Les projets que l’on nomme « …Volume 1 » qui n’ont jamais eu de « …Volume 2 »

Dans l’histoire du rap, les projets avortés sont plus que monnaie courantes. Faute de moyens financiers, manque d’engouement du public, problèmes avec les labels/maisons de disques ou encore retraites anticipées sont les causes les plus entendues pour enfermer à double tour les maquettes dans les tiroirs ou pour laisser prendre la poussière dans le disque dur.

Mais la frustration est beaucoup plus grande quand il s’agit de projets qui devaient être des suites du premier opus, souvent étiquetés incontournables ou classiques.

Voici une liste non-exhaustive (donc pas la peine de nous menacer de mort en commentaire) des projets qui sont nommés « Volume 1 » mais dont la suite ne verra jamais le jour, comme la seconde saison de la série Vinyl, produit par HBO (on voulait initialement placer le remake de Robocop, mais finalement, ce n’est pas une grande perte) :

X-Men & Ghetto Diplomat – Big Bang Vol.1 (2000)

41k4zczcm6l

On ne présente plus les X-Men, Ill et Cassidy, ils sont déjà légendaire dans le rap français. Cependant, on va présenter ce second groupe, rejeton de Time Bomb, que l’on nomme Ghetto Diplomats, initialement appelé Jedi.Composé de 4 membres, Celsius, Watchos, Kamal et Kamal, ces 4 comoriens du 19eme arrondissement de Paris font armes égales avec les X le temps d’un album.

Et beaucoup diront que cet album est meilleur que « Jeunes, Coupables et Libres ». Surement dù aux productions beaucoup plus « actuelles », représentatives de l’époque, ou dû au feat qui sont de bonnes qualités : Mala, Movez Lang, Menzo et Sat (de Fonky Family), et Metek.

Puis, après cet album, chaque groupe pars de son coté. Les Ghetto Diplomats sortent ensuite une mixtape devenue incontournable « Speciale Mix Tapes » en 2003, puis ils ont changé de noms de groupe (pour la 3éme fois) et deviennent Famille Haussmann pour leur album « 40 Grammes et Une Mule » sorti en 2008.

Tandem – Tandematique Modéle Vol.1 (2004)

img061

Une année avant la sortie de leur unique album, Mac Kregor et Mac Tyer, formant le groupe Tandem, sortent leur second projet : Tandematique Vol.1, mixtape regroupant des sons présents dans plusieurs projets (par exemple, « Sport de Sang » avec Dadoo et Busta Flex provenant de la compilation Mission Suicide, « Tout ce passe en profondeur » dans une tape de DJ Poska, « 93 Barjot » dans Talents Fachés, ou « Les Maux » extrait de « Ceux qui le savent m’écoutent »), des freestyles sur face B et des inédits.

Bande sonore super sombre, extraits de films cultes ou d’interviews choques en guise d’interlude, featuring au top niveau et lyrics qui vont droit au but comme une balayette laser, c’est ce qu’il vous faut pour passer l’hiver.

Après « C’est toujours pour ceux qui savent », les 2 rappeurs d’Aubervilliers décident de chacun partir en solo, mais la séparation sera officialisée qu’en 2012 via une interview de Mac Kregor. (En bonus, DJ Uka avait sorti en 2015 un bootleg gratuit nommé « Tandematique Vol.2 », pour vous faire plaisir : https://www.hauteculture.com/mixtape/2322/tandem-tandematique-modele-vol-2 )

Rohff – Le Cauchemar Du Rap Français Chapitre 1 (2007)

rohff-cauchemard-du-rap-francais

Été de l’an 2007, Rohff balance sa seconde mixtape (la première étant « 10 Ans d’Avance »), alors en plein développement de sa marque streetwear Distinct. « Dirty Hous » (en featuring avec Big Ali) en rotation massive dans les ondes hertziennes, l’ainé des M’Kouboi en profite pour sortir ce projet qui a l’effet d’un rouleau compresseur : vague de face B, extrait de freestyles radios et de couplets venant d’autres projets, remix de ses meilleurs morceaux d’ « Au dela de Mes Limites », un concentré de haut niveau de violence (2-3 coups de pelle pour les rageux) et d’hymne vitrio étalés sur 1h12.

