Le « vrai rap »
Pour moi, le rap doit rester basé sur une rythmique vocale rap. « Rythm and Poetry » Le rap, c’est de la poésie urbaine déblatérée en rythme. Kicker des rimes –avec une mélodie ou non, peu importe- de manière rythmée, avec une manière spécifique d’enchainer les syllabes. Si tu chantes … bah c’est du chant ! Parce que si on commence à inclure les chanteurs, sous autotune ou pas, alors un titre comme Ignition Remix, de R.Kelly, c’est du rap ! Si tu remplaces le fait qu’il sache chanter par de l’autotune, on est en plein dedans. On peut même remonter plus loin : dans ce cas, Francky Smith, c’est du rap, et pas de la funk. Tout devient rap ! Et c’est pareil dans l’autre sens : si tu rappes sur de la dance … Docteur Alban ou Haddaway, je sais plus, rappaient sur de la dance. Et pourtant, ça n’a jamais été considéré comme du hip-hop ou du rap. Quand Afrika Bambaataa samplait Kraftwerk, il en faisait du hip-hop, quand Mobb Deep samplait des boucles de piano hyper classiques, ils en faisaient du hip-hop. Ca ne me dérange pas que tu prennes de la dance et que t’en fasses du hip-hop, mais il faut qu’on garde la construction d’un morceau hip-hop. Si tu prends la construction d’un morceau pop avec les vices de calcul d’un morceau pop … par exemple celui de remettre un hook énormément de fois parce que tu sais qu’il va plaire, ça dénature le truc pour moi. Et aujourd’hui des mecs du Hip-Hop utilisent ces procédés, genre tu vas prendre un mot qui tourne dans les collèges et les lycées, et insister dessus. Par exemple, tu sais que tous les petits jeunes utilisent le mot « wesh », bah tu vas commencer ton morceau avec ce mot, et le mettre 3-4 fois dans ton refrain et 6 refrains dans le titre. Ca, c’est une manière de créer un morceau qu’on ne peut pas considérer comme « hip-hop ». Il y a toujours eu de la réflexion de base sur comment optimiser un morceau, mais pas à ce point. Pas au point du foutage de gueule digne des pubs « Yop ». Faire un morceau chantonné quasi-vide de deux minutes avec six fois le refrain et de la démagogie à tous les étages, c’est plus du rap dans ma définition du truc, mais chacun fait ce qu’il veut. Je vais peut-être te choquer, mais Manau -même si c’est évidemment pas ma came- rappe plus que beaucoup de superstars actuelles … Je te cite pas de noms, parce que je n’ai aucune animosité envers les personnes qui font du super-commercial et qu’en réalité je m’en fous, tant mieux pour eux, mais j’aimerais juste qu’ils soient décalés dans d’autres rayons musicaux plus adéquats. Ils obstruent la route quelque part aux nouveaux venus qui rappent dans les règles de l’Art, et en mode mastodontes de la musique en France qu’ils sont devenus, ils pourraient avoir leur place dans les catégories pop ou variétés aisément et même y écraser la concurrence !
Excepté ton apparition dans l’émission La Sauce (OKLM), tu ne fais aucune interview pour ce projet. T’es fatigué qu’on s’intéresse plus à toi pour tes interviews que pour ta musique ?
Alkpote : Je suis complètement épuisé, j’ai plus de forces. On me prend pour un comique, alors que je suis un rappeur hors-pair, voire le meilleur.
T’as pas l’impression de l’avoir un peu cherché ? Quand tu fais des interviews, t’es toujours en train d’assurer le show.
Alkpote : Nan, même pas, j’essaye juste de m’exprimer naturellement. Mais je me rends compte que les gens préfèrent ma façon de m’exprimer que ma façon de rapper. Ca m’attriste un peu. Donc maintenant, je vais me concentrer sur la musique. Plus d’interviews, uniquement des freestyles. D’ailleurs le prochain, je te le dis en exclu, c’est pour OKLM.
T’as quand même fait l’émission La Sauce.
Alkpote : Voila, et je pense que ce sera la seule émission durant laquelle je me serai exprimé au sujet de Sadisme et Perversion. J’en ferai pas d’autre. Désormais je ne m’exprime qu’avec toi, parce que je t’aime beaucoup.
Du coup, tu fais une promo uniquement musicale, avec les Marches de l’Empereur et des freestyles annexes ?
Alkpote : Voila, musique et réseaux sociaux. Rien d’autre. De toute façon, t’as vu le message que Fred (Musa) m’a envoyé.
Ouai, mais je vais pas le publier.
Alkpote : Ah si, bien sûr, tu peux le publier. Je te l’offre, c’est un cadeau. Il me sert à rien dans mon téléphone, alors autant qu’il serve dans une interview.
T’as pensé quoi quand t’as reçu ce message ? Ça t’a plutôt fait rigoler, ou t’as juste trouvé ça pathétique ?
Alkpote : En fait, au début j’ai eu Fred au téléphone, il m’a dit que c’était ok, qu’il devait juste me confirmer. J’ai attendu, attendu, aucune réponse. Je l’ai relancé plusieurs fois, mais aucun retour. Et du jour au lendemain, je reçois ce message … Bon, c’est sûr que ça m’a fait rigoler. Mais dans le fond, ça m’étonne pas.
Tu penses qu’ils ont réellement reçu des plaintes, ou c’est juste un prétexte pour ne pas te recevoir ?
Alkpote : Je suis pas au courant, je suis jamais au courant de rien. Mais je m’en tape, c’est leur problème à eux.
Ok. Pour revenir aux Marches de l’Empereur, tu comptes faire combien d’épisodes ?
Alkpote : Treize épisodes, comme la saison 1. Comme les treize degrés de la pyramide des illuminatis.
Est-ce que t’estimes pas que ça aurait pu être plus judicieux de balancer les premiers épisodes plus tôt, pour préparer le terrain ? Parce que là, le premier épisode a été diffusé quelques jours seulement avant la sortie du projet, ça n’a pas contribué à faire monter l’attente.
Alkpote : C’est vrai que ça aurait été plus judicieux, hélas l’équipe de Daymolition a un emploi du temps très chargé. Et avec moi, ils bossent bénévolement, juste avec le cœur.
Donc tu t’es adapté à eux.
Alkpote : Exactement. C’est plus moi qui m’adapte à eux que le contraire. C’est logique, étant donné que je ne les rémunère pas.
Pour la première Marche de l’Empereur, t’as remixé un titre de 13Block. C’est un groupe que t’apprécies ?
Alkpote : De ouf. En ce moment, j’écoute qu’eux, en rap français. Franchement, c’est lourd de ouf.
Je suis content que tu me dises ça, j’ai l’impression d’être le seul à les écouter.
Alkpote : J’ai fait le titre insomnie, mais j’aurais pu faire Vrai Négro, ou Les Keufs tournent en boucle. Toute la mixtape Violences Urbaines Emeutes, c’est lourd de fou. Les quatre sont aussi forts les uns que les autres, c’est les meilleurs dans le délire trap.
Du coup tu comptes collaborer avec eux, à l’avenir ?
Alkpote : C’est prévu. Je sais pas quand sortiront les prochaines Marches, mais …
… y’en aura une avec eux, c’est ça ?
Alkpote : Tout est envisageable.
Ok. Les prochaines Marches, ce sera comme la dernière, avec des invités ? Ou tu vas en faire d’autres en solo ?
Alkpote : Y’aura de tout. A l’heure où on parle, il y a déjà deux épisodes en ligne, le prochain, je te le dévoile, ce sera un featuring avec la MZ. Mais oui, il faut s’attendre à voir beaucoup d’invités dans les prochaines.
Et donc, ce sera uniquement de la musique ?
Alkpote : Principalement. En tout cas, dans chaque épisode, il y aura un morceau.
Sadisme et Perversion est sorti pendant le ramadan … Est-ce que tu t’es posé la question, comme beaucoup de rappeurs, de retarder la sortie pour ne pas tomber en plein mois saint ?
Alkpote : Écoute … La pochette de Sadisme et Perversion représente des diables et des meufs qui se galochent. Le titre veut tout dire. Et il sort un vendredi, en plein ramadan. Le rap, c’est satanique. J’ai vu tous les signes, mais j’ai laissé couler. Ce que je fais, c’est haram. Si je l’avais sorti hors-ramadan, ça aurait été haram aussi. Donc ça ne change rien.
J’ai lu pas mal de retours critiques très positifs sur ce projet. Tu t’attendais à ça ?
Alkpote : (il hésite) … Nan, je crois pas. En fait, je m’attends à rien. Tout ce que je veux, c’est faire plus de ventes que mes ennemis. Et encore, si tu regardes bien, j’ai aucune promo. Pas de radio, de Planète Rap ou de Générations, aucun clip sur Trace TV … Je sais de quoi je suis capable avec les moyens que j’ai. Et je suis content de ce que je vends.
Ok pour les ventes, mais sur le plan purement critique ? Beaucoup considèrent que c’est ton meilleur disque depuis belle lurette.
Alkpote : Ils doivent sûrement dire ça parce qu’il n’y a pas de featurings. Les gens voulaient plus de solos, moins de feats, j’ai vraiment senti cette demande. Avec Weedim, on a décidé de suivre leurs conseils et de ne faire aucun feat. Désormais je vais faire plus de solos.
Avant qu’on commence l’interview, tu m’as dit que tu bossais déjà sur le prochain projet. Nouvelle Orgasmixtape ?
Alkpote : Vous verrez bien … De toute façon, toutes mes mixtapes sont orgasmiques.
Quand tu dis que tu bosses sur la suite, le prochain disque est déjà embrayé, ou c’est encore en phase d’écriture ?
Alkpote : C’est ça, je suis en phase d’écriture. Mais je suis productif, j’écris tout le temps, j’enregistre tout le temps. J’écris des rimes le matin, le soir, à la maison, au travail, en sortant du travail … Les rimes pleuvent. Elles tombent du ciel.
C’est Weedim qui te pousse à être productif, ou c’est naturel ?
Alkpote : Nan, même pas. J’ai ce pouvoir. J’ai ce don inné. Et je l’utilise à bon escient. J’écris des rimes tout le temps.
Sur Sadisme et Perversion tu insistes énormément sur les multisyllabiques. Je veux dire … là, c’est vraiment flagrant. J’ai l’impression que t’en fais encore plus qu’avant.
Alkpote : J’ai jamais calculé ça, j’te jure. Ça sort tout seul. C’est comme si je devais faire rimer « Genono », je vais le faire rimer avec « les homos », tu vois c’que je veux dire ? « J’kiffe Genono, mais nique les homos », par exemple. Tu vois, je vais pas faire rimer juste le o. Il faut que je fasse aussi rimer le « é ». J’aime faire rimer les mots. Je suis à la recherche de la rime parfaite. Mais je t’accorde que dans cet album j’ai fait de belles rimes. Quand je dis « ambiance reggaeton orientale, tes seins sont orientables » … je trouve que c’est une belle rime.
Dans Pyramides, tu dis « J’ejacule vite, je suis si rapide » … c’est une dédicace à tous les mecs précoces du monde ?
Alkpote : Nan, c’est une référence à ma productivité. Une métaphore sexuelle. Quand un rappeur fait 3 ou 4 morceaux, bah moi je fais 3 ou 4 projets. Mes projets, c’est vos morceaux.
Alkpote c le seul mec ki peut dire
« J’éjacule vite, je suis si rapide » et ke ça sonne kom un bête d’égotrip
T là, tu veux faire pareil
Extrait d’une interview réalisée en décembre 2015 mais jamais sortie.
Dans l’intro, y’a des skratchs. C’est Weedim qui les a fait ? L’idée vient de lui ?
Alkpote : C’est Weedim, sur ma demande.
Ta démarche, c’est de remettre ça au gout du jour ? Parce qu’en 2016, plus personne ne fait ça.
Alkpote : Le projet était terminé, il manquait plus qu’une intro et une outro. Il me dit « je fais quoi en intro ? ». Bah prends une prod, et mets des skratchs dessus. J’aime bien, même si ça se fait plus trop. Il l’a fait, il me l’a envoyé, j’ai validé … c’est aussi simple que ça.
L’idée de sampler le début de ton émission avec l’abcdrduson, ça vient de toi aussi ?
Alkpote : Nan, ça vient de Weedim.
Vous les avez prévenu avant ?
Alkpote : Nan, on a rien demandé, aucune autorisation. Mais on a vu Mehdi quand on a fait l’émission OKLM, il était content.
L’année dernière, dans le titre Marianne tu disais « J’regrette j’aurais dû faire de longues études ». Cette année, tu reprends la même phase dans Alksimodo. On sent que c’est un vraiment regret, que ça te tient vraiment à cœur.
Alkpote : Bah ouai, je regrette à mort. J’ai aucun diplôme, j’ai aucune licence. J’ai rien du tout, j’aurais tant aimé avoir un diplôme … j’ai tant de regrets, et celui là est très fort.
T’es pas vieux, tu te sens pas capable de te motiver à reprendre des études ?
Alkpote : Nan, j’ai aucune motivation. J’ai pas le temps, je dois ramener des sous, j’ai des enfants à nourrir. Tu sais, j’ai arrêté l’école à 16 ans. Et à 20 ans, je regrettais déjà. J’te jure, je voyais tous mes potes aller en cours, et je moi je galérais, je faisais rien de ma vie. Je fumais des joints à la gare tous les matins, et je regrettais.
A 20 ans, sans famille à assumer, t’aurais pu reprendre les cours, nan ?
Alkpote : C’est vrai, mais j’ai fait une autre erreur : je me suis lancé dans le rap. C’est ma plus grande erreur.
« J’aurais tant aimé être docteur, un grand chirurgien ». Si t’avais fait des études, t’aurais voulu t’orienter vers la médecine ?
Alkpote : Je pense, ouai. J’aurais aimé. Le corps humain, c’est quelque chose qui m’intéresse de ouf. La création de Dieu … c’est une création parfaite. Le Créateur a fait une créature parfaite. Des oreilles aux ongles en passant par les poils pubiens et tous les orifices. Et même à l’intérieur, les organes, l’organisation du corps … tout est parfait.
La médecine, c’est aussi l’idée de te rendre utile aux autres. Un chirurgien, c’est plus utile qu’un rappeur.
Alkpote : Aussi, ouai, peut-être. Sauver des vies, c’est mieux que fumer des joints. A la place, je soigne des malades avec mes morceaux. Je suis pas certain que ce soit mieux.
Quand tu sors un truc comme « J’vais aller me tatouer une croix gammée », comment réagit Weedim ?
Alkpote : Il a crié, il était fou de joie, heureux. Il a applaudit … comme tout le monde dans le studio. Mais après mure refléxion, il me l’a ressortit, avec une petite liste de 3 ou 4 phases, en me disant « attention sur celles-là, on devrait peut-être mettre un bip ». Mais nan, je m’attends pas à avoir des retours là-dessus. Aucun problème.
La croix gammée, c’est parce que le motif te plait ?
Alkpote : (rires) Exactement ! T’aimes pas, toi ? C’est symétrique, je trouve ça assez beau.
Dans Survivant de l’enfer tu dis « je suis fataliste ». Tu peux développer ?
Alkpote : Je me dis que tout est écrit, que la fin du monde approche. On est en train de vivre les derniers … enfin, pas forcément les derniers temps, mais on sent que la fin est proche. Même si on meurt, on approche de la fin des temps. Dans pas longtemps. « Je fume du cannabis, je suis fataliste » … je sais que c’est cuit. Je le disais déjà dans le morceau Chiens, « L’ombre de la mort plane sur le navire, mais je monte à bord » …
Tu vois pas de lueur d’espoir ?
Alkpote : Nan … j’aperçois une lueur de loin, mais c’est juste l’étincelle d’un briquet qui allume un joint.
C’est sombre dans ta tête.
Alkpote : C’est noir de fou.
Pareil, dans Zone Mortuaire, tu dis « j’essaye d’y arriver mais je suis trop déprimé »
Alkpote : C’est vrai …
T’es déprimé, carrément ?
Alkpote : Ouai … J’ai pas la plus belle des vies, mais j’ai pas la plus moche non plus.
T’as une famille, des gosses, la santé, un taff. Qu’est-ce que tu veux de plus ?
Alkpote : Nan mais c’est clair, en vrai t’as raison. Je suis pas un malade mental qui va finir à l’asile. Hamdullah.
Alors pourquoi tu parles de déprime ? Y’a bien une raison.
Alkpote : C’est juste que … Je réussis pas toujours ce que j’entreprends, c’est ça qui me déprime. Mais c’est des petites dépressions, pendant des courtes périodes.
Tu réussis pas … dans le rap, ou dans autre chose ?
Alkpote : Nan, pas dans le rap. J’en ai rien à foutre du rap. C’est dans la vraie vie que je ne réussis pas tout. Mais t’inquiète.
Dans le rap, t’es satisfait de la place que t’occupes ?
Alkpote : Je suis pas content de la place que j’ai mais … je m’en contente. Je te l’ai déjà dit, je suis content de pas avoir percé. Et même le message de Fred, dont on parlait tout à l’heure … c’est une chance. C’est une chance de ouf. Comme je te l’ai dit, je vais plus faire d’interviews. Je vais faire comme PNL, je vais envoyer un animal sauvage à ma place.
(rires) C’était tellement beau.
Alkpote : A quoi ça sert d’aller dans leurs locaux ? Franchement ? Je suis content, je suis dans mon coin, j’ai mon réseau.
J’ai le sentiment que Skyrock perd de plus en plus en influence, que Planète Rap est beaucoup moins prépondérant.
Alkpote : Dieu merci. Maintenant c’est Mehdi, notre Fred Musa à nous.
En hétérosexuel.
Alkpote : Exactement, en hétérosexuel. En jeune. En frais.
Tu m’as dit que t’étais heureux de tes 500 ventes en milieu de semaine. T’estimes pas pouvoir viser plus ?
Alkpote : On en avait discuté au téléphone, j’avais calculé que si je faisais 400 en première semaine, j’étais content. Parce que j’ai pas de promo, pas de Planète Rap, rien. Et des mecs qui ont des médias de ouf font 400 ventes en ce moment. J’ai que toi, Mehdi, et les réseaux sociaux. Etant donnée la conjoncture actuelle, je m’attendais pas à faire plus. Donc là, 500 en milieu de semaine … ça tue.
Comment t’expliques cette conjecture, avec des très grands écarts entre ceux qui font 30000 ventes en première semaine, et derrière, tous les autres qui galèrent à faire 1000 ventes ?
Alkpote : Y’a 1001 explications, mais la principale, selon moi, c’est que le rap est une musique de jeunes. Une musique d’enfants. Si t’as pas les enfants dans ta poche, t’es cuit. C’est les enfants qui regardent ton clip à la recré avec tous leurs potes, qui allument tous leur téléphone en même temps pour regarder le même clip. Et si t’as pas ce public là, t’es cuit. Jul est sorti le même jour que moi, vendredi. En trois jours, j’ai fait 500. Il a fait 30000. On peut pas lutter.
Jul, ça te parle, à toi ?
Alkpote : Disons qu’il force le respect.
Par ses ventes, ou par sa musique ?
Alkpote : C’est un ensemble … je suis pas forcément fan de tout ce qu’il fait, mais il est impressionnant. Je le respecte de ouf.
Quand tu vois que les gens sont prêts à donner 15000 euros pour Tenebreuse Musique mais qu’ils sont pas motives à aller acheter tes disques, ça t’inspire quoi ? Tu te dis qu’il y a peut-être un autre modèle économique à développer, autre que la vente de disques ?
Alkpote : Je me suis jamais trop posé de questions, et c’est pas aujourd’hui que je vais me poser ce genre de questions. J’ai vu tellement de supports mourir sous mes yeux … laisse-moi voir le disque mourir, et on passera à la suite. Je suis même pas au courant de mes chiffres de streaming. Mais regarde juste mes vues Youtube. J’ai fait deux clips, y’en a un à 160000, l’autre 100000. Ca veut tout dire.
A propos de clips, comment tu fonctionnes ? Je me rappelle notamment des clips de l’Orgasmixtape 2, où l’on sentait une forte volonté de développer un univers visuel (Tourbillon, Meilleur Lendemain).
Alkpote : Il faut plus saluer les réalisateurs que moi … Kevin el-Amrani pour Tourbillon, Julius de PTPFG pour Meilleur Lendemain.
Ils sont arrivés avec leurs idées, et t’as suivi ?
Alkpote : Pour ces deux clips là, ouai. Par contre, pour mes deux derniers clips, toutes les idées sont de moi. Amsterdam, c’est mon idée, je voulais absolument faire un clip là-bas. Et pour Pyramides, j’ai eu l’idée de filmer au drone, je voulais vraiment le faire. C’est une idée simple, mais y’a pas forcément besoin d’aller chercher trop loin.
Dans « plus pure » tu parles de la couverture que t’avais fait chez Groove, avec l’Unité de Feu. Quels souvenirs tu gardes de cette époque la ?
Alkpote : C’est des bons souvenirs. En plus, je crois que c’était pour une compil de Skyrock (rires). Y’avait tout le monde : Tandem, Sinik, KenyArkana … C’était la première fois que j’étais en couverture de magazine.
Bon ok c’est pas cet article en vrai, mais j’ai pas retrouvé la couverture.
T’as ressenti de la fierté à ce moment-là ?
Alkpote : Nan, même pas. Tout ce que j’ai accompli dans le rap, j’en suis pas fier. Y’a rien de ouf là-dedans … ce qui peut paraitre ouf aux yeux des autres, j’en suis pas fier.
T’en es pas fier, ok, mais t’en as pas honte non plus ?
Alkpote : Nan, j’en ai pas honte. C’est fait.
Dans Zone Mortuaire, tu dis « bientôt la trap sera démodée ». Comment tu vois le rap évoluer dans les prochaines années ?
Alkpote : Peu importe comment il évoluera … Tant que je serai dedans, je serai dans le coup. J’ai toujours su m’adapter : j’ai été inspiré par le Wu-Tang, par la Three Six Mafia, par Rich HomieQuan … j’ai toujours su m’adapter.
T’as pas mal investi le délire trap ces dernières années. En disant qu’il sera bientôt démodé, t’anticipes la suite ?
Alkpote : Je sais pas vraiment … je fais ça au feeling. Les prods qui me plaisent en ce moment sont plutôt trap, c’est vrai. Mais j’attends qu’un nouveau rappeur américain amène une nouvelle mode, et je m’engouffre dedans directement. J’essaye de rester dans le coup.
Ok, donc t’es vraiment dans une optique qui consiste à suivre ce qui marche aux Etats-Unis. Tu cherches absolument pas à innover, ou à faire quelque chose de neuf.
Alkpote : Nan, je réfléchis pas trop.
J’ai l’impression que c’est un peu pareil dans ta manière de construire tes albums, dans le sens où j’ai senti les deux Orgasmixtapes vraiment drivées par Weedim, et Ténébreuse Musique presque comme un album de Butter Bullets avec toi en featuring sur toutes les pistes. Tu te laisses un peu porter.
Akpote : C’est pas con ce que tu dis. C’est pas faux … c’est pas faux du tout. En tout cas, pour Ténébreuse Musique, je suis d’accord. Je suis venu, j’ai posé … ça s’est fait super vite, en un temps record. Pour l’Orgasmixtape, par contre … peut-être que t’as cette impression, mais je le vois différemment. Oui, j’avais l’aide de Weedim, mais je savais où je voulais aller, je savais quelle direction donner. Par exemple, Tourbillon, c’est moi qui l’a fait, mais sur une autre instru. Après, Butter Bullets a repris mes acapella et les a placé sur une autre prod. Marianne, c’est pareil. J’ai tout réalisé, et après Weedim a ramené sa prod. Donc pour les deux premières Orgasmixtapes, je considère que c’est vraiment moi le réalisateur.
Par contre, pour Sadisme et Perversion, Weedim est vraiment là de A à Z. C’est lui qui gère tout. Il a tout drivé, jusqu’aux refrains. Il a trouvé des refrains, des flows … Des titres comme Plus Pure, ou Plan à Dix, c’est entièrement lui. Il est arrivé avec le flow, l’instru, il m’a dit « pose de telle manière ». Je l’ai suivi, c’est allé super vite.
C’est juste parce que tu lui fais entièrement confiance, ou c’est aussi un peu de fainéantise ?
Alkpote : Je lui fais confiance à 191% … de ouf.
La critique qui revient souvent au sujet des prods de Weedim, c’est leur côté un peu générique. Tu comprends ce reproche ?
Alkpote : Weedim, il est comme moi : il réfléchit pas. Il a pas le temps de réfléchir. Par contre, il connait la musique … de ouf. Mais quand je te dis qu’il connait … c’est incroyable. Quand il me fait écouter une prod qui me plait, je lui dis « mets-la de côté ». Il m’en fait écouter 4 ou 5 autres, je lui dis « remets la première » … impossible de la retrouver. Alors il m’en fait écouter des dizaines d’autres, et elles défoncent toutes. Il a tellement de prods ! On est pareil là-dessus : il fonctionne avec ses prods comme moi je fonctionne avec mes couplets. On triche pas : si la prod est bien, on la garde, je pose dessus, et on passe à la suite. Donc ceux qui trouvent ses prods génériques … ils peuvent me faire la même remarque, et dire que mes couplets sont génériques aussi.
Il t’a aussi aidé à maitriser l’autotune ? Parce que c’est un truc auquel tu sembles t’être adapté super naturellement.
Alkpote : J’avais essayé sur L’Empereur Contre-Attaque, sur le morceau Voltaire. C’est vraiment un test, pour moi c’était un truc de ouf de me lancer là-dedans à l’époque. Et puis, petit à petit, tu comprends comment ça fonctionne … Le déclic, ça a vraiment été Ténébreuse Musique. J’ai compris que c’était un instrument moderne. Faut vivre avec son temps, et l’autotune c’est un super outil, un super bonus.
Ca s’est fait naturellement, ou c’est un truc que t’as bossé ?
Alkpote : Nan, j’ai jamais bossé ça de ma vie. Mais moi, dans le rap, je bosse rien du tout. Je te jure que c’est vrai Je vais en studio, je pose, j’écris … ou alors j’écris chez moi. Mais tout ce que tu peux appeler bosser, pour moi, c’est écrire des textes. Je fais rien d’autre qu’écrire des textes. L’autotune, j’ai pas besoin de le bosser. Je suis en studio, j’essaye un truc, si c’est bien on le garde, sinon on l’enlève. C’est pas plus compliqué que ça.
« Vous voulez changer de corps avec le mien comme Ginyû ». Si tu pouvais changer de corps avec quelqu’un tu choisirais qui ?
Alkpote : Pourquoi pas un sioniste, comme … Benyamin Netanyahu. Il doit être en pleine forme, en bonne santé. Il doit avoir les meilleurs médecins.
Tu fais des références à Abdeslam, à Coulibaly, à Merah … Je me souviens que le soir des attentats t’étais dégoûté parce que la finale de Secret Story était annulée. Comment tu juges la situation en France en ce moment, avec la menace terroriste, et toutes ces conneries ?
Alkpote : Franchement, ça m’inquiète, notamment parce que les premières victimes, c’est nous, les musulmans. Quand un prêtre tombe dans la pédophilie, c’est lui seul qui paye, et pas toute la communauté catholique. Mais quand un barbu tue, même s’il tue des musulmans comme nous, on le fait payer à toute notre communauté. C’est insensé.
J’ai quand même l’impression que tu le prends avec pas mal de détachement. C’est plus pour jouer sur ton personnage, ou t’étais vraiment dégouté que Secret Story ne soit pas diffusé ce soir là ?
Alkpote : Nan, ça c’est pas une blague, j’étais vraiment dégouté. Je suis à fond dans Secret Story. Je suis fasciné par Endemol et leurs super-pouvoirs. Je suis moins dedans qu’avant, mais je suis quand même dans cette merde.
T’es sur quoi en ce moment ?
Alkpote : J’aime bien Moundir et les apprentis aventuriers. Tu regardes ?
Nan, je peux pas. C’est trop. J’ai essayé, une fois. J’ai eu l’impression de subir une lobotomie, j’ai senti mon cerveau fondre en direct.
Alkpote : C’est ça … c’est exactement ça. Je veux juste me divertir, et ne penser à rien. J’allume mon joint, je me pose devant ça, et mon cerveau se met en veille. Je rigole comme un débile sans même m’en rendre compte, c’est fascinant. Je veux juste oublier toute ma vie et tout le reste.
T’aimerais bien participer à ce genre de programme ?
Alkpote : Nan, je veux juste être spectateur. Je reste à ma place.
Merci Alk, j’ai fait le tour de mes questions.
Illustration : @LELEADERMERGUEZ
Alkpote : Putain, c’est trop court.
Tu dis ça parce que c’est pas toi qui va te taper la retranscription.
Alkpote : Pose-moi une dernière question, même si elle est pourrie.
Ok. Tu regardes quoi comme série en ce moment ?
Alkpote : Game of Thrones, comme tout le monde. Mais ma série préférée, c’est Tout le monde déteste Chris. Je la regarde en boucle, sur BET. Sinon je regarde les Kardashian, ou la série sur Caitlyn Jenner.
