Une discussion en profondeur avec Nikkfurie (La Caution)

Alors à la base c’était censé être une vraie interview mais 1. on avait pas trop préparé de questions 2. Nikkfurie est très bavard et on s’est donc contenté de l’écouter parler en laissant tourner le dictaphone 3. A un moment je me suis levé pour aller pisser, je suis revenu, il avait même pas terminé sa phrase -j’vous jure que c’est vrai.

Du coup on a appelé ça « discussion en profondeur » pour faire classe, mais techniquement c’est plus « retranscription d’un monologue de Nikkfurie ». Singe Mongol a quand même tenté de le lancer sur plein de rappeurs cainris obscurs et a réussi à placer Alkpote dans la discussion, pour ma part je sirotais mon lait-fraise en essayant d’évaluer qui de Nikkfurie ou de moi avait le crâne le mieux rasé -je ne suis jamais arrivé à une conclusion définitive.

On pourrait raconter plein d’anecdotes moyennement sympas sur cette interview, comme le fait que Nikkfurie s’est fait contrôler quatre fois par les keufs pendant son trajet jusqu’au café, ou comme ce moment où j’ai sauvé une vieille dame de la noyade alors que j’étais tranquillement en train de soigner un lépreux le long du canal Saint-Martin (l’une de ces deux anecdotes est fausse).

L’interview est super longue, mais en dehors de leur émission sur Mouv, les apparitions de La Caution sont particulièrement rares ces dernières années, donc n’en ratez pas une miette et surtout évitez de taper « ctrl+F Alkpote » sur votre clavier, j’ai passé la moitié de mes vacances à retranscrire ces quelques 9000 mots, et personne ne m’a rémunéré pour le faire. C’est classé par thématiques, parce que ça nous semblait la mise en page la moins relou pour tout le monde.

C’est parti :

La culture de l’enjaillement et le journalisme rap

Aujourd’hui, ça devient bizarre. La culture Rap est dans une phase assez superficielle : celle de « l’enjaillement » unique. On m’a déjà opposé que l’entertainment faisait partie du rap et, oui, pas de souci là-dessus, mais l’enjaillement c’est plus une sorte d’entertainment ultra primaire et vulgarisé. C’est compliqué de parler de ça parce que les gens voient tout en mode binaire chelou : soit tu t’enjailles soit t’es en mode relou qui réfléchit. C’est l’exact inverse de l’esprit Hip-Hop. Et des exemples, t’en as plein. Récemment par exemple, t’avais un questionnaire sur un site où la question à un mec c’était pourquoi Young Thug était son rappeur préféré, il a répondu « parce que c’est lui qui se sape le mieux » !

Déjà outre le problème de testostérone, ça en dit long sur une sorte de perception « anti-rap » du rap, à l’heure où très peu sauraient capter pourquoi on peut dire que Young Thug est parfois très bon … En tout cas, c’est pas pour jouer l’intellectuel, mais on va pas tout vulgariser non plus. Et dans plein de domaines. On a souvent perdu à ce jeu là d’ailleurs … Prends les artisans marocains, par exemple. Ils ont un savoir-faire traditionnel de ouf, mais peu d’entre-eux ont su réellement valoriser leur travail, jusqu’à ce que des gens d’autres pays soient venus en récupérer le fruit pour le valoriser et le vendre. Et quand tu vois les sommes qu’ils demandent alors qu’ils ont payé ça une misère, t’as mal au crâne !

C’est le grand problème des communautés « sans stratégie ». Communautés au sens large. Elles sont peu basées sur la réflexion à long terme. C’est beaucoup plus “faire un illet-bi » au plus vite sans le souci de bien valoriser ses qualités, sa place et de s’auto-pérenniser quelque part. Et si tu l’appliques au Hip-Hop, c’est le même problème. On a laissé à l’industrie, aux rappeurs d’enjaillement et aux gens qui n’y connaissent rien, la direction artistique empirique du truc… Qu’on se comprenne bien, j’ai rien contre la légèreté etc. il y en a toujours eu et y en aura toujours mais qu’un courant aussi profond, fin, spontané et technique devienne presque uniquement ça, c’est quand même tendu !

Mais bon, ça peut changer. Regardez, vous, par exemple. Et je dis pas ça parce que vous êtes en face de moi, je l’ai déjà dit à d’autres, comme à Mehdi de l’Abcdr etc. J’aime pas forcément tout ce qu’aime l’Abcdr ou autres, mais vous et eux faites partie des quelques rares journalistes/médias à encore avoir des connaissances dignes de ce nom et du respect pour la musique dont vous parlez. Même si vous parlez de Young Thug, vous allez le faire de la bonne manière, pas pour détailler sa dernière tenue !

D’ailleurs, beaucoup d’artistes auraient bien besoin que vous vous affirmiez plus en tant que vrais journalistes spécialisés dans le peu-ra. Que vous preniez une place plus importante. Ce ne serait pas de la prétention. Au contraire, ce serait utile au schmilblick aujourd’hui parce que sinon des mecs qui ne connaissent rien vont le faire à votre place !

Pour élargir sur cette culture de l’enjaillement, il y a des énormes stats de vues, de ventes etc pour des stars relativement éphémères en terme de substance ou de fond, mais en termes de chiffres, c’est carrément ouf. Et pourtant, en France, tu peux être fier de qui, à l’heure actuelle ? T’imagines ! A part des footballeurs, qui sont parfois des véhicules d’émotions somme toute assez réelles mais ça reste du foot, les gens ne te citeront catégoriquement que très peu d’écrivains, d’intellectuels, d’artistes, de mecs en télé etc qu’ils pourraient qualifier de brillants avec une sensibilité issue d’un background comme le nôtre. Bien sur, je peux te citer Mouloud qui fait le boulot en télé parce qu’il arrive à faire de belles choses avec une dynamique nouvelle et relayer la parole de gens intéressants sur de grosses antennes, mais ça reste l’une des exceptions qui confirment la règle. Albums, livres et films avec date de péremption plus rapide que celle des yaourts que les darons allaient pécho à moindre prix ! C’est l’exigence qui manque.