2 semaines après la sortie de cette tape, Rohff finit incarcéré, et même après sa libération, ce dernier ne pense plus à réitérer l’expérience, partant dans l’optique de sortir que des albums. « Le Cauchemar du Rap Français » sonne comme le clap de fin d’une discographie tout bonnement exceptionnelle.

Cam’ron & Vado – Heat in Here Vol.1 (2010)

camron_vado_gucci_mane_young_chris_felony_fame-front-large

Alors que le Dipset n’est plus, que le dernier restant du crew est son capitaine Cam’ron et qu’on le voyait finir sa carrière en solo, un jeune prodige venu lui aussi de Harlem et que beaucoup surnomment alors « le nouveau Big L », apparait pour donner une seconde chance au plus sudiste des crews new-yorkais : Vado.

Après quelques apparitions dans diverses mixtapes, ce jeune loup decide de passer à la vitesse supérieure au côté de l’ambassadeur de Harlem et d’AraabMuzik, beatmaker qui avait déjà travaillé avec ce dernier dans son album « Crime Pays » (et avec Hell Rell entre autres) : ils sortent 2 volumes de « Boss Of All Bosses » qui sont de véritables succés critiques. Ces tapes aident à bien poser le décor avant la sortie d’un projet de plus grand envergure mais qui reste tout de même un apéritif avant les choses sérieuses, et c’est de ce projet que l’on va vous parler. « Heat In Here Vol.1 » est un « album avant l’album » entièrement produit par AraabMuzik (sauf « Sextape » qui est produit par Skitzo), avec en featuring Gucci Mane, Young Chris et Felony Fame.

La complémentarité des 2 loustiques est une fois une évidence époustouflante sur chaque son. Killa et son flow qui épouse chaque prods tout en mêlant ses phrases loufoques font parfaitement équipe avec le flow saccadé et texte plus 1ere degré de Vado.

L’aventure se termine un album et 2 mixtapes plus tard, et le tout en bon terme (Cam et Vado ont même sorti un son il y a un mois de là, on est content dans le coin).

Scardini – Amuse Gueule Vol.1 (2012)

a1901264483_16

Proche d’Escobar Macson et de DJ Hamdi, habitué des cyphers de Urban Shoot, habillé d’une casquette plate Lacoste et d’une paire de lunettes noires (on ne parle pas de Lino bien sûr), Scardini, originaire de Cergy, decide de sortir une mixtape avant un album, et c’est une sacrée réussite.

Dès la première écoute, son humour et son obscession pour les rimes embrassées nous happent direct dans son délire (« Ceinture de TNT, NTM, captes moi partout comme la TNT ou une paire de TN »). Comme le titre du projet indique, elle sert nous faire une idée du personnage en 17 morceaux, datant entre 2002 et 2012, et de nous faire attendre avant l’album tant attendu.

Mais 4 ans plus tard, toujours aucun ne signe de l’album en question, juste 2 (potentiels) extraits et un EP « Cicatrice » (avec Escobar Macson et Green Money en feat), pas de deuxième Amuse Gueule non plus, les dents frottent l’assiette et les estomacs gargouillent.

380 Dat Lady – A Day In The Life of 380 Vol.1 (1996)

380-dat-lady-a-day-in-the-life-of-380-vol-1

Première dame du label Cartel Record, 380 sort son seul et unique album, « A Day In The Life of 380 Vol.1 ». Cette rappeuse de Houston (Texas) s’en sort plus que bien sur les productions de Mike B (qui a produit pour Devin The Dude, K-Rino, Big Mike, Trinity Garden Cartel COZ, Ganksta NIP ou encore ESG), qui sont pour la première moitié du CD plutôt smooth, voir G-Funk (sauf « Reminisce » en 9éme piste), et l’autre moitié plutôt gangsta rap local, qui rappelle un peu les productions de chez Suave House Records de l’époque. Épaulée par D of Trinity Garden Cartel, ce projet très court est indispensable pour les amoureux des sons sudistes relatant les histoires de rues (même si c’est narré par une femme, zéro misogynie chez Captcha Magasine).

On ne sait pas ce qu’elle est devenue entre-temps, mais elle est maintenant très active sur Twitter, ce qui est une bonne nouvelle (si on veut).

T-Mo – Tribal Groove Vol.1 (1997)

tribal-groove-vol-1

Côte ouest. Mais plus au nord-ouest de Los Angeles (plus loin surtout). Plus précisément la bay area. Et encore plus précisément, la ville de 2Pac et J. Stalin : Oakland. Un artiste ici attire notre attention, son pseudonyme : T-Mo (pas de Goodie Mob, c’est un autre).