Y’a une série sur « elle », carrément ?
Alkpote : Elle est encore plus connue que Kim maintenant. Elle a plus de followers que Kim, elle a tous les plus grands couturiers qui lui offrent des robes de ouf. Et il va à la piscine avec un maillot une pièce, et une couche.
Une couche ?
Alkpote : Ouai, il met une couche. Une couche Pampers, comme tu mettais à tes enfants quand ils étaient petits. Une grosse couche. L’argent peut te faire exaucer tous tes rêves. Tu peux être champion olympique un jour et devenir une femme qui met des couches à la piscine le lendemain.
La semaine dernière, Lacraps a ”ressorti” 42 Grammes, son album entièrement produit par Mani Deïz. Le rappeur héraultais s’était notamment déjà fait remarquer avec le street album Machine à écrire dès 2014. De passage sur Paris le temps de la promotion de l’album, il nous a semblé important de revenir sur certains aspects de sa musique, de son rapport aux mots, à son époque, ou encore de l’image très professionnelle que renvoie son label LaClassic . Il paraissait peu évident qu’un nouvel album de boom bap puisse faire à ce jour des étincelles dans le rap français, c’était sans compter sur la détermination des deux acolytes, qui avec 42 Grammes, renouent avec une certaine tradition du rap français, tout en y conservant une touche textuelle des plus actuelles. Avec Lacraps, s’effectue en quelque sorte un retour vers le présent des plus réussis. 42 Grammes est une sortie que l’on pourrait qualifier de culottée au vu de sa pleine maîtrise et de son juste équilibre : sortir un album boom bap de ce calibre en 2016 relèverait presque d’une prouesse dont peu de rappeurs peuvent se targuer. Rencontre avec une personne humble et passionnée.
Ça va la promo, pas trop fatigante ?
Ça va, tout se passe bien. Même si plein de questions reviennent, vous avez tous un style différent. J’essaye de répondre le plus amplement possible et cela me permet également d’avoir les retours directement à chaud des personnes du milieu, donc ça c’est plutôt plaisant.
Le fait de passer par une structure comme Musicast en terme de promotion et de distribution, est-ce que ça influe d’une quelconque manière sur ton processus créatif et artistique ?
En réalité, le projet 42 grammes est déjà prêt depuis le 21 janvier dernier via notre label LaClassic. Musicast nous a ensuite contacté suite aux bonnes ventes réalisées en physique mais également sur Itunes. Mais d’un point de vue purement créatif, ça ne changera jamais ma façon de faire du son. Hormis le fond qui restera sensiblement identique, peut-être que la forme sera amenée par la suite à changer et à se détourner du côté boom bap que je lui favorise jusqu’à présent.
Est-ce que tu peux nous expliquer ce parti pris intégralement boom bap tout au long de l’album ?
C’est tout simplement ce que je kiffe depuis toujours. Il y a quand même le dernier morceau de l’album, Insurgé, au bpm plus réduit et à l’aspect sonore plus new school avec toujours Mani Deïz à la prod, que je ne rentrerais pas dans ce style. Le boom bap, c’est ce que j’ai toujours écouté depuis que je suis minot, même si j’aime écouter toutes sortes de styles de rap différents, c’est clairement celui que j’aime le plus.
En tant qu’artiste en 2016, t’as pas peur de perpétuer ce style de rap qui peut paraître à la fois anachronique, voire même issu d’une époque et un âge d’or désormais révolus ? Ton ressenti par rapport à cette question m’intéresse beaucoup.
Je n’y pense pas trop, même si dans le fond je me doute qu’en premier lieu, les plus jeunes auront sans doute un peu plus de mal à accrocher à ce style. Ce qui peut par la suite poser un éventuel problème purement business, et influer de manière négative sur les ventes d’un album. Mais après la musique en tant qu’artiste, je ne peux pas l’imaginer comme un business, ça reste avant tout de la musique. Je ne pense pas qu’être aujourd’hui un rappeur boom bap soit entièrement rédhibitoire pour le public, cela reste avant tout de la musique, il faut donc l’écouter dans son intégralité, la forme s’accompagne toujours d’un fond susceptible de ramener un public plus large que prévu. Comme toujours, le public jugera.
Tu dis écouter ce style de rap depuis tout jeune, quelles sont pour toi les plus grandes influences françaises ?
Il y en a tellement… Le Beat de Boul à l’époque, Salif, NTM, la FF, Arsenik, toutes les grosses compils… C’était vraiment différent quand même, cette musique change tellement vite. C’est à la fois tellement proche et tellement loin. Nan mais attends, on dirait que je parle comme si j’avais 70 ans là (rires).
T’as déjà samplé des trucs comme Booba ou Hifi, donc ta réponse surprend peu, en revanche pour tes influences boom bap cainris, c’est moins évident …
Comme tout le monde j’ai eu une grosse période Wu-Tang. Dernièrement parmi tant d’autres on peut citer Kendrick. Je trouve sa démarche musicale vraiment intéressante, c’est souvent hybride, et ça donne par moment une espèce de boom trap super contemporaine. Après je vais pas te mentir, je reste vraiment plus axé rap français. Quand j’écoute les cainris ça va être avant tout pour l’aspect technique, les différents flows, ou tout simplement pour m’ambiancer. Après, même si je comprends globalement l’anglais, j’ai toujours ce besoin de capter toutes les paroles et donc d’aller checker l’ensemble de leurs textes afin de ne rien rater. Alors qu’avec un rappeur français, rien ne m’échappera,. Dès la première écoute, je vais prendre le texte direct, d’une traite, ce sera tout de suite plus percutant dans mes oreilles.
C’est pas étonnant de t’entendre dire ça car ton style de rap laisse la part belle aux mots et au texte. Le résultat final est souvent conséquent, du coup, tu procèdes comment niveau écriture ?
Je gratte beaucoup, presque autant que je jette… Même si ce que j’écris en studio, j’essaye de faire en sorte de le garder. Mais oui, j’écris tout le temps, que ce soit en studio, ou même chez moi, avec ou sans instru. En fait je ne fais presque que ça, encore plus en ce moment depuis que mon rap s’est professionnalisé. C’est devenu comme un taff entre guillemets, même si ce taff là ne me rapporte pas autant qu’aller tous les jours que Dieu fait à l’usine. L’écriture, les ventes d’albums, le merch, les dates qu’on fait, ça commence à nous faire vivre. Je kiffe ça, ça me laisse encore plus de temps qu’avant pour écrire. Ce qui est sûr, c’est que comparé à plein d’autres emcees, je prends beaucoup plus de temps. Après, c’est toujours variable : des fois il suffit d’une session studio et tu ponds un texte que tu poses aussitôt et en même pas deux heures tu as un morceau alors que la prod venait d’être finalisée le jour même ! A contrario, des fois je peux mettre plusieurs jours pour donner au texte le rendu final que je souhaitais.
Quelles plumes t’ont marquées plus que d’autres ?
Salif m’a beaucoup marqué, après aujourd’hui il y a par exemple L’Indis avec qui on vient tout juste de tourner un clip à l’instant. Nakk j’adore son écriture aussi… Mais c’est cruel, aujourd’hui je cite ces artistes, demain d’autres. Je peux citer Paco, Lino, tous les emcees cités sont vraiment doués dans leur style respectif. Puis bien sûr Booba, on aura beau dire ce qu’on veut sur lui, il est complet : sens de la formule, multis, beauté des rimes. Même si je n’aime pas tout ce qu’il peut faire aujourd’hui, un morceau comme 4G, c’est un gros track niveau plume. Son style est tellement différent de morceau en morceau, et d’époque en époque. C’est pour ça qu’il n’y a pas de règle musicale pré-établie dans le rap : tu peux aimer des styles de rap tellement différents musicalement, ce qui reste et ne trompe pas en revanche, ce sera toujours la plume.
Le résultat final de 42 grammes est vraiment de grande qualité, ce que je trouve cruel, c’est qu’à mon sens, cet album n’a rien à envier à ses illustres aînés, si ce n’est de ne sortir ”que” cette année. Et que par conséquent, une partie du grand public, ou même du public rap tout court risque malheureusement de passer à côté.
En ce qui nous concerne avec LaClassic, on a déjà développé notre propre circuit. On est tous les week-ends en concert, ces dates sont grâce à Dieu toujours pleines. Le public, je ne me fais aucun souci, on l’a. Ce qu’il nous manque, c’est sûrement d’avantage de visibilité. C’est justement la raison pour laquelle on a atterri chez Musicast. On cherche d’avantage à diffuser notre musique via cette structure plutôt que de la vendre. Quant à la musique qu’on réalise, on la réalise d’abord et avant tout pour nous, car elle nous fait kiffer, à partir de là on peut ensuite la partager avec les auditeurs.
Ce modèle économique développé avec ton label, ça rappelle forcément celui de La Scred.
J’aurais d’ailleurs largement pu les citer juste avant !
Hormis l’influence évidente musicalement, moralement et même visuellement, quels sont les rapports que tu entretiens avec eux ? Car dans ta Poignée de Punchlines tu poses à côté de Koma. Tu dévoiles jamais totalement ton visage, comme eux à l’époque, ton morceau La Galère ça fait inconsciemment penser au Zonard d’Haroun. Ou encore dans le morceau Double Dragon tu dis ”un amoureux de la caisse claire et un mec scred qui veut pé-ra”… Y a tellement de clins d’œil !
C’est simple, sans La Scred je pense qu’on ne serait pas là, que ce soit nous ou plein d’autres. Ils ont tellement marqué le rap. Avant même d’être de véritables artistes, ce sont des personnes superbes et tellement humaines. Ils sont justes dans la simplicité, avec eux, ce n’est jamais compliqué. J’ai proposé à Koma de faire la Poignée, et il a accepté tout de suite l’invitation alors qu’on avait du se voir qu’une fois ou deux auparavant.
Ça pourrait aboutir sur d’éventuels morceaux en collaboration avec eux ?
J’ai déjà enregistré un track avec Mokless qui devrait logiquement apparaitre sur mon prochain projet. Mais … attends, ça en fait il ne faut pas que j’en dise trop (rires). Non mais voilà, La Scred, que dire de plus qui n’a pas été encore dit sur eux ? Un maximum de force pour eux !
Toujours dans les inévitables questions liées aux connexions, tu apparais sur la mixtape Nous contre eux de Char du Gouffre avec le morceau J’me laisse aller, tu peux nous raconter comment ça s’est fait ?
Il y a beaucoup de monde qui m’a déjà invité, généralement quand on m’invite je réponds présent. Après Mani connaît bien Char, Le Gouffre, Paco tout ça, ce sont des vraies connaissances, tu vois ? Dès qu’il y a un concert ils peuvent passer directement nous voir, car au delà du côté purement musical il y a inévitablement de réelles affinités qui se sont créées.
Mani Deïz produit l’intégralité de l’album, comment s’est passée votre entente artistique ?
De plusieurs façons. Certaines fois Mani m’envoyait les prods avec directement des idées de thèmes qu’il avait déjà en tête. Et des fois inversement, j’avais déjà gratté des textes et je passais commande, du genre il me faudrait telle sorte de prod. Plus classique, parfois il m’envoyait toute une palette de prods et je n’avais plus qu’à choisir. L’entente s’est vraiment bien passée du début à la fin. Après, je ne voulais pas apparaître seul sur le projet alors j’ai invité les membres de LaClassic à venir poser sur les interludes 21 grammes, il a fallu aussi expliquer le concept des 42 grammes directement dans le disque. On en a beaucoup discuté. On ne voulait pas que l’auditeur ne capte pas forcément le concept.
Je t’avoue qu’au début j’étais un peu sceptique je pensais que c’était encore un truc pas très subtil qui allait parler de grammes de drogue.
D’ailleurs ça me refait penser à mon premier projet. Je l’avais intitulé Premier Jet pour le jeu de mot, même si sur la pochette c’est un pochon de weed avec un gramme dedans. Mais ouais là il fallait pas prendre le risque qu’on se dise ”non mais genre ils vont fumer 42 grammes”.
Pour les interludes 21 grammes qui introduisent à chaque fois un membre de LaClassic posant son 16, le concept est plaisant. Tu pourrais brièvement nous présenter l’équipe ?
Exceptionnellement DJ Rolex qui est le DJ de Demi Portion a posé sur une de ces interludes et il fait aussi parti de LaClassic, sinon pour le reste en emcees il y aura donc Sega, Melis, Nedoua et Starline. Après en beatmaker, il y a OBL qui est aussi actionnaire majoritaire car c’est devenu une entreprise à part entière, il y a aussi VDS Music, Laoud, y en a plein en fait.
C’est prévu du coup de développer ces artistes de manière à ce qu’ils puissent sortir un ou plusieurs projets ? Et est-ce que vous auriez pas prévu de sortir un projet commun en mode supergroupe, ou alors une compil’ réunissant toute l’équipe ? Même si c’est hypothétique, vous y avez déjà songé ?
Tous les emcees sortiront un projet, et il y aura même des projets de beatmakers. En fait on se voit tout le temps, on fait tous de la musique et on est tous sur Montpellier sauf pour Starline qui est la dernière à nous avoir rejoint et qui est basée sur Lyon. On s’est tous rencontrés par rapport à la musique donc on aime faire du son ensemble. Je suis le premier à avoir intégrer LaClassic et c’est moi qui ai ramené chaque membre les uns après les autres car j’aimais avant tout leur rap tout comme leur personnalité. Quand tu es tout le temps avec quelqu’un physiquement, il faut avant tout que ça colle humainement. Je pense très sincèrement qu’il n’y a aucun déchet d’un point de vue purement rap dans LaClassic.
via : Facebook – Lacraps
Tout au long de l’album, tu laisses une grande place à l’amertume et la tristesse magnifiées par les boucles de Mani qui produit tout l’album, et ça m’a vraiment étonné car sur le papier, tu viens de Montpellier, donc je m’attendais vraiment à retrouver une touche peut-être plus sudiste et méditerranéenne, tu n’as d’ailleurs pas du tout l’accent du sud, et ton album fonctionne vraiment très bien sous la grisaille.
C’est parce que je viens de Roubaix à la base. De l’Alma plus précieusement.
Ah, vraiment ? Je connais très bien cette ville ! Je m’attendais beaucoup plus à un côté à la fois rue et … je sais pas comment dire, coloré, peut-être dans la lignée de la FF, et surtout du Rat Luciano … Mais maintenant que tu me dis que t’es roubaisien à la base, tout semble tellement plus évident. Tu étais connecté avec les membres de 59 Grammes ou avec Foudealer ?
Non, je vois très bien ce qu’ils font mais à l’époque c’est clair que sur Roubaix, c’était Foudealer ! L’approche de la musique entre le nord et le sud est totalement différente. Ça fait plus de 10 ans que j’ai quitté le nord, et même si je kiffe les gens dans le nord et tous mes gars là-bas, je suis content d’avoir pu partir de l’Alma, toi en plus tu sais très bien comment c’est là-bas. Mais sinon je n’étais pas connecté avec quiconque en rap à Roubaix car je n’ai véritablement commencé à rapper qu’une fois arrivé à Montpellier. C’est là que j’ai commencé à écumer les open-mics et à y rencontrer tout le monde avec qui je bosse désormais. Il faut pas croire, je me suis vraiment bougé le cul ! De toute façon je suis comme ça, tu ne me verras jamais poser un texte mal travaillé où il n’y aura pas de rimes vraiment léchées ou alors sortir une phase cramée. J’essaye toujours d’être le plus précis et le plus méticuleux possible afin de me donner les moyens de réussir. Je souhaite vraiment réussir artistiquement, mais aucunement devenir célèbre.
Cette authenticité que tu affirmes dans tes morceaux laisse penser que tu désires apporter une touche de réalisme à ta musique, c’est quelque chose d’important pour toi ? Tu souhaiterais pas plus tard te servir de ta musique pour créer un personnage ou une histoire de toute pièce ?
J’essaye effectivement de ne pas trop m’éloigner de moi même, je suis Ali dans la vraie vie comme je suis Lacraps. Il y a toujours des choses que je ne pourrai jamais mettre en musique car ça restera trop personnel et intime, même s’il m’arrive déjà de me livrer beaucoup, de manière introspective. Je n’ai pas envie de me mentir à moi même tout simplement. Si je suis faux, je sonnerai faux, et cela déteindrait de façon négative sur ma musique. En fait, je n’ai pas envie de réussir artistiquement en jouant un rôle, je souhaite qu’on reconnaisse ma musique et qu’on nous suive pour ce qu’on est et ce qu’on représente. Effectivement, je rappe ce que je vois, ce que je pense, ce que je dis, comme dans la vie de tous les jours. Le témoignage que j’effectue à travers mes lyrics correspond ainsi à ce que tous les auditeurs voient de leurs propres yeux dans leur quotidien, on peut se reconnaître facilement dedans. Je retranscris des émotions via le rap. Même si j’adore l’aspect purement technique de l’écriture, ce qui m’importe c’est de réussir à maîtriser les émotions, quelles qu’elles soient : amour, joie, colère, haine, désespoir. Ce sont ces émotions universelles et ancrées dans notre quotidien à tous qui m’amène à les retranscrire en musique. Je n’ai donc pas besoin de passer par un personnage pour cela. Au delà de ça, il y a aussi l’aspect schizophrénique, je ne souhaite pas m’égarer sur ce terrain là, il faut que je puisse me reconnaître dans ma musique. Je rappe juste ce que j’aime, et ce que je suis.
Tu laisses justement une grande place à des émotions telles que la tristesse, le pessimisme, l’anxiété. Ce que je trouve agréable et réussi, c’est que tu t’aides de ces émotions pour porter tout au long de l’album un constat alarmiste, et pas du tout moraliste.
Exactement. Ça me fait penser à une phase dans le morceau Écoute-moi, j’y dis ”je sais que c’est utopique mais je rêve d’éveiller les consciences ». J’aimerais vraiment que la masse se pose davantage de questions, sur tout un tas de sujets. C’est comme pour le morceau Sous pression, j’aime ce texte, car je n’y parle pas de moi, mais de plein de personnes opprimées, je pointe le doigt sur des sujets qui peuvent déranger. On aura beau dire ce qu’on veut, mais je trouve cela très important dans la musique.
via : Facebook – Lacraps
Ton projet m’a quand même bien foutu le cafard par moment, et ce n’est pas forcément ce que je préfère en tant qu’auditeur. Au début, cela m’agaçait. Et plus je l’écoutais, plus je ressentais un sentiment de malaise, ou de contrariété. Et ce qui m’agaçait, j’ai réalisé que c’était ce qui faisait en fait la force de l’album. Tu réussis à mettre l’auditeur dans un état de mal-être, ou de désarroi vraiment maitrisé. Par la suite, tu ne désirerais pas sortir d’avantage de ce schéma thématique et musical via notamment des sonorités moins caisses claires et 90 bpm ?
J’aime aussi poser sur des prods plus trap… Dans mon premier projet Premier Jet, il y a déjà un morceau, Le ciel brille, avec un refrain posé au vocoder. Je me suis vraiment ouvert musicalement ces dernières années, mais je sais surtout ce que j’aime avant tout. En vrai, tant que le track reste chaud, je suis ouvert à tout.
Après 42 Grammes, tu penses désormais évoluer de quelle manière artistiquement ?
C’est vraiment pas évident de se projeter ainsi, mais par exemple récemment j’ai posé le freestyle daymolition sur une prod de Nizi.
Sur une prod beaucoup plus 808 que MPC pour le coup.
Le morceau a été très bien accueilli, je vais évoluer en restant tel que je suis, sans jamais non plus forcément suivre la tendance. Il peut très bien y avoir des backs au vocoder, ou au refrain, rien n’est interdit et tout cela sera forcément testé en studio. Il faut juste que je sois fier du résultat afin de pouvoir le partager au plus grand nombre. Pourquoi pas par exemple faire un jour un double album avec une face old school, et une autre new school. Ça pourrait être intéressant. En tout cas, je suis tous les jours dans la créativité, tous les jours au studio, j’espère pouvoir enchaîner le plus vite possible et sortir un projet au mieux dans 6 mois.
Pour conclure, j’ai une question de la part de Genono : faut-il voir dans Lacraps une quelconque référence à Mr Crabs de Bob l’éponge ?
(rires) Il m’a tué. Grosse dédicace et de la force à Genono ! Lacraps c’est une référence à la crapule, c’est le surnom qu’on donnait à mon grand frère, juste un nom de quartier que j’ai voulu conserver. Ça correspond à mon vécu, à une époque.
En toute simplicité et à l’image de ta musique, merci beaucoup pour tes réponses.
C’est aujourd’hui qu’est sorti Préliminaire d’Express Bavon sur Haute Culture. Le gava du 19ème aura su se faire remarquer tout au long de l’année, en apparaissant tout d’abord aux côtés de Joe Lucazz sur No Name en janvier dernier, puis en nous livrant Fais couler la boisson dans la foulée, au mois de mars. Plusieurs apparitions au Batofar, à la Bellevilloise et à la dernière édition de l’annuelle Ride lui ont permis de confirmer l’essai face au public, tout en préparant la suite les mois qui suivirent. Une suite maintes fois repoussée qui arrive à point nommé. D’autant plus qu’un nouveau cap a été franchi sur ce projet, et l’alchimie avec Tahiti Boi, son artisan sonore, paraît de plus en plus évidente. Fort de cet engouement et le temps de passer un coup de fil à Express, je le retrouve aussitôt Avenue de Flandre, au corner Alphonse Karr, afin de discuter de cette année pleine en sa compagnie. Le chemin nous mène aux pieds des tours de la cité Cambrai, où se poursuivra notre conversation.
Propos recueillis le 21/12/2015
Illustrations : Singemongol
Texte : Le Jeune Did
On sait que tu gravites autour de La Ride. Est-ce que tu pourrais présenter ou définir ce groupe, voire ce mouvement ?
Il faut savoir que dans La Ride on est tous plus ou moins de la même génération, on partage tous la même histoire, même si chacun a son propre parcours. On se ressemble tous un peu, tu vois ? Ce sont des gens de divers quartiers et on s’est tous croisés petit à petit dans nos vies respectives, on a commencé à se connaître, à faire la fête, y a zéro prise de tête et ça n’a pas changé, on aime tout simplement se retrouver autour du rap et de la boisson.
Tu as créé la sensation en début d’année en posant sur le morceau Corner dans l’album No Name de Joe Lucazz. Est-ce qu’au moment de l’enregistrement tu t’attendais à autant marquer les esprits ? Sachant que certaines personnes dans le milieu parlent d’un des morceaux phares de 2015, voire même du refrain de l’année.
Non je ne m’y attendais pas du tout sans te mentir. Il y a même eu des gens qui m’ont déconseillé de faire un morceau avec Joe en me disant qu’il était pas assez sérieux tout ça… Mais tu sais je le connais depuis tellement longtemps, depuis l’époque de La Brigade. Avant même de faire du son on se connaissait. Après Joe il est comme il est tu vois, dans sa vie il peut être entouré de galères pas possible, mais dans le rap, une fois dans la cabine… c’est un des plus sérieux. Il m’a appelé et je suis venu sans me poser aucune question.
Je t’ai découvert sur Dans ma ride vol. 1 de Tahiti Boi, avec le morceau La Ride est bavonne qui est un bon condensé de ton univers et que tu auras su peaufiner sur ton EP Fais Couler la Boisson en mars dernier qui a très vite suivi la sortie du morceau Corner. Artistiquement, tout est allé très vite pour toi tout d’un coup.
Ouais je vais te raconter le cheminement de tout ça. Pour la compilation Dans ma ride, c’est parti d’une idée d’Eddy les bons tuyaux et de Tahiti Boi. C’est donc Eddy qui m’a proposé de poser un morceau pour Tahiti, et le feeling est tout de suite super bien passé. Ensuite on s’est revu, on a enregistré d’autres morceaux ensemble et tout est venu naturellement, c’est comme ça qu’on a décidé de bosser ensemble. En tout on a fait une dizaine de morceaux. À la base, je souhaitais sortir un album avant même de le rencontrer. J’avais déjà tous les morceaux nécessaires, puis j’ai finalement décidé de tous les mettre de côté et de repartir de zéro avec Tahiti. Sur les 10 morceaux qu’on a ensuite réalisé ensemble il m’a tout d’abord déconseillé de tout sortir d’un coup, et d’y aller en douceur, ce qui explique ce format EP pour Fais couler la boisson, en guise d’introduction.
Et les premiers retours que tu as pu avoir avec cette première sortie, et l’expérience que tu as pu en tirer ?
Les retours ont été plutôt bons, on a même pu clipper le morceau Caviar, les gens du milieu m’ont encouragé, félicité, c’est motivant. Donc satisfaction du côté purement artistique, mécontentement au niveau de la distrib’ car on a encore du mal à diffuser notre musique comme on le souhaiterait et de franchir un cap notamment en terme de vues et d’exposition.
Pour revenir sur ta dynamique artistique, t’es sur une bonne phase en 2015 et tu conclues cette année par un nouvel EP sur Haute Culture, un 6 titres cette fois, intitulé Préliminaire. Comme pour le visuel, on voit que tu te prépares tranquillement en roulant tes joints, les préservatifs posés pas loin, prêt à sortir pour la soirée. Du coup au niveau de cette sortie et après ces préliminaires, sur quoi ça va aboutir concrètement ?
Normalement c’est le gros projet, c’est ce que je souhaite le plus en tout cas ! Une sortie avec plus de moyens, et si ce n’est pas le cas je le sortirai par mes propres moyens, on a déjà trop attendu. Je suis bien entouré avec notamment la structure Diez Music, ce sont les gars de Tahiti Boi qui sont derrière cette agence. Comme ça chacun a son rôle à jouer, eux ils seront plus dans le côté administratif et contractuel, ce qui est soulageant car cela me permet de me focaliser sur mon domaine, qui est lui artistique. De se sentir bien entouré, c’est très encourageant pour continuer à faire ce qu’on aime avant tout, de la bonne musique.
Et du coup, de te placer un peu partout dans l’année, à des moments clés comme Janvier et Décembre, c’est quelque chose de souhaité et prémédité ?
Non pas du tout car j’ai tout le temps envie de sortir mes sons le plus vite possible à chaque fois. C’est toujours au rôle du label et de la distrib’ de trouver le bon moment, et à chaque fois ils me disent d’attendre un peu, de faire les choses patiemment. Mais ce que je souhaite toujours avant tout c’est que mes morceaux puissent sortir, j’ai tellement de morceaux qui sont restés dans les tiroirs que je ne veux plus que cela se reproduise. Aujourd’hui ce qui est génial c’est que grâce à des sites comme Haute Culture, tu peux tout envoyer gratuitement tout en ayant une meilleure exposition et une belle vitrine.
Juste avant de revenir là dessus, je trouve intéressant de parler de tes débuts. J’ai vu que t’avais sorti la Swag Tape vol. 2 avec DJ All Starz c’était vers 2011 il me semble. C’était il n’y a pas si longtemps que ça mais c’est quand même 5 ans, ça passe vite surtout dans la musique. Est-ce que tu pourrais revenir un peu sur cette période ?
DJ All Starz c’est mon pote d’enfance, c’est la famille tu vois. La Swag Tape c’est pleins de morceaux compilés et à cette période on avait même notre série vidéo Certifié Bavon TV et à ce moment il n’y avait pas encore beaucoup de monde qui faisait ça.
Ouais après il y a eu La Fouine qui a capté le concept avec Fouiny Story.
Voilà exactement, en vérité on est toujours dans la tendance même si les gens calculent pas, et même si on est pas des cainris tu vois, on adapte toujours le truc qui se fait là-bas à la française. Pour la Swag Tape c’était dans l’esprit cainri aussi, on a réservé deux séances de studio et on a invité tous les mecs qu’on connaissait et voilà, c’était bon enfant.
Sur le modèle américain on est toujours en plein dedans avec ta mixtape qui sort sur Haute Culture, le Datpiff ou le Livemixtapes à la française, t’en penses quoi de cette plateforme ?
C’est pas mal on peut pas passer à côté du modèle américain, c’est comme ça que ça marche là-bas, du coup, comme d’habitude, on fait pareil ici. Avant les mixtapes tu devais les vendre 5 ou 10€ dans la rue comme à New York, maintenant tout se passe sur internet. Ce qui est bien c’est que tout le monde commence un peu à jouer le jeu, notamment avec quelques grosses têtes, si on peut tous s’entraider et apparaître les uns à coté des autres sur un même site, c’est qu’on va dans le bon sens. Et puis en France ce genre de plateforme c’est une bonne alternative à d’autres sites comme Booska-P, eux on essaie même plus de les démarcher.
Pour revenir à ton nouveau projet, je trouve que tu as réussi à en dégager une véritable ambiance urbaine, de la grande ville, dans le prolongement de Corner mais cette fois-ci à ta sauce, et en plus, il s’en dégage une ambiance également très nocturne.
