La pluie tapissant la nuit froide d’une fin de partie de sexe joue les notes d’une musique brisée en tombant sur le sol. Un beat discret accompagne la chute de ces perles d’eau suivant le rythme des derniers coups de boutoirs de la silhouette du Dude. Accroché au collier de gemmes d’une autre ombre inconnue et transpirante, plutôt que de se retirer, Moïse jouit dans sa chatte. Ambiance paradoxalement chaude et sombre, le dernier tir de Moïse the Dude au sobriquet justifié de KEUDAR est une boîte de Pandore d’où s’échappe des sentiments antagonistes, des pulsions hybrides (autant animales qu’humaines), ainsi que les relents de l’amour en putréfaction.
« Y a qu’quand elle a ma queue dans la bouche que j’aime son discours sur le Girl Power »
Au premier abord, KEUDAR semble travestir sa tristesse en se parant de rutilantes phases machistes et obscènes. Le rappeur, bien inspiré, prend les atours d’un chantre de l’immoralité sexuelle, gourou d’un machisme dominateur auprès d’une gente féminine qui n’inspire que lubricité crasse. Ce déguisement de sentiments plus profonds provoque un étalage de phases mémorables. Si les mots sont crus, les images parfois violentes, ce sont surtout les intentions de Moïse, ses pulsions à la frontière entre destruction et accaparement du corps de l’autre, qui donnent à ce projet une aura particulière : « Je te propose un coït qui n’a rien de pacifique […] Je suis un monstre, je brutalise, j’asphyxie », « Comme j’étais bien dans ta chatte, ta bouche et le reste / Quand je te baisais en pacha sans tabou c’est vrai ».
Concomitant aux errances sexuelles omniprésentes, le goût âcre du sang s’invite épisodiquement aux effluves de fluide corporelle. Au fil de l’écoute, la haine saignante de Moïse gonfle et le sexe fort est invectivé physiquement, notamment les autres rappeurs : « Je te souris, morceau de chair entre les chicots », « La prochaine fois que tu vas m’appeler ma caille / Se pourrait qu’un bouquet de phalanges viennent s’en mêler » ou encore « Quand tu te sens bien plus thug qu’il y a 15 ans / Quand tu te sens prêt à casser quelques dents ».
Par le fait, KEUDAR bénéficie d’une atmosphère délicieusement glauque. Les images sexuelles s’entrechoquent et Moïse apparaît en Jim Jones apathique guidant son troupeau de précieuses vers des salles de douces tortures type Fistinière. Pour autant, il serait trop simple de limiter l’intérêt de ce projet aux pulsions contradictoires du Dude, entre amour et haine, fessées et caresses. Car ce patchwork d’images dures et sensuelles n’est que la conséquence directe de ce qui gangrène le cœur du rappeur.
« Je n’ai pas le cœur à la plaisanterie / Femme de ma vie est partie »
A demi-mot, comme une énigme dispatchée sur l’ensemble de KEUDAR entre deux rimes gratuites, Moïse semble nous dire que sa femme renarde est partie avec un autre. Si dans l’introduction du EP le rappeur ne semble pas particulièrement touché, probablement le temps d’accuser le coup : « et elle s’inquiète et je me marre / pour une fois que c’est moi qui rentre tard », la sensation de liberté laisse très vite la place aux remords et aux pensées sombres dès le morceau éponyme de l’album.
C’est donc bien d’amour dont il s’agit ici. Loin de l’image idéalisé du flirt et de la vie à deux, Moïse est au contraire dans le creux de la vague lorsque la liberté gagnée devient solitude subie. C’est sur les revers de l’amour qu’est construit subtilement ce KEUDAR, sur le côté sombre des sentiments d’attahce et qui nous font ressentir ce qu’il y a de plus noir, jusqu’à souhaiter la mort de l’être perdu. Moïse transforme en effet à la fin son ressentiment en vengeance : « J’aurais préféré que tu crèves / Que tu te foutes en l’air en caisse… ». Entre temps, le Dude ressasse des parties de sexe, continue de les fantasmer, et tente de « ne pas se laisser abattre en se faisant sucer par une autre en repensant aux fois où elle suçait complètement rabat ». KEUDAR se présente ainsi comme une partouze vengeresse sur la face cachée de la lune de miel.
Plus donc que la gratuité des actes de Moïse, c’est la tristesse de la perte d’un amour qui semblait passionné, sans tabou, plein de la magie des cabrioles qui importe dans cet EP. Moïse the Dude n’est pas finalement le monstre qu’il s’échine à dessiner. Au contraire, il raconte les tréfonds d’un homme délaissé en assumant ses faiblesses et les démons que nous avons déjà tous ressenti. Dans le brouillard entre alcool et stupéfiants, la princesse devient la pute qui devient la muse, paradoxalement attirante et repoussante à la fois : « Rien qu’elle me racontait ses plans à trois / Ça me dégoute et ça m’excite / Moi aussi je veux la baiser à trois ».
« D’où vient ce sentiment d’avoir raté sa vie tout en ayant l’impression d’être au-dessus de la mêlée ? »
Une lueur d’espoir finie par scintiller avec le titre Pas mon heure concluant KEUDAR. Moïse, comme se réveillant d’un cauchemar ou d’un lendemain difficile, pose un regard critique sur l’errance destructrice qu’il a distillé sur son projet intime : « Instinct animal / J’ai fait des erreurs ». Mais le Dude reste le Dude et la lose s’accroche à ses grôles car, intelligemment, l’instrumentale de l’intro et celle du dernier morceau sont la même, ce qui pourrait montrer que les affres de l’amour sont cycliques et que l’on en sort finalement véritablement jamais. Qui sait, peut-être Moïse The Dude nous offrira un jour un KEUDAR 2 suite à une nouvelle rupture ?
Pour les habitués du Dude, nul doute que KEUDAR trouvera leurs approbations tant celui-ci sublime une discographie déjà bien remplie. Ce nouveau projet pourrait bien être son meilleur. Projet s’écoutant à la fois en entier pour capter l’évolution du personnage dans ses ténèbres jusqu’à l’en voir sortir (et jusqu’à la prochaine tempête), et à la fois en piochant dans les morceaux indépendamment les uns des autres tant chacun possède sa propre puissance. D’ailleurs, KEUDAR dispose de deux gros tubes en présence du morceau éponyme d’abord, KEUDAR, et BRESSOM; morceaux qu’ils seraient légitimes de revoir dans les tops de fin d’année.
Sans s’écarter de son style habituel, Moïse propose finalement un projet original. Pas de rupture donc avec les anciennes moutures, mais avec KEUDAR, le rappeur semble avoir passé un niveau. L’écriture toujours très propre flirtent entre la beauté des images et les sensations primitives : « le chat ronfle à contretemps comme s’il jouait un skank me rappelant la rythmique de nos coups de rein ». Quant à l’ambiance musicale, elle traduit parfaitement les démons de l’amour qui dansent frénétiquement dans la tête du protagoniste. Tous ces éléments participent de fait à peindre des toiles représentant parfaitement ce qu’est l’amour vécu viscéralement, capable de rendre à chacun sa primitivité, sa partie bestiale et qui épanche la fausse noblesse des sentiments en vraies scènes de sexe conjuratrices. Porno Psy Choc.
Après deux bons EP solo (The Dude Vol 1 & 2) et Bohemian Club avec David Gourmette, Moise The Dude revient à nos oreilles avec un album (son premier) sobrement titré Dudelife. Deux bonnes nouvelles accompagnent cette heureuse naissance : la dose est de qualitée et gratuite de surcroît. Pourquoi se priver ?
https://bandcamp.com/EmbeddedPlayer/album=2308416156/size=large/bgcol=ffffff/linkcol=7137dc/artwork=small/transparent=true/Ceux qui connaissent l’univers de Moïse ne seront pas dépaysés. Toujours aussi doué quand il s’agit de chanter de lentes ballades ensoleillées et mélancoliques, on plonge dans les souvenirs du Dude pour découvrir son périple en terres texannes. Le clip bricolé de Lone Star met en image d’authentiques vidéos, comme des petits bouts de mémoires qu’on lui envie sans rougir. Les origines du titre titre Palm Trees prennent quant à elles leurs racines du côté de la Floride, la terre des Everglades. Un morceau qu’on réécoutera sans se faire prier dès que la chaleur reviendra sous nos latitudes maudites.