C’est bien de s’amuser, on est des êtres humains… mais uniquement ça ? Ca te nique toute forme de culture profonde. Sans partir dans le complotisme, ce sont des choses qui, par ailleurs, peuvent être stratégiques avec l’enjaillement constant. Prends le football par exemple, c’est parfois le meilleur moyen d’abêtir le peuple. Moi, le premier, d’ailleurs ! Et certains pensaient même, au Brésil, pouvoir étouffer les manifs et les énormes problèmes sociaux par… la Coupe du Monde !

Et le souci c’est que les rappeurs sont en train de faire ça à ceux qu’ils sont censés représenter, voire « défendre » avec, paradoxalement, très souvent l’ultra-consentement de ces derniers. Combien de fois tu peux entendre « ouais mais au moins il fait de l’oseille » ? Comme s’ils en touchaient une partie … Dans un autre registre, pour la littérature dite « de banlieue » c’est un peu pareil. Généralement, en termes de valeur littéraire, c’est très pauvre. Et ça, parce que nos auteurs se sentent obligés de s’enfermer dans les thématiques « j’ai eu mal, j’ai eu soif, j’ai eu faim » en les surjouant. Ca ne nous rend pas service selon moi. Surtout sociétalement, on passe pour des pleureuses et cela dilue fortement l’impact du moment où il faut vraiment « se plaindre ».

Pour nous, La Caution, faire briller le Verbe a toujours été primordial et l’art du récit dans des endroits où, a fortiori, tu peux en voir des vertes et des pas mûres devrait aboutir à des plumes populaires plus affutées. Par exemple, mon frangin Hi-Tekk me fait halluciner, son écriture est dingue. Et l’influence de sa culture de littérature SF n’y est pas étrangère. Pourtant, tu peux te dire que c’est bizarre : le mec a grandi en banlieue, il est « censé être bien plus basique » (sic) , limite à l’opposé de ce genre de lectures mais la finesse, la curiosité, ont été essentielles dans notre parcours et avec le recul, à notre humble niveau, on a toujours essayé de promouvoir l’acuité et l’ouverture d’esprit.

En France aujourd’hui, on a, en général, une jeunesse avec un niveau de vie plus élevé que celui qu’on a pu connaitre, doublé d’ouvertures plus grandes avec la technologie etc. Elle pourra amener les choses au next level à partir du moment où elle arrêtera de se scléroser tout seule dans « l’enjaillement » unique ! Et attention, c’est pas de l’ascétisme ou un délire de mecs austères qu’on prône mais entre le moine et le trou du cul de télé-réalité, y a quand même quelques vibes cools dans lesquelles se retrouver ! Et pour en revenir au rap, il faut aussi des mecs avec un minimum de gamberge, parce que c’est ce qui ravive la beauté de cette culture. Il y a une vraie beauté dans l’écriture. Du MC profond à celui qui peut paraître vulgaire ou quoi, peu importe tant que la plume est là. Tout à l’heure tu me citais Alkpote : il y a une esthétique dans son écriture, une technique, une imagerie intéressante. Des mecs comme ça et d’autres, même « classiques » ou “hors norms”, méritent d’être plus mis en avant par exemple.

Et justement, c’est pourquoi j’ai commencé par parler de vous, journalistes. C’est qu’on peut aisément critiquer plein d’artistes, ok, mais les relais de leur musique sont souvent faits par des gens assez faibles en matière de compréhension de cette culture Rap, du coup souvent les artistes s’adaptent pour pouvoir exister financièrement et au niveau de la reconnaissance. On a besoin d’un renouveau aussi de ce côté là. Là, on fait une interview par exemple, mais en réalité, qu’on la fasse ou pas, ça n’a aucune espèce d’importance pour moi. Je n’ai jamais recherché le buzz ou quoi, je fais du rap parce que mon cerveau ne peut s’arrêter de me faire écrire des « bars », si j’étais postier je kickerais encore entre 2 colis ! J’suis tombé dans la marmite vers 12 piges ! Mais malgré ça, ton taf est aujourd’hui plus que nécessaire ! Ton site internet, même si je ne vais pas aimer tout ce que tu publies, est quand même basé sur ton intérêt de la culture, sur ton avis de partager ton savoir, tes découvertes. Et si tu le fais pas, tu vas laisser la place à un site qui va promouvoir la culture de l’enjaillement ou de l’instinct voyeur : « Tel rappeur a insulté la mère à tel rappeur » , « Tel rappeur a travaillé avec telle marque de haute couture » etc

Et pas de soucis pour que ce genre de relais existe mais si il ne reste plus que ce type de medias, à l’avenir, toute une frange d’artistes n’aura plus besoin d’envoyer leur son à personne, parce que plus personne n’aura suffisamment d’acuité pour s’intéresser à une musique un peu pointue ou plus « dure d’accès ». Bref en gros, si on veut qu’il existe une certaine émulation, un renouveau, il faut que ça passe par le rappeur, certes, mais aussi par le producteur, par le journaliste, etc.