On ne sait pas grand-chose de ce jeune homme, mais ce qu’on peut dire, c’est qu’il a sorti une véritable merveille : les sons g-funk et mobb représentatif de la bay area forment une excellente bande son pour la ride, avec en bonus la voix douce de T-Mo et ces textes rappelant un certain Too Short.

A savourer car c’est l’unique projet de T-Mo, disparition totale depuis.

Ski Mask Malley – Ski Mask Malley Vol.1 (2014)

cover

Malgré que Gucci Mane soit encore en prison (bon, vous lisez cette article il est déjà libre mais mettez-vous dans le contexte bordel), son héritage reste quand même intact. Et même en dehors d’Atlanta. La preuve est sous nos yeux : Ski Mask Malley, alias Mal G. Several dans les rues de Cleveland (Ohio). Il reprend les mêmes thèmes que son mentor tout le long de la tape : drogues, liasse de billets dépassant de toutes les poches, tchoin, armes de guerre, histoires cartonnesque de la rue sous prod aux basses hystériques. Il va jusqu’à le rendre hommage sur certains morceaux.

On notera que les productions de Gwapaholics et Beat Zombie sont les points culminants de cette galette virtuelle. Malheureusement, on devra attendre un long moment avant d’avoir un autre opus, car Ski Mask Malley purge actuellement une peine de 9 ans de prison pour homicide involontaire.

Project Pat – Pistol & A Scale Chapter 1 : Omerta (2015)

cover1

4 mois après la sortie de son 8éme album « Mista Don’t Play 2 », annoncé depuis plusieurs années, Patrick Houston nous livre gratuitement une mixtape, reprenant le titre d’un son présent dans son projet « Cheez N Dope 3 » : Pistol & A Scale.

Comme à son habitude, Patta nous parle de cambriolage, armes russes et cocaïne en briques, le tout sur des productions de Metro Boomin, Lil Awree, Dun Deal, Joe Blow CEO ou Izze The Producer. Le chapitre 2 est vite jeté aux oubliettes, et remplacé par la quadrilogie « Street God » (starfoullah) qui ne cesse d’augmenter en qualité de suite en suite.

Alkpote – Mazter Chef Muzik Vol.1 (2013)

1370626068_front

Je ne vais pas me casser la tête, Genono a déjà fait une très bonne chronique de ce disque en 2013 (http://captchamag.net/blog/2013/06/11/alkpote-mazter-chefs-muzik-vol-1-chronique/). On rajoutera juste qu’on regrette qu’il n’y a pas de suite après le beef entre Alk et Zekwe. Faites la paix.

G-Unit – Radio West Volume 1 (2005)

gunitradiowest

A la base petit groupe composé de 5 membres (50 Cent, Tony Yayo, Lloyd Banks, Young Buck et The Game mais pour des raisons qu’on connait tous, a été éjecté), devenu un super collectif, le G-Unit recrutait de plus en plus d’artistes et devenait de plus en plus grand. Tellement grand que le G-Unit a fait plein de petits, des sous-labels: G-Unit South, G-Unit Philly, et G-Unit West.

Ce dernier, comme le G-Unit Philly, a eu le temps de sortir qu’une seule mixtape avant l’implosion. Et quelle mixtape. Elle regroupe tous les rappeurs west coast avec qui s’est beefé The Game, hormis Snoop Dogg et Bishop Lamont (avec qui il s’est beefé plus tard) : Spider Loc, 40 Glocc, Lil Eazy E et Ras Kass.

Et pour notre plus grand plaisir, la sud est aussi venu ramener sa fraise pour la fête : Young Jeezy, Lil Jon, Lil Scrappy, Chamillionaire, Bobby Creekwater et B.G. (Hot Boyz).

La East Coast n’a pas non plus à rougir des artistes présents : Jay-Z, DMX, Bump J, Mobb Deep et Ma$e.

Mais l’année 2006 était déjà le début de la fin du collectif, beaucoup d’artistes sont partis au compte goutte, en laissant les membres originaux seuls dans les locaux du G-Unit Records et en supprimant tout bonnement les sous-labels.