Dudelife transpire le soleil par petites touches, mais ce qui marque le plus ici, c’est le temps qui passe, inexorablement, et les traces qu’il laisse dans les couloirs d’une vie normale. Vouloir sans cesse repousser le coup de sifflet final, c’est donc ça le caprice de mortels. La géniale maxime Vivre lentement mourir vieux nous apparaît comme un peignoir taillé sur mesure pour le Dude. Il n’y’a malheureusement pas de russe blanc dans la fontaine de Jouvence, le temps nous met des grosses tartes.
Bête étrange, égoïste et solitaire : voilà comment l’intéressé se décrit lui même, qui fuit les dogmes comme la peste et le revendique sur Le son de l’inquiétante. Haine millésimée sur Taquin mais pas méchant, le message est on ne peut plus clair : c’est pas que je vous en veux c’est juste que je n’aime pas les gens. Cette haine aura d’ailleurs droit à son petit moment de gloire avec l’inquiétant Que de la peur, dont la prod sample avec brio le thème d’Orange Mécanique.
Quelques rimes faciles, un flow lent et sa nonchalance habituelle : on aime la musique du Dude pour les mêmes raisons qu’avant. Pourtant, cet album à un petit quelque chose de plus maîtrisé, abouti, et de plus profond que ses précédents travaux. L’habillage sonore est toujours aussi soigné. Si dans la forme, cet album est une continuité logique de ce que propose Moise depuis quelque temps, le fond nous offre quelques chose de plus franc, ou le rappeur a l’occasion de se livrer un peu plus qu’a l’accoutumé. Climax de l’album, le titre Femme Renarde : à la fois charnel, rempli de sincérité, alternant la douceur et la brutalité, les plaisirs de la chair à ceux de l’esprit. Une déclaration d’amour dès plus soignée, comme un hommage à cette mystérieuse chimère qui plane discrètement sur bon nombre de titres.
En toute logique, la musique de Moïse parlera sûrement plus aux trentenaires qu’aux adolescents. Ce statut de rappeur en Charentaises est parfaitement assumé. Les petites joies et les grandes peines : voilà l’histoire de Dudelife.
Questions : Teobaldo et Genono (et un peu Spleenter aussi, mais vite èf)
Vidéo : Mehdi MK
Réponses : Fuzati et Moïse the Dude
Soyez prévenus : c’est l’interview la plus mongole depuis Bill Clinton face à Dan Rather en 1998. Y’a beaucoup de questions très cons, mais au moins on a bien rigolé. Et personne ne nous enlèvera ça. Pas même les juifs.
Car il est question de juifs dans cette interview. Mais aussi de la factrice de David Gourmette. Et aussi de sa gourmette.
Bref, ça donne pas envie, mais si vous ne cliquez pas pour vous, cliquez pour la science.
Le terme « Illuminati », signifiant littéralement « les Illuminés » (du latin illuminare : illuminer, connaître, savoir) désigne plusieurs groupes, contemporains ou historiques, réels, fictifs ou d’existence controversée. Des théories identifient comme conspirateurs ces groupes divers, qui désignent, dans le système qui en résulte, le noyau dur des « maîtres du monde ».
Si l’on se fit strictement à cette bien belle définition de Wikipédia, aucun doute : Gourmette la Légende et son compère The Dude a.k.a « mythic dude » a.k.a « Moïse le blanc » a.k.a « White Mo' » sont bien des représentants de la mouvance illuminati. Difficile de s’accorder sur la réalité ou non de leur existence (« sous le masque se cache la légende, le mystère » ; « bientôt légendaires, nos gueules dans un album Panini« ) : David Gourmette apparait, selon certains druides, comme l’incarnation trapiste de Seno, ex-rappeur des Sales Blancs ; le Dude, quant à lui, serait la manifestation ectoplasmique de l’esprit du Big Lebowski. Une théorie confirmée par de nombreux indices, notamment cette photo fantomantique obtenue grâce à une technologique de pointe :
Dernière apparition du fantôme du Dude
Probablement invoquées par un rabbin possédé, les deux entités (« on est pires que des jnouns« ) se manifestent principalement par des flux musicaux. Venus sur terre pour rétablir l’ordre illuminati, David et Moïse allient leurs forces derrière l’emblème du hibou, un animal bien trop rare dans le rap français. D’un battement d’ailes, le rapace fait souffler un vent de beats triturés sur 7 tracks, un chiffre qui fait référence aux 7 têtes de l’Hydre, et correspond, non sans hasard, aux 7 péchés capitaux :
– La paresse : Parfaitement incarnée par la nonchalance maladive de Moise the Dude – La gourmandise : « Devine qui vient diner » – L’orgueil : « j’pourrais donner des cours à tous ces débiles » – L’avarice : David est juif, faut-il le rappeler ? – L’envie : « rien que ça rêve d’oseille, mais ça se touche le fion » – La luxure : « Pornos sont les actrices, j’baiserais bien ma factrice, je cracherais sur sa face triste » – La colère : « J’tire pas dans les beujs, j’mets que des balles dans la teu-té » ; « nique tamère, baise ta mère, mon insulte préférée c’est enculé de ta mère«
« Le sang est les ossements ont parlé : l’orage arrive »
Objectif de cet EP : contribuer à la mise en place du Nouvel Ordre Mondial Reptilien (« j’traine avec des reptiliens, des hybrides« ). L’origine extra-terrestre de cette mission est d’ailleurs rappelée dès la deuxième piste, avec Huitième Passager. Pour revenir à des considérations purement musicales, l’intro de ce morceau est d’ailleurs un vrai petit bijou, avec cette boucle progressivement ralentie, transformée et finalement complètement torturée. Une bonne métaphore des effets que les incantations de nos deux rappeurs vont avoir sur les cerveaux de la populace :
– phase 1 : ralentir les cerveaux au moyen de lyrics mongoles (« lap dance bar au Nibard bar #AlBundy« ) et de punchlines débiles (« Babtou, face de bidet #JacobDelafon« )
– phase 2 : modeler les hémisphères crâniens avec des rimes subliminales (« Loges, réunions, rituels de mauvais garçons« )
– phase 3 : dominer le monde en imposant de fausses idoles (« 0.9 et kalash, grigris pour prier Saint-Montana Tony« ) et des valeurs complètement farfelues (« J’aime les meufs en Cosplay« )
– éventuellement : phase 4, dite « phase bonus », « bonus stage », ou encore « Solution Finale » : « Pour les mauvais rappeurs, pesticide, Zyklon B »
Ce n’est plus un mystère pour personne, tout le monde, chez nous, aime beaucoup la musique de Moïse the Dude. Résultat, un lobbying incessant pour tenter de l’imposer en haut des charts français Lire la suite « Interview : Moïse the Dude, volume 2 »→
Et ça, c’est le bonus, ceux qui ont été coupés au montage :
Sadek – Johnny Niuuum ne meurt jamais
Sadek n’est pas franchement le rappeur français le plus intéressant. Un premier album, pas mauvais, mais plutôt scolaire dans sa conception, quelques apparitions sur des compilations … Sadek sait écrire, sait rapper, mais peine à sortir de ses rails. Pourtant, lorsqu’il se lâche vraiment (91-93 feat Alkpote, Benef feat Zesau), on le sent capable d’aller plus loin et de martyriser le beat avec pas mal d’aisance. Johnny Niuuum ne meurt jamais pourrait être l’album qui lui fera franchir le cap en passant du statut de « peut-être futur bon rappeur » à « rappeur confirmé ».