La production

Même si je surkiffe le rap, je trouve que dans la production, il y a un challenge constant qui est plus important. Bon, c’est un truc d’autiste, mais c’est intéressant. Et j’ai toujours eu un rapport quasi « possédé » à la composition. J’ai travaillé sur toutes sorte de formats. Du beat pour La Caution au cinéma en passant par la pub ou le spectacle vivant. Il faut d’ailleurs à chaque fois se réinventer dans la « musique à l’image » puisque tu dépends d’un brief venant d’un réal. avec une sensibilité différente. Faire des beats classiquement n’en demeure pas moins un challenge de ouf. S’auto-défier pour dépasser le niveau que tu as déjà atteint est un moteur. Après, si tu te dis « faut que je fasse un beat à la Young Chop parce que mon artiste veut ça », bon … c’est ton droit, mais ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs, il y a un précédent à cette uniformisation des prods dans le rap. Dans les années 2000, les mêmes producteurs, les Trackmasterz, DJ Premier, Swizz etc., ont produit pour tous les MCs de l’époque. Paradoxalement, une partie du côté « identité » du rap est morte à ce moment là. Parce que si nous trois, on est trois rappeurs différents, avec une manière de rapper certes différente, mais qu’on va se ruer sur les mêmes beatmakers, on aura chacun une compilation de ces mecs là en termes de sonorités. Résultat : on aura tous beaucoup moins d’identité. D’où le côté racé d’un groupe comme le Wu-Tang, qui avait un seul producteur. Si le Wu-Tang, avec les mêmes rappeurs, avait été chercher les autres beatmakers, ça n’aurait pas eu le même impact. Aujourd’hui, le problème avec la trap, c’est que même si on a deux-cent producteurs différents, ils vont tous faire sensiblement le même type de son. Tu vas éplucher des albums de dix-huit tracks, tu vas garder deux titres excellents, et jeter tout le reste. Il y a d’excellents producteurs, mais pour un garder un seul c’est compliqué… parfois c’est London on da track qui tient la corde, parfois c’est Metro Boomin’… mais dans l’ensemble, rien ne ressort clairement. T’as Brodinski qui fait du très bon taf et se démarque car il ajoute sa vibe et sa touche particulière quand il bosse avec des MCs de la scène trap US. Mais sinon, les mecs sont trop facilement plagiables. Zaytoven est bon, mais tout le monde peut faire la même chose que lui sans trop de difficultés. Un mec comme DJ Premier, même si c’était pas mon angle d’attaque en termes de production, tu te demandais quand même quelle était l’alchimie pour faire sonner les choses comme lui.

Pour l’anecdote, je surkiffais un remix de DJ Premier du titre My World de OC. Il avait utilisé un sample de Love Unlimited Orchestra, l’orchestre de Barry White. J’avais le sample sous la main, et avec Malik Insomniak, un pote à moi, on avait essayé de le refaire pour le fun. Et on est pas manchot sur les MPC et compagnie ! Mais y’a un truc qui ne fonctionnait pas. Son côté turntablist faisait la diff’, la manière dont il lâchait le sample puis le transposait peut-être, c’était un truc vraiment chelou à faire. C’est-à-dire que tu peux essayer de faire du DJ Premier, mais obtenir la même qualité que lui … nan. Du coup, mieux vaut faire ta vibe et essayer d’exceller dans ton propre délire. Et ce truc, il s’est quand même vachement perdu. Aujourd’hui, si tu veux copier Metro Boomin’, honnêtement, avec les kits que tu trouves sur internet, et du travail bien sur, tu peux au moins presque t’en approcher.

Me concernant, j’ai vraiment laissé libre cours à toutes mes influences et je pense humblement que j’ai réussi à avoir une patte bien perso. Quand « Thé à la Menthe » s’est retrouvé sur Ocean’s 12, le compositeur du reste de la musique du film a tenté de s’en inspirer pour essayer de le remplacer et mettre sa musique sur la scène culte du film, ça n’a pas marché… Un peu comme quand j’ai essayé de refaire le son de DJ Premier ! (rires)

Le Cloud-Rap

La musique nuageuse, c’est limite étonnant que ça marche. Nous, à la base, quand on s’inspirait indirectement de la new-wave, la cold-wave, ça fonctionnait pas du tout. Enfin, ça fonctionnait sur notre public mais sur un public plus large ça ne prenait pas. Ca ne véhiculait pas d’émotions pour le grand public. Les notes cloudy, c’était des trucs qu’on retrouvait beaucoup dans la new wave. Certaines nappes des prods du type Cloud-Rap ou PNL en France, tu pourrais les décliner et les mettre chez Mylène Farmer, par exemple. Ce sont des accords assez simples et directs, très mélancoliques qui touchent directement. Et ce n’est pas une critique, ça peut déboiter parfois. D’ailleurs, les cainris vont vers des accords plus compliqués, ils sont plus musiciens que les français en général. Mais quelque part, paradoxalement, moi, ça m’a sauvé de ne pas être musicien. Ca m’a donné cette touche perso. Une oreille nihiliste, cannibale et sans calcul. J’ai appris beaucoup en laissant libre cours à l’expérimentation. Je vais vous raconter une anecdote : sur le premier album, on avait un morceau qui s’appelait « Entre l’index et l’annulaire ». Il y a une espèce de guitare triturée un peu bizarre, qui tourne sur un truc un peu funky … L’ingénieur du son avec qui on bossait à ce moment là, Mitch Olivier, me dit  » t’as samplé Nine Inch Nails » .

A l’époque, je savais même pas vraiment de qui il me parlait. Dans ma tête je savais que j’avais fait des sessions de sampling un peu crapuleuses, donc je vérifie. Et non, je ne l’avais pas samplé, c’était bien un truc que j’avais bouclé. Il m’isole cette espèce de guitare bizarre un peu time-stretchée, et il insiste, il est persuadé que c’est un truc que j’ai samplé. Du coup je lui ai montré comment j’avais fait, avec le sampler. En fait, j’avais pas assez de secondes de temps sur ce sampler. J’avais donc bouclé une micro-note de guitare, que j’avais déclinée sur un clavier, et ça donnait une sonorité un peu bizarre. Pour couper la sonorité un peu bizarre, j’ai mis le sample en reverse. C’est un peu technique, mais en gros tu time-stretches ce qui est crade en reverse, et ça aplanit le truc et tu joues le reste des instruments selon cet accord désormais un peu chelou !

Et en fait, je faisais sans le savoir à peu près ce qui avait déjà été fait par des tueurs en studio comme Trent Reznor justement : enregistrer leurs grattes, les mettre en reverse sur des solos pour avoir une atmosphère particulière. Ensuite, ils rejouent synthés et grattes sur les harmonies du reverse, pour avoir un son un peu massif, avec des dissonances très intéressantes… Enfin des trucs dans le genre avec des pédales de guitare et du vrai matos. Bah écoute, grâce à l’austérité matérielle et la chacalité de l’autodidaxie Hip-Hop, t’es dans le 93 avec juste un sampler et un Atari et t’élabores de vraies choses ! 