C’est parce que ça fait aussi un peu partie de moi. Tout ce que je rappe c’est moi : les meufs, les soirées, fumer, la cité… je vais donc réussir à t’en parler naturellement. Avec Tahiti on en a parlé et on a essayé de dégager du projet quelque chose de cohérent, l’objectif était de réussir à créer un univers, à la fois parisien, caillera mais propre sur lui et festif.
Ce qui m’a fait plaisir en découvrant ton projet c’est que cette ambiance de la nuit parisienne ça m’a beaucoup fait repenser à Tout Simplement Noir.
C’est toi qui fait plaisir en disant ça car J L’tismé habite justement une cité au dessus. Donc forcément on a grandi avec leur son, ça fait partie de nous. Donc même si on essaye pas de reproduire leur son, on en est, consciemment ou non, des héritiers, que ce soit dans la sonorité ou la mentalité.
T’es assez à l’aise dans différents styles d’interprétations. C’est quelque chose de spontané ou alors que tu travailles beaucoup ?
Il y aura toujours forcément beaucoup de travail derrière tout ça. Au début je me rappelle quand je chantais, j’enregistrais et je me réécoutais, il y avait des progrès à faire ! (rires) Je n’ai pourtant jamais pris de cours de chant, j’écoute surtout beaucoup les conseils des personnes autour de moi. J’aime bien justement changer les ambiances, faire un morceau chanté qui plaira d’avantage aux meufs, et ensuite enchaîner sur un morceau plus vénère en parlant de drogue tout ça… Je n’ai aucun problème à varier les styles, tant que ça reste musical et que le morceau me ressemble. Il faut que l’auditeur puisse me reconnaître quelque soit l’ambiance.
Ce qui est surprenant c’est que quand on t’entend parler t’as un timbre de voix plutôt grave et cassé. Et quand tu chantes c’est doux et mélodieux.
Oui ça se travaille il faut pas croire, il y a énormément de taf derrière tout ça.
Tu peux nous parler du rôle de Tahiti Boi dans ta musique ?
On se ressemble beaucoup, car il écoute tout ce qui se fait dans la musique. On est des passionnés avant tout ! Du rap, on en écoute tout le temps et on a beaucoup de goûts musicaux en commun. J’essaye de toujours rester à la page et Tahiti Boi aussi, dès qu’un nouveau truc se fait, il ne va pas se contenter de le copier, il va ajouter sa touche. Comme tout le monde, j’adore le son new-yorkais, quelqu’un comme Joe va être beaucoup plus à l’aise sur ce type de son tu vois. Mais même si ce type de son peut encore me toucher, ce n’est pas ce que je recherche uniquement. Tahiti Boi a une excellente oreille musicale en tant qu’auditeur et producteur, c’est aussi pour ça que je travaille avec lui.
Ton côté mélodieux et chanté je trouve que ça fait vraiment partie de tes points forts et du fait que tu te démarques beaucoup d’autres artistes. Tu redoutes pas des fois qu’on ne t’invite à l’avenir que pour ce registre et de devenir un mec à refrain ?
De toute façon on m’invite quasiment jamais. Il y a toujours du monde pour me dire ”chanmé ton truc”, mais dès qu’il s’agit d’inviter c’est tout de suite plus différent. Ces gens en fait ils ont peur que tu les plisses. Aux États-Unis ce n’est pas le cas, il y a une véritable effervescence et tout le monde s’invite. J’ai déjà posé plein de morceaux avec des rappeurs qui ne sont au final jamais sortis… Ils ont eu un coup de pression sur le morceau parce que je place toujours la barre haute, tu sais le rap français avec tous ses problèmes d’ego à ce niveau c’est compliqué. Après, toute connexion est bonne à prendre et je reste ouvert à de nouvelles collaborations.
Pour parler de ton rapport à la drogue douce, je le trouve très positif, positiviste et hédoniste. Tu en parles avec beaucoup de passion que tu arrives à transmettre et faire comprendre à l’oreille. Obligé de penser à des trucs comme Currensy ou Devin the Dude pour le coup…
Après on cherche jamais à reproduire ce qui a déjà été fait, mais ça fait forcément partie des choses que j’ai écoutées. Et puis la drogue elle fait aussi partie de moi, c’est quelque chose qui m’apaise, elle m’empêche de faire des bêtises, et voilà je suis pas dans la morale. Autant savourer ce qu’il y a à savourer.
Tu décris très bien ton 19ème, on sent que tu y es attaché, à tel point que tu l’as même tatoué sur ta main. Pourtant sur Corner tu dis vouloir quitter le quartier avec les proches.
C’est comme une meuf, tu l’aimes parfois de ouf, et des fois elle t’énerve. Le 19ème m’a pris des potes, il y a eu des morts, et des fois t’aimerais vraiment être loin d’ici. Et pourtant quand je suis loin, je repense à ici. C’est ce que je suis. Mais dans le fond j’aimerais bien pouvoir le quitter quand même et revenir de temps en temps voir la famille, les amis. J’y ai fait toute ma vie, j’ai plus rien à prouver ici et j’ai encore plein d’autres choses à découvrir.
Même si tu l’as déjà expliqué à plusieurs reprises, raconte nous un peu ta définition du mot « bavon ».
C’est ici que j’ai appris ce mot, ce sont les anciens qui parlaient avec ce jargon du 19ème. Un peu plus tard j’ai appris que c’était lyonnais en fait. Pour moi ce mot ils nous caractérise, c’est surtout ici qu’on l’utilise, même s’il a été repris ailleurs depuis. Bavon quand je pense à ce mot ça me rappelle avant tout toute une époque, un style de vie propre de chez nous. C’est bavon, c’est mortel, ça déboite tu vois ! Après on s’amuse à rajouter des ”va” des ”von” des ”ve”,comme avec gava.
Présenter Djé est un exercice compliqué. Membre énigmatique du 92i, dont on ne connaissait jusqu’ici que quelques couplets éparses, il est ce type de personnage que l’on pourrait qualifier un peu trop facilement de « secret le mieux gardé du rap français ».
Traffic, son premier projet solo, sera dans les bacs le 29 juin. L’occasion pour nous de rencontrer Djé dans un café parisien, et d’évoquer la genèse de cette mixtape, le style assez unique de son écriture, son parcours au sein du 92i, et ses projets à venir. Mala était également présent, mais le sujet du jour étant la sortie de Traffic, l’interview est pleinement centrée sur Djé et sur sa musique. Pour la même raison, on a également évité d’évoquer Booba, même s’il revient -forcément- à un moment ou deux dans la discussion.
Je tiens également à noter que Djé a payé toutes les conso (deux noisettes pour ma part, deux allongés pour mon comparse Le Jeune Did), et un rappeur qui paye, c’est assez rare pour être souligné.
Et à la fin de l’interview y’a un bootleg en bonus.
Genono : T’es dans le game depuis une bonne dizaine d’années, mais ton premier projet solo n’arrive que maintenant. Est-ce que c’est parce que t’as vraiment pris le temps de le peaufiner, ou c’est juste que t’as pas eu l’opportunité de le faire avant ?
Djé : C’est vrai que l’opportunité ne s’est pas vraiment présentée avant. Ces derniers dix-huit mois, j’ai vraiment fait de la musique, en levant le pied sur les activités annexes. Et puis, il y a des événements qui font que tu prends du recul sur certaines choses, ce qui m’a poussé à prendre la décision de « compiler un savoir-faire ». C’est une chose qu’on m’a longtemps demandé de faire, parce qu’on avait décelé chez moi un certain « talent » -et j’insiste sur les guillemets- mais je n’arrivais pas à m’y mettre sérieusement. J’arrivais pas à me voir comme un artiste solo, qui doit faire des trucs de son côté. J’ai toujours été un mec qui, artistiquement, aimait bien les trucs de groupe, de collectif.
Genono : Quand tu dis qu’on t’a demandé de le faire … l’idée de te lancer dans un projet solo ne vient pas de toi ?
Djé : A la base la passion de la musique vient de moi. Mais au début, quand tu m’as entendu sur différents projets, c’est parce qu’on m’a dit « viens ». Après, je vais pas te dire, comme j’entends certains le dire « j’ai suis tombé dans le rap par accident » … Moi, la musique, c’est un truc qui me prend aux tripes. Maintenant, c’est bien beau d’avoir des aptitudes à quelque chose, mais il faut le travailler. Cette mixtape, j’ai bossé dessus sept jours sur sept, à l’atelier, au labo. Et toute la journée je suis dans le son, j’écoute des prods, je prends des trucs cainris et je kick dessus … C’est la première fois de ma vie que je me consacre pleinement à ça. J’ai aussi reçu pas mal d’instrus venues d’internet, des mecs que je connais même pas, que j’ai jamais rencontré, mais qui apprécient ce que je fais. Après, je me leurre pas, je sais que ces mecs ont aussi essayé d’approcher des cainris, ou des mecs signés, mais qu’ils se sont fait recaler, ou qu’ils n’ont simplement pas eu de retour. Et avec moi, pas besoin de se voir et de devenir potes pour que je pose sur tes prods. Si le son est bon, je le prends, point. Je pense que ce que les gens aiment chez nous, c’est qu’on fait le rap qu’on a envie de faire, on dit ce qu’on a envie de dire, sans trop se poser de questions. C’est très décomplexé.
Genono : Du coup tu bosses avec plein de producteurs différents, t’as pas peur de t’éparpiller ? Qu’est ce qui assure la cohésion ?
Djé : Bah justement, sur le prochain projet, je compte travailler plus étroitement avec certains beatmakers. J’aime garder une certaine couleur, j’aime qu’il y ait une cohérence entre les morceaux. Sur Traffic, j’ai des prods de Bone, de Parabellum … des gens que j’avais pas eu l’occasion de rencontrer auparavant.
Genono : Toi, tu touches pas du tout à la prod ?
Djé : Un petit peu, mais … quand je suis allongé dans mon lit, avec le pc sur les genoux. C’est pour m’amuser, y’a rien de sérieux. Moi, je bosse sur l’interprétation, l’écriture, le kickage, le flow. Je me nourrie de tout ce que j’entends. Les trucs récents, à la pointe, comme les Migos, les Young Thug, les Meek Mill, les Rick Ross, c’est bien, mais moi mes influences, à la base, c’est Jay-Z et Mobb Deep.
Genono : Pourtant, musicalement on te sent plus influencé par les trucs récents.
Djé : Ouai, mais c’est quand même ce qui me nourrit. Jay-Z, Mobb Deep, CNN, je sors de ça. J’ai pété un plomb sur leurs textes, je pouvais passer des heures à analyser leurs morceaux.
Le Jeune Did : Dans le fond je trouve pas ça tellement étonnant, même si on le ressent pas forcément musicalement, c’est une influence qu’on retrouve dans ta mentalité : le côté entreprenariat, aller de l’avant …
Djé : Ouai, sans faire de comparatif parce que ce sont deux échelles extrêmement différentes, mais l’état d’esprit est un peu le même. J’espère que c’est ce qui ressort de la mixtape : on n’est pas dans la complainte perpétuelle. C’est vraiment … à mi-chemin entre le système D et l’entreprenariat. On sait ce qu’on fait et de quoi on parle, sans jamais en faire l’apologie. C’est juste un hommage à ce genre de vie.
Genono : C’est vrai que c’est ce qui ressort de ta mixtape : t’es dans la description, jamais dans le jugement.
Djé : C’est ça. Tu te rappelles du titre Izi Life, dans l’album 0.9 ? « This ain’t a rap song, this is my life » … Bah voila, c’est exactement ça. C’est pas juste de la représentation, c’est nos vies. Après, ça reste du rap, ça peut sembler caricatural parce que parfois tu forces le trait, tu mets en scène … mais le fond, il est réel.
Genono : Est-ce que t’as senti qu’il y avait une attente de la part du public, sur l’arrivée de ton premier projet solo ? Parce qu’avant ça, on t’a entendu sur des sons un peu éparpillés, toujours en featuring … Même des titres solos, je crois que t’en as jamais sorti avant Traffic.
Djé : Pour cette mixtape, j’ai fait une quarantaine de morceaux en un an et demi. Et à la fin, j’ai fait ma sélection, un condensé de ce que je sais faire. Je pense que les gens qui aimaient bien ce que je faisais jusqu’ici vont être surpris, dans le bon sens du terme. Non seulement il y a plus de matière, mais surtout, c’est dix fois plus abouti, avec plus de personnalité.
Genono : C’est ce que j’allais dire, cette fois on sent vraiment que tout vient de toi, alors qu’auparavant, c’était uniquement des collaborations : on t’appelle, tu viens poser un couplet, et au revoir.
Djé : Voila, du choix de la prod jusqu’au mix, c’est moi. Maintenant, ça reste du Djé : si t’as aimé ce que je faisais avant, sur les sons avec Booba ou d’autres, tu vas kiffer cette mixtape.
Genono : Je me fais pas de soucis pour les gens qui apprécient déjà ton style, mais est-ce que tu penses que tu vas pouvoir attirer un nouveau public ?
Djé : Je pense, oui, parce que je suis contacté par des producteurs un peu hype du moment. Ils veulent qu’on bosse ensemble, donc ça me fait plaisir. Sur Traffic, j’ai fonctionné sans producteur attitré, après avoir passé des années dans les studios d’Animalsons. Je voulais pas me servir des outils mis à disposition par d’autres, je voulais pas solliciter les graphistes, les producteurs de Booba. C’est normal, il s’est constitué une équipe, je peux pas arriver et dire aux gens « fais moi ça ». J’ai tout fait de mon côté, de manière professionnelle, j’ai trouvé un graphiste, je me suis occupé du mastering … Attends mais j’ai pas répondu à ta question, c’était quoi déjà ?
Genono : Est-ce que tu penses attirer un nouveau public ?
Djé : Je pense, oui, parce que je fais du son actuel. On dénigre beaucoup la trap, mais à l’époque j’écoutais Young Jeezy, je considère que c’était déjà un peu de la trap. La trap, c’est un style particulier, aussi bien dans ce que tu racontes que dans la musique en elle-même. Les tempo lents, j’ai toujours kiffé, et déjà à l’époque de 0.9 on en faisait. A Harlem, ça s’est toujours fait ! Regarde les Dipset, par exemple. Et là, je kick sur des beats à 54 bpm, 52 bpm … c’est là-dessus que je prends du plaisir ! Après j’ai d’autres sons, comme Gold Cuban, qui sont un peu plus speed. Mais le plaisir, je le trouve vraiment dans les sons lents, indépendamment du fait qu’on considère ça comme de la trap, du dirty ou autre chose. Donc pour répondre à ta question, oui, je pense que ma musique étant très actuelle, elle peut parler à des gens qui ne me connaissent pas. Et le fait de collaborer avec de nouveaux producteurs va certainement m’ouvrir à un certain public.
Le Jeune Did : L’ambiance de ta mixtape est clairement pesante, mais quand tu t’autorises des envolées un peu plus planantes -comme sur le refrain de Gold Cuban-, ça fonctionne aussi sans jamais dénaturer le côté OG. Le style nuageux, le cloud a le vent en poupe en France, comme en témoigne le succès d’un groupe comme PNL. De ton côté, as-tu envie d’explorer d’avantage ce style ?
Djé : C’est vrai qu’en réecoutant le projet de A à Z, je me dis que ça peut éventuellement ouvrir une fenêtre vers d’autres choses. Traffic, c’est des lyrics assumées, du kickage … Je suis un gros consommateur de mixtapes, j’aime beaucoup ce format. J’aime l’attitude que l’on peut avoir sur mixtape, t’as plus de libertés que sur un album. Ecoute les textes de French Montana sur ses mixtapes, et après écoute-le sur un album … c’est pas la même chose ! Traffic, c’est un projet qui a quand même une certaine sombritude, et un son comme Gold Cuban permet de démontrer qu’on peut faire autre chose tout en restant soi-même. On ne s’enferme pas dans un truc. Moi, j’écoute de tout, j’ai toutes sortes d’influences.
Genono : T’as un univers très racailleux, tu parles de drogue, d’armes, mais d’un autre côté tu utilises des mots peu usités (« apparatchik » ) et des références super pointues. J’ai carrément appris des mots en écoutant Traffic ! Est-ce que c’est un truc qui te vient naturellement, ou c’est quelque chose que tu recherches pour enrichir tes textes ?
Djé : (rires) T’es journaliste, et c’est moi qui t’apprends des mots ! Mala, t’en dis quoi ?
Mala : T’es fort fréro.
Djé : En vrai, on a appris comme ça, tu connais Boulogne. Et même les cainris que j’ai kiffé, c’est des mecs qui écrivent un peu comme ça. Avec des assonances, de la subtilité … pas forcément des punchlines, comme on dit maintenant. Les punchlines, on dirait un concours de vanne. Des « ta mère en short » … alors que tu vas écouter Jay-Z, c’est pas ça du tout. Et puis moi, je suis pas un mec qui va s’imposer par sa grosse voix, ou se mettre en avant dans les clips, donc chacun ses armes. C’est pas parce qu’on fait un genre de rap qu’on doit s’enfermer dans des formats particuliers. Moi, j’aime les mots, même si le propos est dur, je fais attention à ce que ce soit correctement écrit.
Genono : Tu fais également énormément de name-dropping, c’est une volonté d’imager tes textes ?
Djé : Je me dis pas « faut que je fasse du name-dropping », ça vient comme ça.
Genono : T’as une écriture très instinctive en fait.
Djé : Oui et non, en fait j’ai des mécanismes qui me viennent naturellement parce que je les ai assimilés en écoutant des textes cainris. J’aime les assonances, les jeux de mots, les double-sens, triple-sens.
Genono : Est-ce que t’as pas l’impression de dérouter les auditeurs, parfois ? Parce que t’as des phases qu’il faut écouter deux, trois, quatre fois pour les comprendre.
Djé : Je sais pas, je fais pas attention à ça. J’ai toujours écrit comme ça. C’est aussi une façon de ne pas se dévoiler à mort, tu te caches un peu derrière les double-sens, les trucs codés. Quand tu parles d’un truc, et que l’auditeur se dit « ah ouai, il parle de ça, mais en fait il parle aussi de ça » … c’est ce que je trouve fort, et ce que j’essaye de faire. Mais je travaille pour resserrer un peu le truc, parce qu’il faut quand même que ça reste compréhensible.
Genono : Donc t’es quand même conscient que tes textes ne sont pas forcément faciles à aborder.
Djé : Ah oui, bien sûr. D’où les vidéos-lyrics, par exemple, ça aide les gens à suivre ce que je raconte. Si je dis quelque chose que je suis le seul à comprendre, ça n’a pas grand intérêt.
Genono : T’as une syntaxe super particulière, avec parfois les mots dans le désordre, ou des phases où il manque un pronom, un déterminant, ou un verbe … Cette syntaxe un peu torturée, ça vient du fait que t’écoutes que du rap US ? J’ai presque l’impression que tu écris en anglais, et que tu fais la traduction mot pour mot en français.
Djé : J’aime beaucoup les ellipses, c’est vraiment un truc que je fais volontairement. Après, c’est vrai que quand j’écris, je pense presque en anglais. Du moins, dans la construction des phrases, comme j’écoute que du rap US, j’ai les mêmes mécanismes qu’un mec qui rappe en anglais. Après, j’ai quand même des influences françaises, parce que je viens de l’école de Boulogne. J’ai grandit là-dedans, je peux pas l’enlever de moi.
Genono : Ce qui m’a agréablement surpris dans Traffic, c’est que t’as vraiment une écriture très travaillée et très pointue … mais paradoxalement, j’ai l’impression qu’elle n’est pas suffisamment mise en avant. T’as jamais eu envie de faire un morceau un peu plus solennel, qui mettrait plus en valeur l’aspect purement lyrical ?
Djé : Nan, mais quand Jay-Z disait « si le talent vendait, la vérité serait dite » … ou « j’aurais voulu rapper comme Common Sense mais … » il y a une différence entre être un bon technicien et savoir écrire de bonnes chansons. Si demain t’entends un son de Djé sur du piano-violon, tu vas te dire « qu’est ce qui lui arrive ? ».
Genono : Piano-violon c’est un peu caricatural, mais tu vois ce que je veux dire ? Quand on va écouter ta mixtape, on va s’arrêter sur l’ambiance, les flows, les prods, mais je trouve dommage que quand on parle de Djé, on en parle pas d’écriture.
Djé : Je sais pas comment me perçoivent les gens. Quand on parle de Djé, on parle de quoi ?
Genono : Tu sais, les gens cherchent pas bien loin. Quand on dit Djé, on pense « pote de Booba », et généralement ça s’arrête là.
Djé : C’est le souci, ton propos passe toujours après la manière de faire, et les gens font tout de suite des raccourcis. Et Booba, avec sa position, c’est le premier à subir ce genre de choses. C’est comme ça, on peut rien y faire.
Genono : Il y a quatre featurings avec Mala sur Traffic. Est-ce qu’un projet commun est envisageable ?
Mala : Oui, c’est envisageable …
Genono : … et c’est envisagé ?
Djé : (rires) T’es bon ! Oui, c’est envisagé, mais je vais pas te dire n’importe quoi, parce que demain je vais aller sur internet je vais voir « Mala et Djé sortent bientôt un album commun » … nan, c’est pas le cas ! Humainement, Mala et moi on s’entend super bien, donc artistiquement, forcément, on est amené à se rapprocher. Ca se fait tout seul, en fait. Voila, là j’avais besoin de jeter des trucs solo. Compiler ce que je sais faire, sans chercher l’appui de featurings, sans aller dans l’univers d’autres gens. C’est ce qui explique l’absence de featurings –hormis Mala.
Genono : Tu m’as dit que tu bossais sur Traffic depuis un an et demi, mais en 2009, tu parlais déjà d’un projet en préparation.
Djé : Ouai, t’enregistres des sons, tu les sors pas, tu te dis que ça va faire un projet … Mais comme je t’ai dit tout à l’heure, le travail que je fournissais à l’époque n’a rien à voir avec le travail que j’ai fourni cette année. Là, je suis au labo du lundi au vendredi, écriture, flow, enregistrement, je rentre chez moi pour dormir, je me lève j’y retourne … Alors qu’en 2009, j’étais beaucoup moins structuré. J’avais beaucoup moins d’instrus à disposition, aucun support, et puis il n’y avait pas de cohérence. Un projet, ça doit être habité. Si tu fais un morceau, et deux mois après t’en fais un autre, et que le troisième arrive six mois plus tard … ça ressemble à rien.
Genono : Les sons que t’as enregistré à l’époque, tu les as zappé ?
Djé : Ouai, je les ai zappé. Après, y’a des phases que t’entends dans Traffic qui peuvent venir de ces couplets enregistrés il y a 5 ans, mais c’est retravaillé, réécrit. 5 ans, c’est beaucoup, il s’est passé beaucoup de choses depuis.
Genono : T’es satisfait des retours sur les premiers extraits que t’as balancé ?
Djé : Satisfait … on va dire oui. On a fait notre truc en indé, on a monté notre structure …
Genono : Quand tu dis que t’es satisfait c’est au niveau des critiques, ou en termes de visibilité ?
Djé : De visibilité, déjà. Quand tu jettes un truc, t’as envie que ça touche le plus de monde possible. Après, j’ai bien conscience d’être dans un certain créneau, d’avoir un certain style. Pour ce qui est des critiques, je les entends, mais je me fais plutôt un avis en fonction des gens que je côtoie. J’ai du mal à faire les choses et à regarder ce que les gens en pensent en même temps.
Genono : T’utilises beaucoup le vocoder tout au long de ta mixtape. Comment t’aurais fait si cet outil n’existait pas ?
Djé : Comment j’aurais fait … Je sais pas. Mais si demain j’ai envie de voir mon pote, et qu’il n’y plus facebook ou le téléphone, je vais me donner les moyens. Si y’avait pas vocoder, j’aurais fait sans, et j’aurais assumé le résultat. Je suis pas pro-vocoder, ou anti je ne sais quoi, mais il faut vivre avec son temps. Y’a des morceaux où y’en a moins, des morceaux où y’en a du début à la fin … On s’amuse avec. Toutes les torsions que t’entends dans les sons, c’est volontaire. J’aime bien le mélange des genres.
Genono : Traffic sort en physique, ou uniquement en digital ?
Djé : Physique et digital. Elle sort le 29 juin, et y’a surement encore un clip qui va arriver avant la sortie.
Genono : Tu peux déjà parler des projets qui vont suivre ?
Djé : J’ai déjà enregistré deux-trois morceaux pour enregistrer une nouvelle mixtape. Je vais pas t’en dire trop tout de suite, je pense qu’on aura l’occasion de se revoir pour en reparler.
Genono : La liste de tes collaborations hors 92i est super courte. Je me souviens de Dosseh, de LIM y’a très longtemps … C’est un choix de ne pas te mélanger, ou c’est juste que t’as eu peu de propositions ?
Djé : En fait, la musique j’ai presque été obligé d’en faire. J’aime trop ça, je ne pouvais pas ne pas en faire. C’est comme si j’avais pas eu le choix. Mais je me prenais pas au sérieux, je faisais ça en dilettante. Et quand je faisais un son, j’avais pas à chercher. Tu veux faire un son, tu tournes ta tête, tu tombes sur Mala. Bon bah vas-y, viens, on fait un son ! Tu vois, t’as pas besoin de chercher plus loin. A Boulogne, même quand tu veux rester dans ton coin, t’es pas tout seul. Tout le monde fait de la musique, c’est un coin particulier à ce niveau là.
Le Jeune Did : Ton intégration au sein de 92i, elle s’est passée comment ?
Djé : Heu …
Genono : (rires) Est-ce que t’as été bizuté ?
Djé : J’ai du ramener un cadavre pour entrer dans le gang. Un cadavre par personne ! (rires) Nan mais c’est la vie de quartier, t’es là, les gens sont là … Au début t’es plus jeune, puis tu grandis, tu te retrouves avec les grands … voila. Y’a pas vraiment de genèse à raconter. Des fois je lis des trucs, les gens se rappellent de tout vingt ans après, ils peuvent te décrire comment était habillé le mec la première fois qu’ils l’ont rencontré … Nan, nous on était du même quartier, on a grandit là-bas, et y’avait un peu des têtes de gondoles : Malekal, Sages Po’, Lunatic. Moi, je trainais souvent avec Sir Doum’s, qui était dans Beat de Boul …
Le Jeune Did : En fait, y’a une telle effervescence que t’es plongé dedans, que tu le veuilles ou non.
Djé : C’est un peu ça. C’est un vivier, sans être une école. C’est ton problème, ça te motive de voir les gens faire, mais quand tu rentres chez toi pour écrire t’es tout seul. Donc t’as ça, plus les influences cainri … et puis la vie qu’on a mené en dehors de la musique. Tout ça, c’est des choses qui nous ont rapproché.
Le Jeune Did : Après On Contrôle la Zone, il y a eu une période où les fans attendaient un album commun du 92i. Est-ce que ça a été en projet à un moment donné ?
Djé : En projet, oui et non. C’est pas comme si on l’avait commencé, et que ça s’était arrêté. Mais c’est un truc qui aurait fait plaisir à tout le monde, c’est sûr.
Mala : Après, c’est compliqué. Y’a des gens qui vont te dire « j’aurais aimé un album du 92i de telle époque », d’autres « non, de telle époque ». C’est impossible de mettre les gens d’accord.
Le Jeune Did : Là vous êtes tous les deux sur le label « OG », c’est ça ?
Djé : En fait, j’avais commencé à monter une petite structure quand j’ai commencé la mixtape. Et puis finalement, on a eu l’occasion de créer ce label, OG. On est content, on peut sortir Traffic dessus, et on a déjà prévu de lancer les prochains projets par le même biais.
Genono : OG, c’est juste vous deux, ou il y a d’autres artistes ?
Mala : Pour l’instant, c’est juste nous deux.
Djé : Après, on verra. Il y a d’autres artistes qui nous disent qu’ils veulent travailler avec nous, qui nous envoient des sons tous les jours. Mais tant qu’il n’y a rien de bouclé, je préfère ne pas en parler. Quand ce sera fait, ça fera une occasion de se revoir !
Genono : Est-ce que tu connais Le Blavog ?
Djé : Le Blavog … le nom me dit quelque chose.
Genono : Les faux dialogues entre rappeurs …
Djé : Ok, ouai je vois. Je sais plus si j’ai lu le truc, ou si on me l’a rapporté … Ils m’ont torpillé, nan ?
Genono : Nan …
Djé : Si, si, si. Genre on est des mecs de bande dessinée. Tu vois ce que c’est, Mala ?
Mala : (silence)
Djé : Ils nous ont torpillé.
Genono : Du coup, tu penses quoi de la caricature qu’ils font de toi ? Y’a un fond de vérité ?
Djé : Ils nous connaissent pas ces mecs ! C’est comme si tu demandais à Johnny si sa caricature des Guignols avait un fond de vérité … t’es un ouf toi ! Quand tu te bases uniquement sur ce que t’entends dans des sons, sur des lyrics … tu peux pas prétendre connaitre quelqu’un juste par rapport à ça. C’est juste une facette, c’est biaisé sur plein de choses. Et toi t’es là, t’interprètes … Après ça peut être marrant, j’en sais rien.