En conclusion, pour les rappeurs qui liront ce papier, arrêtez de mettre « Volume 1 » dans chaque titre de projets si c’est pour ne pas sortir de « Volume 2 », en particulier quand le « Volume 1 » est très très bon. Ca donne envie de s’exploser le caisson.

Young Dolph : first round draft pick + Extra Stupid Mixtape.

Rangeons d’office Young Dolph parmi les sophomores. Même s’il n’a pas encore une énorme exposition outre atlantique, le jeune rappeur de Memphis commence à se faire un nom, du moins dans le sale sud des Etats-Unis. En témoignent ses nombreuses collaborations avec des noms qui vous seront surement familiers : Juicy J, Project Pat, 8 Ball & MJG dans un premier temps, Memphis 10 affiliation. Young Scooter et aussi surtout Gucci Mane, proche voisins d’Atlanta.

Après avoir vu le nom de Dolph traîner discrètement sur les nombreuses cassettes de l’homme au cône glacé, les deux rappeurs ont finalement sorti une mixtape en commun sobrement appelée EastAtlantaMemphis. Des rumeurs ont même circulé dans les internets à propos d’une signature de Young Dolph chez Bricksquad. Même si au final, cette histoire est restée au stade de rumeur (et peut être tant mieux finalement), ça peut vous aider à évaluer le potentiel du jeunot. Rappelez-vous que Waka Flocka, Future et dans un avenir proche (sans prendre trop de risques) Young Scooter ont tous été plus ou moins mis dans le rap jeu grâce à tonton Gucci. Rentrons dans le vif du sujet : qui est-il ? D’où vient-il ?

J’ai découvert Dolph en errant sans but dans les suggestions Youtube (un job a plein temps) et en tombant sur le titre I Think I’m Sprung. Des basses plus lourdes que les fesses de Cherokee , Juicy J en LV qui rappe un puissant couplet devant une Bentley, un refrain qui rentre dans le crâne sans plus jamais vouloir sortir … Ca parlait d’herbe, d’argent sale, avec des punchlines mongoles à souhait (le gimmick de Dolph est d’ailleurs : STUUUUUUPID), ça dansait des coudes … Il n’en fallait pas plus. Sur la première ligne (à l’époque) de son CV figurait High Class Street Music 2. Une cassette pas exceptionnelle mais qui laissait par quelques indices, espérer du très bon à l’avenir. Dans le désordre, le street banger Gangsta (avec l’intro de son clip que je vous laisse savourer), son amour pour les polos Ralph, un son avec Drumma Boy (excellent producteur, originaire de Memphis lui aussi ), I need my medecine, un feat avec 2 Chainz (époque T.R.U Realigion) un flow nonchalant à souhait … Et l’intime conviction que les cris insupportables de Dj Scream était finalement des douceurs pour les oreilles à côté des beuglements insupportables de Bigga Rankin (#teamNODJ).

Deux mixtapes plus tard, Young Dolph est passé de futur bon potentiel au statut d’un prétendant d’un pick parmi les 5 premiers choix de la draft. A Time 2 Kill est le projet de plus de 20 titres qui est probablement encore aujourd’hui sa meilleure ogive. Si vous voulez vous faire une idée fidèle de ce que Dolph Gabbana a sous le capot, c’est ce qu’il faut écouter en priorité. Le street single A-Plus leaké juste avant la sortie de la K7 annonçait la couleur : enchainement de titres puissants (Sky High), savant mélange entre le spectre de Memphis et la trap music moderne purement Géorgienne. Tout y passe. Apologie au statut d’auto-entrepreneur : Money Talk avec Don Trip, Money Money Money, Clientele, Booked Up avec Gucci Mane. L’addiction aux diverses drogues locales (Hella Stoned) et les histoires de rues toujours bien décrites, avec souvent, Oncle Vick comme point central : Runs Thru My Blood, Survival Of The Fittest et Linvin’ My Life. Orchestré de très près par Dj Squeeky qui signe 80% des prods, vieux mais néanmoins talentueux DJ originaire de … Memphis.