Joe Lucazz – Album solo
et Buffalo Soldiers – Mixtape
2014 sera-t-elle enfin l’année de Joe « bonhomme de neige » Lucazz ? Après quelques mois passés derrière les barreaux, le boug semble déterminé à avancer dans le monde de la musique, et a annoncé une grande nouvelle pour tout auditeur de rap : l’arrivée prochaine d’un véritable album solo. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, une nouvelle mixtape de Buffalo Soldiers devrait aussi voir le jour cette année. ALLELUIA
Diomay – Le gaucher
On a surtout connu Diomay pour ses collaborations avec les ex-dream-teams Neochrome et IV My People. Mais le boug a aussi et surtout sortit 5 albums entre 2004 et 2010, ainsi que 13 (!!) mixtapes -en solo ou en collaboration- entre 2006 et 2013. Un mec productif (il compte également une cinquantaine de clips), donc, qui va accoucher d’un sixième album studio dans quelques jours (avec notamment Driver parmi la liste des invités).
Youssoupha, Kery James et Médine – La Ligue des fils de putes
Nan je déconne, je préfèrerais encore un nouvel album de Fababy. Au moins tu rigoles en regardant les chiffres de vente.
LIM – Violences Urbaines vol.4
En 1994, LIM a quatorze ans. Il rappe déjà depuis quatre ans, et participe cette année à la tournée des Sages Poètes de la Rue. En 2014, LIM a 34 ans, et n’a pas bougé d’un iota. Même discours fait de rue et de délinquance, même envie de rapper. Entre-temps, il aura mis près d’une vingtaines de CD dans les bacs, participé à une centaine de featurings, et vendu des centaines de milliers d’albums. Prochaine étape : un quatrième volume de sa série de mixtapes Violences Urbaines. Aucune surprise n’est attendue : ce sera du LIM, de Tous Illicites, et qui l’a aimé en 1994, en 1999, en 2004 ou en 2009, l’aimera en 2014.
Moïse the Dude – Vol.2
Après un premier volume salué par la seule critique qui vaille le coup d’être lue, l’homme à la tête de Screw récidive, et nous embarque dans la suite de ses aventures dudesques. Toujours smooth, mais moins désinvolte, le sosie non-officiel de Jeffrey Lebowski devrait une fois de plus prendre un malin plaisir à nous embarquer dans son univers si particulier, à mi-chemin entre Gainsbourg et Doc Gynéco. 7 pistes produites par Monkey Green, The Grissom, Pernini9000 et Joachim De Lux, disponibles fin mars/début avril sur la page bandcamp du boug.
Réduire Gynéco à son premier mythique et impeccable album « Première Consultation » n’est pas rendre complètement hommage au roi de la rime nonchalante.
Car s’il s’est ridiculisé régulièrement à la télé et en soutenant le petit Nicolas, s’il n’y a rien à garder de ses deux derniers albums (dont un double), le Doc a tout de même à son actif une guirlande de morceaux et de couplets post « Première Consultation », qui vont du coup d’éclat dilettante à la grosse tuerie. Avec depuis le début les mêmes obsessions, en vrac : dire la vérité, clasher l’industrie du disque, serrer des meufs, mourir vieux, être tranquillement au dessus du lot (ou en marge).
Rétrospective de la période 1996-2002 en forme de best of de l’une des canailles les plus charismatiques du rap jeu français.
L’art du décalage, et l’amour de l’authenticité. Ici avec les frangins de Villiers le Bel, Gynéco taille un costard à ceux qui se prennent pour des cainris, revendiquant le quartier à la française et le rap qui va avec. Vive la France. Vive René Lacoste aussi. Et fuck les mecs en baggy.
« Affaire de famille » avec Arsenik
Décalage encore où comment Gynéco démystifie en un couplet la figure du rappeur gangsta pour mieux réinvestir lui-même la figure du rappeur…gangsta. Et pour bien montrer qu’il a tout compris au game, il fait même une rime en disant qu’il lui manque la rime pour la faire. La boucle est bouclée. C’est qui papa ? (A noter que les scratchs dans le morceau sont réalisés à la bouche par Leroy Kesiah du Saian Supa Crew).
« Tout saigne » avec la Clinique et les Sales Gosses
Dans ce morceau anthologique en tous points, de la prod au casting, Gynéco arrive tel un roi pour donner une leçon. De flow et d’egotrip foutraque fait d’images fortes. Attitude et propos de sale gosse (c’est le cas de le dire) et de tête à claque-cramée-nihiliste qui, replacés dans leur contexte, feraient passer Kaaris pour une danseuse étoile. C’est qui l’boss des caillera ?
« On se laissera pas faire » avec Pit Baccardi
Parce que le colonialisme c’est pas bien. Mais surtout parce que : « Ma pose préférée prendre la fille à quatre, qu’après l’amour elle me fasse chauffer des pâtes ». What else ?
« Oyé Sapapaya » avec Stomy Bugsy
Parce que si le refrain est une rengaine de dragueur qui rentre en tête comme une bite lubrifiée dans un p’tit fion et la musique pleine de soleil, les couplets en revanche alternent entre egotrip et revendication. C’est là que Gynéco lâcha le fameux: « Je suis nègre, juif et communiste, allez leur dire aux Lepénistes ».
« Tel une bombe » avec les Neg Marrons, Minister Amer, Hamed Daye et Arsenik
Couplet court mais incisif comme Gynéco a su le faire sur « Tout saigne », même si la prestation est moins marquante ici. L’ensemble du posse cut a tout de même une bonne gueule.
« Riche » live avec les Rita Mitsouko
Parce que Gynéco est un des rares rappeurs (et bien avant Booba) à citer le « filet o’fish » dans un texte, en quasi impro qui plus est. L’audace est telle que Ringer réutilise le mot quelques instants plus tard, rien à foutre.
« Melissa » (reprise live avec Julien Clerc et Tonton David)
Parce que c’est frais.
Gynéco solos
LIAISONS DANGEREUSES
« Viens faire un tour dans les cités » avec Nemesis
Le Doc ne fait que le refrain et des backing vocaux. Mais sans ça le morceau n’aurait peut-être pas valu un clou. Avec, il prend une saveur toute particulière. Gynéco représentant officiel du ghetto français.
« L’homme qui ne valait pas 10 centimes »
Avec sa prod chicano-cubaine, ses phases sur le business de la musique et son « si toutes les meufs étaient Carey comme Mariah », ce morceau est un classique aussi classique que les classiques qu’on trouve dans le classique « Première Consultation ». Classique, donc.
« Petit Menuet » – Interlude, extrait d’une itw de Doc Gynéco par Daniella Lumbroso
Pas un morceau mais un extrait d’itw où Gynéco (encore à gauche) fait ce qu’on aimait chez lui (enfin ce qu’on aurait aimé qu’il fasse plus souvent) quand il passait à la télé : être tranquillement politiquement incorrect.
« Les mêmes droits » avec MC Janik et Calbo
Bonne combinaison. Bonne prod, bon casting. Les trois fonctionnement bien ensemble et le couplet de Gynéco est à l’image de ce qu’on aime chez lui, frondeur, cool et malin.
« Hexagonal » avec Renaud et Calbo
Gynéco au sommet dans ce qui est l’un de ses meilleurs morceaux post « Première Consultation » avec « L’homme qui ne valait… ». Renaud et Calbo jouent les guests discrets mais l’ensemble donne un petit bijou de rap nonchalamment critique envers le raciste franchouillard de quartier, entre autre.
« C’est beau la vie » avec Bernard Tapie et Assia
L’objet du scandale et du buzz de l’époque autour des « Liaisons Dangereuses ». Astucieusement c’est le dernier morceau de l’album pour éviter qu’il ne pourrisse le reste du projet. Bien plus malin qu’il n’y paraît. Gynéco ne se trompe pas en invitant le plus emblématique des vrais gangsters, de ceux qui font des millions sans tuer personne, ceux qui sont dans les affaires et la politique, monsieur Nanar Tapie. Subversion et foutage de gueule.
QUALITY STREET
« Caramel »
Sur « Quality Street », troisième projet mais deuxième vrai album seulement, Gynéco prend et entend assumer un virage chanson française entre rap et pop. De ce point de vue « Caramel » est une réussite. Fourre-tout lyrical, vaguement introspectif, vaguement ode à la fumette, musicalement très agréable. Variété de qualité.