Genono : En fait je te demande ça parce qu’il y a certains rappeurs qui se sont tellement reconnus dans leurs caricatures qu’ils pensaient qu’il y avait une taupe dans les studios, ou que les mecs qui écrivaient les dialogues étaient des proches à eux.
Djé : Dans mon cas en tout cas, nan, pas du tout. Après, ça m’avait pas énervé non plus, mais bon … j’ai pas trouvé ça super marrant. Je trouve que c’est plus du torpillage gratuit qu’autre chose. Ils tirent sur des ambulances. Attends, mais toi t’as écrit là-dedans ?
Genono : Nan, mais je les connais.
Djé : Et ça existe encore ?
Genono : Je sais pas si c’est officiellement terminé, mais ça fait un moment qu’ils n’ont plus rien publié.
Djé : Faudrait que je relise, mais dans mon souvenir … C’est peut-être aussi le fait d’être concerné.
Le Jeune Did : Pour conclure, on entend souvent « les gangsters dans le rap, ça n’existe pas ». Dans ton projet, tu parles beaucoup de narcotrafic, de grand banditisme, etc. Où se situe la frontière entre fiction et réalité ?
Djé : Les rappeurs qui disent ça, je pense que ça les dérange de ne pas vraiment être comme ça. Moi, je prétends pas avoir tout fait. Mais dans ce que je dis, tout est vrai. Y’a des trucs que je peux illustrer par des histoires qui me sont arrivées, et d’autres que je peux illustrer par des histoires qui sont arrivées à des amis avec qui je suis tous les jours. Si y’a une commission rogatoire, on se fait péter, et mon pote prend quatre ans de prison, alors que moi je m’en sors … c’est la même chose. Et puis, une fois que t’as eu un certain style de vie, que t’as mangé ton pain noir dans différentes situations … ce qu’on raconte, c’est un hommage à cette vie. On a pas le droit d’avoir vécu ces choses, et d’en parler en assumant ? Quand Rick Ross dit « Seigneur, je sais que je suis un pêcheur », personne lui dit rien. Les mecs parlent de kilos de drogue toute la journée alors qu’ils ont été matons pendant des années. Les rappeurs aux States, on sort des dossiers de fou. Ils ont fait des écoles d’art, des trucs de fou … et pour nous, on vient chercher la petite bête ? Mais jamais tu trouveras de dossiers sur nous !
Le temps d’un week-end ensoleillé en Franche Comté, nous souhaitions voir ce que Besançon proposait de mieux en matière de terroir. Plus communément surnommée Besac par les autochtones, la ville s’est forgée une réputation de taille liée au savoir faire local et artisanal. Nombreuses sont les informations récoltées autour de son horlogerie, de ses édifices et de sa gastronomie. La citadelle de Vauban, le palais Granvelle, le vin jaune, les fromages (Comté, Cancoillotte, Mont d’or). Tout ce patrimoine et ce passé glorieux incite à la découverte de la cité bisontine.
Sur le plan culturel, Besançon n’était pas destiné à devenir une ville incontournable du rap français, personne ne l’aurait prédit. Et pourtant, trois personnages s’évertuent à créer leur musique et à participer pleinement (et sans doute inconsciemment) à l’Histoire de la ville : Sidi Sid, Dela, et enfin Radmo.
Sidi Sid et Dela, c’est à eux deux Butter Bullets. Dela c’est le producteur, l’artisan du groupe, qui concocte ses instrus avec autant de minutie qu’un horloger. Sidi Sid, c’est le rappeur, à la fois passionné et désabusé de tout, désormais exilé depuis quelque temps sur Paris. Son parcours rappelle celui d’un Georges Duroy dans Bel-Ami, ou d’un Frédéric Moreau dans L’éducation Sentimentale. Comme dans les plus grands romans, Sidi Sid a rencontré dans la capitale cette chose la plus cruelle que l’on puisse y trouver : la fin de l’innocence. Sous l’entité Butter Bullets, celle-ci a par la suite abouti sur deux des albums parmi les plus sombres et réussis du rap français, Peplum et Memento Mori.
Pendant ce temps, Dela resté au pays, continue de collaborer avec Radmo.
Radmo, c’est la figure locale indiscutable, issue du quartier de Planoise, malheureusement d’avantage réputé pour ses barres HLM et son taux de chômage que pour sa gastronomie ou son architecture. Radmo, c’est un joli mélange de plein de choses : hospitalité, spontanéité, sincérité, un personnage autant à fleur de peau, que humble et réfléchi. Toutes ces qualités ne surprennent pas, car celles-ci se retrouvent directement dans sa musique.
Son album Doloris Victoria, sorti le 9 Mars dernier et entièrement produit par Dela, est dès la première écoute, une réussite évidente. Il fait d’ailleurs suite à la première salve Bouteille de Gaz, envoyée gratuitement sur la toile en 2013, qui est une sorte de projet rétrospectif fort réussi. Il nous a donc semblé indispensable, le temps d’un entretien, de revenir sur tout cela à la fois. Et c’est avec une grande courtoisie que Radmo a accepté de répondre à nos questions.
Propos Recueillis le 31/05/2015
llustrations : Singe Mongol
Texte : Le Jeune Did
Comment le rap est arrivé jusqu’à toi qui a grandi à Besançon ?
Quand j’étais petit j’écoutais du funk, de la musique afro-américaine. De base c’était des trucs que je kiffais déjà. Par la suite, dès que les premiers groupes de rap français ont commencé à émerger, direct on a commencé à suivre. C’était l’époque des Little. Dès le départ on a commencé à rapper, à se retrouver et à faire des freestyles entre potes, on est très vite rentrés dans ce délire là, c’est juste venu naturellement jusqu’à nous.
Et à partir du moment où toute cette vague rap arrive, comment se développe ton éducation musicale ? Tu étais autant branché rap français que rap US ?
À l’époque, tout en suivant le rap français, j’étais quand même plus branché rap US. Les découvertes se faisaient principalement via l’émission « Yo! MTV Raps », avec à chaque épisode un nouvel artiste à suivre.
En écoutant tes sons que ce soit sur Bouteille de Gaz ou Doloris Victoria, il y a souvent des sonorités West Coast qui ressortent, tu name-droppes pas mal d’artistes, des anciens de N.W.A. à Kendrick Lamar. Même dans le visuel de tes clips Bras Long ou Cobra, on retrouve une imagerie et des codes West Coast. Les claps très Dr. Dre dans le morceau Californie… Tout cela réuni nous fait dire que c’est sans doute une époque et un style de rap qui t’a plus marqué que d’autres.
C’est vrai que dans le rap américain j’ai toujours plus kiffé le côté West Coast que New York, et pas seulement par rapport à la musique. Je trouvais que les mecs West Coast avaient un style et une image différente, plus exotique, que l’on ne pouvait retrouver nul part ailleurs, surtout en France. Car le style new-yorkais s’est lui directement imposé chez les mecs de Paris de par leurs similitudes : les rues sombres, le côté froid, tout ça… Le côte dépaysant et ensoleillé de L.A m’a plus parlé.
Si je te demande tout ça c’est surtout parce que tes influences musicales sont moins perceptibles que celles de Sidi Sid. Sa musique ultra référencée la rend facilement devinable et familière pour les initiés. Toi, tu glisses souvent des clins d’œil à plein de trucs que tu kiffes, cependant ton approche artistique et musicale est beaucoup plus spontanée. On sent que tu souhaites d’avantage transmettre une certaine authenticité, un certain vécu, des histoires de tous les jours, des tranches de vie, plus que des références.
C’est vrai que quand je vois le taff de Sidi, on remarque sa grosse culture générale, toutes ses références, on sent qu’il maitrise son sujet. Ma culture générale rap est moins importante que la sienne. J’ai en revanche une culture cinématographique très importante, et si tu écoutes attentivement, tu t’aperçois que j’essaye toujours d’envoyer des images, de mettre des mots sur des scènes connues de films qui le sont plus ou moins. Je m’inspire aussi beaucoup de l’actualité : ces faits d’actus, je finis souvent par les faire glisser dans mes textes.
Ça nous permet de parler du duo Butter Bullets : on y retrouve donc Sidi Sid , qui est rappeur et bisontin comme toi, et Dela le producteur du groupe, qui est également ton beatmaker sur l’intégralité de Doloris Victoria. Tu peux nous raconter votre rencontre ?
À l’époque, Dela habitait en résidence étudiante à Besançon et vu que j’habitais juste à côté, je voyais souvent des étudiants avec qui on tapait des matchs de foot et des soirées. Et vu que ces étudiants étaient voisins avec Dela ils me disaient souvent : « Radmo faut qu’on te présente un gars, il fait du son, c’est un truc de ouf etc. » et de son côté pareil ces mecs allaient vers lui et lui disaient « Dela faut vraiment que tu rencontres Radmo ». Donc un jour, à force d’entendre toujours la même chose, je suis allé chez lui. Une fois les présentations faites, on s’est posés et il m’a fait écouter son travail. Et tu vois à ce moment précis, ça faisait déjà des années que je rappe, on me présentait donc souvent des gars qui faisaient du son, et le résultat n’était pas toujours à la hauteur, même si par pudeur tu vas pas dire au beatmaker que son travail est pourri… peut-être que le gars débute, il faut donc lui laisser le temps de trouver la bonne formule. En revanche, le jour où je suis arrivé chez Dela, je suis resté bouche bée car son travail était trop lourd. Bref je retourne un autre jour chez lui pour finalement poser un son, et Sidi Sid était là et me demande si j’étais chaud pour faire un feat avec lui. C’est comme ça qu’on a enregistré notre premier morceau ensemble qui s’appelle « Toujours en place ». C’était notre premier son ensemble, on s’est tapé des bonnes barres de rire, c’était un bon délire, c’est à partir de là qu’ils m’ont trouvé super cool, et à un moment Dela me dit que si je le souhaitais, on pouvait continuer à travailler ensemble. Ça faisait vraiment plaisir. En plus, Dela est un pur producteur, un vrai geek qui craque pleins de logiciels et qui connait trop de trucs, le gars qui fait plaisir. Il a quand même fallu un peu de temps pour trouver musicalement la bonne alchimie et qu’on devienne un véritable binôme, qu’on finisse par se comprendre parfaitement. Je me rappelle qu’au début, quand j’arrivais au studio, je voulais qu’il retouche sans cesse ses prods pendant parfois plus de deux heures ! Je le saoulais souvent à vouloir retoucher ça et puis ça et encore ça… ! Alors que maintenant, j’ai juste à me ramener au studio, et il sait à l’avance ce qui me conviendra et me correspondra. C’est très soulageant et reposant en tant qu’artiste, car j’ai juste à kicker, je pose le texte et Dela s’occupe du reste.
Cette bonne alchimie que vous avez tous les trois atteint sans doute son paroxysme avec le délire Ralph Lauren que vous avez en commun. Celui-ci apparaît d’abord sur les « Larmes du soleil » et a ensuite abouti sur un véritable morceau (« Ralph Flow » de Butter Bullets ndlr.) Ce délire fonctionne, car l’auditeur y adhère vraiment. On peut d’ailleurs en juger la portée et l’impact quand on voit un mec comme Alpha Wann, qui est très fan de vous, pomper clairement ce délire en nommant un de ses skeuds Alph Lauren. Du coup ce délire Polo Sport, c’est venu comment ?
Il vient de nous tous ! Déjà dans notre petite équipe, on était tous habillé en Ralph Lo. Ça vient peut-être quand même plus de Dela que du reste… je me souviens on était toujours là à chiner, à essayer trouver les plus beau trucs Ralph Lauren. On se marrait tout simplement. Mais en plus de ça, avec tous ces délires, il y a une réelle amitié qui s’est développée. Au delà de la musique, ces gars-là font vraiment partie des meilleurs amis que je puisse avoir. Ils m’ont toujours soutenu, dans les bons moments comme dans les plus durs, on s’est toujours compris, c’est ça notre force. Pour le morceau « Les larmes du soleil », un jour Dela m’avait fait un son, mais je voulais pas trop le kicker au départ. Après réflexion, je pose un petit couplet, et je lui dis « essaye de t’arranger avec ça pour en faire un refrain ». J’hésitais car c’était un son un peu fun, ensoleillé, estival… et à cette période j’étais plus sur des morceaux beaucoup plus crus. Je lui ai donc laissé carte blanche pour le refrain, tout en me disant que Sidi serait plus à l’aise pour faire un son de ouf. Sidi Sid est parti 30mn s’isoler dans le salon, il a pondu son texte et il revient, il l’enregistre d’une traite et puis la suite vous la connaissez. On poste le clip sur le net et ça a eu son petit buzz mine de rien.
« Les larmes du soleil 2 » est un titre également très réussi. Avec le temps, quel regard portes-tu sur ces deux volets, et est-ce qu’un troisième est envisageable ?
À la base je n’étais pas très chaud pour un « Larmes du soleil 2 ». J’estimais que le 1 était déjà un classique, et le résultat du 2 a confirmé mes doutes car il a moins buzzé que le premier. « Les larmes du soleil 1 » restera toujours le meilleur car tout était nouveau, le concept, la coupe de cheveux de Sidi à l’ancienne (rires). Tout était frais. Franchement… si tu prends tout le rap français de l’époque : qui est arrivé direct du quartier pour poser avec un petit blanc comme Sidi ? On était les premiers là-dessus. Mais aussi sur la sonorité, on était déjà en mode autotune, et avec nos moyens modestes, on était déjà dans le futur. Avec en plus de ça la réaction des gens ! On a reçu des critiques de psychopathes, des sales commentaires, des trucs de racistes, le public n’était pas prêt ! Et aujourd’hui en réalité, tout le monde rêve d’un duo comme ça. C’est ça qui me plaît avec eux. Ils ont une oreille tellement musicale et une culture générale tellement large qu’ils savent à l’avance ce qu’ils veulent et ont toujours des idées plein la tête.
En écoutant ta voix on sent une certaine aisance dans le ton, elle possède beaucoup d’assurance et tu adoptes en plus une attitude très fière, toujours imperturbable. C’est sûrement dû à l’expérience acquise au fil de ta carrière, mais sur Doloris Victoria, on sent aussi une forme de soulagement et d’apaisement. Comme si au moment des prises tu réalises que l’album parfait, que toi même attendait, arrivait enfin. Mais cette assurance de façon générale, on la ressent déjà depuis tes premiers sons sur Bouteille de Gaz. C’est donc un truc que tu travailles constamment, ou alors c’est quelque chose de plus naturel, lié à ta façon d’être ?
Quand on a sorti Bouteille de Gaz, avec Dela on était déjà très heureux de le sortir car on s’est longtemps demandé si ce projet allait sortir un jour ou non. Tout au long de ce disque qui couvre une grande période, une dizaine d’années de travail, on y retrouve par conséquent une certaine évolution. Il y a des sons vraiment vieux qui auraient pu faire partie d’un autre album, et des sons plus récents qui collent plus avec notre époque actuelle. Ce disque aurait pu être séparé en deux. On a mis du temps à se décider, et on s’est dit autant tout regrouper d’un coup. C’est dans l’esprit de notre époque. Dans le rap aujourd’hui, tu n’as plus le temps d’en perdre entre tes différents projets, tout en devant rester le plus perfectionniste possible. Il faut savoir être dans les temps, être réactif, et avoir des choses à proposer. Dans ce contexte là, autant donner tous les sons d’un coup, ça laissera plus de temps et de contenu à l’auditeur pour enchaîner direct sur une nouvelle sortie. J’aurais pu sortir Bouteille de Gaz plus tôt dès les premiers sons enregistrés, au final ça ne s’est pas fait. Du coup on fait comme tout le monde, on balance tout gratuit et on s’adapte à notre époque. On n’abandonne pas, et on repart de zéro, c’est comme un nouveau cycle, avec pour objectif le futur projet qui a abouti sur cet album, Doloris Victoria. C’est un challenge permanent et c’est stimulant, c’est aussi ça le rap, réussir à être dans les temps, s’adapter aux délires et aux sons du moments, au flow du moment, à l’attitude du moment qui va avec et que tu as bien senti sur l’album. J’étais fier c’est vrai, fier de pouvoir me dire que dans les temps, j’y étais ! J’ai pu sortir l’album comme il fallait et comme je le souhaitais. Maintenant, c’est fait, on peut passer à l’étape suivante.
Au delà d’un côté cru clairement assumé, ta plume reste cependant variée. Colérique ou comique, elle peut également être très élégante, douce, romantique et aussi poétique. Je pense à des titres comme « J’ai vu mes rêves partir », « Sur le toit du monde » et même sur le refrain des « Larmes du soleil 2 », tu arrives souvent à trouver de belles figures de style pour décrire des choses simples, ce qui les embellit, sans jamais tomber dans le mielleux. Est-ce qu’en tant que lyriciste, c’est un exercice qui te plaît ?
Je dois t’avouer que les refrains de ces morceaux quand je les ai écris, il y avait une souffrance. C’est souvent dans ces souffrances que tu accouches de tes plus belles lignes. Tu souffres, tu te sens pas bien… mais en même temps tu écris et tu arrives à ressortir cette souffrance sur papier, c’est le cœur qui parle et qui s’exprime naturellement. Si tu arrives à la fois à maitriser tes émotions et ta plume, tu ne peux qu’écrire des choses vraiment belles et intéressantes.
Et quels sont les thèmes que tu préfères aborder ?
C’est difficile à répondre parce qu’aujourd’hui dans le rap tu t’aperçois que beaucoup partent dans le même sens, et dans la grande majorité, les thèmes le plus souvent abordés à grande échelle n’apportent pas souvent une bonne image au rap, et pire, le dégradent. Ça va décrédibiliser en contrepartie certains artistes, des vrais mecs de rue, plutôt sincères dans leur démarche. Le plus dur pour moi c’est justement de trouver des thèmes qui vont me plaire, ça fait un bon moment que je rappe c’est donc difficile de trouver des thèmes différents et nouveaux, sans tomber dans la répétition. Répéter à longueur d’années la même misère sociale par exemple, au bout d’un moment c’est bon. Peut-être qu’il y a de la discrimination ici ou là, mais on est quand même pas les plus à plaindre. Il faut relativiser, être réaliste et avoir les pieds sur terre, à un moment donné il faut savoir aussi changer de discours.
C’est agréable à entendre car quand tu développes ton côté racailleux, de quartier, j’ai remarqué que ton discours n’a jamais été victimaire, ni politisé. Ce qui est assez malin et permet de brouiller les pistes. On ressent ta colère, notamment sur tes morceaux les plus anciens, mais cette colère n’est jamais ciblée, et bien qu’existante, on dirait que tu souhaites toujours la canaliser voire même la surmonter, ou la dominer. C’est vraiment quelque chose de plaisant à l’écoute et ça m’amène à te demander : l’instrumentalisation du rap, est-ce que c’est un truc qui te saoule ?
Ouais personnellement ça me saoule. Grave même. Car si tu creuses dans mon passé, ou de ceux qui vivent dans les quartiers, qu’ils rappent ou pas, et bien ces gens ont été plus souvent directement victimes de gens de leur propre quartier que de ce système. Même si ce système n’est pas blanc comme neige, on a tendance à plus le pointer du doigt presque à l’aveugle, plutôt que de montrer les personnes qui font vraiment du mal dans leur propre quartier.
Le titre choisi Doloris Victoria est assez symbolique. Une victoire en soi de sortir cet album, avec un résultat digne de l’attente, mais qui s’est fait non sans douleur. Tu as d’ailleurs une phase dans le titre « Du gras » où tu dis que ton « album transpire la douleur ». Cette douleur, quelle est-elle ?
C’est un peu un tout. Ma douleur personnelle, la douleur du travail et des efforts fournis pour sortir comme tu l’as dit un album propre. Et c’est en même temps un titre qui signifie la victoire de la douleur. Je suis venu pour faire mal, et la victoire elle est là, elle se trouve tout au long de l’album qui garde le même ton tout du long, la même couleur, avec toujours cette idée symbolique de faire mal.
Tu t’es fait plaisir sur les samples ! C’est assez fréquent dans ta musique d’y trouver des samples surconnus, des trucs bien ancrés dans la culture populaire voire même de masse. Dans l’album, Sting est samplé sur le titre « Salvador Dali », Michel Berger dans « Le nom de ma clique ». Et dans d’autres sons plus vieux, comme dans « Parle à mon boule » tu décides de sampler ATC, et encore pleins d’autres trucs d’eurodance comme dans « Cocktail rail de coco » ou « On s’arrête pas » .
Ça c’est mon côté nostalgique, j’ai souvent des petits airs de musique dans la tête qui me reviennent et je me dis pourquoi pas faire un son avec. J’aime varier les styles, Sidi peut avoir un côté satanique et ténébreux, moi un côté plus de rue. Mais j’aime toujours apporter un truc différent sans m’enfermer dans un style, pour qu’au final le morceau proposé puisse s’écouter tranquillement, que ça glisse tout seul.
Tu n’as pas peur de mettre en avant et d’assumer pleinement cette culture populaire là où beaucoup d’autres rappeurs chercheront à s’en extirper. Tu es totalement décomplexé par rapport à ça, il y a un côté très innocent dans ta façon de faire ce genre de morceaux et je trouve que ça donne à ta musique une touche super conviviale et fédératrice.
Le problème des artistes, en généralisant un peu, c’est qu’ils suivent trop la tendance, et au final tout le monde se recopie. Dernièrement tout le monde voulait faire comme à Chicago, chanter comme Lil Durk, rapper comme Lil Reese, remuer la tête comme Chief Keef… tu vois, même si j’aime tout ça, je dois toujours me démarquer, trouver ma propre formule, ma propre recette.
Récemment, il y a le projet commun d’Alkpote et Sidisid : Ténébreuse Musique qui a été annoncé. Un projet commun Sidi Sid et Radmo, sous la forme d’un EP ou d’un format plus long pourrait-il voir le jour ? Est-ce que vous en avez déjà parlé entre vous ?
Non on n’en parle pas, car on aurait déjà pu le faire à l’époque. Après si on rappe tout le temps ensemble on deviendrait un groupe…. Sidi Sid sait ce que je peux lui apporter dans un morceau ou sur un refrain… Mais quand t’as déjà travaillé avec un artiste et que vous avez déjà sorti des trucs classes et bien réalisés comme « Les larmes du soleil », forcément tu as envie de collaborer à nouveau, mais seulement pour refaire un morceau encore mieux que le précédent. Par exemple après « Les larmes du soleil 2 » on a sorti « Ralph Flow » pour l’album Péplum de Butter Bullets. Et ce son je l’ai trouvé encore mieux que tous les autres, il est terrible, je l’écouterai même quand je serai vieux ! Donc au final je préfère arriver avec Sidi une fois tous les deux ou trois ans avec un son de ouf qui marquera tout le monde. C’est notre marque de fabrique ! Radmo et Sidi : on arrive une fois tous les deux ans avec un son, et il fait mal à tout le monde, point à la ligne.
Ton bilan personnel post-Doloris Victoria ? Est-ce que le résultat final et les retours te donnent envie de sortir un nouveau projet ?
Bien sûr, et toujours de la même manière : celle de bien travailler, sans se prendre la tête, sans se précipiter non plus. On a déjà enregistré un nouveau titre, on a plein d’idées. Pourquoi pas sortir un maxi pour la rentrée, garder une actu. Il faut juste bosser et parvenir à proposer toujours quelque chose de meilleur.
De manière plus globale, si tu devais faire le bilan de toute ta carrière, quel conseil donnerais-tu ?
C’est simple, si tu fais du rap parce que tu aimes ça et que tu n’as pas envie de te prendre la tête, fais-en. Si c’est pour vouloir faire carrière ou faire de l’argent, tu fais comme Booba a dit, si tu vois que l’argent ne rentre pas arrête tout de suite et rentre chez toi. Quand j’étais petit on avait vraiment pas cette idée là, on faisait simplement du rap parce qu’on y prenait du plaisir. Aujourd’hui tu ressens beaucoup plus qu’avant le côté compétition, et le problème avec ça c’est que plein de jeunes rappeurs veulent absolument devenir la prochaine star et oublient totalement de nous faire ressentir leur passion pour la musique.
Premier paragraphe – La première fois que j’ai entendu la voix criarde de L.O.A.S, il duettait avec Hyacinthe sur le projet Sur la route de l’Ammour. Il oscillait entre rap énergique et mélodies chantonnées, parlait de drogue et de sa bite, d’alcool et de chattes. Pas forcément original dans le fond, le boug a depuis prouvé, à maintes reprises, sa singularité. Plutôt que de se présenter immédiatement avec un projet solo, il a préféré jauger son public et préparer le terrain, pendant de longs mois, à coups de clips tous plus fous les uns que les autres. Une stratégie plutôt intelligente, puisque l’attente grandit, et la curiosité s’attise. L’EP ‘Ne pleurez pas Mademoiselle » débarquait alors, en décembre 2013, et venait combler une partie de la fan-base naissante du dénommé Elois. Un an plus tard, démarrait la promo de son premier véritable projet solo, NDMA. Disponible depuis ce lundi, ce 10 titres est un parfait condensé de tout ce que sait faire L.O.A.S : rapper, chanter, parler de drogue et de sa bite, d’alcool et de chattes.
C’est là que commence l’interview.
L.O.A.S : Bon, je vais essayer de pas trop dire de la merde.
Genono : Ah mais si, au contraire, tu peux en dire. On est là pour ça. Bon, alors première question, tu …
L.O.A.S : « Présente-toi ! Qui-est tu ? »
Genono : Ah nan, putain. On fait pas des interviews de merde.
L.O.A.S : La dernière interview que j’ai faite, ça a commencé comme ça.
G : Zekwe Ramos m’a appris à ne jamais le faire. Bon, laisse-moi poser ma question. Il y a un côté très frénétique dans ta musique, mais en même temps, beaucoup d’introspection dans tes textes. Comment tu fonctionnes, niveau écriture ?
L.O.A.S : Il y a deux étapes. Déjà, je note plein de matière, à chaque fois que ça me vient en tête. Dans le métro, en lisant, en pleine discussion … j’ai une inspiration, je la note. Ensuite, y’a la deuxième phase, où je mets tout ça en forme, en fonction de l’instru, de l’émotion que je veux donner …
Genono : Donc t’écris avec l’instru ?
L.O.A.S : Ouai … mais j’utilise pas forcément l’instru sur laquelle j’écris. J’ai pas de méthode spécifique pour l’écriture. Je peux écrire un morceau d’une traite, ou alors je peux écrire un couplet, le zapper, et écrire le deuxième couplet six mois plus tard.
Genono : Tu te fixes des thèmes, ou des lignes directrices ?
L.O.A.S : Oui, mais pas des thèmes dans le sens où on l’entend habituellement. Je vais me concentrer sur la mise en place d’un univers, ou … je peux même te raconter une soirée, sans qu’au final l’auditeur s’en rende compte.
Genono : Quand tu rappes, t’as une voix super aigue, que certains peuvent trouver irritante. Est-ce que t’en joues, au niveau de tes intonations, etc ?
L.O.A.S : Ouai, forcément.
Genono : C’est un truc que tu bosses, et que t’essayes de mettre en forme ?
L.O.A.S : Ouai, notamment sur ce projet, NDMA. J’avais vraiment envie d’aller dans des trucs violents et énergiques, donc j’ai insisté là-dessus. Je force dessus, pour aller dans les aigus, mais c’est pas ma voix de tous les jours. J’ai une vraie volonté d’appuyer dessus, pour exprimer la rage. Ce qui me plait dans le rap, c’est cette rage véhiculée dans les morceaux que j’écoutais étant ado. Sur ce projet-là, j’avais vraiment envie d’explorer cette rage. Sur les prochains, je pense qu’elle restera toujours d’une manière ou d’une autre, mais elle prendra peut-être une autre forme. On dit toujours qu’un artiste doit trouver sa voix, mais pourquoi est-ce qu’il devrait n’en avoir qu’une ? Pourquoi on ne devrait avoir qu’une seule vie ? J’ai décidé d’avoir plusieurs vies dans ma vie. En ce moment je vie trois vies en même temps, et avant ces trois vies, j’en ai vécu plein d’autres. J’ai fait des choses avant le rap, et j’en ferai d’autres après. Je ne veux pas me limiter à des trajectoires droites … d’ailleurs je me suis un peu éloigné de ta question, non ?
Genono : Tu parles du côté revendicatif du rap, y’a une phase dans l’EP où tu dis « le hip-hop c’est le sida, pour ça qu’ils parlent tous de rester positif ». Tu te sens pas l’héritier de l’esprit hip-hop ?
L.O.A.S : Ce qui m’a parlé, c’est la rage, l’émotion. A la limite, les mots utilisés pour exprimer cette rage, c’est même pas l’important. Ce que j’écoutais, globalement, c’était du rap de cité. Moi je viens pas de cité, je viens de la campagne. Je viens d’un bled paumé en Province. Y’avait une autoroute, un abribus, et une rue. Rien d’autre. La vie en cité, ça me parlait pas, c’est quelque chose que je connaissais pas. Mais l’émotion véhiculée, ça, c’est un truc qui me parlait.