 

Les deux tapes suivantes symboliseront la vitesse de croisière de Young Dolph. C’est solide et homogène. Blue Magic (bel hommage a Frank Lucas, d’Harlem pas de Star Wars) se verra doté d’un peu moins de prod de Squeeky et d’un peu plus de Drumma Boy. High Class Street Music 3 : Trapin Out A Mansion la dernière en date, est objectivement un niveau en-dessous malgré quelques pépites. No Sleep, Insane, Grew Up… Si Dolph n’avait cesser de crier à longueur de morceau «I should do a movie» pour je ne sais quelle raison, sa prochaine sortie ira dans ce sens : South Memphis Kingpin sort aujourd’hui chez tous les bons crémiers, et sera accompagné par un DVD disponible sur iTunes (et donc payant probablement) le 19 #YOUSMELLME ?!

 

Vous pouvez d’ailleurs retrouver toutes ces mixtapes en version NO DJ sur iTunes. Blue Magic, A Time 2 Kill, Hustler Paradise et Trappin’ Out A Mansion.

Comme d’habitude, votre site favori vous livre une mixtape qui vient tout juste de sortir du four : EXTRA STUPiD MiXTAPE, YOUNG DOLH & FRiENDS. Cliquez mes jeunes, c’est gratuit et non-imposable. Vous pourrez écouter ce que peux produire Young Dolph en dehors de ses propres mixtapes et sans son « entourage habituel » : Dj Squeeky et Drumma Boy particulièrement. Entre les synthés des prods de Zaytoven et les notes de piano estampillé Speakers Knockers, vous retrouverez des featurings avec des rappeurs assez méconnus sur notre coté de la planète : Don Trip, Starlito, Peewee Longway, Scooter, Zed Zilla… STUUUUUUUPiD !

 

LORD INFAMOUS (Three 6 Mafia) : Le seigneur des abysses

[Rédigé avec le précieux concours de Sinixta Soundz Lord]

1

 

Ricky Dunigan aka The Scarecrow aka The King of Terror

Le jour où, motivé par l’éminent Sinixta Soundz Lord – à la fois DJ de radio, évangéliste hip hop, marabout crunk de clubs louches – j’ai commencé à écrire cet article, je ne pensais pas une seconde avoir ouvert le placard aux pires cauchemars nocturnes et autres turbulences mélancoliques venues d’outre-tombe …

Réécouter les grandes lignes de l’œuvre du Lord a rallumé la chandelle de mes interrogations dépassant le seul cadre du rap. Impossible d’échapper aux questions existentielles. Difficile de ne pas évoquer le monde parallèle qui jouxte à coup sûr le notre, celui où œuvrent en toute impunité maintes forces obscures…

Bref, depuis plusieurs nuits je porte ma croix. Port de crucifix insignifiant si on le compare à celui de Ricky Dunigan alias Lord Infamous, lequel, passionné de heavy métal, a décidé il y a de cela vingt ans de fonder Triple Six Mafia après avoir entendu Esham, le pontife de Détroit, mais surtout côtoyé Ganksta N-I-P, vicaire texan du psycho rap qu’il admire plus que tous.

Lord Infamous vient de South Memphis. Lui et DJ Paul sont demi-frères. Il est aussi celui qui se surnomme sans trop se surestimer The Scarecrow alias Da Mystical One… A ses débuts, Infamous possède un flow très singulier gratifiant la mélopée aérienne, en tout point liturgique. Faut dire que l’antre churchy ne lui est pas étrangère, lui qui s’est époumoné à chanter du gospel accompagné par son frelot de DJ Paul au piano lors de leur toute première représentation qui a eu lieu dans une église !

2

 

 

 

3

 

Pour mémoire, c’est loin des médias et antagonismes nordistes que s’est développée aux débuts des années 90 à Memphis une forme tout à fait insidieuse de hip hop qui use de l’imagerie satanique : The devil shit ! Précédemment abordée dans le blues de la fin du 19ème/début du 20ème siècle, la notion de « diable » contenue dans le blues n’est plus du tout décelable dans le rap si ce n’est à Détroit, Sacramento et donc, à Memphis.