« Trop Jeune » avec Ciara Mastroiani
Emblématique lui aussi de l’esprit de « Quality Street », propos à bâtons rompus et formules lâchées sans décodage, le spleen de l’artiste incompris plane sur ce morceau. Gynéco se pose des questions en compagnie d’une Ciara Mastroiani qui se fait l’echo spectral de ses incantations. Abstrait et envoûtant.
« Rue Mazarine »
Comme souvent le morceau est plus malicieux qu’il n’y paraît (rapport ambigu à la gente féminine sous couvert de déclaration d’amour à Mazarine Pingeot, fille cachée de Mitterrand). Il y a une poésie dans le texte et une émotion dans la voix. C’est, avec « Caramel » et « Trop jeune » un autre exemple réussi de ce que Gynéco aurait pu faire s’il avait persisté par la suite dans cette veine entre rap et pop.
« Cousins » avec RZA et Cilvaringz
La combinaison est inattendue mais réussie. RZA à la prod, Gynéco lâche un couplet digne de lui-même et de ses lubbies habituelles (dont tailler des costards à l’industrie du disque). Une version légèrement différente mais moins aboutie est sortie sur l’album solo de RZA « Digital Bullets ».
« Secrets sucrés »
« Viens voir le docteur » l’avait intronisé rappeur capable de pécho des meufs en leurs glissant des saloperies aux oreilles (les Ying Yang Twins avant l’heure). Ne perdant jamais une occasion d’en remettre une couche, sur une prod qui tranche un peu avec le reste de l’album, il nous sert un hymne à la fellation.
SOLITAIRE
« Funky Maxime »
« Solitaire », album mineur mais pas (tout à fait) raté. Avec un flow étonnament vif sur une prod étonnament funky, il fait ce qu’il sait faire : un mélange d’egotrip, de cul, et…d’autre chose. A l’évidence single calibré radio, mais loin d’être dégueu.
« Solitaire » avec Daz Dillinger (Dogg Pound)
Gynéco n’était pas encore tout à fait mort, non. A coup sûr le meilleur morceau de l’album du même nom. Sur une prod smoothie à l’enfantine mais imparable ritournelle, le Doc évoque avec mélancolie le revers de la médaille de son statut de chanteur à succès (« je me sens seul, tellement seul, personne à rappeler ») et cerise sur le gâteau : Daz Dillinger du mythique Dogg Pound de L.A. lâche un couplet. Impeccable.
« L’âge ingrat »
Petite pépite qui ne dit pas son nom. Sur un sample grillé d’Al Green le Doc évoque un thème qui aura aussi parcouru l’ensemble de son oeuvre : la vieillesse et la mort. Morceau léger en apparence mais en apparence seulement, qui effleure aussi en une phrase la question de la vieillesse dans le rap « Peut-être que je serai le premier vieillard du rap français, qu’il reste au moins mes disques dans les bacs de la Fnac ». Pari gagné.
Note concernant l’interview : Jean-Pierre Labarthe n’ayant pu être présent le jour de l’entretien avec The Dude, il m’a transmis ses questions, que j’ai donc posé pour lui.
Jean-Pierre Labarthe : D’où te vient l’idée de French Dude ?
Moïse the Dude : A la base, c’est des potes qui m’appellent « the Dude », parce qu’en soirée j’ai tendance à me poser dans des canapés et à m’endormir comme une merde (rires). Du coup, quand j’ai voulu faire mon projet solo, étant donné que la direction artistique et musicale s’orientait vers quelque chose d’assez smooth, je me suis posé une question : que raconterait le personnage du Big Lebowski s’il était rappeur ? Voila pourquoi « Dude ». Je suis partit de ça, et j’y ai ajouté un mélange de propos plus personnel, donc ça reste du Moïse dans le fond.
JPL : Es-tu membre actif de l’Eglise du Latter-Day Dude ?
Moïse : (rires) Non, mais ça a l’air cool … je vais me renseigner.
JPL : L’empreinte Gainsbourienne est omniprésente sur les 7 titres … peux-tu nous en dire un peu plus sur l’influence (musicale ou autre) qu’il a sur toi ?
Moïse : Gainsboug, c’est une idole. Il a tout fait, et il l’a fait bien. J’aime beaucoup sa période Gainsbarre, alors que souvent les gens préfèrent sa période jazzy, parce qu’il y a un côté un peu classe … La période Gainsbarre, c’est la décadence, et même musicalement, on sent qu’il s’en branle totalement. Certains morceaux, c’est presque du foutage de gueule, il fait des jeux de mots pourris, mais comme c’est lui qui les fait, ça passe quasiment pour du génie. J’aime ce côté destroy, et puis j’aime les mecs qui souffrent. Gainsbourg a beaucoup souffert, surtout à la fin.
Y’a un titre qui sample un morceau de Gainsboug sur l’EP, qui vient à la base du beatmaker, DJ Monkey Green. Il sait que j’aime bien Gainsbourg, lui aussi aime bien, et comme dans la discographie de Gainsbourg, y’a plein de samples à choper … il m’a proposé cette prod, j’ai accroché direct. En plus de ça, dans mes propos, j’aime bien parler de meufs, etc, y’a un côté un peu gainsbourien, toutes proportions gardées. Les meufs, l’herbe, l’alcool … par petites touches, histoire de garder une ambiance un peu détendue.
Genono : Sur le sample, tu te poses la question des droits, ou pas du tout ?
Moïse : Nan, pas du tout. Je suis tellement peu exposé que personne ne viendra me chercher là-dessus. Si je vendais un million, oui, bien sûr, mais là, tout le monde s’en branle. Le sample est assez grillé.
JPL : Toujours à propos de Gainsboug, tu peux nous citer ton album préféré ?
Moïse : Melody Nelson, forcément, parce que c’est parfait, de A à Z.
Moïse : Je dirais Variations sur Marilou, qui, si ma mémoire est bonne, apparait sur L’homme à tête de chou. J’adore ce morceau, parce qu’il utilise un champ lexical assez restreint, avec lequel il file une métaphore sexuelle liée à la masturbation féminine … et il tient le truc pendant sept minutes, au niveau de l’écriture c’est juste incroyable. Ajoute sa décomplexion et son parler-chanter habituel, ça donne quelque chose d’extraordinaire.
J’aime aussi beaucoup Sea, Sex and Sun, pour le côté pervers.
Genono : Je sais pas si t’as entendu la « reprise » qu’Alkpote a fait de ce son, et qui s’appelle « Gainzbeur » justement …
Moïse : Oui, je l’ai entendu.
Genono : Ca te parle ?
Moïse : Ca m’a fait marrer. Déjà, ça prouve qu’Alkpote a bon goût. Il le fait à sa manière, c’est musclé dans le flow et l’interprétation, donc on s’éloigne du registre gainsbourien … mais tout référence à Gainsbourg me fait forcément plaisir.
JPL : Hormis le Russe Blanc, il ne fait aucun doute que tes amygdales ont baigné dans le syrup houstonnien, et on retrouve pas mal d’ADN texan dans ton EP : Devin the Dude, DJ Screw …
Moïse : Déjà, j’ai été globalement très marqué par la scène sudiste. C’est quelque chose que j’ai pris un peu en cours de route, au moment où ça commençait à bien marcher en France. Ca m’a tellement scotché que j’ai rattrapé tout mon retard, et que j’ai fini par surtout écouter les anciens. Et au cours de cette recherche, je suis tombé sur la scène texane, avec Devin, Slim Thug, Mike Jones, Paul Wall … et je me suis rendu compte que c’était vraiment ce que je préférais dans la scène sudiste, même si j’aime bien le son d’Atlanta, avec des sons un peu plus trap. Dans le son de Houston, y’a un truc un peu plus chaleureux, posé, qui me parle beaucoup plus qu’un son trap plus agressif.