Le sampling

On s’est dirigé vers la musique électronique parce qu’on avait cette vibe naturellement mais aussi à cause des mecs qui demandaient trop d’oseille pour les samples. Comme on était dans une grosse boite d’édition très tôt, c’était risqué, même si, « chassez le naturel, il revient au galop », on a bien sur utilisé le sampling plein de fois. Mais à une époque, tout le monde était en procès … les mecs lâchent rien ! Au lieu de se dire « ok, prends le sample, et je prendrai des droits ». Nan , ils veulent souvent tout ! Il nous est arrivé de vouloir clearer un sample, on nous a demandé 6000 dollars, plus tous les droits de la musique, plus telles sommes si le morceau dépasse tant de ventes … nan… laisse tomber, je préfère rejouer le truc moi-même en changeant quelques notes. Si un sample d’un artiste te rend ouf et que tu veux absolument l’utiliser sans le camoufler, tu peux lui lâcher 40% du truc, ne prendre que 10% pour ton travail … mais les mecs veulent tout gratter. Tu peux gratter si c’est Jay-Z qui te sample, mais un petit label indépendant, sérieusement ? D’ailleurs ça a quasiment fait disparaître le sampling des productions rap aujourd’hui !

Le rap, une musique rock

On est arrivé au Hip-Hop via le rap à la sauce Def Jam 1ère génération. Le Hip-Hop « Rick Rubinien » nous a traumatisé. Avec des accents très rock et ce fantasme du rockeur qui rock la scène. Lil Wayne l’a eu un peu sur l’album Rebirth plus récemment. Quand t’es sur scène, c’est cool de voir les gens allumer leurs briquets ou chanter en chœur mais pour nous, le vrai kiff, c’est de voir de l’agressivité. Vé-nèr mais positive. C’est ce qui fait que quand on était kids, alors que nous, les mecs du rap, on était en « guerre » musicale avec les mecs du hard-rock, on surkiffait en scred des morceaux de métal parce qu’il y avait justement cette agressivité. On a même déjà été à leurs concerts juste pour ça ! Les meilleurs concerts d’ailleurs, c’est quand t’as cette « agressivité sans animosité » dans le public… ou quand le DJ envoyait Protect Ya Neck en soirée, ça partait en émeute bon délire ! Cette énergie, elle est nécessaire à certaines populations, parce qu’elle représente un exutoire de ouf. L’adolescence, c’est un espèce de No Man’s Land où tu te cherches, et où tu peux te trouver de n’importe quelle manière : la musique, la peinture, les études, les livres, la religion, le sport … mais aussi la délinquance, la drogue, la dépression et autres vibes moins réjouissantes. Pour les premières, ce sont des choses dans lesquelles tu peux aller chercher des repères pour te construire, et comprendre qui tu es. Malheureusement, on a grandi dans des milieux où la lecture n’était pas forcément quelque chose de très ancré culturellement. Mais la musique, ça nous parlait directement. Et ça peut être un vrai exutoire dans une vie modeste de quartier ! Ca l’a été pour nous.

Pour en revenir au rock, quand Run DMC faisait King of Rock, c’était pour expliquer que ce qui fait l’esprit du rock, avec cette énergie et ce côté vindicatif, se retrouvait désormais dans le rap. Je pense qu’on peut ramener ce truc un peu agressif aujourd’hui, c’est nécessaire. Il ne s’agit absolument pas de faire du rock mais de re-fédérer des petits jeunes autour de cette approche nerveuse, approche « rock » de la musique rap. Ce public existe déjà plus ou moins de manière éparse, mais il faut une locomotive.

On a débarqué en mode très underground à une époque où tout le monde signait des deals, et où des groupes comme ceux du Secteur Ä et autres étaient capables de faire de très bons singles commerciaux. C’était à mille lieux de ce qu’on pouvait concevoir avec notre musique, mais ça restait des bons titres avec une construction hip-hop. Du coup, en indépendant, on a réussi de notre côté à créer une petite brèche sortie de nulle part. Avec TTC et quelques autres, on a fédéré un public autour du rap alternatif sans calcul. Ca allait du mec avec une approche punk de la musique à l’étudiant d’école de commerce en passant par de vrais puristes Hip-Hop, sans barrières. Aujourd’hui, on est plus connus qu’en 2001, parce que notre notoriété s’est construite à partir de ça. Et je me dis que parmi les kids d’aujourd’hui, il y en a plein qui sont comme nous en version ados ou jeunes adultes, comme ceux qui nous ont kiffé en 2000-01, des gens qui attendent le retour d’un rap nerveux et sans calcul basé sur la performance.

Le rap actuel

En rap français, un seul truc m’a marqué ces dernières années : Bipolaire, de A2H. J’ai trouvé ça lourd et bien construit, mention spéciale notamment pour « Mme Middle Class » un morceau storytelling à propos de sa life qui cite sa daronne etc qui était super bien écrit. En américain, je ne vais pas te mentir, hormis peut-être un Run the Jewels, un Otto Silence il n’y a aucun album qui m’ait réellement marqué. J’ai entendu pas mal de morceaux cools, voire très bon et plein de bons MCs mais rien de notoire à mon goût.