Or, il est dur d’affirmer que la veine gothique exploitée par le précité horrorocore rap est une chose tout à fait nouvelle en cette fin de 20ème siècle. Elle existait à une époque où on ne parlait pas encore de tendances et de concepts, ou alors d’une manière différente, dite époque où les bluesmen du Delta prenaient date avec la mort au moyen de complaintes macabres – ex : Death Valley Blues de Arthur « Big Boy » Crudup (1946) :

« J’ai été faire un tour dans la Vallée de la Mort / Il n’y a rien d’autre que des pierres tombales et des os / Pauvre de moi, c’est là que je finirai, Dieu / Quand je serai mort et refroidi. »

4

 

 

Crucifix, tortures et chairs mortes pour le fossoyeur de 666metière

Qu’ils se nomment Triple Six Mafia, Sicx, Brotha Lynch Hung, Krucifix Clan, Esham, Natas, Dice, Dosia Demon etc.. l’avant-garde afro américaine de l’horrorcore rap, acid-rap, psycho, sicness ou devil shit (c’est selon les goûts et les endroits) est en grande partie composée de fils de pasteurs valorisant un style fait de beats lugubres et de scénarios couramment inspirés par les films d’horreur. Bien entendu, s’accaparer le jeune public blanc passionné de Dark/Heavy métal entre dans la logique mercantile du plan établit.

A Houston, le précité Ganksta N-I-P œuvre pour Rap-A-Lot. A scruter de près son Horror Movie Rap, on peut comprendre la décision de Priority de lui accorder un contrat. Du coup, la texture innovante de The South Park Psycho (1992) va essaimer un peu partout, allant même jusqu’à modifier l’ADN du rap new yorkais de Gravediggaz (RZA):

« Mon horoscope dit que je serais mort dans 20 minutes / Ganksta N-I-P, je suis plus mauvais que Freddie / Tu ne peux pas me tuer parce que je suis déjà mort. ». Horror Movie Rap / Gangsta N-I-P.

5

 

Entre temps le duo Backyard Posse s’est rebaptisé Triple Six Mafia, puis a opté pour Three 6 Mafia depuis qu’il a embrigadé Juicy J et Koopsta Knicca. Le pacte à deux s’est mué en accord quadrangulaire, et puis Three 6 est moins symbolique que le triple 6 du cornu. On a beau dire, mais le groupe travaille son image d’arrache-pied. Sans tarder, l’arrivée de la farouche Gangsta Boo va permettre à la Mafia de s’ouvrir au public féminin.

 

6

 

On est toujours en 1995, Mystic Stylez fait du tapage aussi bien dans les bouis-bouis que dans les coffres à Memphis. On y entend les nouveaux venus, Skinny Pimp, La Chat, Playa Fly, MC Mack, tous possèdent ce charisme crunk qu’Atlanta va bientôt leur voler. Autant dire qu’ils en imposent, jusqu’au moment où Lord Infamous déroule son « tongue twistin » inégalable sur LongNite. Bref, qu’il s’agisse de rhétorique rap ou de défonce, le Lord ne fait jamais dans la demi-mesure!

Mécréants, oyez ces quelques pieds de poésie macabre qui traitent de pratiques pour le moins cabalistiques du rite voodoo:

« Je pratique des formes secrètes de la culture vaudou / La culture de la viande morte / Laquelle appartient à mes animaux de compagnie, les vautours / (…) Comptant les corps dans ma forteresse noire / Peignant des portraits sataniques dans le couloir. »

 

 

Bien que prêchant une mystique sombre, émerge la voix si claire, si précise, de Koopsta Knicca, lequel s’attribue le rôle du rédempteur, alors que Lord Infamous enfile le costard de génie démoniaque qui a brûlé tous les ponts de l’équilibre psychique derrière lui, car obnubilé par la décapitation, le cannibalisme et autres joyeusetés satanistes…

A l’instar de Ian Curtis, Syd Barrett ou Scarface. Lord est en situation de dépression chronique. Un état de délabrement nerveux régulièrement aggravé par l’abus irraisonné d’oxycottons, acides et autres amphétamines. « My mental difficulties » rappe-t-il sur Fuckin Wit Dis Click de Mystic Stylez, profondes souffrances qui vont le pousser à commettre deux tentatives de suicide.

 

 

Attiré par l’envie de faire évoluer son art du storytelling ? De se séparer du costume de son personnage ? Toujours est-il que juste après l’album World Domination 2, Infamous délaisse son « tongue twistin » initial et s’approprie une narration à la fois dure et linéaire. C’est à cet instant précis que nait son autre créature, Kaiser Soza, au sein du trio Tear Da Club Up Thugs avec Paul et Juicy J. Rage profonde et de noirceur abyssale sont à l’ordre du jour, à l’image de I’m Losing it, Triple Six Club House et Throw Your Sets où sa harangue évoque le flow névrosé de Tommy Wright 3.