En plus de ça, j’ai eu la chance d’aller à Houston deux fois, en tant que pur touriste, j’ai kiffé l’atmosphère. Et le simple fait de rider un peu dans la ville, tu comprends d’où vient le son. J’ai été à New York aussi, et c’est la même chose : le rap du Sud ne ressemblera jamais au rap de New York, et vice-versa. Le rap, c’est vraiment une musique d’environnement, le son d’un rappeur est pas mal défini par son environnement.
Je dis ça, mais je fais du son un peu texan, en vivant à Paris ! (rires)
Genono : Du coup, je suppose que c’est en t’intéressant à ça que t’es tombé sur Gangsta Gumbo ?
Moïse : Exactement !
Genono : T’as un mot à dire dessus ?
Moïse : Gangsta Gumbo, c’est un bouquin essentiel, parce que c’est une encyclopédie, en définitive. Et on trouve assez peu facilement des informations sur la mouvance sudiste, qui n’est pas encore tout à fait acceptée en France, où une part du public se la joue puriste, et reste bloquée sur New-York. La sous-culture du Sud est plus difficile à appréhender, parce qu’elle parait trop vulgaire, trop bling-bling … alors qu’est est hyper-intéressante, et hyper-riche. En plus, dans cette sous-culture, t’as des sous-sous-cultures … Ce qui est bien dans le bouquin de Jean-Pierre Labarthe, c’est qu’il est passionné, mais qu’il ne fait aucun jugement. C’est juste un état des lieux, et c’est la meilleure manière de retracer l’histoire de cette musique, d’autant qu’il fait exactement ce qu’il faut faire : il en parle comme de n’importe quel autre genre musical.
JPL : Tu invites Sabrina Sweet dans un clip, tu fais référence à la San Fernando Valley, qui est un peu la porn-valley américaine, tu cites Max Pécas …
Moïse : Le porno … je suis pornophile, comme beaucoup. Ca m’intéresse en tant que spectateur, mais aussi au niveau de l’industrie pornographique. Quand je m’intéresse à un truc, j’aime bien voir ce qu’il y a derrière (ndlr : superbe double-sens, bravo Moïse). Je diabolise pas le porno, c’est une industrie de divertissement presque comme une autre, même si ça reste un peu particulier parce que ça touche à l’intime. Je kiffe le porno, je kiffe le cul en général, donc c’est normal que j’en parle dans mes morceaux.
Concernant la San Fernando Valley … j’ai logé deux semaines là-bas lorsque j’ai été à Los Angeles. J’ai pas été voir de tournage de porno, mais tu vois l’environnement, l’atmosphère, et même le climat … et pourtant, je n’ai appris qu’après-coup que c’était le berceau du porno aux Etats-Unis. Du coup, ça m’a fait marrer, et je me suis dit que je pourrais faire une chanson là-dessus. Ca m’a permis de sortir un peu des sentiers battus, parce que je raconte une pure fiction, ancrée dans des lieux réels, puisque je cite des noms de rues qui existent vraiment. Je trouvais ça cool de faire une fiction un peu trash.
Genono : L’ambiance musicale du morceau est très cool, très posée, alors que le fond est très dur, je vais pas aller jusqu’à dire hardcore, mais presque. Cette opposition entre le fond et la forme, c’est une manière d’atténuer la dureté du propos, ou au contraire, d’appuyer dessus ?
Moïse : Franchement, je l’ai même pas fait exprès. J’ai entendu la prod, toujours de Monkey Green, que j’ai trouvé cool dans sa simplicité, son minimalisme, avec la boite à rythme un peu cheap, en mode TR-808 un peu. J’aime bien ce côté « bricolage », avec clavier-boite-ampli. Voila, j’ai kiffé la prod, et j’avais ce texte, pas tout à fait terminé, je ne savais pas ce que j’allais en faire … j’ai senti que les deux collaient bien ensemble, donc je me suis pas posé trop de questions. Alors forcément, il y a un contraste entre la prod très cool et le texte un peu dur, mais je trouve ça intéressant. Comme je raconte une histoire, ça me permet de ne pas adopter un flow très dense, de quasiment parler mon texte. C’est plus un support qu’une prod que t’as envie de kicker.
Genono : San Fernando Valley me fait un peu penser à Petite Laura (La Rumeur). T’y as pensé en faisant le morceau ?
Moïse : Non, pas du tout. J’aime bien ce morceau, mais non, j’ai pas du tout pensé à ça. J’ai plutôt pensé à des œuvres de Gainsbourg … on y revient encore, mais on est en plein dedans. Il a toujours des histoires un peu louches, tu sais jamais ce qu’il a derrière la tête.
JPL : Et le rap français dans tout ça ? Quels sont tes goûts, qu’est ce que t’écoutes ?
Moïse : J’écoute un peu tout. D’une part, j’écoute ce qui sort, au quotidien, pour me tenir au courant de ce qui se fait, ne serait-ce que par curiosité, même si y’a peu de choses qui me font me relever la nuit. D’autre part … j’ai eu une grosse période TTC, Klub des Loosers, etc, parce qu’à l’époque ils sont arrivés avec un truc nouveau … en tout cas, nouveau pour la France. Je suis aussi un gros, gros fan de Booba. Il m’influence vraiment, et c’est peut-être le seul rappeur français qui me donne envie de rapper quand je l’écoute.
Genono : Toutes périodes confondues ?
Moïse : Oui, sauf peut-être son dernier album, Futur … ça ne m’a pas vraiment parlé, et j’ai un peu peur pour la suite. Et puis, toute l’histoire du clash … faut être cohérent : soit tu te considères au dessus et t’y touches pas, soit tu le fais, mais dans ce cas-là, fais-le bien. Le clash, c’est un vrai exercice de style, inhérent à la culture hip-hop, j’ai aucun problème avec ça, mais là … c’était un peu ridicule. Mais sinon Booba, je suis fan, toutes périodes confondues. Je suis même très fan de la période 0.9, alors que c’est son album qui a le moins bien marché. Son côté « roi », seul sur sa colline, arrivé au sommet, qui se fait chier, et qui ne sait plus quoi faire ou quoi dire, parce qu’il se rend compte qu’au final ça ne sert à rien d’être au sommet … y’a des choses à lire entre les lignes, une espèce de mélancolie que lui-même n’avouera pas directement, parce qu’il est à fond dans son délire guerrier. Cette mélancolie, ça part d’un questionnement : c’est bien d’être en haut, mais ensuite ?
A part Booba, je peux citer aussi La Rumeur, parce que j’ai une veine un peu militante, plus en tant qu’auditeur qu’en tant que rappeur. Et puis ajoutons Doc Gynéco, jusqu’à Quality Street.
Genono : A propos de Gynéco, j’ai lu que tu citais le « Gynéco de Première Consultation » parmi les featurings que t’aurais aimé faire … le Gynéco de 2013, tu le refuserais ?
Moïse : Je le refuserais pas, parce que ça reste Gynéco, un mec que j’ai énormément écouté, et qui a marqué toute une génération. Mais, rêvons un peu, ça me ferait chier d’être en studio avec le Gynéco d’aujourd’hui, et qu’il me fasse un truc tout pérav, et que je sois obligé de lui dire « mais nan mec, c’est pas ça, fais-moi plus tôt un truc de cette époque-là ! » (rires)
Je cite Première Consultation, mais j’ai aussi beaucoup aimé Quality Street, qui était un projet plutôt axé chanson française, mais c’était parfaitement assumé, et ça lui allait bien. Par la suite … c’était juste moins bon musicalement. Les frasques politico-people, c’est autre chose, je m’intéresse au son avant tout.
Genono : Toujours à propos de featurings que t’aimerais faire, tu parles aussi de Seno (Les Sales Blancs). Pourtant, il a l’air plutôt éloigné de ton univers.
Moïse : Pour être tout à fait honnête, Seno, je l’ai découvert assez récemment, avec ses sons un peu dirty, sur les prods de Madizm …
Genono : 2.0 ?