Je n’ai aucun problème avec la trap, mais j’aimerais bien que les mecs continuent le rap également sans faire de la redite des âges d’or. Le rap peut et doit encore évoluer, il n’a jamais été figé. Mais on est pour la première fois dans une époque qui n’a aucune réelle scène underground. Attention, je parle d’un vrai underground, et pas juste de mecs qui ne sont pas connus. Il faut des mecs qui se disent « c’est nous qui avons raison » … c’est essentiel dans cette culture ! Le Wu-Tang, en 1992-1993, à l’époque du West-Coast où tout le monde arrive avec des refrains chantés, ils sont dans leur cave en train d’écrire Protect Ya Neck, et ils se disent « c’est nous qui avons raison ». Et pour que ça fonctionne, il faut que les artistes underground soient soutenus par une petite partie de public initié, et que des journalistes pointus suivent cette scène, comme en France du temps de notre 1er album avec des gens comme les mecs de Hip-Hop Core, 90bpm et des sites comme ça à l’époque. Des mecs qui dénichent, qui sentent le rap et même à des niveaux plus hauts comme David Dancre avec ses magazines comme Tracklist qui montaient de vraies choses authentiques comme « Rap Not Dead » etc.

Les mecs qui arrivaient avec des sons que 99% des gens auraient trouvé imbuvables -car trop pointus- avaient quand même la possibilité d’être écoutés et analysés par des professionnels, certes peu nombreux, mais dont l’avis avait de la valeur. Aujourd’hui, il n’y a plus ça. Et le problème, c’est que l’underground a toujours été le mainstream de 30 ans plus tard. Il y a trente ans, on voyait les punks comme des rebuts de la société … aujourd’hui, tout le monde s’habille comme eux, regarde A$ap Rocky !

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de mecs qui arrivent à comprendre les MC’s de l’intérieur. Sur les manières d’écrire, de rimer, les flows… il peut y avoir des discussions quasi mathématiques. Nous, on a presque toujours fait ça ! A 18, 19 ans, on s’en foutait de faire carrière. On était des psychos du côté technique du rap. J’étais pas hyper fan du mcing type Queensbridge classique par exemple, de Mobb Deep, Capone-n-Noreaga et compagnie, mais j’arrivais quand même à comprendre ce que ce rap avait d’intéressant et certains morceaux déboitaient. On ingurgitait les influences facilement parce qu’on avait compris le truc, sans jamais vouloir le copier. Pour moi, la scène la plus douée qu’il n’y ait jamais eu, c’était celle du New Jersey : le flow « chewing-gum » des EPMD, Redman, Outsidaz etc. Et par extension des mecs plus deeps mais techniquement dingues comme Organized Konfusion, le Boot Camp ou le virtuose parmi les virtuoses Big Pun. C’était le l’énergis la plus pure du rap, selon moi. Les bases qui te permettent de violenter n’importe quel beat. D’ailleurs parfois le « mumble rap » actuel a un peu de ce flow chewing-gum. Tu peux entendre Future rebondir sur le temps un poil derrière la mesure, ralentir les mots qui se posent, ce qui va donner un groove cool. Mais selon moi le gros souci actuel, c’est que ces mecs produisent beaucoup trop. Résultat, on se retrouve avec quelques titres extraordinaires au milieu de centaines de titres sans intérêt.

Ils peuvent plier cinq morceaux en une nuit, c’est fou. Mais c’est aussi parce qu’il y a moins de texte ! Le délire mumble-rap, un peu baragouiné, c’est aussi ça. A l’époque, fallait te démarquer des autres rappeurs. Donc ça pouvait être en faisant une voix un peu chelou, en travaillant ton timbre et en écrivant plus densément.

Sinon, dans un autre registre, un mec comme Blackalicious, je l’ai toujours trouvé très fort, à chaque fois qu’il sort un nouveau truc, je vais jeter une oreille. Je pense qu’il fait des choix moyens en termes de musique, il devrait poser sur de la trap ou cloud façon A$ap Rocky… son flow ferait tellement la différence ! Pareil, des mecs comme Jadakiss ou Papoose sont des tueurs malgré des choix musicaux un peu quelconques à mon gout et bien sur la scène Army of the Pharaos et consorts reste toujours fidèle à elle-même en terme de lourdeur.

Par contre, un gros problème dans le rap actuel, c’est que si tu rappes sans mélodies, ou sans mumbling, certains te considèrent comme old-school … alors que tu rappes en fait ! Ca crée une sorte d’opposition de styles là où évidemment le Hip-Hop peut aisément englober les 2, voire les 3, voire les 100… En fait, on n’est pas du tout contre la scène actuelle ou contre l’ancienne ou autre mais il est impératif que différentes vibes existent selon nous. Du coup, en ce moment, l’underground est juste du mainstream qui n’est pas encore connu. Peut-être que je me trompe, mais j’ai peur qu’on finisse par tourner en rond.

Je vais encore vulgariser, mais t’as parfois l’impression que le rap est censé être une musique faite par des jeunes cons pour des jeunes cons ou à l’inverse par des « vieux cons » pour des « vieux cons » ! D’où le fait que certains anciens se font avoir, ils sortent des albums en essayant de se jeunifier, ou au contraire, en partant dans des trucs super moralisateurs et en clamant aux plus jeunes « vous avez rien compris ». Nous on est entre les deux, quelque part, on est arrivés dans les années 2000 après les groupes des années 90 et avant ceux des années 10.

Donc pour nous, aucun complexe, il s’agit bien plus de continuer à faire du son imperméablement au game actuel ou même à l’ancien game. Tu peux dire ses 4 vérités aux trucs qui partent en couilles si t’en as envie mais sans posture moralisatrice. Dans notre nouvel album, il y a quelques phases dans ce genre mais ça va pas plus loin. C’est pas méchant, c’est de bonne guerre ! Genre « Ils ont décidé que le rap allait se vendre dans les chichas… Tout le monde est allé au charbon ! » Alors, c’est pas du tout notre cheval de bataille, mais si on doit le dire, on va le dire dans ces termes, sans jeunisme, ni morale.