Photo : Jipé Corre
Deuxième paragraphe –
La musique de L.O.A.S, aussi singulière soit-elle, est un bon reflet des évolutions récentes du rap. Les thèmes existent toujours, mais sont dilués au sein d’un bouillon d’egotrip, d’histoires de drogue et de meufs. L’esprit revendicatif existe toujours, mais est moins politisé, plus rentre-dedans. Derrière l’énergie très éparpillée de son auteur, NDMA est un EP qui semble presque empreint de méditation, tant les réflexions autour de questions existentielles sont profondes : la vie, la mort, l’esprit, la réalité -tangible ou non, l’amour, la haine. Un ensemble un peu fourre-tout, mais parfaitement cohérent. L.O.A.S est un rappeur conscient, conscient de ne pas l’être. On s’arrête facilement sur son personnage un peu déluré, sur son attrait pour la drogue et pour les filles de petite vertue, mais on oublie bien souvent de noter la qualité de son écriture. Maintenir une telle homogénéité, sans tomber dans des thèmes linéaires et lassants, et sans trop s’éparpiller, c’est un tour de force digne d’un vétéran.
Genono : Question bateau : tu rappes depuis combien de temps ?
L.O.A.S : Trois ans, en comptant la première année où j’ai juste passé du temps chez moi à écrire, seul dans mon coin.
Genono : Qu’est ce qui t’a donné envie de te lancer ?
L.O.A.S : La naissance de mon fils. J’étais coincé, il allait naitre, j’étais seul, j’avais personne à voir … J’avais une espèce d’urgence, et je me suis mis à écrire de manière frénétique. J’ai énormément taffé mon écriture, tout seul, sans rien demander à personne.
Genono : Et pourquoi le rap ? T’aurais pu écrire un bouquin, ou des nouvelles érotiques.
L.O.A.S : Je sais pas, ça s’est fait, c’est tout. Je ne me suis pas posé de questions. A la base, j’avais énormément de difficultés avec l’interprétation, c’est un truc qui s’est fait progressivement. Ensuite, je suis parti en Inde. Là-bas, dans les maisons, il y a des pooja room. C’est un genre de placard, qui sert de salle de prière. J’avais mis des matelas sur les murs, et tous les soirs je m’enfermais dedans. J’avais un ordinateur, une carte-son, et un micro. Et je rappais, tout seul, dans ce placard. Tous les soirs, pendant six mois. C’est là que j’ai trouvé cette voix, cette façon de jouer sur les aigus, ces intonations …
Genono : Sur NDMA, tu chantes beaucoup … on va peut-être pas dire « chanter », disons que tu chantonnes. Déjà, est-ce que c’est plus difficile que de rapper de manière classique ?
L.O.A.S : C’est plus casse-gueule, j’ai l’impression de plus me mettre en danger. C’est maladroit, et justement, c’est ça qui me plait. Le premier titre solo que j’ai balancé sur internet, c’était C2C, avec un refrain un peu chanté. J’avais voulu faire un morceau un peu rap-pop, c’est quelque chose qui m’a toujours plu. J’aime chanter, je vais continuer à bosser ça.
Genono : Tu chantes toujours sans autotune. Pourquoi ?
L.O.A.S : Pourquoi sans autotune … parce que putain, de manière totalement pragmatique : on sait pas le faire.
Genono : (rires) D’habitude c’est plutôt le contraire : les mecs ne savent pas chanter, donc ils mettent de l’autotune.
L.O.A.S : Ouai, bah moi je sais un tout petit peu chanter, donc je me dis que j’en ai pas forcément besoin. J’arrive de temps en temps à être un peu juste … même si c’est souvent faux (rires). Je dis pas que c’est bien de chanter faux, mais … on s’en bat les couilles de chanter juste, de rapper dans les temps, et de faire de la musique très carrée. L’important, c’est de toucher les gens. J’ai l’impression d’y arriver, même si les réactions sont mitigées. Parfois c’est positif, parfois c’est négatif, mais tant que ça me permet d’avancer, je trouve ça bien.
Genono : Le seul feat rap sur cet EP, c’est Hyacinthe, un choix très logique. T’as pas eu envie d’amener quelqu’un qui aurait un peu plus surpris ?
L.O.A.S : Je sais pas qui j’aurais pu amener, qui aurait réellement surpris. J’avais proposé à Metek, sur un morceau qui ne lui correspondait peut-être pas. J’ai fait un mauvais choix. Du coup, ça a trainé, je pense qu’il n’osait pas trop me dire que ça ne collait pas. Il a fini par venir au studio, et par enregistrer un couplet sur une prod que je n’ai finalement pas gardé … donc j’ai un couplet de Metek dans les tiroirs, que j’utiliserai peut-être sur un autre projet. Mais je sais pas si c’est vraiment un feat qui aurait surpris.
Genono : Pas tellement, on sait qu’il gravite un peu autour de vous, il a déjà fait des titres avec Hyacinthe …
L.O.A.S : Voila. Peut-être que sur le prochain projet, j’essayerai de faire un peu plus de collaborations, mais là je voulais vraiment un truc perso. C’est mon premier projet solo, j’avais plein de trucs à dire. J’arrive déjà à 10 morceaux, sachant que c’est un EP … Y’a plein de morceaux qui sont passés à la trappe.
Troisième paragraphe –
Hyacinthe-L.O.A.S, c’est une évidence. Pourtant, les deux rappeurs ne sont, en apparence, pas si jumelés. Les quelques années d’écart, les -grosses- différences familiales, les modes de vie disjoints … hormis ce style de faux hipsters, il faut voir plus loin que quelques raccourcis grossis pour trouver des similitudes entre eux. Et pourtant, lorsque l’un et l’autre se trouvent sur le même terrain -une prod de Krampf, en général-, les deux entités semblent fusionner, poussées par la même envie de voir les fréquences sonores s’assombrir, poussés par cette même volonté morbide de dominer l’instru comme si elle n’était qu’une vulgaire esclave sexuelle, réclamant de se faire fouetter par la voix aiguisée de l’un et le flow pesant de l’autre.
Genono : Du coup pourquoi t’as pas poussé pour faire trois-quatre morceaux de plus, et proposer un vrai long format ?
L.O.A.S : Je voulais vraiment que ça tienne la route. Plus il y a de titres sur un projet, plus c’est compliqué de garder une certaine cohérence.
Genono : Y’a un truc qui m’a fait rigoler dans l’intro du morceau NDMA, tu lâches un petit « wesh » … est-ce que c’est pour attirer le public caillera ?
L.O.A.S : C’est même pas un mot que j’emploie au quotidien, c’est juste le genre de merde que je dis quand je suis bourré ou défoncé (rires).
Genono : Justement, la drogue, c’est un truc qui revient beaucoup dans tes textes. C’est quelque chose qui fait vraiment partie de ta vie, ou c’est juste que ça te fait marrer d’en parler ?
L.O.A.S : Je sais jamais comment répondre à cette question … oui, ça fait partie de ma vie, c’est pas juste un délire. Tout ce que je raconte, c’est que du vécu. Je pense que si c’était pas du vécu, j’en parlerais moins bien. J’ai toujours peur d’en faire l’apologie malgré moi.
Genono : Je pense que les gens qui t’écoutent sont quand même assez avertis.
L.O.A.S : Bah je sais pas, je vois quand même pas mal de jeunes. Des mecs de 16 ans qui reprennent mes phases … Je voudrais pas qu’on retrouve un mec qui a fait une overdose dans sa chambre, avec un CD de moi sur son étagère.
Genono : Et du coup la drogue a un rôle dans ton processus de création ?
L.O.A.S : Pas directement. Mon écriture se base sur mes expériences, mais je consomme pas pour écrire, ni pour enregistrer, ni pour aller sur scène.
Genono : T’as besoin d’être à jeun pour rapper ?
L.O.A.S : Ouai, parce que pour moi c’est un taff. Le rap, c’est mon travail, je viens rapper comme je pars bosser. J’ai vu trop de rappeurs arriver bourrés sur scène, ou avoir besoin de fumer pour écrire. C’est l’angoisse totale, j’ai pas du tout envie d’être dépendant de cette merde pour créer, écrire, chanter. Je fais ça sérieusement, je viens en studio avec des vrais horaires de bureau, de 9h à 17h.
Genono : Du coup, t’as quelles ambitions dans la musique ? T’arrives déjà à te fixer des objectifs ?
L.O.A.S : Mon ambition, c’est de me marrer le plus possible. Tant que c’est cool et que j’ai pas l’impression de me faire chier, je veux aller le plus loin possible. Et surtout, je veux pas avoir l’impression de perdre mon temps. Ca sert à rien de s’accrocher si tu stagnes.
Genono : Tu te dis pas « je veux en vivre un jour », ou ce genre de connerie ?
L.O.A.S : Putain, ce serait le pied ! Ce serait mortel, bien sûr, mais je mise pas tout là-dessus. Comme je te le disais tout à l’heure : avoir plusieurs vies dans une seule vie. Si le rap avance, c’est cool, mais y’a d’autres trucs à côté. Si ça marche et que je continue de me marrer, tant mieux. Mais y’a un moment où je vais passer à autre chose.
Genono : Dix titres, presque dix producteurs différents. C’est une volonté de ne pas t’enfermer musicalement ?
L.O.A.S : Nan, c’est juste que ça s’est fait comme ça, presque malgré moi. J’ai sélectionné les instrus qui me plaisaient, il s’avère qu’elles sont toutes de producteurs différents … le seul qu’on retrouve deux fois, c’est Krampf.
Genono : T’as collaboré avec Nodey … est-ce que la légende sur ses tarifs exorbitants est vraie ?
L.O.A.S : Nan … en fait je sais pas, parce que j’ai pas payé la prod, je lui ai piqué sur soundcloud (rires). Je suis un pirate !
Genono : Ouai enfin j’imagine qu’il est au courant, quand même.
L.O.A.S : Ouai bien sûr, il a kiffé le morceau, il m’a fait plein de retours, positifs comme négatifs. On a bu un verre ensemble y’a pas longtemps, il est hyper gentil, il m’a donné plein de conseils, il m’a raconté plein d’anecdotes. Après, je connais pas ses tarifs. Sur l’EP avec Hyacinthe, y’avait une prod de Ryan Hemsworth … on le connait pas du tout, on a juste piqué son instru et posé dessus. A un moment donné, faut pas se poser de questions, et juste prendre ce que t’as sous la main.
Genono : Vous attachez beaucoup d’importance à faire des clips hyper travaillés visuellement. Est-ce que t’as peur que les gens viennent regarder le clip uniquement parce la vidéo est belle, et passent complètement à côté de la musique ?
L.O.A.S : J’en suis complètement conscient.
Genono : Et ça te pose pas de souci ?
L.O.A.S : Nan. Je sais pas, je me vois pas juste comme un mec qui rappe. Je propose un univers complet. Il y a la musique, mais il y a aussi les images, les histoires qu’on raconte, les interactions qu’on a avec le public … c’est un tout. Je fais de la musique, ok, mais j’ai pas l’intention de me limiter à ça. Si les gens viennent pour les vidéos et kiffent pas la musique, tant mieux. Et si c’est le contraire, tant mieux. Et si t’aimes rien, tant mieux aussi.
Genono : Faire des clips aussi travaillés, ça doit couter de l’oseille, nan ?
L.O.A.S : Ah, c’est clair que ça coute de l’argent …
Genono : Et ça vous embête pas d’investir un peu de vos deniers personnels là dedans ?
L.O.A.S : Nan, c’est un vrai kiff. Un clip, ça coute de l’argent, c’est sûr, mais c’est un kiff de mettre en forme ses idées. J’ai déjà rencontré des réalisateurs, qui arrivent avec leurs idées, leur projet, et dans ces cas-là, ça ne fonctionne pas. Le mec te dit « on va mettre un éléphant, un cheval et un coq » … forcément, on va galérer. Nous, on fait avec ce qu’on a sous la main.
Genono : Genre des poulpes.
L.O.A.S : Exactement ! Pour prendre l’exemple du clip dont tu parles, 3ème Cime, qui est, je pense, l’un des clips les plus aboutis qu’on ait fait. Ce clip est ce qu’il est uniquement parce qu’on a fait avec ce qu’on avait sous la main. On est partis dans une direction, on avait plein d’idées, il y a plein de choses qu’on a dû abandonner parce qu’on ne pouvait pas les faire, mais sur la route on a trouvé plein d’éléments qu’on a pu intégrer, et qui ont contribué à donner ce clip là. La moitié des détails visuels, on les a trouvés au dernier moment. C’est une interaction avec la réalité et avec les contraintes. Je travaille énormément avec les contraintes, j’en ai énormément dans ma vie : j’ai pas de thunes, j’ai la voix que j’ai, j’ai des contraintes familiales, des responsabilités auquel je ne peux pas échapper … Et plutôt de voir ça comme des obstacles, je m’appuie dessus. Pour les clips, c’est exactement pareil. Plutôt que de chialer à me dire « snif, je peux pas faire ça », je me dis : « ok, je peux pas faire ça. Mais qu’est ce que je peux faire à côté ? ». Faut sortir des codes et des choses qui s’imposent d’elles-mêmes. Normalement, dans un clip, tu montres le cul d’une meuf. Et bah nan, nous on montre le cul de Hyacinthe ! (rires)
Quatrième paragraphe –
Original et singulier ne veut pas forcément dire révolutionnaire. DFHDGB n’est pas un crew qui va révolutionner le rap français. Mais lorsque des efforts pour sortir des codes, s’approprier de nouveaux terrains, et s’élever -sur certains aspects- au dessus du niveau général, il convient de le saluer. L’aspect visuel est l’une des grandes forces des Faux Hipsters. Sur ce point, et quelque soit le jugement apporté sur leur musique, on ne peut qu’être impressionné par la qualité des réalisations vidéos. La mise en scène est léchée, les idées exploitées bien au delà de leur limite, et le soin apporté au rendu final est d’un professionnalisme presque irréel, tant le rap français nous a habitué à un amateurisme aussi charmant qu’handicapant.
Genono : Est-ce que parfois vous faites exprès de mettre des trucs chelous dans vos clips juste pour qu’on se dise « ça n’a aucun sens, donc c’est forcément du génie » ?
L.O.A.S : Tout a du sens. Tout ce qu’on a fait a du sens.
Genono : Mais un sens que le public ne va pas forcément comprendre.
L.O.A.S : Ah, ça c’est clair. Y’a plein de blagues privées, de références qu’on est les seuls à pouvoir capter. Mais tant mieux, parce qu’ils vont comprendre autre chose. Ils vont comprendre ce qu’ils ont besoin de comprendre. Nous, on propose juste une trame, visuelle et auditive. Et les gens vont se projeter là-dessus. Certains vont s’arrêter sur certains détails, d’autres vont comprendre différemment … Ca veut dire qu’on a proposé quelque chose de suffisamment large pour que chacun puisse se poser suffisamment de questions. Mais tout a du sens.
Genono : Du coup les poulpes, ça a un sens ?
L.O.A.S : Ca me fait chier d’expliquer le clip, comme ça me ferait chier d’expliquer mes textes. Parce que si j’explique le clip, je définis un cadre. Et quand les gens vont lire mon explication, ils ne pourront plus voir au delà de ce cadre. Tu vois ce que je veux dire ? Troisième Cime, c’est une histoire. Le poulpe … pour moi c’est évident. Nan ?
Genono : Je sais pas.
L.O.A.S : C’est en rapport avec le thème de l’EP, une thématique qui revient souvent dans nos textes … On parle d’un certain type de personnes qui nous font avaler des trucs …
Genono : Ah ouai, d’accord. Moi je vais jamais chercher trop loin.
L.O.A.S : C’est ça, faut pas chercher trop loin. Tu y vois ce que t’as envie de voir.
Genono : Bah moi j’ai vu un truc chelou, j’étais content, ça s’est arrêté là. Du coup, si t’aimes pas expliquer tes clips, ou tes textes, j’imagine que t’as pas de compte certifié chez Rap Genius.
L.O.A.S : J’ai un compte non-certifié, mais je mets pas mes textes dessus. J’y vais parce que des gens mettent mes textes, et je me dis que je dois pas très bien articuler, parce qu’ils entendent des trucs que je dis pas (rires). Donc j’y vais uniquement pour leur faire des suggestions, histoire qu’ils fassent des modifications. Mais nan, j’irai jamais expliquer mes textes.
Genono : Le clip de Lady Gaga, tu peux nous raconter la manière dont ça s’est fait ?
L.O.A.S : C’est le clip le plus difficile que j’ai eu à tourner. Mentalement, physiquement, c’était une vraie épreuve. Et du coup, c’est un des clips dont je suis le plus fier. C’était la première fois que je revenais dans le Sud pour travailler, pour créer. Je suis allé chercher Nicolas Capus, qui n’avait rien fait depuis des années, pour le remettre en selle et lui proposer quelque chose de nouveau. Je lui ai envoyé le morceau, mais il arrivait pas à trouver d’idée. Alors j’ai pensé à ces ados américains qui pètent les plombs, et qui débarquent dans leur lycée pour flinguer tout le monde. Je lui ai dit « viens, on fait ça ». On se met en situation, on prépare des munitions, on y va et on fait le truc. Sauf qu’on n’a pas envie de vraiment tuer des gens, on fait ça juste pour la vidéo.
Genono : Du coup, tu t’es dit que la peinture c’était mieux que les balles.
L.O.A.S : Ouai, alors la peinture, je t’explique. J’ai vécu en Inde, et j’y retourne assez souvent. Là-bas, il y a une fête qui s’appelle le Holi Festival. Pendant toute une journée, les gens se balancent de la peinture dans la gueule. J’ai trouvé que c’était une excellente manière de faire sortir toute son agressivité, toute sa violence, et toute sa frustration … c’est très libérateur. Donc j’ai voulu faire la même chose. Et puis, venant du Sud, c’est pas que je porte pas les gens de là-bas dans mon cœur, mais … ayant grandit là-bas, j’étais pas spécialement dans mon élément. Et puis, particulièrement à Marseille, on a tourné à un moment où il y avait énormément d’agressivité, des mecs se faisaient plomber tous les jours.
Genono : Donc les gens qui se font arroser de peinture sont volontaires ou pas ?
L.O.A.S : Je vais pas te livrer tous les secrets de fabrication mais … je me suis pas fait exploser, donc y’a bien une raison. Y’a une partie cinématographique, je laisse à chacun le soin de tracer la frontière entre la réalité et la fiction. La limite se situe à un endroit, chacun la voit plus ou moins loin. Mais c’est clair que le tournage m’a valu de grosses montées d’adrénaline. Et puis, j’ai du faire énormément de recherches en amont. Déjà, comment on fait, avec les extincteurs ? Parce qu’il me fallait un truc un peu violent, je pouvais pas juste arriver en balançant des piments de couleur avant de partie en courant, ça aurait été ridicule. J’ai fait plein d’essais dans mon garage, j’ai bidouillé des trucs, j’avais trop peur que ça me pète à la gueule … Et puis, je voulais pas empoisonner les gens, y’a des trucs cancérigènes, ou dangereux. Donc voila, c’était du boulot. Je fais de la merde, mais je le fais très sérieusement.
Cinquième paragraphe –
Le rappeur blanc est tout de même une espèce à part. A croire qu’en France, le citoyen caucasien est tellement répandu que pour se démarquer, et donc exister, il est dans l’obligation de s’extravertir, forcé de jouer un rôle extravagant. L.O.A.S n’est pas Orelsan, Sidisid, ou Vald. Mais il partage bien plus avec eux qu’une simple pigmentation.
L.O.A.S, comme tout bon rappeur blanc, parle de sa bite. Les rappeurs noirs aussi parlent de leur bite, mais le problème avec les rappeurs blancs, c’est qu’ils semblent à chaque fois vouloir prouver quelque chose. « Je suis blanc, mais j’ai quand même une bite honorable ! ». Calmez-vous, les mecs.
L.O.A.S, comme tout bon rappeur blanc, parle de drogue. La différence avec les rappeurs noirs, qui, dans leurs textes, en vendent des tonnes, c’est que les rappeurs blancs adoptent leur point de vue, celui du consommateur.
L.O.A.S, comme tout bon rappeur blanc, est un personnage très farfelu. Et comme tout bon rappeur blanc, on ne peut s’empêcher de se demander si sa musique serait différente, dans un monde où son taux de mélanine aurait explosé. Peut-être que ça aurait simplement donné une expérience ratée, un blanc au visage foncé, genre de hipster malgache. Et si, dans un monde parallèle, L.O.A.S était Stromaé ?
Genono : Quand je décris L.O.A.S à mes potes, je résume à : « c’est un rappeur blanc chelou ». Est-ce que t’es d’accord avec ça ?
L.O.A.S : Ouai, grave.
Genono : Est-ce que tu penses qu’avec ton style de rap, et ton image, tu peux toucher d’autres personnes que des blancs chelous ?
L.O.A.S : (réflexion silence)
Genono : Déjà, est-ce que t’arrives à visualiser ton public ?
L.O.A.S : Y’a pas que des blancs, déjà. Mais c’est vrai que les gens sont chelous (rires). Y’a des numéros, je te raconte même pas ! Des fois, j’ai un peu honte. Mais la majeure partie, c’est hyper touchant. Y’a plein de gens qui me disent que je décris des moments de leur vie, que je retranscris des émotions sur lesquelles ils sont incapables de mettre des mots … Je pense que ce qui leur parle, c’est que j’ai gardé une part adolescente, un côté un peu rageux et torturé. Après, est-ce que je peux toucher d’autres personnes ? Oui, je pense. On verra sur les autres projets. Peut-être pas sur NDMA, mais j’ai envie de faire évoluer ma musique. T’en penses quoi ?
Genono : Je pense que ton public s’élargit à chaque projet. La plupart des gens t’ont découvert avec Ne pleurez pas Mademoiselle, et j’imagine que NDMA peut t’aider à franchir une marche. Après, concernant ton public, en fait, quand je fais écouter ta musique à quelqu’un … selon sa tête, je sais d’avance s’il va aimer ou non.
L.O.A.S : Y’a pas longtemps, j’ai lu un mec qui parlait du métal … un mec qui fait des illustrations, je sais plus son nom (Adrien Havet). Il disait que le métal, c’est le genre de musique qu’on ne peut pas faire écouter en public, parce que ça met mal à l’aise. Je pense que ma musique met les gens mal à l’aise. D’ailleurs, plein de gens qui écoutent du métal à la base, se mettent à nous écouter. Je suppose que c’est parce qu’ils retrouvent ce truc qui met mal à l’aise.
Genono : « Svastika Bambaataa » ; « j’aime les svastikas, tout le monde pense que je suis raciste » … J’imagine que c’est en rapport avec tes nombreux voyages en Inde, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi une volonté de jouer sur l’ambigüité et de choquer ?
L.O.A.S : C’est vraiment un symbole religieux que je kiffe. Esthétiquement, c’est beau. Le souci, c’est qu’il est relié à un passé pas super cool en Europe. Quand t’arrives en Inde, y’en a partout, tu te dis « bordel, qu’est ce que c’est que ce truc ? » (rires). Mais en fait, c’est complètement normal, et je m’y suis habitué. Et quand je suis revenu ici, ça me faisait chier de savoir qu’il avait cette connotation. C’est un symbole qu’on retrouve sur tous les continents, dans tout un tas de cultures. C’est vraiment un symbole universel par excellence. Il était chez les Amérindiens, il est en Asie, en Europe … La croix basque, c’est une svastika arrondie. C’est un symbole qui a des milliers d’années d’existence, et juste parce qu’une poignée de cons s’en est servi pendant 30 ou 40 ans, il est complètement banni. Si j’arrive et que je fais une croix gammée en diagonale, dans un cercle blanc avec un carré rouge … oui, ce serait aller trop loin. Mais ça reste un symbole, comment est-ce que toi, tu vas l’utiliser ? On a massacré des populations entières au nom de la croix chrétienne ! On a crucifié des gens dessus, on en a brulé dessus, aux Etats-Unis on pendait des noirs avec ces putains de croix brulées … Et personne n’a jamais interdit la croix chrétienne ! Donc ça me fait chier que cette svastika soit interdite, et que dès qu’on en voit une, on pense « facho », ou « nazi ». J’ai aucune revendication nazie, bordel ! Après, dans mes textes, je fais deux-trois jeux de mots et je joue effectivement un peu sur l’ambigüité … Svastika Bambaataa c’est le plus vieux morceau du EP, je l’ai enregistré le même jour que Langue Maternelle. Il a deux ans. A la base, je voulais le clipper, avec Da, qui est justement le réalisateur du clip de Langue Maternelle. Mais ça ne s’est pas fait, et je me dis que c’est pas plus mal. Si j’étais arrivé avec ce clip, ça aurait été mal compris. On avait de super bonnes idées, dans nos têtes, on avait tout écrit, c’était mortel. Il y a eu des concours de circonstances, des trucs qui ont fait que le clip n’a pas pu se tourner. Peut-être que ça m’a sauvé. Mais c’est quand même un morceau qui me tenait à cœur, voila pourquoi il se retrouve dans l’EP. Svastika Bambaataa, c’est un peu une deuxième identité. Je sais freestyler, rapper face à une caméra, un micro, une radio … un peu comme un zoulou. Le fond, c’est ça. Et puis, « Svastika Bambaataa » … ça résume bien mon côté étrange et décalé (rires).
Genono : « Ma vie est tellement dar quand mon fils dort » … Est-ce que ça veut dire que quand il est réveillé, tu détestes ta vie ?
L.O.A.S : Nan, c’est pas ça que j’ai voulu dire … connard ! (rires)
Genono : Est-ce que du coup, tu lui donnes des somnifères pour avoir plus de temps pour kiffer ?
L.O.A.S : T’es un enculé ! Qu’est ce que tu veux me faire dire ? Ma vie diurne a une certaine coloration, c’est clair que ma vie nocturne est différente … « Ma vie est dar », c’est dans le sens « elle est hardcore ».
Genono : Est-ce que, quand tu l’entends se réveiller, tu te dis « putain, fait chier … » ?
L.O.A.S : Absolument pas, putain ! Je suis trop content quand il se réveille, je suis content de savoir qu’il est là, avec moi. Il a pas été là pendant pas mal de temps, malgré moi. On a été séparé pendant de très longs mois, et c’était pas du tout mon choix.
Genono : C’est pour ça qu’aujourd’hui tu le détestes, et que tu préfères ta vie quand il dort ?
L.O.A.S : …
Genono : Pourquoi des magnets avec ton CD, et pas des seringues ou des sextoys ? Parce que ça correspondrait beaucoup plus à ton image.
L.O.A.S : Je sais pas, mais ça fonctionne de ouf. Les gens kiffent. J’ai trouvé ça complètement ringard, c’est chanmé.
Genono : C’est une preuve de plus que ton public est chelou.
L.O.A.S : Je pense que les gens qui choisissent le magnet sont les moins chelous, justement. Ce sont ceux qui ont une vie assez carrée pour avoir un frigo où poser le magnet (rires).
Genono : Donc selon toi, les gens chelous n’ont pas de frigo. Je note.
L.O.A.S : Bah les ados par exemple, ils ne vont pas mettre le magnet sur le frigo de leurs parents. Ceux qui prennent le magnet, c’est ceux qui ont suffisamment de pouvoir d’achat pour avoir un frigo.
Genono : Ok, je vois, tu vises une clientèle fortunée. Bonne stratégie.
L.O.A.S : Je suis toujours étonné des gens qui donnent plus d’argent que ce qu’on demande. Comme quoi, on est pas tous dans la merde financièrement.
Genono : Tu parles un peu de Dieu dans tes textes, et beaucoup du diable. Déjà, est-ce que t’es croyant ?
L.O.A.S : Ouai. Après, est-ce que j’ai foi en Dieu … moi, je crois aux choses spirituelles. Je crois qu’il n’y a pas que la matière et les choses sensibles. Il n’y a pas que ce que l’on voit, touche, entend ou sent. Il y a d’autres choses au delà de ce spectre de sensations. Une onde sonore, on en capte une seule partie. Nos oreilles ne captent pas toutes les fréquences. La réalité, c’est pareil. On ne capte qu’une partie de ce champ vibratoire. Il y a d’autres choses, d’autres degrés de vibration. Après, est-ce que je vénère Dieu, est-ce que je vais à l’église, à la mosquée ou au temple ? J’en sais rien, je crois qu’il y a plusieurs degrés d’entités. Le monothéisme radical … je sais pas. Je pense qu’il y a un Être tout au sommet, mais pour arriver jusqu’à lui, il y a des échelons. Certains diront peut-être que je ne suis pas monothéiste, ou que je suis païen. J’en sais rien. Si Dieu est si puissant, si omniscient, pourquoi est-ce que le monde est si merdique ? Il aurait juste à vouloir que le mal disparaisse pour que tout aille mieux. Pourquoi est-ce qu’Il laisserait d’autres puissances s’accaparer sa création ? Soit c’est sa volonté, soit Il n’est pas suffisamment fort. Je parle beaucoup du diable, parce que je pense qu’il a une légitimité à être là. Il a des choses à nous apprendre, il est pas là par hasard. Tu fous pas une créature dans un jardin en lui disant juste « ne fais pas ça ! ». Le diable, on lui crache beaucoup dessus, mais qu’est ce qu’il fait ? Il punit les méchants. Donc est-ce qu’il est vraiment mauvais ? J’essaye de sortir des visions manichéennes où on nous dit ce qu’est le bien et ce qu’est le mal. Arrêtez de nous casser les couilles.