 

 

Lord Infamous n’est pas dans le coup lorsque Three 6 Mafia récolte un Oscar après avoir participé à un prime time d’un jeu de télé débile et essuyé d’autres plâtres passablement décrépis du show buziness US. A vrai dire, Lord est une fois de plus en prison. C’est rien de dire qu’il traine comme un boulet en fonte cette forte addiction aux drogues et qu’il accumule les problèmes judiciaires.

7

 

Le temps de sortir de zonzon, de féliciter DJ Paul, et l’infâme Lord retourne à son ancien « tongue twistin flow » sur son second album solo The Man, The Myth, The Legacy (2007). Il est important de savoir qu’en 2006, vu que Sony Music est hostile au fait qu’il réintègre le groupe, il a érigé un nouveau label Black Rain Entertainment avec Mario « II Tone » Reddick, un ancien membre de la très déjantée Da Crime Click. Par ce fait, c’est une véritable renaissance artistique pour lui, loin, très loin des dérives sucrées du reste de l’équipage Three Six Mafia qui fait désormais dans la guimauve, quelques fois mauve, souvent indigeste car à fond dans le renoncement, statut de stars oblige.

8

Si son absence désormais définitive fait jaser, Infamous déclare médiatiquement son soutien au groupe qu’il a fondé. Or, depuis l’Oscar glané grâce au single du film Hustle & Flow bon nombre de polémiques ont ressurgi. Les anciens membres du groupe victimes de la purge, Crunchy Black et La Chat ruent dans les brancards. Notamment, cette dernière, l’autre Queen of Memphis qui clame son due lors l’interview réalisé par le webzine US, So Many Shrimp (ci-joint) :

 http://somanyshrimp.com/2012/01/09/somanyshrimp-la-chat-interview-they-owe-me-millions/

 

Après avoir été un nouvelle fois arrêté suite à une dispute un peu musclée avec un membre de sa famille, c’est épaulé par II Tone qu’il sort After Sics en 2008. « Un must pour tous mes fans qui se demandaient si j’allais conserver cette texture sonore très sombre ou pas. Je n’ai jamais changé ma musique, elle reste et restera à tout jamais la même. » argumente-t-il.

 

 

Preuve de son indéfectible soutien à son frelot, Infamous pose sur 9 titres de Scale-A-Ton de DJ Paul en 2009 – seul et unique featuring de l’album. Puis, à force de tirer le diable de la défonce par la queue, il se fait méchamment dézinguer par son acolyte pourtant bienveillant de Black Rain, T-Rock. Lorsqu’il parvient à émerger de l’épaisse brume pharmacologique qui l’enveloppe, c’est pour se repentir de ses addictions et réaffirmer son amour pour La Chat, Crunchy Black, Koopsta Knicca et Gangsta Blac, mais aussi pour se payer la tête de Yo Gotti à qui il reproche de vouloir sonner comme ces autres artistes d’Atlanta (sic).

Finalement, il règle ses comptes avec l’ex égérie de la Mafia, the « Devil’s daugther » Gangsta Boo, qu’il considère sans détour comme la Lil’ Kim du pauvre !

9

 

 

Gros coup d’arrêt en 2010, une année noire au cours de laquelle son bon cœur défaille ! Quelques vidéos le montrent très affaibli, à croire que la sœur jumelle de la grande faucheuse qui définissait le logo de Hypnotize Minds est parvenue à lui mettre le grappin dessus. Sa diction à peine audible semble nous indiquer que les mots twistés qui ont contribué à sa réputation de seigneur de l’horrorcore sont à conjuguer au passé…

Non, finalement rien n’y fait. La mort n’est définitivement pas de taille. Tant d’anges rebelles du game ont été précipité dans l’Abîme, le Lord, lui, s’autorise un énième et peut être dernier sursis. Qu’importe si son cœur ne bat qu’un coup sur quatre, les beats et flows de Lord Infamous ne sautent aucune mesure sur King Of Horrorcore et Scarecrow Tha Terrrible Part. 2, deux projets sortis coup sur coup en 2012.

En conclusion,avant de finir dévoré par les seuls vers que la chienlit mainstream hip hop lui concède, le Lord a décidé d’inhumer une bonne fois pour toute les rances rancœurs d’un passé à jamais révolu. Vous en doutez ?

Ici, la pelle et la pioche s’activent pour Tommy Wright 3 sur 6 Feet Deep.

 

10