Le prochain maxi

A priori, le premier maxi va être assez sombre, mais ça peut changer tant on a produit beaucoup de titres. Je pense qu’il sortira d’ici la fin du printemps/début de l’été pour préparer une sortie d’album quelques mois plus tard. Mais le timing du retour de La Caution, c’est 2017, sûr et certain. J’insiste pour nos fidèles Cautionneurs qui nous invectivent, à raison, là-dessus régulièrement. D’ailleurs on les en remercie, et on leur concocte de l’album bien dense comme ils aiment. En fait, Hi-Tekk ne peut plus faire de scènes à cause d’un souci de santé et du coup je suis devenu un double MC qui ne respire plus pendant un concert ! (rires) Plus sérieusement, on a pris énormément de retard en refaisant les morceaux en prenant en compte le fait que sur scène, jouer tout seul un album composé par deux personnes, c’est compliqué. On est donc en train de finaliser la participation d’Hi-Tekk sur l’album pour que ce soit un vrai album de La Caution, agencé de manière à ce qu’il puisse être joué sur scène par moi accompagné de mes Cautionneurs de manière patate. Parce que la scène a toujours été notre moteur et les gens nous l’ont toujours bien rendu.

Du coup, le premier maxi, c’est juste un éclaireur de l’album. Sur un album de plus de trente titres, revenir avec juste un single, je trouve ça léger. Et puis, il y a aussi le fait qu’on vende encore pas mal de vinyles, ce format donne un bel objet donc autant balancer deux titres directement. Il y en a un qui est dans une vibe electro-arabisante, orientale, mais pas du tout façon Thé à la Menthe, un truc beaucoup plus deep. L’autre, c’est dans un genre … Wu-Tang 3.0, dans le ressenti seulement pas du tout dans la sonorité. Le choix est hyper dur parce qu’il y a vraiment plein de vibes différentes dans le prochain album !

Le prochain album

Donner suite à “Peines de Maures” n’est pas une mince affaire mais l’inspiration ne nous a jamais lâché. Tant au niveau des lyrics puisqu’on est en plein dans ce qui avait pu être prévu par, notamment, des titres comme Peines de Maures que dans les sons. Une bonne trentaine de titres, du Caution dans toute sa largeur de spectre. A la fois Classique, mélodieux, nerveux et déconcertant. Il y a aura des choses très surprenantes, aussi bien dans le côté sombre que dans le côté presque happy. Mais aussi des titres plus faciles à comprendre, j’ai toujours ma vibe un peu story-telling à la « Aquaplanning », il y a toujours un peu de ça. Après, ça reste très dense, parfois très sombre ou très mélodieux et planant. Il y a des morceaux qui vont être considérés comme très spéciaux, c’est certain. Les morceaux les plus expérimentaux peuvent avoir été enregistrés aujourd’hui ou en 2005, ça ne change rien. Quand tu sors autant des sentiers battus, tu n’entres dans aucune case temporelle. Concernant les featurings … c’est un album tellement singulier qu’ils vont se faire tout à la fin.

Sur la plupart des titres, notre public va s’y retrouver, parce que c’est dans la stricte évolution de ce qu’on a pu faire auparavant. Peut-être qu’il va préférer les titres plus inattendus aux titres plus « simples » mais en général, nos albums sont des oeuvres que tu peux écouter très longtemps et découvrir une vibe dans des morceaux sur lesquels t’avais moins percuté au début. Je me rappelle quand on a sorti Les Cautionneurs : plein de mecs de notre public n’avaient pas du tout aimé 93km/h, et surkiffent aujourd’hui quand ils viennent en concert. Cet album, c’est un vrai album : au début, tu vas peut-être mettre de côté la moitié des titres, ou 60%, ou 70%. Et puis petit à petit, tu vas descendre à 40%, puis à 30%, et ainsi de suite. C’est ce qui a fait que de 2005 à 2012, La Caution a tourné en remplissant tous ses concerts. On avait appelé l’album « Arc-en-ciel pour Daltoniens » pour cette raison : on fournit des couleurs, et chacun les voit à sa manière. Quand t’offres du rouge à un daltonien, il va voir du vert : notre musique fonctionne sur le même principe. C’est à l’auditeur de l’interpréter comme il en a envie.

La couleur est très marquée. Le premier disque ressemble plus à Peine de Maures, dans le sens où il est assez sombre et mélancolique. Le deuxième est plus … je saurais pas vraiment te dire, les influences vont du blues à la techno, c’est très large. On inaugure une sorte de “Surf Rap” sur un titre et il y a même une balade, un peu à l’ancienne, mais avec une influence métal … C’est difficile à décrire, mais c’est fait à notre manière. Dans tous les cas, que ça fonctionne ou non, je considère cet album comme une œuvre d’art. Si demain je suis en chien et que j’ai besoin de faire de l’oseille, je peux travailler sur plein d’autres projets musicaux, ce sera du travail, pas de l’art à proprement parler. Mais ces projets là, comme cet album, je considère qu’une fois qu’ils sont placés dans la postérité, j’ai fait ce que j’avais à faire. Dans soixante ans, un mec pourra retomber dessus et comprendre ce qu’était le rap de La Caution à l’époque. La plupart des écrivains ou des poètes que tu étudies aujourd’hui à l’école n’ont pas eu leur succès de leur vivant. Peu de rappeurs résisteront à l’épreuve du temps, parce que leur musique est consommable sur l’instant. Nous, on essaye de construire ça comme une œuvre d’art un peu intemporelle, pour justement passer à la postérité ensuite.

Il y a tout de même quelques morceaux où je vais être tout seul, et c’est aussi une manière d’augurer la suite. Je suis quelqu’un qui travaille assez rapidement, et je pense qu’à l’avenir je vais faire pas mal de choses en solo. J’aurais surement dû le faire avant, mais il y avait des tournées, la gestion du label etc et ça m’a pris pas mal de temps. Je sors un EP dans quelques temps, avec Young Zee, d’Outsidaz. Aux dernières news, il est retombé, donc on a dû stopper temporairement les enregistrements, mais on bosse dessus. C’est une sorte de récréation pour moi, parce que j’ai exploré un peu plus ma vibe funky sur le 1er extrait : “Back ‘N Forth” . Je suis un grand fan de funk, même si ça ne s’est pas toujours ressenti avec La Caution.

Le prochain album de la Caution va être très violent et doux en même temps !