Résumer L.O.A.S à un rappeur blanc qui parle de sa bite, vous l’aurez compris, c’est extrêmement réducteur. Tout au long des dix pistes de NDMA, il s’enfonce dans une tendance déjà entrevue sur Ne pleurez pas Mademoiselle : L.O.A.S parle de la mort, toujours, tout le temps. Il n’est pas gothique, ni suicidaire, et n’a pas l’allure d’un croque-mort. D’ailleurs, sa musique est tout sauf lugubre.
Pourtant, et c’est réellement frappant quand on prête attention à ses textes, il est complètement obsédé par la Faucheuse et son attirail funeste. « Déjà Mort », « Quand tu me tueras », « La vie » … La tracklist est un premier indice. « C’est l’heure de vider les cimetières » ; « La mort ne fait pas crédit » ; . Avec L.O.A.S, même l’amour est morbide : « Baiser dehors sous la pluie, défoncé dans le cimetière » ; « L’amour en salle de réa, vient d’être débranché ». La drogue est morbide : « Poussière tu es né, poussière tu snifferas ». Le sommeil est morbide : « J’laisse la porte ouverte la nuit quand je dors, j’espère qu’tu me surprennes quand tu m’tueras ».
Genono : Bon, ensuite je voulais parler de la mort, parce que c’est un thème vraiment omniprésent dans ta musique. Déjà, c’est un truc qui t’obsède ?
L.O.A.S : C’est la seule certitude qu’on a. Quand t’es vivant, t’es sûr qu’un jour ou l’autre tu vas mourir.
Genono : T’es sûr d’être vivant aussi, nan ?
L.O.A.S : Parfois j’en doute. Souvent, même. Souvent, je doute de la réalité, et c’est pas juste une formulation un peu stylée que je pourrais mettre dans un texte. Je doute d’être vivant –d’où le titre Déjà mort-, et j’ai déjà fait plusieurs expériences assez violentes qui m’ont approché de la mort. Donc oui, ça m’obsède, mais pas dans le sens où ça m’effraie. C’est dans le sens où je suis fasciné par ce qu’il va se passer. Dans ma vision des choses, quand tu meurs, tu renais ailleurs. Et quand tu nais, tu meurs ailleurs.
Genono : Ok, donc pour toi, il y a une vie après la mort.
L.O.A.S : Ouai, je crois au monde spirituel et en la réincarnation. Je crois pas en l’enfer et au paradis, mais je pense quand même que tu payes ce que tu fais dans ta vie. L’évolution qu’on observe dans le monde matériel, elle existe aussi dans le monde spirituel. Parfois, c’est un peu pesant. Dans les moments de tension émotionnelle, je ressens une fatigue qui est autre que physique. Les choses se répètent, dans ta vie, des schémas reviennent. Si tu regardes ta biographie, année après année, y’a des nœuds où t’es amené à comprendre des choses sur toi-même. C’était quoi la question déjà ?
Genono : Je sais plus, mais la réponse était intéressante quand même … Selon toi, pourquoi la mort existe ?
L.O.A.S : (long silence)
Genono : Ah c’est pas les questions de Tonton Marcel, hein ?
L.O.A.S : Ah putain, enculé ! Pourquoi la mort existe … tu m’en demandes trop. Certainement qu’on a un truc à comprendre là-dedans. Y’a quelque chose à dépasser à ce niveau-là. Avant de faire du rap, j’ai énormément voyagé, j’ai beaucoup cherché, j’ai eu une longue démarche spirituelle. J’ai fait de la méditation, je me suis intéressé à plein de religions, j’ai lu tout ce qui me tombait sous la main. J’ai passé du temps dans un truc monacal, où tu te lèves à 5h du matin, et jusqu’à 19h tu ne fais que méditer. Et la nuit, tu dors pas, parce que t’as tellement médité que tu gardes les yeux grands ouverts. C’est hyper violent. Et à un moment donné, j’ai eu l’impression d’être bloqué, comme coincé contre la vitre d’un aquarium. J’étais en train de perdre complètement pied, j’avais plus du tout de contact avec les gens, j’étais plus rattaché au monde. Je m’envoyais en l’air sans drogue, c’était une démarche spirituelle tellement extrême que j’étais en train de m’égarer. J’ai donc décidé de revenir, de me fonceder, de boire de l’alcool, de baiser plein de meufs … Juste histoire de me remettre avec les gens. Ca n’a aucun sens d’être sur terre et de rester collé là-haut, coincé contre la paroi de l’aquarium, si tu comprends pas pourquoi t’es dans l’aquarium. Donc je suis redescendu jouer avec mes potes les poissons.
Genono : Quel genre de mort aimerais-tu avoir ?
L.O.A.S : Peu importe, du moment que c’est un truc un peu original.
Genono : Quelle est la pire mort possible selon toi ?
L.O.A.S : Toute mort, à partir du moment où t’as pas profité à fond de ce dont tu devais profiter. Je parle souvent de la mort parce que si tu l’as en tête, tu perds pas de temps. Tu restes pas le cul posé sur le canapé, à jouer aux jeux vidéos et à fumer des joints. Si tu gardes cette réalité en face … mais pas dans un délire morbide, hein ! Je suis pas un gothique. Mais … ça va bientôt se terminer, faut en profiter au maximum ! Je sais que je vais pas faire le quart des choses que j’ai envie de faire, je vais pas apprendre le quart des trucs que j’ai envie d’apprendre, et je vais pas visiter le quart des pays que j’ai envie de visiter … donc la mort, c’est une bonne petite piqure de rappel.
Genono : Qu’est ce que t’aimerais qu’on retienne de toi quand tu seras mort ?
L.O.A.S : Putain, mais quel connard tu es (rires).
Genono : Si tu veux, on refait les questions « présente-toi » et « quel est ton parcours ».
L.O.A.S : « Qu’est ce qu’il a voulu dire ? », comme dans Le Grand Détournement.
Genono : Est-ce qu’il vaut mieux avoir une vie banale et une mort glorieuse, ou le contraire ?
L.O.A.S : Ca fait chier les questions à deux réponses. Le manichéisme, j’aime pas ça. On ne peut pas répondre correctement à des questions comme celle-là. Je pense qu’il faut juste avoir la vie que t’as envie de mener. C’est triste de crever sans avoir fait ce pour quoi t’étais venu sur terre. Si t’as une mort banale mais que t’as fait plein de choses stylées dans ta vie, c’est très bien. Et si tu fais rien de ta vie mais que tu fais un truc super important en mourant, tant mieux aussi. Faut mourir droit dans ses bottes.
Genono : Encore deux questions, et j’arrête de te faire chier avec mes questions sur la mort. Quelles seront tes derniers mots avant de mourir ?
L.O.A.S : J’ai un pote qui s’est fait assassiner l’an dernier, et quand son cercueil a été rapatrié dessus j’ai écrit « la prochaine fois sera meilleure ». Je pense que c’est une belle phrase.
Genono : Si on te proposait de devenir immortel ?
L.O.A.S : Je l’ai cherché, pendant un temps. J’ai étudié l’alchimie, d’ailleurs, c’est aussi pour ça que je suis parti en Inde. Si on me propose d’être immortel … A partir du moment où je l’ai mérité, pourquoi pas. Mais il faut pas que ce soit une avancée scientifique foireuse, sinon ça va être la merde.
Genono : L’éternité, ça te paraitrait pas trop long ?
L.O.A.S : Je sais pas si j’arriverais à m’ennuyer, j’ai trop de choses à faire sur terre.
« C’est un beau métier que tu fais, j’aurais aimé être journaliste. Quand j’étais petit, je disais toujours que je voulais être journaliste ou écrivain. Dans ma famille, je suis un peu l’artiste fou, celui qui passe son temps à écrire. Avec le rap, je suis resté dans le domaine de l’écriture. »
Il parait que Joe est un mec difficile à capter. Un texto, deux coups de téléphone, et 24h plus tard, j’étais assis en face de lui, dans un café du 18ème arrondissement parisien. Aussi loquace que sur disque, il revient sur le meilleur projet rap français de ce début d’année, No Name. L’occasion d’évoquer également ses prochains projets, ses amitiés dans le rap, son rapport à l’écriture, et ses aspirations futures.
Genono : Déjà, est-ce que t’es satisfait des premier retours sur No Name ?
Joe Lucazz : Pour l’instant, ouai … je suis même agréablement surpris ! C’est mon premier véritable projet solo, alors que ça fait bientôt vingt ans que je fais cette merde. Et j’ai commencé en solo, dans ma salle de bain, donc c’est un peu un retour aux sources. Ca me fait kiffer, y’a des propositions à droite, à gauche, des demandes de featurings, plein de bons retours de la part de la presse grand public comme de la presse spécialisée, les radios qui commencent à jouer le jeu … C’est super cool. Après, faut jamais être satisfait, parce que c’est que le premier pas.
Genono : On t’a pas vu -dans le monde de la musique, en tout cas- pendant pas mal de temps, là c’est un vrai retour, tu comptes enchainer ?
Joe : Voila, c’est exactement ce que je voulais exprimer, tu m’enlèves les mots de la bouche. C’est bien, je suis satisfait parce qu’il y a des bons retours, mais maintenant je veux augmenter le level. C’est ça que je trouve chanmé : maintenant que j’ai mis le premier pied en avant, je suis obligé de monter la barre. Je sais que j’ai encore rien lâché, c’était juste de la frustration à sortir. Maintenant que j’ai lâché ça, c’est bon, on peut envoyer les choses.
Genono : No Name, on n’a pas trop su si c’était un album, mini-album, projet indéfini , EP …
Joe : Alors, je t’explique l’histoire. Ca fait un an que j’étais en train de taffer l’album. C’est la première fois que je me retrouvais à enregistrer seul, en pouvant prendre tout mon temps, sans aucune pression … C’est vraiment mon truc à moi. Je prenais mon temps, je me faisais plaisir. Je retrouvais un peu les sensations de mes débuts, à une époque où, tant que t’étais pas prêt, tu n’osais même pas dire que t’étais rappeur. T’as un texte que tu connais par cœur, mais tu vois le niveau des gens à côté, tu te dis « nan, je suis pas prêt ». J’étais donc un peu dans ces conditions. J’ai enregistré pas mal de morceaux, et je sentais quand même une certaine attente. Alors on s’est dit qu’il fallait en balancer quelques-uns, dans un certain format. Après, je sais pas, aujourd’hui, entre EP, LP, album, mini-album, street-album … y’a trop de trucs, j’en sais rien. Je pourrais dire que c’est mon album, mais non, puisque je suis en train de le taffer, le vrai album. J’ai juste enlevé quelques pièces du vrai album pour les mettre sur No Name. Tant que ça reste cohérent … de toute façon, ça ressemble à du Joe. Mais l’album va ressembler à ça, en mieux, si Dieu le veut.
Du coup, on en arrive au blaze. Comme je savais pas trop comment le définir –album, pré-album, mini-album-, j’avais pas non plus de nom. D’ailleurs, je pense que si vraiment je devais le définir, je dirais que c’est un album avant l’album.
Genono : Un peu comme Salif quand il a fait Boulogne Boy ?
Joe : Ouai, c’est un bon exemple. Juste histoire de dire que je suis toujours là, et que les choses arrivent. « Excusez-moi pour cette longue attente, je vous offre ça ». Et donc, voila pourquoi « No Name ». J’allais pas inventer un nom super recherché, un concept, ou un gimmick de fou juste pour en faire un titre … Je pourrais inventer une tchatche, je suis rappeur, c’est facile de mentir. Mais la vérité, c’est que je savais même pas sous quelle forme présenter ce projet. Si j’étais un cainri, je l’aurais appelé « Untitled ».
Genono : Est-ce que t’es capable de définir ton style ?
Joe : Maintenant j’y arrive, parce que je m’assume plus. Je sais où je vais, je sais qui je suis. Mon style, c’est très influencé soul, jazz, parce que c’est ce qui me fait vibrer, et pas seulement dans le rap. Après, j’aime de tout, je suis assez bon public. J’aime la variét’, le reggae, le blues … J’aime la musique classique, même si je suis pas du tout pointu dans ce domaine, y’a des trucs qui me parlent. Après, dans le rap, mon style est influencé par New-York, forcément. Le New-York des nineties. Mais je veux pas rentrer dans la polémique du « le rap c’était mieux avant », c’est juste que mon influence est celle-là. C’était pas mieux ou moins bien avant, c’est pas la question. C’est juste que ça me parle plus. Chicago, Atlanta, pour parler du rap d’aujourd’hui, c’est pas tellement mon délire. Et pour finir, mon style, c’est l’importance donnée à l’écriture. J’aime les gens qui écrivent, que ce soit dans le rap français ou dans la chanson française.
Genono : Justement, tu dis « J’suis Le Rat Luciano, j’suis Flynt, et j’suis Bors ». Pour toi, ces trois là, c’est le haut du panier, en France ?
Joe : On va les prendre dans l’ordre. Le Rat Luciano et Flynt, j’ai eu la chance de les connaitre et les côtoyer, et même de faire des morceaux avec eux. Et ce qu’ils disent, ce qu’ils racontent, ça me parle. Bon, pour Flynt, on se connait depuis plus de dix ans, je suis fier de son parcours. Lui et moi, on a commencé, on n’avait jamais rien enregistré. Aucune apparition, rien. Concernant Le Rat Luciano … pour moi, c’est le meilleur rappeur français. Il arrive à parler de trucs sincères, sans la moindre insulte, et en restant très rue. Il arrive à mettre de l’émotion dans ses lyrics, à super bien interpréter, il a une plume de malade … j’attends son retour comme un dingue ! Et Lino …j’ai toujours kiffé, au même titre que Lunatic, que les X-Men. T’écoutes un texte de Lino, tu te manges tellement d’informations dans la tête. Je suis super content qu’il soit revenu, parce que c’est des mecs comme lui qui font qu’aujourd’hui, les gens qui écoutent du rap se disent que c’est pas juste une musique pour faire les singes en boite et danser.
Donc ces trois là, je considère que c’est des super belles plumes. Et ce que j’aime, c’est qu’ils n’en jouent pas, ils font ça de manière très naturelle. Flynt, son rap lui ressemble. Luch’, c’est l’exemple-type. Quand j’ai pas de news de lui, j’écoute un de ses morceaux. Dans son rap, tu retrouves tout ce qu’il est.
Genono : Sur No Name, les seuls invités sont Cross et Express Bavon. C’est une volonté de faire un projet où tu es vraiment au centre, et où tu es le seul à être mis en avant ?
Joe : A la base, je voulais aucun invité. Je voulais donner que du Joe, parce que j’ai jamais sorti de long format solo. Je partais donc sur un dix titres 100% solo. Et puis après, je me suis dit « c’est con, mon négro Cross … allez, on va kicker un ou deux morceaux ». Ensuite, sur Corner, je voyais bien un refrain chanté. J’ai d’abord pensé à mettre une nana, mais je suis très difficile, j’aime bien les vraies belles voix. Trouver la bonne voie, c’est un vrai bourbier ! C’est vrai aussi que j’aurais pu le faire moi-même, mais le vocoder … nan, c’est interdit, je peux pas. Alors j’ai pensé à Express Bavon, qui est un pote à moi, et que je trouve très bon.
A l’avenir, y’a des collaborations qui vont arriver, d’ailleurs certaines sont déjà prêtes. Ce sera sur les prochains projets. J’aurais pu appeler du monde, de toute façon, ceux que j’aime bien, je les connais déjà. Si je les avais appelé, ils seraient venus, je pense. Mais c’est vraiment un choix. Là, comme y’avait une petite attente, je voulais vraiment donner que du Joe.
Genono : Cross, il continue le rap de son côté, ou il s’est motivé uniquement parce que tu l’as appelé ?
Joe : Il avait mis ça de côté, un peu comme comme moi. Et le fait que je me remette dedans, et qu’il y ait de bons retours, je pense que ça l’a un peu remotivé. On a enregistré quelques trucs … wow ! Ah ouai, t’es encore là, négro !
Genono : T’as fait un son avec Alkpote l’année dernière, Hors-jeu, où t’adoptes un flow super saccadé à la Migos. C’était une envie de ta part, ou c’est Alk qui te l’a demandé ?
Joe : Moi, les Migos, et toute la scène d’Atlanta, Chicago, etc, c’est vraiment pas ma came. Quand ça passe en soirée, je suis comme tout le monde, je lève les bras et je danse, mais ça s’arrête là. Pour ce titre, on s’est retrouvé en studio avec Alk, il venait de terminer sa séance, c’était mon tour … Alk, c’est un frangin, on se connait depuis belle lurette, et on a déjà collaboré plusieurs fois ensemble. Y’a un respect mutuel entre nous. Et effectivement, il avait imposé un rythme sur ce titre, avec son flow saccadé, il m’a dit que ce serait bien que j’essaye de suivre ce truc. Pourquoi pas my man, on va voir ce que ça rend ! Mais c’était pour faire comme Alk, pas pour faire comme Migos.
Genono : Le prochain album est déjà enregistré ?
Joe : Nan, j’ai commencé, mais y’a encore du taff. De toute façon, même quand tout est terminé, y’a encore du taff. Mais là, je suis sur la bonne lancée. J’ai pas mal de titres qui sont déjà en boite, je continue à faire des sélections d’instrus … Je suis content, ça a une bonne couleur. Un peu la même couleur que No Name, mais le level d’au-dessus. En tout cas, j’essaye. Les efforts sont faits dans ce sens. Ce sera mon premier vrai album solo. Et dans le courant de l’année, je vais peut-être envoyer un No Name 2.0. J’ai pas mal enregistré ces derniers temps, j’ai des choses en stock.
Genono : T’as une écriture très particulière, est-ce que t’as une méthode ?
Joe : Bah c’est marrant, parce qu’en lisant toutes les chroniques sur l’album, je m’aperçois que tout le monde dit ça. Mais pour moi c’est vraiment naturel. J’entends le son, et à partir de là, ça se fait tout seul. Soit je vais suivre le beat, soit je vais suivre la boucle, mais c’est le son qui va dicter l’écriture.
Genono : T’écris toujours avec l’instru ?
Joe : Au mieux, oui. Mais si j’ai pas l’instru, j’écris quand même. J’écris tout le temps, avec ou sans le son. C’est très instinctif, je balance mes idées comme elles me viennent, je les couche sur le papier. Après, en fonction du son, t’as toujours des aménagements à faire, pour que ça colle … mais y’a pas de calcul. Je kiffe écrire autant que rapper, et j’aime le contact de la feuille et du papier. Je peux pas écrire sur un portable, par exemple, j’ai besoin de voir mes ratures, mes corrections.
Genono : Tu pourrais écrire autre chose que du rap ? Roman, scénario, autobiographie …
Joe : Bien sûr, j’adore l’écriture … je bosse sur un scénario en ce moment. J’adore écrire ! Enfin, il ne faut adorer que Dieu donc … disons que j’aime énormément écrire. Au moins autant que rapper. Je pourrais écrire pour des gens, c’est mon kiff. Je me verrais bien écrire un bouquin, faire plein de scénars de films, des textes pour des chanteurs …
Genono : « Ma scolarité se résume à : bon en français … ». Cet amour de la langue, c’est un truc que t’as depuis tout petit ?
Joe : Je pense, ouai. J’étais bon en rédaction, c’était mon truc. Et même aujourd’hui, j’aime la grammaire, j’aime l’orthographe … C’est quelque chose qu’il faut respecter. Les « tkt », « mdr », « lol », c’est pas mon truc. Peut-être que je suis pas assez entré dans le XXIème siècle.
Genono : D’ailleurs t’es pas trop sur les réseaux sociaux, je crois que t’as juste un compte facebook, mais t’es pas sur twitter, instagram …
Joe : Nan, j’ai que facebook. Mais peut-être que twitter, je vais m’y mettre. C’est un bon outil de communication.
Genono : Niveau marketing et mise en avant de tes sorties, ça peut aider.
Joe : Voila, je pense m’y mettre dans peu de temps. On me le conseille, et c’est des bonnes personnes qui m’en parlent, donc pourquoi pas. Après, Snapchat, etc, je peux pas. C’est trop ! Tu passes ta vie sur ton téléphone. Les trucs, c’est devenu des ordinateurs. Et si ça avait pas ce format qui rentre dans la poche, on se baladerait tous avec notre ordinateur. On serait tous dans le métro, à la cantine, dans la rue, avec un gros IBM entre les mains.
Genono : No Name n’est pas sorti en physique. C’est un choix pour éviter des démarches qui auraient retardé la date de sortie ?
Joe : Bah déjà, c’est pas moi qui ait eu la décision finale là-dessus. Mais bon … No Name, c’est presque un tour de chauffe. « Tenez, je vous le donne, prenez-ça ». C’était pas dans le but d’attraper du monde. Sinon, j’aurais fait des sons dans la tendance actuelle, des featurings avec des gens du moment. J’ai fait le truc que j’aimais faire, et je voulais faire plaisir à mes gens. L’idée n’était pas de ramener un nouveau public. Donc oui, on est en train de voir si on va pouvoir mettre en bacs une version physique. Mais au moins, le produit est sorti, et les gens ont pu l’écouter. C’est l’essentiel.
Genono : Le reproche qu’il y a eu, c’est ce mix pas tout à fait parfait.
Joe : Quand t’es rappeur, t’es là, tu fais ton morceau, tu l’écoutes, le réécoutes, le ré-réécoutes. Ensuite, tu fais le mix, donc tu vas le réentendre des dizaines de fois. Ensuite, tu fais le mastering … à la fin, t’es limite écœuré de tes morceaux. Du coup, pour le mix, sur le coup je le trouvais bon, et je trouve toujours bon. C’est un truc que j’ai validé sur le moment, je peux pas dire maintenant que le mec qui a mixé a fait du mauvais boulot. A partir du moment où j’ai validé, c’est ma responsabilité. Donc oui, on aurait peut-être pu faire différemment … Certains morceaux rendent mieux que d’autres, je suis pas fou. J’ai réécouté, ouai, ça aurait pu être taffé différemment. Ce qui joue aussi, c’est que sur certains morceaux, les beatmakers étaient présents, et sur d’autres non. C’est une manière de travailler qui est différente.
Genono : A propos de beatmakers, t’as deux prods de Butter Bullets sur No Name (Gatsby et Pharell), et tu avais déjà collaboré avec eux sur leur album Peplum, en 2012. Comment s’est faite la rencontre ? Parce que vous avez des univers qu’on n’associerait pas forcément naturellement.
Joe : Avant même la musique, Sidisid et moi on a des amis en commun, on traine dans les mêmes endroits. Ils taffent aussi beaucoup avec Alk, ou avec DJ Weedim, qui est un très bon gars, qui fait des bêtes de prods … donc on est souvent amené à se croiser. Ce mec, c’est une belle rencontre, qui s’est faite très naturellement. On a trainé ensemble, ridé ensemble … Mais le truc que j’aime chez Sidisid, c’est qu’on a des choses en commun en dehors du rap. Donc finalement, quand tu me dis qu’on ne nous associe pas naturellement. Musicalement, c’est peut-être pas proche, mais on a tellement d’amis en commun, et de meufs en commun.
Butter Bullets, en termes de prods, ça me rappelle un peu le délire d’Alchemist. Après, quand Sid rappe, c’est un autre délire. Mais j’aime comment il écrit, j’aime son univers.
Genono : Du coup, pour ses prods sur No Name, c’est même pas une démarche de ta part d’aller les chercher, ça se fait vraiment naturellement.
Joe : Voila, je me rappelle même plus si c’est moi qui lui demande, ou c’est lui qui me propose … ça se fait tellement naturellement ! Je suis pas trop dans les mathématiques, ça reste de la musique. Il faut une part de vrai, s’il y a trop de calcul, ça perd tout son sens. On se fait plaisir.
Genono : Vous allez continuer de collaborer ensemble ?
Joe : Bien sûr !
Genono : Uniquement sur les prods, ou y’aura encore des feats ?
Joe : Les deux, on va faire du feat, je sais pas si ça sera sur son projet ou le mien … Pour les prods, y’en aura forcément des siennes sur mon album, mais pour la majorité, ça restera Pandemik Muzik parce que … comme disent les cainris, « my brother from another mother ».
Genono : « Derrière chaque grand homme, y’a toujours une femme » … est-ce que tu es une Femen qui s’ignore ?
Joe : (rires) Attention, je pourrais le prendre mal ! « Derrière chaque grand homme, y’a toujours une femme », c’est la vérité, non ? Même s’il peut m’arriver de les traiter de pétasses, de putes, de tchoin, de cougars … je les aime, les femmes ! Et puis, j’ai pas mal de sœurs, je suis forcé de les respecter. Ce que je veux dire, c’est qu’on peut réussir ou chuter, mais si t’as une vraie femme avec toi, une femme qui te supporte, tu peux aller beaucoup plus loin. Chaque personne a son histoire, certains avancent mieux tous seuls, mais une femme, ça crée un équilibre, ça t’aide à moins te disperser et à rester focus. Parce qu’on est humains ! Un cul qui passe, un clin d’œil, hop, t’oublies tes objectifs.
Genono : Tu fais quelques références à la religion dans tes textes, mais c’est très parsemé, tu ne développes jamais vraiment. C’est quoi ton rapport à la religion ?
Joe : Ce que je fais, ça reste de la musique. Après, y’en a qui en vivent, mais dans ce cas, c’est plus de la musique, ça devient un game. Moi, la musique, elle m’a rapporté très peu, voire pas du tout. Donc je préfère parler de ce qui me touche personnellement, et de ce qui fait partie de ma vie de tous les jours. Ca ne veut pas dire que la religion n’en fait pas partie. Elle fait partie de moi, tous les jours, je ne peux pas m’en détacher. Je suis musulman, je crois en Dieu, j’espère être guidé à un moment ou à un autre –peut-être que je le suis même en ce moment, je sais pas. Mais en tout cas, si j’en parle peu dans mes textes, c’est que la religion, c’est sérieux. C’est pas sur un son trap que je vais te parler de spiritualité. Après, je pourrais faire un morceau axé sur la religion, mais faudrait qu’il soit beau, parce que la religion est belle. Faut que les gens sachent que la religion, c’est quelque chose de beau. Arrêtez d’être effrayés par les événements. Donc peut-être que sur l’album, y’aura un morceau là-dessus, mais je peux pas faire d’annonces là-dessus, j’en sais rien. Je préfère distiller des petits trucs au milieu de mes morceaux plutôt que d’en faire un gros thème un peu forcé.
Genono : T’as fait une interview y’a quelques jours où tu disais que t’aimais la variété … d’ailleurs, à un moment dans l’ « album » tu cites Benjamin Biolay. Ca te plairait de collaborer avec un artiste de variété ?
Joe : Oh putain, ouai ! Ca m’exciterait beaucoup plus qu’avec quelqu’un du rap. Dans le rap, j’aime Flynt, Lino, Le Rat, Metek, Eloquence, S-pri Noir, Alpha Wann … donc travailler avec eux, ouai, mais travailler avec des gens de la variet, ça serait encore mieux. Pas forcément faire une collaboration rap-variet … mais si Biolay me faisait un son, ce serait magnifique. Si Pauline Croze me fait un petit refrain guitare-voix, pareil. Kavinsky, sa musique, son univers, ça me parle. Tellier, c’est la même chose, ça me parle énormément. Qui d’autre … Thomas Fersen, j’aime beaucoup. J’aime la chanson française, tout simplement.
Genono ; Tu dis que ça serait pas forcément une collaboration rap-variet, mais alors ça se présenterait comment ? Tu chanterais ?
Joe : Non, moi je ferais my shit, comme d’hab. Mais une vraie collaboration, c’est plus que « je fais mes couplets, tu viens, tu fais ton refrain, et on met ça dans la boite ». Je parle de travailler le morceau ensemble du début à la fin, de se nourrir de nos idées, de tout penser à deux.
Genono : On arrive à la fin de l’interview, je te laisse le mot de la fin.
Joe : Si Dieu le permet, 2015, c’est pour Joe. Si je suis toujours en vie, c’est mon année. On m’a reproché de ne pas assez donner d’image, bah les clips arrivent. Les projets sont déjà dans les machines, y’a pas de raison que ça n’avance pas. Je me sens prêt à offrir ce que j’ai aux gens.
Cette interview date de septembre 2013, mais on l’avait jamais sorti pour cause de : nous sommes des branleurs.
En plus, c’était une entrevue filmée, mais les vidéos n’ont jamais été montées pour cause de : nous sommes des branleurs.