Moïse : Voila, et j’ai kiffé son univers, son attitude. Après j’ai creusé, et j’ai découvert qu’il avait fait partie des Sales Blancs, avec un délire différent, en mode Bone Thugs N Harmony, etc. Je trouve son parcours intéressant, parce qu’il a pris un sacré virage. Et en même temps quand j’écoute un son comme Tombe la neige … il est ouf, ce morceau ! Il sur-abuse de rimes à base de hashtags, j’ai trouvé ça audacieux, parce que les rappeurs français commençaient doucement à le faire, sans trop l’assumer … lui, il est arrivé, il a fait un morceau entier avec quasiment uniquement des hashtags ! (rires)
Genono : Il a toujours été un peu en avance … à moins que ce soit le reste du rap français qui a toujours été un peu en retard.
Moïse : Je le suis un peu sur twitter, bon, je le connais pas du tout, mais il me fait marrer. J’aime bien ce qu’il fait, donc forcément, ça m’aurait plus de faire un feat avec lui.
Genono : Ca aurait quelle couleur un morceau Seno-Moïse ? T’arrives à imaginer un peu le truc ?
Moïse : Je pense que j’essayerais d’aller vers lui, dans le côté un peu agressif, plutôt que d’essayer de le ramener vers moi, avec un truc plus smooth, parce que je suis pas sûr que ça l’intéresserait beaucoup. En ce moment, j’écoute des trucs un peu fâchés, donc j’ai envie d’essayer.
Genono : Jusqu’ici, tu as publié deux clips (bientôt trois), sur les sept titres de ton EP … mettre ta musique en images, à quel point est-ce important ?
Moïse : Malheureusement, c’est plus qu’important. Moi, ça me fait chier. Un clip, c’est beaucoup d’énergie, beaucoup de temps, un peu d’argent … bon, bien sûr, je kiffe faire le con devant la caméra. Ce qui me fait chier, c’est d’être obligé d’en faire pour que les morceaux soient écoutés. Un morceau que j’aurais kiffé mais pas clippé, il aura moitié moins d’écoutes qu’un morceau moins bon mais clippé. C’est un peu frustrant. Un clip, c’est essentiel, les gens écoutent la musique sur Youtube, et moi le premier d’ailleurs.
Genono : Le fait de mettre Sabrina Sweet dans un clip, c’était vraiment juste un kiff, ou tu t’es dit « ça va attirer plus de monde » ?
Moïse : Franchement, les deux. Déjà, c’est un kiff, parce que comme je te l’ai dit tout à l’heure, je suis pas mal pornophile, et j’avais l’occasion d’avoir une actrice de X, un peu connue qui plus est … je me suis pas privé, c’est un vrai plaisir personnel. Et en même temps, c’est vrai, tu mets une nana avec des gros nichons, qui fait bien son métier, dans ton clip, tout de suite, ça attire un peu l’œil, et ça ramène des gens. Ca peut paraitre un peu démago, mais c’est assumé. En plus, le clip a un côté un peu rigolo, et la présence de Sabrina dans le clip n’est pas gratuite. Je suis pas en studio, avec un mur blanc et une nana qui se trémousse derrière, y’a quand même une simili-histoire : elle sert de modèle, je la peins, et comme je suis bourré, je peins une bouteille à la place. On a travaillé ce mini-scénar pour qu’elle n’ait pas juste un rôle de potiche, comme on le voit dans les clips de rap habituellement.
Genono : Y’a aussi ton chat qui est pas mal présent dans tes clips, et même sur la pochette de ton EP. Y’a une raison à ça ?
Moïse : (rires) Non, pas de raison particulière. J’adore mon chat, elle est belle, photogénique … et puis ça me fait marrer, tout simplement. Concernant la pochette, c’est en fait un gros pompage d’un groupe de rock qui s’appelle The Eels, qui est un groupe plutôt connu, et qui a fait un album, « Soul Jacker », du rock assez rugueux, assez vénèr … et leur pochette, bah c’est ma pochette ! La seule différence, c’est que sur la leur, il y a un chien. Comme j’avais pas de chien à portée de main, j’ai pris mon chat, qui passe bien à l’image (rires).
J’ai fait exactement la même pose que le gars sur la pochette, c’est un gros pompage, et j’ai pas honte de le dire, parce que pour moi on est dans l’hommage. D’ailleurs, j’ai choisi une pochette de rock parce que l’hommage est plus subtil que si ça avait été une pochette de rap. Et puis, j’adore ce visuel, je l’ai sur mon ordinateur, mon téléphone, dans mes chiottes … Je me suis toujours dit que quand je ferais un projet solo, le visuel, ça serait ça.
Genono : Entre The Eels, The Big Lebowski, Devin the Dude … où est-ce que tu situes la frontière entre clin d’œil et plagiat ?
Moïse : Pour moi, ça reste des clins d’œil. Des clins d’œil un peu grossiers, certes, mais y’a pas de plagiat, dans le sens où c’est fait avec amour. Je l’ai fait parce que kiffe ces mecs-là. Devin the Dude, je kiffe sa musique, The Eels aussi, et le Big Lebowski, c’est pareil, je kiffe le film. Mais y’a pas de calcul, je me dis pas « tiens, je vais récupérer les fans du film », j’en fais une interprétation très personnelle.
Genono : Au niveau technique, comment t’enregistres ? Homestudio, je suppose ?
Moïse : Tout à fait, tout est fait en homestudio, de A à Z. J’enregistre chez Monkey Green, son appart c’est mon studio. Je pourrais me payer un studio pro, mais étant donné qu’on a déjà un résultat très correct, autant faire des économies là-dessus. En plus de ça, y’a un confort, puisqu’avec Monkey Green, on se connait très bien, ça fait longtemps qu’on fait du son ensemble, on a notre petite routine. On travaille efficacement comme ça, et je pense que je me lâcherais moins en studio, avec des gens que je connais pas autour … On est entre potes, on fait ça à la cool, et ça donne une bonne vibe.
La dure existence de rappeur
Genono : T’es dans la musique depuis plus d’une décennie. Est-ce que tu considères qu’il est devenu plus facile de trouver des moyens d’enregistrer, mixer, masteriser, et même partager ta musique ?
Moïse : Enregistrer … même si j’ai déjà été en studio pro, la plupart des projets auxquels j’ai participé ont été « faits-maison ». Là-dessus, je vois pas trop de différence. Partager, en revanche, oui. Ca va faire vieux con, mais à l’époque, y’avait pas Youtube, on faisait pas de clips. Avec mon ancien groupe, ce gros merdier hip-hop/reggae très dynamique, on sortait pas de clips, on se posait même pas la question. Et on s’est rendu compte après-coup que certaines personnes, extérieures au groupe, mettaient nos sons en ligne, juste avec un visuel, et faisaient 200.000 ou 300.000 vues.
Genono : Est-ce que cette facilité dans la diffusion, avec l’arrivée de Youtube, des réseaux sociaux, etc, c’est vraiment un avantage pour un artiste indépendant comme toi ? Parce que du coup, beaucoup de groupes sont visibles, ou peu visibles justement, et tu te retrouves un peu noyé dans la masse.
Moïse : Je me sens un peu noyé dans la masse, ouai. J’ai une opinion pas forcément très politiquement correcte là-dessus, dans le sens où tout le monde a pris l’habitude de dire « internet c’est super », mais le souci c’est que n’importe quel mec qui a un micro, un ordi, et un 5D, va enregistrer son morceau, tourner un clip avec ses potes dans un collège ou un lycée, le foutre sur youtube, et faire 10.000 vues. D’un autre côté, c’est peut-être pas à moi de juger la légitimité d’untel ou d’untel. Pourquoi est-ce que moi je devrais avoir plus de légitimité qu’un mec qui débarque, sous prétexte que ça fait dix ans que je fais du son ?
C’est un vaste débat. Tout le monde fait du son, tout le monde fait de la vidéo, donc ça te pousse à te démarquer, et à travailler dur sur la promo pour avoir un peu de public, parce que du coup, il y a beaucoup de concurrence.
Genono : Cette concurrence, ça élève le niveau de la scène rap ?