Le public de La Caution

On s’est vraiment retrouvé à la croisée de plein de publics différents. Je pense qu’on avait quand même une position centrale. Avec TTC, on était un peu les leaders de cette nouvelle scène. Les Svinkels aussi par exemple mais c’était plus punk. Baste avait un vrai délire de MC, mais l’esprit qui s’en dégageait restait somme toute plus rock. Nous, on a vraiment ouvert l’oreille à un public rap exigeant qui n’écoutait plus trop de rap en français, ou qui trouvait le rap trop mielleux. Notre public nous a suivi à la mort, et dans le fond, immense respect parce que personne ne nous a jamais soutenu à part eux. On n’a jamais été en maison de disques, je gère le label quasiment seul, chaque aspect, jusqu’à la livraison des skeuds etc. Et malgré le fight que ça peut être d’être au four et au moulin, on a quand même un blaze qui compte dans ce Jeu ! Il y a bien sûr le côté qualitatif de la musique, mais il y a aussi la pro-activité de notre business, dans le sens où, ok on fait un album sans calculs, mais derrière, je vais le défendre comme un chien enragé ! Sans pitié, je suis capable d’aller faire une interview pour une radio qui galère à faire vingt auditeurs, avec le même sourire et la même envie, voire plus, que si j’allais chez Skyrock ou autre. Je me bride ni dans un sens, ni dans l’autre. Maintenant, évidemment que l’indépendance nous a bloqué sur pas mal de choses, notamment sur la productivité. On n’a pas pu faire plusieurs albums, parce que c’est une bataille de tous les jours d’avancer en indé. Mais malgré ça, on est super fier de ce qu’on fait. T’imagines que notre shop, il tourne encore à plein pot ! Je suis obligé de monter le prix des disques sur plein de références bientôt sold-out, parce que je ne veux pas que ce soit des mecs qui nous kiffent “vite fait” qui l’achètent. Je veux que ce soit de vrais fans. Mais du coup, quand le mec achète, on lui refile pas mal de skeuds et de cadeaux pour qu’il en ait pour son argent. Parce que si tu laisses certains vinyles à 15 euros, c’est mort, en 24h le stock est terminé. Et j’ai pas envie de refaire des pressages. Le processus prend du temps et ma priorité est le prochain album.

Et en parlant de processus, en réalité je me rends compte que j’aime trop le rap pour son énergie intrinsèque… J’aime trop ça pour me dire que je vais laisser un petit neophyte se faire kidnapper ses oreilles par n’importe qui !!! Alors, je vais pas aller le chercher en faisant ce qu’il veut écouter, mais je vais essayer de mettre quelques accroches. Amener les choses de manière plus simple, par exemple. Et puis en même temps, je me dis qu’il y a une telle profusion de rap à l’heure actuelle que les mecs sont peut-être plus à même de comprendre des trucs un peu complexes. Si notre deuxième album sortait aujourd’hui, je me dis que pas mal de trucs pourraient être mieux compris qu’à l’époque. C’est horrible à dire, mais avant, les mecs du grand public ne nous parlaient que de Thé à la Menthe, ils aimaient La Caution uniquement pour ce morceau … bon, c’est super réducteur, mais à la limite, ça ne me pose pas de soucis. Aujourd’hui, un mec qui nous découvre par Thé à la Menthe peut aimer d’autres titres à nous, et même des trucs un peu spé comme Monde Libre, ou Antimuse. Antimuse, c’est un morceau qui fonctionne bien avec la nouvelle génération, notamment avec le public féminin. Des filles de 18-20 piges qui t’envoient des messages pour te parler d’ « Antimuse » , c’est golri.

En tous les cas, on ne veut se couper d’aucun public. En fait, sans vouloir se la raconter, on est arrivés beaucoup trop en avance avec des styles lyricaux très techniques et l’utilisation de l’électronique etc. Enfin, je dis ça, mais le premier album, en 2001, on n’était même pas en avance, c’était les mecs qui ne comprenaient pas où on était. Tu te rappelles quand Kanye West a fait My Beautiful Dark Twisted Fantasy ? Tout le monde le traitait de génie parce qu’il avait repris cette vibe Rock Nuggets des 70’s… C’était une de mes influences phares à l’époque d’ Asphalte Hurlante. D’ailleurs, j’avais samplé une note du même morceau que Kanye a samplé, déclinée sur un clavier-maître et rejouée dans un morceau qui s’appelait Almanach, sur notre premier album. Le mec est censé être un génie pour refaire un truc que t’as déjà fait, quinze ans avant ? A ma sauce bien sur. Franchement, il y a un truc frustrant là-dedans, parce que tu le sais, et que si t’en parles, on va te dire que tu te la racontes. Mais bon, au moins, ta fan-base reconnait ce genre de chose, et du coup, les gens qui te suivent, ils te suivent vraiment.

Je suis super content d’avoir le public qu’on a. Tu peux parler de musique avec lui, en général, il a des billes dans la discussion. Et même si ce public est parfois hyper différent de nous sur plein d’aspects on se rejoint dans le même amour de la bonne musique. « Bonne musique pour bonnes oreilles » comme on dit souvent.

L’écriture

J’aime quand des gens qui pensent qu’un arabe ne peut pas sortir quelque chose de plus intellectuel que « wesh la famille, c’est comment ? » tombent sur nos textes. Avec La Caution, on a toujours été très dans l’egotrip. C’est pour nous l’essence du MC. La compétition, l’émulation. Et certains de leurs poètes à deux francs vingt de la musique française, on les ruine. Une fois, j’étais sur une émission de Radio France pour un live, et j’entends un animateur qualifier un mec de génie incroyable parce qu’il faisait des rimes avec syllabes rapprochées, un peu comme ce que je fais sur le titre « Souvent » : « Le flic : un dos d’âne anodin, doté du don d’abattre au teint, dompté d’un tonneau de vin d’antan, pendant qu’un badeau meurt d’O.D. La France d’auteur d’Alphonse Daudet, de Danton à Baudin : mentir de Sedan à Meudon, du bandit au mandiant… ». J’ai écrit ça en 1996 ! J’avais envie de m’incruster et de lui expliquer qu’en termes de sens, en termes de rythmiques, en termes d’écriture, c’est largement supérieur à son super-héros de la langue française. Et pour moi, c’est ce genre de choses que le rap doit brandir comme fierté.