Du coup, on vous balance quand meme l’interview, avec une bonne année de décalage, ce qui explique pourquoi on n’y parle pas des premiers extraits de Memento Mori, du clash contre Olivier Cachin, ou des derniers feats avec Alkpote. Ne fuis pas tout de suite, on parle quand même de pas mal de choses foutrement intéressantes, telles que : les haricots, Fauve, Joe Lucazz, les déménagements, Project Pat, la Suisse, et les ventes de Fababy.
C’est pawti :
Teobaldo : Avant le feat avec Alk, tu faisais des trucs, mais qui n’étaient pas spécialement exposés.
Sidisid : Ouai, on faisait des trucs, mais j’en suis pas fier du tout.
Teobaldo : T’en es pas fier, avec le recul, ou déjà, sur le coup, tu te disais « c’est pas terrible » ?
Sidisid : Bah déjà, à l’époque, entre le moment où tu le fais, et le moment où ça sort, y’a deux ans qui se déroulent. Donc sur le coup, oui, ça va, parce que t’es dedans, mais deux ans plus tard, tu te dis nan, c’est pas possible. Avant Peplum, on a quand même sortit deux albums !
Teobaldo : Ils étaient dans les bacs ?
Sidisid : Nan, pas des les bacs, mais sur des sites spécialisés.
Teobaldo : Même formation, avec Dela à la prod, et toi au micro ?
Sidisid : Ouai, et après on avait des autres potes qui produisaient, mais qui sont plus dans le son aujourd’hui. On est arrivé comme ça, mais à l’époque, je me bousillais déjà à Express D. C’est juste que c’était impossible, il n’y avait pas de place pour un petit blanc de Franche-Comté qui fait du rap ! J’avais rien à raconter qui pouvait intéresser, à l’époque, un auditeur de rap. Toute cette époque, avec Compagny Flow, Def Jux, ça existait pas du tout en France. Enfin si, y’avait peut-être TTC, qui a été mal interprété, mais c’était les seuls à être un peu dans ce délire. Mais Compagny Flow, c’était chanmé, j’étais à fond dedans. Et même les blogueurs qu’on connait aujourd’hui, ils respectent à mort. « Nous les blancs », c’est ce qui nous a donné une crédibilité.
Teobaldo : Le fait d’être le seul rappeur du groupe, c’est un choix, ou c’est juste que ça s’est fait comme ça, par la force des choses ?
Sidisid : C’est pas spécialement un choix, ça s’est fait comme ça, c’est tout. Avant, j’avais un groupe, on était deux … bon, j’avais 14 ans. Et c’est une expérience de groupe qui a foiré ! Un jour, je me suis rendu qu’il n’écrivait pas … il n’avait jamais rien écrit. On avait enregistré des trucs, mais on écrivait jamais ensemble. Et un jour j’écoute une compil, un morceau d’un mec totalement inconnu, et je me dis « putain je connais ce couplet ». J’ai cherché pendant au moins une semaine ! Et quand ça a fait tilt, je me suis dit « le fils de pute ! » (rires). En plus, sur la fin il faisait ça intelligemment, en prenant 4 mesures dans un texte, 4 mesures dans un autre …
Teobaldo : T’avais 14 ans, et t’avais déjà enregistré des trucs ?
Sidisid : Ouai, on a eu accès à un petit truc. C’était l’époque ODB, etc. Mais je suis bien plus vieux que ce que l’on croit !
Spleenter : Faut dire ton vrai âge, du coup.
Sidisid : Mais je l’ai jamais dit, encore !
Genono : Et bah c’est le grand moment !
Sidisid : Nan, je l’ai jamais dit, personne le sait … mais je suis assez vieux pour avoir connu tous ces trucs. J’aime bien le mystère, donc je veux le garder secret. Et puis je le vis mal, en plus. Le fait d’avoir bientôt cinquante ans, c’est dur (rires).
Teobaldo : C’était pas trop compliqué d’enregistrer, à 14 ans, sans les possibilités qu’on a aujourd’hui ?
Sidisid : Nan, un mec qui avait un studio, et qui nous a dit « allez-y, faites-vous plaisir ». Y’avait pas encore internet, c’était l’époque de Jeunes, Coupables et Libres. 1999 à peu près.
Genono : Donne pas trop de dates, parce qu’on va pouvoir déduire ton âge.
Sidisid : Ouai, mais j’ai commencé à rapper à 6 ans en fait.
Spleenter : Et la connexion avec Tekilatex et TTC, elle se fait quand ?
Sidisid : On allait souvent faire des soirées en Suisse, et à l’époque, il y avait un DJ, DJ Raze, qui ne jouait que du screwed. Le screwed and choped, en France, y’a peut-être 100 mecs qui savaient ce que c’était ! Je me suis dit « qui est ce mec ? ». On aurait dit Lil Jon en blanc, tu vois ? Il jouait que du Bun B, du Three 6, j’étais halluciné. Je pensais pas qu’un mec qui jouait ça pouvait exister en Europe ! Je vais le voir, il me dit (Sidisid prend l’accent suisse, l’imitation est criante de vérité) : « Mais si, viens donc fumer une canne ». On est devenu potes, et il était connecté avec eux, parce qu’ils avaient sortit un album en screwed.
Spleenter : Ah, donc t’étais déjà dans ce délire-là ? Parce que beaucoup se disent qu’ils t’ont connu avec des clips très colorés, où ça parle de bonbons.
Sidisid : Pour l’histoire du bonbon … on a essayé de faire un single, point barre. Mais je parlais déjà de ma bite, hein. Même là, on va essayer de faire des singles, si y’a de la thune à prendre, je la prendrai. Donc ouai, l’évolution, je comprends qu’elle puisse en étonner certains.
Spleenter : Bah même moi, ça m’étonne. Quand tu me dis qu’à l’époque tu te buttais déjà à Express D … disons que ça transparait pas forcément.
Sidisid : Ah nan, ça transparait même pas du tout. C’est une époque où on écoutait Dipset, où j’allais souvent à New-York, et où je m’achetais que du XXXL violet, parce que Camron. C’est débile, mais c’est un peu ça aussi. Alors qu’au fond, ma musique est noire. Je me suis fait niquer, j’ai grandit. Ca n’arrivera plus !
Teobaldo : Apparemment t’écoutes beaucoup de mecs du Sud. On t’identifie beaucoup à Memphis, d’ailleurs t’as ramené des gens de Memphis. C’est vraiment parce que t’en as eu l’occasion, ou si t’avais pu ramener des mecs de Houston, ou d’Atlanta, tu l’aurais fait ?
Sidisid : Memphis nous a quand même bien bouffés. Au début, c’était New-York. Le deuxième Mobb Deep, le premier Wu-Tang …
Spleenter : Ouai mais nous, on est quand même plus jeunes que toi.
Sidisid : Ah ouai ? (visiblement touché dans son orgueil de vieux) Mais faut dire que j’ai commencé à écouter du rap super tôt aussi.
Spleenter : Bah alors c’est encore pire.
Sidisid : Vous avez quel âge ?
Spleenter : Moi j’ai 27.
Sidisid : Bref, nous c’était l’époque New-York. J’avais un buraliste qui importait The Source, et on y voyait les pubs des albums genre No Limit.
Spleenter : Avec les fameuses pochettes …
Sidisid : Voila, et on avait limite honte de se dire « on va écouter ça ». Impossible, c’était trop vilain ! Et puis un jour, on est tombé sur un Three Six, et on s’est dit « putain de merde, on a loupé tellement de trucs ». Du coup on a voulu tout rattraper, on a tout bouffé. Three Six c’était le rap ! Le flow ! Mis à part Bone Thugs, y’avait qu’eux qui faisaient du ternaire. Mais y’a pas eu que Memphis ! New-York, Houston … en fait, ça dépend des périodes. Aujourd’hui, Memphis, ça existe presque plus.
Teobaldo : Pourquoi tu ramènes Project Pat et Evil Pimp plutôt que d’autres ?
Sidisid : C’est une question d’opportunités. Y’a encore deux ans, t’avais Prodigy pour 200 dollars. Ils s’en foutent, ils sont en studio, ils vont te faire un couplet qu’ils ont même pas écrit … Pour eux, c’est rien. C’est 200 dollars de gagnés, quasiment sans rien faire. Bon, c’est pas du tout la question que tu m’as posé … (rires)
Spleenter : Concrètement, la connexion avec Project Pat, Evil Pimp, Droop-E, elle se passe comment ? J’imagine que c’est par internet ?
Sidisid : Droop-E, c’est différent, parce que j’étais pote avec son frère.
Spleenter : Du coup, explique un peu qui est Droop-E, pour ceux qui connaissent pas.
Sidisid : Droop-E, c’est le fils de E-40. Et sur le coup, je savais pas. J’étais pote avec le petit, qui s’appelle E-chou (comment ça s’écrit, merde ?), je savais même pas quel âge il avait, je savais même pas que c’était le fils d’E-40. On discutait sur internet, et un jour j’apprends qui est son père … Imagine, un gros débile de fan comme moi, je me suis dit « qu’est ce que c’est que cette histoire ? ». Je me suis dit, E-40, ça va être compliqué, mais on envoie quand même des beats. Je sais qu’il en a mis certains de côté, mais après … tu peux y aller et dire « bon, Monsieur Quarante, qu’est ce que vous faites avec mon beat ? » (rires)
Spleenter : Et les deux autres, c’est pareil ?
Sidisid : Bah, tout se fait sur le net. Pour Project Pat, on est passé par le manager, un truc réglo quoi. Après, les mecs, t’aimerais les faire venir, mais tu peux pas. Project Pat, je sais même pas s’il a des papiers.
Spleenter : C’est intéressant, parce qu’on se rend compte que tout est possible, sans dépenser des sommes folles. Je te demande pas forcément la somme exacte que t’as payé, mais si t’as envie de le dire, tu le dis (notez l’approche subtile pour amadouer le rappeur et lui faire lâcher des infos).
Sidisid : J’ai payé ce qu’il y avait à payer, tout simplement parce que j’estime que c’est normal. Mais c’est un tarif misérable. Project Pat, c’est une légende. C’est comme Snoop ! Donc oui, c’est misérable. Je sais plus, mais j’ai dû le payer 200 dollars, un truc comme ça. C’est vraiment misérable.
Spleenter : Donc en fait, c’est juste que d’autres français ont pas la démarche de le faire, puisqu’apparemment, c’est possible pour pas mal de gens.
Sidisid : C’est possible pour tout le monde, je pense. Bon, là je te le dis, parce que ça va pas se faire, mais on devait avoir Camron pour le prochain album. Finalement, ça se fait pas, parce que d’une minute à l’autre, il a changé d’avis, en demandant une somme qui est devenue subitement beaucoup moins abordable.
Teobaldo : Tu disais que les mecs écrivaient même pas leurs couplets ?
Sidisid : Selon moi, hein.
Teobaldo : Du coup … je me demande un peu : c’est quoi l’intérêt ? C’est juste le fait d’avoir son nom sur ton album ? Si tu débourses 200 dollars, même si c’est très peu, et que tu sais à l’avance qu’il va te pondre un couplet médiocre …
Sidisid : Je vois ce que tu veux dire. Bah déjà, si le couplet est nul, je le mets pas. C’est déjà arrivé, si j’invite un mec sur mon album, et qu’il vient pour faire de la merde, je le garde pas. C’est normal.
Spleenter : Tu pourrais nous définir tes influences ? Parce que tu parlais de Memphis au niveau du flow, disons tout ce qui est roulements pour caricaturer un peu … est-ce que t’as d’autres trucs, par exemple au niveau ambiance ?
Sidisid : J’ai toujours bien aimé les mecs un peu techniques. J’aime bien les mecs ultra laid-back, qui s’en battent les couilles, qui rappent tellement bien que des fois tu sais pas si … comment il dit Kery James ? Ils rappent tellement bien que tu crois qu’ils rappent mal. Tu vois ce que je veux dire ? Comme Joe. Un mec comme Joe, tu sais pas. Enfin, moi je sais, mais … Quand on était en studio avec lui, l’ingé comprenait pas. Et trois semaines après, il était là « putain, mais Joe Lucazz, c’est tellement un tueur » (rires)
C’est comme Demon One ! A l’époque de « Les points sur les I » … c’était super technique. Il nous a fait une démonstration, une leçon de flow. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il arrive plus trop à … je sais pas si c’est voulu, si il a moins envie …
Teobaldo : C’est un mec qui a une aisance naturelle. Maintenant, peut-être que le rap actuel ça lui parle moins, c’est plus les mêmes ambiances, les mêmes instrus …
Sidisid : Déjà, ça a ralentit de 30 bpm. Bref, pour revenir à ta question, mes influences, ça a toujours été les mecs techniques. Pour les ambiances, tout ce qui est un peu sombre. Mobb Deep, etc, de toute façon, New-York, à la grande époque, ça a toujours été sombre. Enfin, je parle de trucs sombres, mais y’a aussi …
Spleenter : Bah, y’a Dipset aussi.
Sidisid : Oh, c’est sombre Dipset quand même. (il hésite) Enfin, maintenant que tu le dis …
Spleenter : C’est quand même très fantaisiste.
Sidisid : Ouai, c’est pas faux. C’est plus l’attitude, avec de vraies ambiances. Après, y’a pas que le rap, y’a aussi le cinéma, la bande-dessinée, etc.
Spleenter : Et si je te pose la même question, mais sur le rap français ?
Sidisid : Démocrates D, ça m’a pas mal buté. J’ai jamais écouté NTM, ça m’a toujours fait chier, IAM aussi. L’accent marseillais, c’est impossible pour moi. Sinon, y’a eu toute l’époque Time Bomb …
Spleenter : Minister Amer, pas trop ?
Sidisid : Si, mais ça me fatiguait un peu. Le côté trop freestyle, tu vois ? Mais j’ai réécouté plus tard, et oui, ça me parlait déjà un peu plus. Le délire baskets blanches, etc, j’aimais bien. Hifi, lui, il m’a bien buté. J’ai remis son album dans mon téléphone, parce que vraiment, il était trop fort. Les X-men … Bon, je pourrais t’en citer 1000.
Teobaldo : C’est surtout avant 2000 en fait.
Sidisid : En fait, après 2000, ça m’influence plus. Quand t’es déjà dans le rap, ça te parle différemment. Ca empêche pas de continuer à bouffer des influences, du Sud, de la Crunk … J’ai adoré la Crunk !
Spleenter : Du coup t’as une pensée émue pour l’évolution de Lil Jon ?
Sidisid : Apparemment, il gagnait vraiment énormément de thunes … et tant que les mecs font du pognon, ils ont mon respect.
Spleenter : Ca te manque pas un peu ? Genre Crunk Juice, tu le réécoutes aujourd’hui, ça tue toujours.
Sidisid : Je sais pas, je pense que ça a été remplacé par la Trap, tout simplement. Mais Lil Jon, attends, il faisait un single tous les trois mois. T’imagines le truc ? T’en fais un seul, déjà, t’es bien. Lui, il en a combien ?
Spleenter : Donc pour situer un peu la chronologie de Butter Bullets … En gros, y’a eu toute la période où vous étiez plus ou moins affiliés à TTC, ensuite une grosse pause, et ensuite le retour avec Chiens. C’est ça ?
Sidisid : C’est à peu près ça, oui.
Teobaldo : La « pause », tu l’expliques comment ? C’était un ras-le-bol, ou quelque chose de pas vraiment prévu, ou … ?
Sidisid : Y’a un peu des deux … Après cette période un peu inactive, je suis venu vivre ici (Paris), et puis la rencontre avec Alkpote, c’est ce qui nous a donné une certaine crédibilité.
Genono : Donc la raison de ta venue à Paris, c’est uniquement la musique ?
Sidisid : Ouai. C’est pas que ce soit déplaisant d’habiter en Province, mais au bout d’un moment, t’avances pas. Et puis franchement, dans une petite ville, tu te fais chier. A Paris, si t’arrives à t’ennuyer, c’est vraiment que t’es un fainéant et que t’as rien envie de faire.
Teobaldo : … ou que t’es pauvre.
Sidisid : Ouai, aussi. Mais je travaille hein, c’est pour ça que j’ai de l’argent !
Spleenter : C’est vrai que tu peux aussi avoir cette image de « gosse de riche » …
Sidisid : C’est vrai, alors que pas du tout … On me prête souvent ce côté « blanc, bourgeois, qui s’encanaille », mais si quelqu’un me cherche dans la rue, je vais le taper ! Je suis pas une caillera, mais je m’encanaille pas.
Je viens d’une famille nombreuse, on a manqué de rien, mais on a jamais roulé sur l’or non plus. On le doit à mon père, qui a toujours travaillé dur. Personnellement, j’ai jamais eu spécialement de thunes. Enfin, j’ai toujours travaillé pour en avoir. Mais je pourrais aussi décider de ne pas travailler, et de vivre uniquement du rap ! Bon, ce serait pas évident, mais y’en a plein qui le font. Tu les connais, la plupart le font. Mais moi j’ai un rythme de vie qui fait qu’il faut que je travaille ! Et puis, si je travaillais pas, je me ferais chier …
Spleenter : Faut payer les Ralph Lauren !
Sidisid : Bah, faut tout payer, en vrai ! Et puis j’ai pas envie de me priver. J’aime le bon whisky, j’ai pas envie d’aller chercher des bouteilles de sous-whisky qui t’arrache le foie chez l’épicier.
Genono : On parlait de ta famille juste avant … Quel regard portent tes parents sur ta musique ?
Teobaldo : Bah ils sont pas au courant ! (rires)
Sidisid : Comme je viens d’une famille un peu nombreuse … je vais pas dire que je suis le moins intéressant, mais rien que mon grand-frère, il est Docteur en physique, le plus haut niveau d’études en France. J’ai une sœur qui est productrice de porno. J’ai une sœur qui fait de la danse classique … et bref, moi, au milieu de tout ça, je fais du rap. Mon père, ça l’intéresse pas trop, par contre ma mère, elle comprend tout. Quand on était ados, on mattait des films ensemble, des dessins-animés, elle comprenait tout. Tout ce à quoi je m’intéressais, elle essayait d’aller voir pourquoi je m’y intéressais. Bon, après, concernant la musique, elle me dit « j’ai écouté ton album … j’aime pas tout hein ! » (rires)
Mais elle est fière, même si y’a pas vraiment de raison de l’être. Elle est fière que son fils fasse quelque chose, et même si je faisais de la merde, je pense qu’elle en serait fière quand même.
Teobaldo : De toute façon, quand t’as un gamin qui est Docteur en physique, les autres peuvent bien faire ce qu’ils veulent …
Genono : C’est pas lui le plus perturbé !
Sidisid : (rires) Sa passion c’est la physique, bon, c’est un truc que j’arrive pas à comprendre, mais lui non plus, il doit pas comprendre qu’on essaye de faire rimer des trucs.
Spleenter : Dans un morceau tu dis « J’suis le Hitman du rap, Gotham City », et un autre où tu parles d’Heath Ledger …
Sidisid : … est-ce que j’aime bien Batman ?
Spleenter : Voila.
Sidisid : (il hésite) Heu … putain, je vais me faire taper (rires). J’aime bien, mais c’était plutôt quand j’étais gamin. Les Marvel …
Spleenter : Mais tu suivais pas la série animée ?
Sidisid : Nan.
Spleenter, Teobaldo et Genono, en chœur : BOUUUUUUH
Teobaldo : Donc tu prendras pas la Lambo, Morray ?
Sidisid : Nan, je prendrai pas la Lambo ! (rires) Mais j’ai vu les films … le dernier, j’ai crié au scandale. Mais les films Batman, j’ai jamais trouvé ça ouf.
Spleenter : Même le Tim Burton ?
Sidisid : Bah je l’ai revu récemment, donc non, je pense que ça mal vieilli, tout simplement. Je l’avais déjà vu à l’époque, mais ça m’avait pas spécialement marqué. Faut dire que Tim Burton, il est … Déjà, il a massacré La Planète des Singes, donc à partir de là …
Spleenter : C’était une grosse commande des studios, il en a fait de la merde. D’ailleurs, pour l’anecdote, il aurait voulu faire une scène d’amour entre la meuf-singe et Mark Wahlberg. Sauf que les studios lui ont dit « tu vas te calmer tout de suite ».
Sidisid : Tu me diras, ouai …
Genono : Ca aurait été cool.
Sidisid : Nan mais c’est surtout la fin qui était aberrante. Je vais faire l’intello de merde, mais la fin du film, c’est l’inverse de la fin du livre. Ca m’avait choqué.
Spleenter : Et même Batman 2, avec Le Pingouin ?
Sidisid : Les super-héros, en fait, ça me parle pas trop.
Spleenter : Si c’est pas pour les super-héros, ça peut être pour les super-méchants.
Sidisid : Si, justement, j’aime pas trop les gentils dans la vraie vie.
Teobaldo : Batman, il a un côté sinistre, c’est pas forcément le gentil de base.
Sidisid : Nan mais j’aime Batman ! C’est juste que je suis pas à fond dedans. Je suis pas Seno quoi !
Teobaldo : On parlait de ton image un peu « blanc, bourgeois », mais t’as aussi un peu ce côté geek, un peu Otaku. Tu t’y connais en mangas, ou en comics ?
Sidisid : Les comics, pas du tout. Les mangas, j’ai suivi quelques trucs, mais je m’intéresse pas à tout. J’ai surtout lu les trucs dont je suis réellement fan, comme Akira, ou Ghost in the Shell. J’ai lu Dragon Ball, comme tout le monde, mais les gros trucs, maintenant, c’est quoi ? Naruto ? Jamais de la vie, je peux pas lire ça.
Spleenter : Dans C’est pas la peine, tu parles de Chihiro et Totoro, c’est un truc super gentil.
Sidisid : Ouai, c’est marrant … Qu’est ce que je dis déjà ? Un truc homophobe encore, nan ?
Spleenter : « C’est plus la peine d’être cool avec ses potes homos, plus la peine de lui faire croire que t’aimes Chihiro et puis Totoro »
Genono : A propos d’Akira, vous avez balancé le clip à Tokyo en même temps que la sortie de « Tokyo », de Joke … C’était fait exprès, pour le faire chier ?
Sidisid : Exactement ! (rires) En plus, si on avait voulu le faire bien, on aurait fait un vrai clip … là, on a filmé avec un téléphone portable. En plus, on l’a balancé quelques jours plus tôt, clairement pour le faire chier.
Genono : D’ailleurs, Kevin El-Amrani, c’est un peu votre Chris Maccari à vous ?
Sidisid : Ouai, en plus, avant de le connaitre, je confondais les deux. Je lui ai jamais dit, il va me détruire ! (rires) Kevin, c’est mon pote. On est devenu potes par le biais de la musique et des clips, mais aujourd’hui, c’est vraiment mon pote. Je pourrais te raconter tellement d’anecdotes sur lui … Le clip de Chiens, par exemple. On s’était déjà vu, mais on se connaissait pas encore vraiment. On tournait le dimanche, et je l’appelle le samedi pour voir s’il est prêt. Il sortait du ciné, il me dit « j’ai pris de la MD, mais t’inquiètes c’est cool » … Le lendemain, on partait super tôt, parce qu’on voulait avoir l’éclairage un peu dégueulasse d’un début de journée. On dirait pas, mais le tournage s’est fait dans le 91. Kevin est arrivé à l’heure, mais complètement … il parlait pas trop quoi. Il partait tout seul, il allait filmer des champignons … Après-coup, il m’a dit « Chiens, c’est un de mes clips préférés, mais je l’aurais jamais fait si je m’étais pas drogué » (rires). Mais c’est vrai qu’il y a une ambiance vraiment bizarre …
Genono : Déjà, tu vois Alk en uniforme, tu dis « wow »
Sidisid : Voila, tu sais pas trop en quoi il est déguisé … et puis c’était même pas prévu, on a pris des trucs un peu au hasard, il a vu l’uniforme, il a fait « ouai, ça c’est bien ». C’était chaud, en plus on a sortit le clip le jour de l’armistice.
Spleenter : Y’a les Orties aussi dans le clip …
Sidisid : Ouai, elles sont arrivées après, elles étaient là … Bon, c’était marrant.
Genono : La connexion avec Alkpote, elle s’est passée comment ?
Sidisid : Je faisais un déménagement pour une copine, et un pote d’un pote d’un pote à lui était là, et il avait un t-shirt Alkpote. Donc j’ai discuté avec lui, et il me dit « attends, mais je le connais Alk, je te connecte avec lui ». Il lui a filé mon numéro, on s’est appelé … C’était un peu bizarre, parce qu’on s’est entendu direct. Il m’a fait venir au studio « Le Bunker », aux Pyramides. J’ai déjà vu des trucs chelous, mais ce studio … T’arrives là-dedans à une heure du matin, en plein milieu d’une cité dont t’as déjà entendu parler aux informations, y’a cinquante mecs qui sont là … dont deux blancs. Bon, les mecs là-bas sont géniaux, mais sur le coup, bêtement, ça fait un peu bizarre.
Je devais faire mon couplet pour La Crème de l’Ile de France, et je suis passé à 7h du matin … Y’avait tellement de monde, et je suis passé en dernier. J’en pouvais plus, j’étais fatigué, j’étais défoncé … Alkpote vient me voir, et me dit « c’est à toi ». Impossible, je réponds « nan, je reviens demain, là je suis pas en état ». Il se lève, il va me chercher un verre de sky, il me dit « bois ! » (rires)
Finalement, j’y suis allé, j’ai fait un couplet super caverneux, j’y suis vraiment pas allé avec le dos de la cuillère. Ca parle du diable, et tout … Et là, plus un bruit. Tous les mecs me regardent, un peu abasourdis, et je me dis « putain, mais qu’est ce qu’il se passe » … 7 heures du matin, entouré de mecs que je connais pas, avec Alkpote à côté, dans ma tête j’étais dans un manga. Je finis mon truc, je sors de la cabine, et là les mecs tapent dans les mains, « putain, t’as tué », Alkpote qui me tape sur l’épaule en disant « alors, mon petit diablotin » (rires).
Teobaldo : T’as quand même beaucoup de phases sur la bouffe … « J’te graisse la patte comme un macaroni »
Sidisid : (rires) Elle est vraiment nulle en plus !
Teobaldo : « Les rappeurs poussent de partout comme des haricots »
Sidisid : Ouai mais ça …
Teobaldo : Ah, t’as quand même « haricot » ! (rires)
Sidisid : Nan mais souvent, y’a plein de gens qui … j’aime bien lire les commentaires, comme Rohff, et …
Teobaldo : Toi, tu vas avoir des problèmes !
Sidisid : … et souvent, les mecs disent « putain mais il raconte n’importe quoi ». Mais pour revenir à « les rappeurs poussent de partout comme des haricots », c’est une rime en rapport avec Darry Cowl (de son vrai nom André Darricau) que je cite juste avant.
Teobaldo : Peut-être aussi que les mecs ne savent pas qui c’est.
Sidisid : C’est vrai, je cite plein d’influences, je me rends pas toujours compte que les gens n’ont pas forcément les mêmes que moi.
Teobaldo : Mais y’en a plein d’autres sur la bouffe : « je dois faire de l’oseille, nique sa mère les épinards » ; « rafale de couscous » …
Sidisid : Rafale de couscous, c’est sur le morceau avec Seth Gueko, nan ? Je me suis adapté.
Teobaldo : Ouai, mais tu peux pas t’empêcher d’y foutre de la bouffe : tu reprends sa phase en disant « tête de Justin Bieber, zgeg de Justin Bridou ».
Sidisid : C’est pareil, c’est adapté à mort. J’aime bien m’adapter sur les featurings, et puis là, Seth Gueko … Genre bite-man, à la base dans mon texte c’était Batman. Et Seth me dit « mais nan, mais Bite-man, c’est cool ».
Spleenter : T’aimes bien faire référence à Justin Bieber, mais en disant à chaque fois un truc très sale derrière.
Sidisid : Bah j’aime bien prendre les commentaires, ou les remarques des gens, et les casser.
Spleenter : « J’ai bourré vos ex, puis vos demi-sœurs, sur du Bieber »
Sidisid : Je joue beaucoup avec les remarques des gens. Les critiques sur le flow, ma voix, etc, c’est une chose. Mais y’a aussi beaucoup de commentaires sur mon physique, ma coupe de cheveux, etc. Donc j’aime bien retourner le truc, j’en joue énormément.
Teobaldo : Sur Peplum, tu fais poser Joe Lucazz sur un sample de 300. Tu savais, à ce moment-là, qu’il avait déjà posé sur ce même sample ?
Sidisid : On lui a proposé, et c’est lui qui a choisi celui-là. Mais il est travaillé différemment, charcuté à mort … Mais c’est cool de retrouver ce genre de petite référence, j’aime bien. Après, est-ce que sur le moment on a pensé à ça … franchement, je sais plus.
Teobaldo : Peut-être que lui-même avait oublié.
Sidisid : Il lui reste quand même un peu de mémoire, à Joe !
Teobaldo : Ca dépend quelle heure il était.
Sidisid : Au début ça allait. A la fin … (rires) J’ai eu la mauvaise idée, ou la bonne, je sais pas, de venir avec une bouteille de Jack.
Genono : Quand je tape « Sidisid » sur Google, la première suggestion est « Prison ». Est-ce que tu es le Adebisi français ?