Moïse : J’ai pas l’impression … J’écoute plein de trucs, mais sur tout ce qui sort, j’ai l’impression de voir des clones en permanence. Je fais pas quelque chose de très bankable, mais je suis content de ce que je fais, parce qu’au moins j’ai l’impression d’être un petit peu plus original que les mecs qui, disons les choses grossièrement, sont dans le revival 90’s. En fait, Mac Miller -première époque- a un peu niqué le système, parce que tous ses clones envahissent la toile.
Genono : Après tout ton parcours en groupe, quel est ton ambition en solo ? J’imagine que tu ne te fixes pas d’objectifs de ventes ni de vues, mais qu’est-ce que tu vises ?
Moïse : Je suis bien conscient qu’en solo j’aurai moins de buzz qu’avec le groupe. Le groupe a bien marché, le fait d’être ensemble a crée une dynamique, on a beaucoup tourné en France. Et puis, le discours était un peu militant, c’est plus racoleur. Quand tu balances des messages anti-sarkozystes, les gens sont réceptifs.
En solo, c’est un peu plus marginal, je fais pas forcément le rap que les gens ont envie d’entendre en ce moment. J’ai pas vraiment d’étiquette, je fais un truc un peu personnel. Donc j’ai envie de te dire que j’attends rien de particulier, j’ai juste envie d’exister, à mon échelle dans le paysage rap français. C’est un paysage qui se doit d’être vaste, et qui ne doit pas s’uniformiser. J’ai envie d’être une entité, même underground. Après, bien sûr, plus j’ai de vues, et de téléchargements de mon EP, plus je suis content. Tu fais de la musique pour que les gens l’écoutent. Mais je me fixe aucun objectif particulier. J’essaye de faire un peu de promo, de faire quelques interviews, d’avoir des chroniques à droite, à gauche. Après, si un jour je fais un Zénith, je vais être content aussi, hein ! (rires). J’ai pas d’objectif, mais j’ai pas de limites non plus.
Genono : Est-ce que tu te dis « à tel âge, ou dans tant d’années, j’arrête » ?
Moïse : Non, j’y pense pas du tout. J’ai toujours des trucs à écrire, y’a le plaisir de la création, à la base. J’ai toujours envie de raconter des histoires, j’ai toujours deux-trois phases qui me viennent en tête. Je kiffe écouter du son, et quand j’en écoute, ça me donne envie d’en faire … Après, peut-être qu’à un moment donné j’arrêterai de courir après les vues, et que je ferai juste un son pour mes quinze potes. Mais arrêter d’écrire, ou en tout cas de créer, je pense que ça n’arrivera pas. Au pire, la forme évoluera, peut-être que j’irai dans la romance, je ne sais pas, je me pose pas trop la question.
Genono : Dans une interview pour Le Rap en France, tu dis écouter quotidiennement 90% de rap, dont 80% de rap sudiste. Et malgré ça, à l’écoute de l’EP, ou même de ce que tu as fait avant, tu as un univers musicalement très riche, très varié. En écoutant du rap toute la journée, d’où vient cette diversité ?
Moïse : Le rap, c’est ce que j’ai spontanément envie d’écouter. Mais à côté de ça, j’ai d’autres coups de cœur pour d’autres genres musicaux, ça peut être électro, pop, ou même chanson française. On a parlé de Gainsbourg, mais je suis aussi très fan de Vincent Delerm. C’est des choses que j’écoute ponctuellement, plus rarement, et qui me plaisent suffisamment pour m’enrichir musicalement. C’est aussi du feeling, quand j’écoute une prod, où quand je demande à Monkey Green de m’en faire une sur-mesure, en lui donnant des directives, ou en lui demandant tel ou tel arrangement, naturellement, je cherche à faire quelque chose d’un peu original.
Genono : Tu touches un peu à la prod ?
Moïse : Non, pas vraiment. Je touche pas aux machines, je suis vraiment pas bon en technique. Je me contente de donner quelques indications, sur le type de prod, sur le nombre de bpm, sur l’ambiance … De temps en temps, je repère un son, et je me dis qu’on pourrait en tirer un bon sample, alors je le propose. C’est quelque chose que je fais de plus en plus, j’apporte mes petits samples chez Monkey, et on brode un peu autour. Mais ça reste assez nouveau pour moi.
Genono : Je te cite : « je donnerais ma vie pour être immortel » … Pour un nihiliste comme toi, est-ce que l’éternité, ce serait pas un peu trop long ?
Moïse : (rires) Comme je suis très lent, j’ai besoin de beaucoup de temps pour faire les choses, du coup, une petite éternité, ce serait pratique !
Genono : Tu as expliqué tes textes sur Rap Genius : c’est toi qui as fait la démarche ?
Moïse : Oui, c’est moi, et par la suite, un mec de Rap Genius m’a proposé d’avoir un compte « certifié ». Pour moi, tout est bon à prendre, quand tu veux partager tes sons ou tes textes, d’autant que je trouve le concept pas mal, expliquer des lyrics, c’est une bonne chose. Et puis, Rap Genius, ça a l’air de bien fonctionner. Parfois, j’ai l’impression que je pars dans des délires personnels, que les gens ne comprennent pas forcément. Par exemple, San Fernando Valley, j’ai un pote que je considère comme proche, qui est allé lire l’explication, et qui m’a dit « ah putain, j’avais rien compris en fait ! ».
Genono : C’est vrai que ce morceau en particulier, faut l’écouter au moins deux-trois fois pour tout capter …
Moïse : Ouai, on me le dit souvent. Parait que mes morceaux s’apprécient mieux sur la longueur. J’ai un peu du mal à me rendre compte, parce que forcément, pour moi, c’est limpide du premier coup. Je suis un peu autiste en fait ! (rires)
Genono : Après, c’est inévitable : celui qui crée n’a pas la même perception du truc que celui qui l’écoute.
Moïse : D’où l’interêt de Rap Genius.
Genono : Dans Russe Blanc, tu dis « Fais moi penser qu’un jour je te parlerai de l’argent du foutre / De l’industrie du disque, je te donnerai les vrais chiffres » … Vas-y, on t’écoute.
Moïse : (rires) Ah putain, j’en étais sûr ! Alors, les vrais chiffres, je les ai pas sous la main, mais je t’enverrai un powerpoint !
C’est surtout une manière de dire que … si tu regardes sur Facebook ou Twitter, y’a pas mal de mecs qui font énormément de promo, qui ont énormément de partage, t’as l’impression que tout le monde se touche sur eux. Alors que quand tu regardes les chiffres de ventes, et c’est vraiment pas compliqué de les trouver, ces mecs ne vendent pas grand-chose. Faut prendre conscience que ventes et visibilité ne sont pas corrélés, contrairement à une certaine époque. Au départ, la crise du disque, je pensais que c’était une connerie, une carotte des majors pour nous faire lâcher des thunes, mais en fait nan. Et puis finalement, en discutant avec des personnes qui font partie de ce monde-là, je me suis rendu compte que les chiffres étaient effectivement très bas, pour tout le monde, pas uniquement pour le rap. Le rap est encore plus touché, parce que c’est une économie un peu bancale, qui touche un public pas forcément très fortuné. J’ai vu passer les chiffres de Niro par exemple …
Genono : Ouai, il a fait un peu plus de 12000 … (18000 au moment de la publication de l’interview)
Moïse : C’est pas énorme.
Genono : Disons qu’avec l’appui d’une maison de disque, il pouvait viser plus.
Moïse : Voila, y’a quand même des moyens importants derrière. Ils font des clips à 200.000 vues, et tu regardes les ventes, c’est divisé par 10. Je sais pas s’il faut considérer ça comme un problème, mais c’est une réalité, et le public ne s’en rend pas forcément compte. Y’a peu de gens qui vivent de la musique, à l’heure actuelle ! J’aime bien raconter un peu l’envers du décor, je pense que c’est important que les gens comprennent ça.
Genono : Si une major vient frapper à ta porte, tu lui réponds quoi ?