Sidisid : Qui est Adebisi ?
Genono : Dans Oz, le grand renoi avec le petit bonnet sur le côté.
Sidisid : L’handicapé ?
Genono : Nan, ça c’est le narrateur.
Teobaldo : C’est vraiment le grand renoi, nigérian, qui est incarcéré parce qu’il a décapité un mec à la machette en pleine rue.
Spleenter : Il encule un italien à un moment.
Sidisid : Je sais plus … Je regardais ça quand ça passait sur Série Club, ça fait des années. Et j’ai pas tout vu. Je me rappelle surtout du gang de nazis.
Spleenter : D’ailleurs le chef du gang de nazis encule aussi un italien.
Teobaldo : En somme, ça s’encule beaucoup.
Sidisid : Bon, en gros, tu voulais savoir si j’ai fait de la prison ?
Genono : Ouai, enfin, on sait que non, c’est surtout : pourquoi cette suggestion ?
Sidisid : Mais je sais pas ! J’ai regardé, et j’ai trouvé ça drôle, mais j’en sais rien !
Teobaldo : Peut-être des gens qui veulent t’envoyer en prison, pour ta street-cred.
Sidisid : Bah j’espère ! J’ai une équipe derrière qui est super efficace, mais par contre, ils me mettent pas au courant de tout. Nan, franchement, j’ai aucune idée de ce truc. Après, je sais que j’ai un pote qui s’amuse à mettre des commentaires sur mes vidéos, et il met n’importe quoi. Il change de nom à chaque fois, et justement, la dernière vidéo, il a marqué que j’avais fait trois mois de prison, et que j’étais ressortit juste pour le clip … Du grand n’importe quoi. Mais sinon, j’ai jamais fait de prison. De la garde à vue, oui, 24h, un truc de pédé quoi.
Genono : T’as fait beaucoup de feats avec Radmo. Vous êtes toujours connectés ?
Sidisid : Ouai.
Genono : Un projet commun, c’est possible ?
Sidisid : Nan. C’est mon pote, y’a pas de soucis. C’est pas méchant, on essaye de le faire croquer un petit peu … mais ça s’arrête là. Pas que j’ai pas envie, mais j’ai pas forcément le temps. Ecrire, c’est relou, ça me fait chier … Les gens qui me disent qu’ils aiment bien écrire, à part Abd al Malik, j’y crois pas.
Teobaldo : Du coup, t’écris comment ?
Sidisid : Dans le métro. J’ai une facilité dans les transports, c’est bizarre. Mais chez moi, je vais jamais écrire … je prévois jamais de le faire, en me disant « aujourd’hui, il faut que j’écrive ».
Teobaldo : Tu disais qu’il n’y avait pas vraiment de place pour des rappeurs blancs … comment tu perçois le travail d’un rappeur comme Orelsan ?
Spleenter : Oui, est-ce que tu considères qu’il vole ton travail ?
Sidisid : (rires) Lui et Agonie, ils volent mon travail ! Non, pas du tout, parce qu’Orelsan a toujours prôné le fait d’être un looser. Moi, je me suis jamais dit « putain, je suis trop une merde » … c’était quoi la question déjà ?
Teobaldo : Tu disais qu’il n’y avait pas de place pour les rappeurs blancs …
Sidisid : Y’en a eu après !
Teobaldo : Des rappeurs blancs, y’en a toujours eu : Akhenaton, Kool Shen … Après, des mecs qui sont un peu alternatifs, qui ne sont pas dans le rap de rue, de cité, ou dans le rap un peu revendicateur … Orelsan a été le premier à vraiment péter, à ce niveau-là. Tu penses qu’il a permis de changer des choses ?
Sidisid : Je me suis jamais vraiment posé la question … De toute façon, il a rien changé pour moi. En fait, je vois même pas ce qu’il fait … Je pense que c’est un mec cool, et même qu’on pourrait être potes. On aurait même pu faire des morceaux ensemble ! Aujourd’hui, non, parce qu’on est dans des univers trop différents.
Genono : A propos d’Orelsan, c’est marrant parce que vous avez sortit quasiment le même morceau au même moment : Saint-Valentin.
Sidisid : Et pourtant, à l’époque, je savais pas qui c’était. Peut-être que lui et moi, on est la même personne. Orelsid !
Genono : Il te manque les disques d’or quoi.
Sidisid : Ouai, mais est-ce qu’il dort bien le soir ? Je suis pas sûr. Mais bon, je respecte son oseille !
Teobaldo : De toute façon, malgré tout son argent, y’a un truc qu’il ne pourra jamais s’acheter : un dinosaure.
(rires de toute l’assemblée, la foule est en délire, les fans hurlent « Teobaldo le peuple aura ta peau »)
Teobaldo : … c’était une réplique de Homer Simpson.
(s’en suit une discussion sur Homer, pas forcément passionnante pour toi lecteur)
Teobaldo : Dans Seul à la maison, tu parles de Macaulay Culkin et des sœurs Olsen ? T’aimes bien le côté maigrichon, pâlichon …
Sidisid : … drogué ? (rires)
Genono : Le clip de Seul à la maison, ça t’a fait gagner en visibilité ? Ou du moins, ça t’a apporté un public différent ?
Sidisid : Pas spécialement … déjà, il a été censuré. La vidéo est bien gore, mais j’avais pas envie de faire une version soft exprès pour Youtube et Dailymotion.
Genono : Et pourquoi ce morceau en particulier, et pas un autre ?
Sidisid : C’est le côté « je suis tout seul chez moi, ma copine est en voyage … ». Et puis, n’importe quel rappeur a envie de faire un clip avec des actrices porno ! C’est un peu un classique. Après, en France, je sais pas si beaucoup de monde l’a fait …
Teobaldo : Y’a eu Rap Intégral, mais c’était pas juste un clip. En gros, les mecs faisaient la BO d’un film porno, tout simplement.
Sidisid : Ouai, c’était marrant.
Teobaldo : Y’a eu un clip avec Joe Lucazz et je sais plus qui …
Sidisid : Y’a eu Abuz, Ricardo Malone. J’aimais beaucoup toute cette équipe, même s’ils avaient peu de visibilité. Y’avait Stor-K, c’est pas lui qui avait fait ce truc en dessin-animé ?
Teobaldo : Père Castor ? Nan, ça c’est autre chose. Sans transition, tu fais aussi un coming-out dans ton intro, où tu parles de Snooki qui mange des cookies.
Sidisid : J’aime bien Snooki ! Ce côté vraiment … Amérique quoi ! Elle est géniale, complètement aberrante, tout le temps bourrée au champagne … J’aime bien.
Teobaldo : Nirvana, c’est un hommage à Doc Gynéco ?
Sidisid : Nan, c’est même pas un hommage, c’est juste que c’est un son qui m’a marqué. J’ai toujours eu envie de faire un son sur le suicide, mais je me sentais pas de le faire tout seul, donc j’ai invité votre ami Metek. Après, ouai, on peut peut-être parler d’hommage, je sais pas trop. Première Consultation, c’est peut-être le meilleur album de l’histoire du rap français.
Teobaldo : Et pour Repose en Paix ?
Sidisid : Bah c’est marrant, on me fait souvent le rapprochement avec Booba. « T’es le Booba blanc » (rires)
Spleenter : Fais gaffe, parce qu’il y en a qui disent pareil à Fababy …
Genono : Qu’il est le Booba blanc ?
Sidisid : (rires) Nan mais c’est bizarre, même dans l’interview de Booba par Ragemag, le mec lui dit « tu connais Sidisid ? C’est un peu toi, mais en blanc ». Il dit « nan », et une semaine plus tard, il passe sur une radio lyonnaise, et le type en face lui redit « tu connais Sidisid ? C’est un peu toi, mais en blanc ». Il dit encore « nan », sauf qu’en fait, il doit nous connaitre, parce qu’on lui envoie des trucs. Il nous boycotte ! Ah, c’est génial comme titre pour votre interview ! « Nous sommes boycottés par Booba » (rires).
Teobaldo : Maintenant, si tu veux faire du buzz, il faut que tu insultes Rohff.
Sidisid : Mais j’ai insulté personne ! J’aime bien Booba, j’aime bien Rohff !
Genono : Toujours à propos de Repose en paix, t’as pas eu de retours négatifs sur la phase sur Lady Dielna ? Genre des plaintes d’associations pour les handicapés ?
Sidisid : Nan, mais j’aurais bien voulu ! En fait, on la connaissait Lady Dielna. En l’écrivant, je trouvais ça cool, puis quand est venu le moment de l’enregistrer, je me suis dit « putain, est-ce qu’elle va bien le prendre ? ». C’est une fille super intelligente, donc je me suis dit qu’elle allait comprendre le truc. Finalement l’album sort, et le jour-même, Dela m’appelle et me dit « va vite voir le facebook de Lady Dielna » … elle avait marqué un truc genre « merci pour la dédicace, c’est chanmé », j’étais super soulagé. Je reconnais que la rime est un peu dark, mais j’ai énormément de respect pour elle. Et c’est marrant, parce que tout le monde a été un peu choqué, sauf elle. Et le morceau, elle le connait par cœur, ça lui a fait super plaisir … donc c’est encore plus cool. Mais je crois que je l’aurais pas fait si je m’étais dit qu’elle pouvait mal le prendre. J’aurais dit autre chose à la place … « ça creuse, comme Rohff » (rires). J’essaye de dire du mal de lui, mais j’y arrive même pas. J’aime bien Rohff, et c’est surtout Dela. Dela est un grand fan de Rohff ! La mixtape qu’il avait fait, avec des faces B … Le cauchemar du rap français ! Ca défonce ! Après, ce qu’il fait sur ses derniers albums, je pense juste que c’est pas pour nous. « Nous », c’est-à-dire les mecs qui écoutent du rap depuis plus de dix ans. Son écriture, c’est plus possible, on dirait un petit de cité … ça a toujours plus ou moins été le cas, mais avant au moins, il nous faisait rire.
Teobaldo : Dans Dernière Séance, tu dis « pas besoin d’être espagnol pour te dire ça franco » …
Sidisid : Elle est vraiment nulle celle-là, tu sors que mes phases les plus pourries, enfoiré ! (rires). C’était sur le morceau avec Seth Gueko, comme je te disais, je me suis adapté.
Teobaldo : Tu veux dire que Seth Gueko est nul ?
Sidisid : Nan, pas du tout … La question, c’est pourquoi j’ai fait une phase aussi nulle ?
Teobaldo : Nan nan, c’est : est-ce que Franco est une référence pour toi ?
Spleenter : Et : est-ce que tu parlais de James Franco ?
Teobaldo : Oui, est-ce que tu as vu Spring Breakers ? Est-ce que tu t’identifies au personnage ?
Sidisid : Est-ce que je peux répondre juste avec un mouvement de doigt ?
Teobaldo : On fera un montage, on dira que c’était pour Rohff.
Spleenter : Du coup, tu dois pas aimer Riff Raff non plus ?
Sidisid : (rires) … mais pourquoi ? Ca n’a rien à voir.
Spleenter : Le personnage de James Franco lui ressemble. Nan mais plus sérieusement, t’aimes bien son délire ? Le fait qu’il soit autant …
Sidisid : … drogué ?
Spleenter : (rires) Nan, surtout le fait qu’il soit autant à fond sur son image.
Sidisid : Ouai, bah en fait Riff Raff, c’est Swaggman. On serait aux Etats-Unis, Swaggman ce serait une star ! Il sait pas rapper, mais je peux te trouver des dizaines de mecs qui vendent des singles aux US et qui savent pas rapper. Souljah Boy, c’est quoi ? Il sait toujours pas rapper. La différence, c’est qu’il a eu Mr. Collipark derrière lui. Si en France, un gros producteur décide de s’occuper de Swaggman … Sauf qu’en France, y’a pas de gros producteur.
Spleenter : Y’a DJ Kore.
Teobaldo : Nan mais pas gros sur la balance.
Spleenter : Il a quand même inventé le reggaeton français. C’est lui le Rai’n’B !
Genono : Bon, maintenant qu’on a bien rigolé, tout ça, on peut parler de Fauve ? Qu’est ce que c’est que cette légende, comme quoi tu aurais écrit pour eux ?
Sidisid : A votre avis, je l’ai fait ou pas ?
Spleenter : Ca me paraitrait un peu bizarre …
Sidisid : Nan mais le pire, c’est que si ça se trouve, on sait tous qui c’est. C’est peut-être même un pote à nous. Si ca se trouve, Fauve, c’est Hype !
Genono : Ca, c’est un bon titre d’interview : « Fauve, c’est Hype »
Sidisid : Nan mais j’ai rien dit de méchant !
Teobaldo : Là, on a rien dit du tout, t’es parti tout seul.
Sidisid : Nan mais c’est pour prendre le truc à l’opposée … Selon moi, ça n’existe même pas, Fauve. Et je dis que j’aurais pu écrire pour eux parce que … leurs textes, c’est ce que t’écris quand t’es aux chiottes. C’est absurde, y’a aucune rythmique, y’a rien. Ce qui est chiant, quand t’écris un couplet, c’est qu’il faut que ça sonne bien, que ça rebondisse. Si c’est juste écrire des couplets, y’a rien de compliqué, je peux t’en écrire 1000. Mais il faut une rythmique ! En plus, si c’est pour parler de ta dépression parce que ta meuf est partie, mais que t’es à moitié pédé, et que t’as une mobylette … je pourrais te faire des freestyles de fou !
Teobaldo : A propos de Hype, sur le remix de Une balle dans la tête, y’a une instru différente pour chaque couplet … chacun a choisi le morceau qu’il voulait ?
Sidisid : Nan, c’est nous qui avons choisi.
Teobaldo : Ah, donc c’est toi qui as dit à Jack Many « toi t’auras Sippin on Syrup » …
Sidisid : Ouai, et puis il faisait référence dans son couplet. Mais on lui a même pas dit. Je leur avais juste demandé de rapper sur la boucle de l’originale, mais par contre je les avais prévenus qu’on allait massacrer le truc. On voulait faire un truc un peu à la Grand Banditisme Paris, un truc qui part dans tous les sens.
Teobaldo : Dans Marc Jacobs, y’a une phase que j’ai pas compris …
Sidisid : Y’en a tellement, moi-même y’en a certaines que je comprends pas.
Teobaldo : Ouai mais moi je suis plus intelligent que toi.
Sidisid : …
Teobaldo : Par contre celle-là, je comprends vraiment pas : « Allez l’OM ou Alléluia, c’est la même merde »
Sidisid : C’est pour dire que je m’en fous de la religion, et que je m’en fous du foot. Je crois pas en Dieu, et je regarde pas le foot, tout simplement.
Teobaldo : Tu crois pas en Zidane non plus ?
Sidisid : Seulement dans les arrêts de jeu.
Genono : La tape « Bullet Time », qui est disponible sur les internets, c’est un truc à vous, ou c’est l’œuvre d’un fan ?
Genono : Ouai, un mec qui a récupéré des sons à droite-à gauche, y’a de bons trucs dessus.
Sidisid : Franchement je sais pas, je l’ai jamais écouté. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’on est pas derrière ça.
Genono : T’as pas touché d’oseille dessus quoi.
Sidisid : (rires) Nan, je crois que je le saurais !
Teobaldo : Au niveau des feats, c’est très disparate. Y’a des mecs que t’aurais aimé avoir en feat, et que t’as pas pu avoir ?
Sidisid : Aux US, oui, y’en a plein, parce que c’est pas forcément très accessible. Mais en France … je pense qu’on va bientôt avoir fait le tour des gens avec qui on a envie de travailler. En dehors du rap, si on parle de vraie musique, j’aurais bien aimé faire un morceau avec Souchon. Mais dans le rap, en France …
Genono : Justement, tu disais avoir fait pas mal de morceaux avec Alkpote, c’est des trucs qu’on pourra entendre sur les prochains projets, ou c’est destiné à mourir au fond d’un disque dur sans jamais voir le jour ?
Sidisid : Je sais pas, je suis pas sûr que ça sorte … Après, Alk c’est un mystère. Il voulait une avance, moi je préférais sortir des trucs gratuitement, un peu à l’américaine.
Genono : Du coup, Ténébreuse Musique c’était censé devenir quelque chose ?
Sidisid : Pas vraiment, c’est nous quoi, c’est notre truc, on avait commencé pas mal de choses. Y’avait notamment un track avec Katana, LMC, La Comera … Le morceau doit dormir quelque part, je sais même pas qui l’a. Et puis, je peux pas dire « je prends le morceau, je le sors », alors que je connais pas spécialement les mecs de La Comera, et qu’ils n’ont pas forcément envie de se retrouver sur un projet qui n’est pas celui d’Alk. Mais on aurait aimé que ça fonctionne, je pense qu’il y avait de la demande, la combinaison était cool. J’aurais pu être le Alk blanc ! (rires)
Teobaldo : Plus que le Booba blanc, oui c’est sûr.
Sidisid : Mais l’entente s’est faite assez facilement, parce que j’étais un peu sa caution « conneries », dans le sens où il hésitait parfois à écrire des trucs, et moi je le poussais en lui disant « vas-y, plus c’est con, mieux c’est ». Alk, il est quand même vachement hardcore. Moi, je suis pas hardcore … je dis des trucs bizarres, mais lui, il part vraiment dans des trucs dégueu.
Sidisid : L’histoire autour de ça … A l’époque, y’avait des vidéos de cul qui tournaient dans leur bloc … et Alk aimait bien les trucs un peu bizarres quoi (rires). Ils avaient tous des vidéos un peu bizarres, et donc y’avait une vidéo, comme ça, avec du fist-fucking avec des museaux de labradors. Et Alk, il te raconte ça genre « trop bien, fist-fucking avec un museau de labrador ! » … et toi t’es là, tu te dis « mais c’est vraiment débile, putain » (rires). Je crois qu’il y avait aussi des trucs avec des têtes de chats rentrées en entier … des chats vivants, hein !
Genono : Y’a un vieux morceau à toi, époque « Ok cool », qui s’appelle « Souvenirs », que personnellement j’aime beaucoup, qui est autotuné du début à la fin. C’est quelque chose que t’as jamais refait par la suite, pourquoi ?
Sidisid : Bah … je sais pas trop.
Genono : Ca te parle plus ?
Sidisid : Si … je crois que l’autotune a eu deux vies, en fait. Y’a eu la période T-Pain, et y’a maintenant, où c’est utilisé différemment, et où les cailleras s’en servent pour dire des trucs hardcores. Avant, c’était quand même plus gai.
Spleenter : Dans « Titanic », tu dis « j’ai l’air de rien, tu t’attendais pas à ça », et à un moment, sur twitter, tu nous avais dit « c’est marrant, je pensais que vous détestiez ma musique ». Est-ce que tu peux développer un peu ? T’as des complexes ?
Sidisid : Nan, mais je pensais juste que ça vous intéressait pas.
Spleenter : Mais alors, en gros, tu vois comment ton public ?
Sidisid : Je sais pas … je me rends pas trop compte en fait.
Teobaldo : Mais t’as pas fait des scènes dernièrement ? Tu vois pas les gens qui sont dans la salle ?
Sidisid : Bah, pas spécialement en fait. Faire des scènes, ok, mais je me vois pas sur un plateau avec Joke et je ne sais qui. C’est soit tu fais du boum-bap à la con, dans un espèce de crew géant avec 100 groupes, donc pas moi, soit t’es un gros, avec une grosse exposition, et tu fais des gros trucs, donc pas moi non plus. On est au milieu de ça, c’est un peu galère.
Spleenter : Tu disais aussi que « châtiment » et « une chatte qui ment », c’était une bête de rime … c’est quoi, le style de rime qui te plait ?
Sidisid : J’ai vraiment dit ça ? (réellement surpris) J’aime bien les rimes hyper compliquées, ou alors les rimes hyper faciles. Les multi, j’en fais de moins en moins, parce que depuis Rap Contenders ça s’est vraiment démocratisé, et maintenant tout le monde en fait.
Teobaldo : Le problème des multi, c’est que c’est trop souvent forcé. Sir Doums, Dany Dan dans une certaine mesure, le faisaient bien. Regarde Akhenaton, dès qu’il commence à le faire, tu sens que c’est hyper forcé. Du coup, ce que tu gagnes en technique, tu le perds en flow. C’est pour ça qu’aujourd’hui je préfère écouter des mecs qui ne font plus du tout de multi. Quand j’écoute Juicy P par exemple, je sais jamais comment ça va retomber. Il serpente, et bim, la rime arrive au moment où tu t’y attends le moins. Là, au moins, t’es surpris, il t’a envoyé un truc.
Sidisid : Mon style est un peu plus bordélique. Alk, par exemple, il peut garder un flow sur un couplet entier. Moi, il faut que ça change, même quand je me dis qu’il faut que je garde un même flow sur tout un couplet, je n’y arrive pas. J’essaye, je me dis que ça peut être marrant de reprendre le même gimmick sur tout un morceau, mais j’y arrive pas. Je crois que je m’ennuie. Le problème en France, c’est qu’un mec qui fait de la multi, on va te dire « ouah, il est trop fort » … mais non ! Une fois que t’as trouvé ton truc, t’as plus rien à faire. Juste, tu comptes tes syllabes, et tu remplis avec des mots. Rien d’autre !
Teobaldo : Ce que je comprends pas, c’est que ça existe depuis plus de dix piges. La Caution faisait ça, mais ils avaient le flow qui allait avec ! Salif, pareil ! Et aujourd’hui, on dirait qu’ils découvrent un truc révolutionnaire.
Sidisid : Je sais pas, après c’est comme nous avec la Three Six … est-ce que c’est pas un peu le même chemin ? En vérité, je me pose pas trop la question, j’écoute pas ces gens-là, vous non plus d’ailleurs. A part Genono, peut-être (rires).
Genono : Moi j’écoute que Canardo, laissez-moi tranquille.
Teobaldo : Canardo, je kiffe pas, mais au moins il a son truc. J’ai pas l’impression d’avoir déjà entendu cinquante mecs rapper comme lui.
Sidisid : Ouai Canardo encore, je peux comprendre. Canardo, c’est Stromaë, c’est la même chose. C’est des mecs qui ont une ouverture, qui découvrent un peu la pop, le pognon, mais qui continuent à te parler de shit. Enfin, ils n’ont rien inventé non plus … qui peut dire qu’il a inventé quelque chose, dans la musique ? Enfin, je vous apprends rien. Le dernier à avoir réellement innové, c’est Mala. A quel moment il s’est dit « je vais faire un album complet avec que des samples de transe et de l’autotune » ?
Teobaldo : C’est là que tu vois qu’il avait de l’avance. Il l’a fait cinq ans avant les américains … pas qu’il les ait influencé, parce que personne là-bas n’a jamais entendu parler de lui, mais il a quand même eu l’idée avant eux.
Sidisid : Mala … on devrait faire un truc avec lui, mais j’en dis pas plus pour le moment.
Spleenter : Et Kaaris ?
Sidisid : J’aime beaucoup Kaaris, donc oui, ça me plairait, mais ça me semble plus difficile à choper.
Spleenter : Est-ce que tu penses qu’il est le Sidisid noir ?
Sidisid : (rires)
Teobaldo : T’as pas trop de mal à t’adapter aux ambiances sombres, un peu noires, t’as jamais essayé avec Escobar Macson ? (Butter Bullets et Escobar Macson partagent le même manager)
Sidisid : Je pense que ça se fera. Après, même si on se connait de loin, on est pas non plus très proches.
Teobaldo : Je pense qu’une connexion de vous deux, avec vos univers très différents, il peut se passer un truc. Ce sera pas une chanson d’amour, c’est sûr, mais ça peut donner un truc vraiment intéressant. Quoique, une chanson d’amour par Escobar Macson, je paierais cher pour entendre ça.
Genono : C’est possible, sauf que l’histoire se termine par une amputation.
Spleenter : Bon, on va passer au quizz. Vous avez encore des questions ?
Genono : J’en ai une dernière, pour conclure : t’as une date pour le prochain album ?
Sidisid : On a bientôt fini. Je peux pas te donner de date, mais d’ici trois mois ça devrait être terminé (interview réalisée en septembre 2013, on est en décembre 2014 … Mesdames et messieurs : le rap français !).
Spleenter : Toujours que Dela à la prod ?
Sidisid : C’est jamais uniquement Dela en fait. Disons que c’est lui à … 75%. Pour le reste, ce sera pareil que sur Peplum, on sort pas trop des gens avec qui on aime bosser : Droop-E, Young L, Glyph, Hits Alive. On en a une de YH, l’ancienne protégée de Camron.
Spleenter : Et les feats ?
Sidisid : Y’aura toujours des feats, j’aime bien inviter des gens. Déjà, y’aura toujours des cainri.
Teobaldo : Et les français, tu nous disais que t’avais fait le tour …
Sidisid : Nan, y’en a encore quelques-uns, mais pas forcément accessibles.
Teobaldo : On te l’avait dit, que La Fouine ne voudrait pas venir sur ton album.
Sidisid : Franchement, c’est un des rares que je refuserais. Faut vraiment être une merde pour faire des singles avec La Fouine, et vendre 4000 disques ! Si demain je dois faire un morceau avec La Fouine, je te promets que je vendrai pas 4000 disques. T’as un Planète Rap, et tout … putain, t’es vraiment une merde. On s’en fout que La Fouine fasse de la merde, t’as vu l’exposition qu’il a ? Même si je viens de te dire que je le ferais pas, si tu le fais … mais tu vends pas 4000 disques, putain !
Spleenter : Nan, 3900.
Teobaldo : C’était ça, La Force du Nombre. Ce nombre, c’était 3900.
Spleenter : Du coup, pour revenir sur les feats, tu peux nous donner au moins un nom de cainri et un nom de français ?
Sidisid : Le ricain, je peux pas, parce qu’il y en a qu’un. Je garde la surprise. En français, je vais vous en donner un. Qui c’est qui pourrait vous faire plaisir …
Genono : Canardo ?
Sidisid : Nan, un qui fera plaisir à vous trois … Lalcko.
(soulèvement populaire suite à cette annonce, le peuple est heureux et entrevoit enfin l’espoir de jours meilleurs)
Lalcko, c’était facile, parce que c’est le pote d’un pote … Et puis il a toujours dit du bien de moi, tout le temps. Après, c’est pas facile de le capter, parce qu’il est dans les affaires, il est une semaine en Chine, un mois au Cameroun, deux jours à New-York … Généralement, les mecs m’aiment bien, dans le rap. Sauf les blancs ! C’est bizarre, parce que tous les mecs avec qui je suis pote dans le rap, c’est des non-blancs.
Teobaldo : Et Seno ?
Sidisid : Ouai, mais Seno c’est une autre génération. J’ai écouté Les Sales Blancs pendant des années.
Teobaldo : Même Hyacinthe et Krampf, tu les connais pas spécialement ?
Spleenter : Ah oui, tu les méprises, eux !
Sidisid : (rires) Tu pourrais dire ça plus subtilement, putain ! Nan, mais c’est pas vrai.
Teobaldo : J’ai découvert le S-Crew récemment, je savais pas ce que c’était … En fait, c’est 1995, mais en pire.
Genono : Et malgré ça, ils ont vendu plus que Fababy en première semaine.
Teobaldo : J’ai une dernière question avant de passer au quizz de Spleenter : toi qui semble plutôt ouvert dans tes thèmes et dans ta musique, t’as pas envie de rapper avec une meuf ?
Sidisid : Bah … y’en a pas !
Teobaldo : Mais si t’en trouvais une, tu serais pas fermé ?
Sidisid : Nan, pas du tout … c’est juste que j’en vois aucune.
Spleenter : Y’a Shay, en plus elle est connectée avec Kevin El Amrani, ça facilite les échanges.
Sidisid : Je sais pas … Ca me parle pas trop. Je préférerais que ça soit un peu plus crade (rires).
Spleenter : Si tu cherches du crade, y’a Liza Monet.
Sidisid : Ouai … dans le principe, je trouve ça cool. C’est un peu Roll-K. C’était vachement bien, Roll-K.
Teobaldo : Mais Roll-K, elle rappait, tu sentais qu’elle aimait rapper. Aujourd’hui, les meufs qui font ça, y’a un côté « ouai, je suis comme ça, t’as quelque chose à dire, fils de pute ? »
Sidisid : Ouai, un côté un peu féministe …
Teobaldo : Femen, même !
Sidisid : Mais Roll-K, tu pouvais que kiffer, avec l’environnement qu’il y avait autour … Tout Simplement Noir, etc. C’est comme quand LIM ramenait des meufs sur ses mixtapes … c’était extraordinaire. Les chansons de LIM avec des meufs au refrain, c’est mes chansons préférées, c’est tellement irréel. Donc ouai, faire un feat avec une meuf … je sais pas.
Genono : Et avec un rappeur homosexuel ?
Sidisid : Ca va être compliqué, j’en connais pas un seul qui soit hétéro (rires). Non mais sérieusement, en France, je vois pas un rappeur déclarer qu’il est homosexuel. Après, s’il est blanc et homosexuel, ça peut être un bon moyen de percer … percer, y’a un jeu de mot, t’as compris ?