Moïse : Ca dépend qui, ça dépend comment, ça dépend de ce qu’on me demande de signer … ça dépend surtout du contrat, parce qu’entre distrib, artiste, licence, etc, ça change tout, en termes financiers comme en termes de liberté créative. J’ai pas d’opposition aux maisons de disques, c’est un outil comme un autre pour promouvoir ta musique. Je diabolise personne. Mais si on me demande de changer trop en profondeur, c’est clair que ça va pas m’intéresser. Si on me file un chèque de 10.000 euros, et que c’est tout ce que j’aurai au bout du compte, ça pas m’intéresser non plus.
Genono : Toujours à propos de tes lyrics, dans Nihiliste, tu dis « quelle différence entre culture de masse et néo-fascisme » … est-ce que TF1 c’est pire que nazi ?
Moïse : Voila une bonne question ! Je sais pas si c’est pire que nazi, et si c’est TF1 le problème, mais l’uniformisation des gouts culturels, je m’en méfie beaucoup. Personne ne se dit que c’est une forme de fascisme, mais en définitive, tu prends un clip de dance de merde, tu le fous sur NRJ12, et tu le passes 150 fois, en boucle, toute la journée … c’est du totalitarisme ! Ca prend une place que d’autres artistes n’auront pas, ça crée un déséquilibre, et à force de faire bouffer ça aux gens, ils finissent par kiffer.
Genono : Est-ce que les nouvelles possibilités offertes par internet, en permettant de diffuser d’autres choses, par d’autres médias plus indépendants, ça ne permettrait pas de ralentir un peu cette tendance ?
Moïse : Je pense que … ah, ça aussi c’est une bonne question, on va pas avoir le temps ! J’ai peur que ça tende à s’aggraver, parce que les maisons de disques commencent à comprendre l’intérêt de Youtube et des réseaux sociaux, et à investir massivement l’espace internet. Du coup, leur stratégie marketing de masse se retrouve aussi sur internet. Je constate un phénomène nouveau, ce sont des clips de rap pas forcément très accessibles pour le grand public, comme de la trap music assez rude, qui font des millions et des millions de vues. Ca m’interroge, je me dis qu’il y a forcément une machine derrière. Les achats de vues, c’est un secret pour personne. Ca permet de rapidement créer un buzz, un truc qui fait que tu te dis « mince, le mec fait 500.000 vues, c’est que ça doit être bien », ou alors « il faut que je regarde, sinon je vais être le seul à ne pas l’avoir vu » ! Quand tu vois Major Lazer faire vingt millions de vues avec un revival ragga-electro … ça me parait fou.
Bon, le fait que les majors misent sur internet, c’est pas nouveau, les mecs sont pas complètement teubés non plus. Mais je pense que le côté un peu défricheur d’internet va avoir ses limites, parce que les majors et autres gros labels sont en train de verrouiller, en mettant en place des stratégies marketing pour créer de la culture de masse sur internet aussi. J’ai le sentiment qu’il y a des buzz qui donnent l’impression d’être nouveaux, spontanés, mais qui ont été savamment pensés derrière, pour donner aux gens l’impression de découvrir un truc … putain, je suis en train de faire des théories d’illuminati là ! Je suis pas du tout dans les théories du complot, pourtant. Tout ça pour dire que marketing de masse veut dire uniformisation des gouts et des tendances.
Genono : Imposer des gouts, c’est si facile que ça ? J’ai envie de prendre l’exemple de Zifou, je sais pas si t’as suivi un peu son parcours récent …
Moïse : Zifou ? J’vois ce que c’est, mais ça s’arrête là.
Genono : En gros, le mec a fait un clip, « Chicha toute la night », qui a fait quelques centaines de milliers de vues sur youtube. Résultat, il a signé en major, grosse promo pour son album, en télé, radios, sur le net … et finalement, il a fait 7000 ventes. Du coup, je me dis que les majors, malgré tous les moyens qu’elles mettent, n’arrivent pas forcément à imposer des goûts à la masse. En misant uniquement sur des vues, et en voulant quasiment créer un artiste de toutes pièces, elles ne comprennent pas si bien que ça le public qui achète des albums.
Moïse : Ca revient à ce qu’on disait tout à l’heure : une vue n’est pas une vente. En l’occurrence, j’imagine que le produit était suffisamment mauvais pour que les gens ne l’achètent pas. Ils ont aussi certainement mal ciblé le pouvoir d’achat de leur public. Enfin, je sais pas, mais ils ont dû se planter quelque part, clairement.
Genono : Tu prépares la suite de The Dude vol.1 ?
Moïse : Le volume 2 sera plein de violence, de haine, et de colère.
Genono : Musicalement, ça sera différent ?
Moïse : Pas tellement, ce sera toujours des beats un peu dirty … peut-être un poil moins smooth, moins cool. J’ai envie de faire quelque chose de plus musclé, mais ce sera plutôt au niveau de l’interprétation, même si y’aura surement encore un morceau sur le cul, un peu chelou, à la San Fernando Valley.
Genono : Ce sera encore un EP ?
Moïse : Ouai, j’aime bien ce format. En plus, je me dis que mis bout à bout, même si je sais pas encore combien je vais en faire, ça peut faire une espèce d’œuvre un peu complète, qui peut être cohérente sur l’ensemble.
Genono : C’est un format qui te permet peut-être aussi d’être présent plus régulièrement, parce qu’un EP est moins long à réaliser qu’un album complet ?
Moïse : Complètement.
Genono : Tu ressens l’importance d’être présent de manière continue sur la toile ? J’ai l’impression qu’un rappeur qui disparait pendant six mois, on l’oublie.
Moïse : Clairement, et à plus forte raison avec mon statut d’outsider. C’est clair que si je ne suis pas là pendant six mois, c’est mort. On est en plein dans l’air du zapping, et Youtube, voire internet de manière générale, participe aussi à ça. Y’a tellement de monde, et les gens n’ont pas de temps de cerveau disponible pour tout le monde. Tu cliques, tu cliques, et quand t’as atteint ton quota de clics, tu passes à autre chose. Et il suffit que le petit Moïse the Dude arrive en dernier, à la fin de la journée, pour qu’il n’ait pas droit à son clic. Je me mets pas la pression, mais oui, il faut rester présent.
Genono : Du coup le volume 2, c’est pour quand ?
Moïse : J’ai fait quelques maquettes, mais j’ai encore aucune date de prévue. Prévois plusieurs mois, en tout cas.
Genono : T’es peut-être pas trop avancé pour le moment, mais est-ce que t’as des idées pour des featurings ?
Moïse : J’essaye déjà de trouver une direction cohérente à l’ensemble de l’EP, comme je l’ai fait pour le premier. J’aime bien avoir quelque chose d’assez homogène, qui ne parte pas dans tous les sens. Je suis en train d’affiner la direction.
Genono : Niveau prods, toujours Monkey Green ?
Moïse : Toujours Monkey Green en majorité. Il est pas impossible que j’aille piocher du côté de Esman Beats, qui a fait la prod de Russe Blanc, qui est très productif, et qui fait des trucs bien lourds. Peut-être Split Magnetic (aka Pernini), qui a fait lui aussi une prod sur le premier. Je vais essayer de varier un peu.
Genono : Le personnage du Big Lebowski, tu le laisses de côté ?
Moïse : Je vais le laisser un peu de côté, même si je garde l’appelation « Dude », empruntée à Devin. Je vais peut-être le faire évoluer un peu, mais c’est sûr qu’il y aura moins de clins d’œil au film. Ce sera plus diffus, plus discret, plus subtil.
Genono : Tu pourrais faire un projet, avec un autre personnage en toile de fond, qui ne soit pas Lebowski ?
Moïse : Ouai, c’est possible.
Genono : Ca pourrait être qui ?
Moïse : Je sais pas … Je suis super à la bourre, mais je me suis fait Les Sopranos pendant les vacances, et j’avoue que là, il y a une matière de fou. Le côté mafieux, c’est un univers archi-connu et utilisé dans le rap. La série est extraordinaire, et le personnage a un potentiel de ouf.
Genono : A la limite, il est exploitable sans le côté mafieux, tellement il est profond et complet.
Moïse : C’est clair ! Après, j’ai pas encore d’idée précise, mais c’est vrai que j’aime bien cet exercice.
Merci à Moïse pour sa disponibilité, et pour le café.