Je te mens pas, certains profs de lettres sont déjà venus nous voir en nous disant qu’ils étaient impressionnés par certaines de nos phases, et en nous demandant de quoi on s’est inspiré pour les construire. Et justement, notre bonne vieille banlieue a tout pour stimuler une prose bitumesque impressionnante ! Une autre fois, un mec en Lettres Modernes à la faculté de Rennes je crois, si mes souvenirs sont bons, nous a dit que son prof estimait que le texte de « Livre de Vie » était du Baudelaire moderne. Mais nous, en réalité on s’en bat les couilles de Baudelaire ! Avec tout le respect qu’on lui doit… Mais je vais pas te mentir, je connais même pas vraiment Baudelaire ! Le problème, c’est que ce sont des choses qui ne sont pas valorisées par notre milieu, il faut toujours en sortir pour découvrir une certaine valorisation. La langue française est ultra-riche et les techniques rap sont sans limites, c’est un puits sans fond de motivation pour créer des « fulgurances », français pour punchline dixit l’écrivain Mehdi Masud, et crois moi qu’avec La Caution ça a toujours été notre sport, et le prochain album saura faire plaisir aux aficionados d’écriture de narvalo !

La place de La Caution au sein du rap français

Je vais pas te mentir, parfois c’est frustrant de ouf. Quand je vois des mecs considérés comme des techniciens aujourd’hui, avec des flows et des techniques qu’on faisait déjà en 1997 … des styles qu’on a inventés en France ! A l’époque, techniquement, on était dans des psychopathies de ouf. En plus, on était deux rebeus … un rebeu, il était censé venir dire « wesh mon frère, nique ta mère ! », il est pas censé t’apprendre des mots ! Certes, on a grandi en banlieue, certes on est des fils d’ouvriers, certes on a connu toutes les galères du monde … mais grâce à Dieu on est carrés et on a une finesse dans l’écriture. On est peut-être arrivé à la mauvaise période. Avant nous, c’était la période où il suffisait de passer deux fois en playlist sur Skyrock pour faire disque d’or, j’exagère un peu mais tu vois le truc… Après nous, c’était l’explosion d’Itunes, Youtube et compagnie. Nous, on a par exemple eu le désavantage de connaitre un Itunes cloisonné, où tu pouvais vendre ton disque sur Itunes France sans pour autant être disponibles sur l’Itunes d’un américain ou d’un australien et ça en plein boom mondial de « Thé à la Menthe » !

« Thé à la Menthe », j’ai été un peu déçu par la réception du morceau en France même si c’est désormais un gros classic du rap français. Il n’est pas passé en radio autre qu’associative. Ce titre a fait le tour de la planète, des mecs du Kazakhstan sont venus nous chercher à l’aéroport en limousine ! On recevait plein de messages des Etats-Unis, d’Amérique Latine … A contrario, un titre comme « Batards de Barbares » en parallèle au film « sheitan », par contre, est sorti au bon moment ! Aujourd’hui, ce serait impossible, on serait fichés S ! (rires) Ne serait que tourner un clip pareil, c’est impensable. Un classique du 100ème degré ! Enfin, perso, à l’époque comme aujourd’hui, j’aurais jamais posé ce que mon reuf pose dessus. C’est en ça que ce morceau est d’autant plus intéressant, parce qu’il démontre le respect de la dualité et de l’éthique entre mon reuf et moi. Nos différences de vibes cohabitent dans un naturel de dingue !

Et même un truc assez ouf, à une période, certains nous prenaient pour des mecs un peu « fashion », parce qu’on était de la même scène que TTC et d’autres … et quand ils arrivent face à toi, donc face à un banlieusard, ils comprenaient pas ! Certains pensaient même qu’on s’étaient retrouvés là en vendant de la C dans des résois hype !!! Je connais la banlieue mille fois mieux que toi mon ami, mais moi je m’en bats les couilles, je viens pas dans le rap pour qu’on me prenne pour un chaud ou pour étaler de la street cred. C’est juste la musique que j’aime et mon taf ! Cette image a parfois brouillé les cartes dans la manière de nous catégoriser. Mais par contre, avec le public qu’on a su fédérer, c’est un truc de dingue, pas de différence entre qui que ce soit, qu’importe les origines sociales ou ethniques, et une super vibe. En concert, c’est un bonheur ! Hier, par exemple, j’étais invité au concert de Lucio Bukowski et Oster Lapwass, pour jouer le titre que j’ai enregistré avec eux sur leur album. Je considère que ces mecs là sont un peu les enfants spirituels de notre scène. Ca m’a fait hyper plaisir, il jouait devant 500 personnes, salle comble, alors que des mecs qui vendent beaucoup plus de disques que lui sont incapables de remplir des salles.

Rockin Squat

Sans être forcément fan de tout ce qu’Assassin a pu faire mais la qualité d’MC de Rockin Squat, à l’époque où il est arrivé, le place dans les plus grands lyricistes historiques du Hip-Hop français. J’ai un profond respect pour lui. Il est profondément hip-hop, c’est un vrai mec, et il a un public avec une super vibe en concert. Sans Assassin et consorts, il n’y a rien, ce sont eux les vrais tauliers. Avec Squat, on ne traine pas ensemble mais on est amis de longue date. D’ailleurs, Assassin Productions, Madj et Squat, font partie des rares personnes avec une vraie acuité, une vraie oreille en matière de mcing et, le temps de la sortie de notre premier maxi et d’une partie du « Tour de l’Espoir », ils nous avaient quelque part mis le pied à l’étrier au début de notre carrière.

Le « vrai rap »

Pour moi, le rap doit rester basé sur une rythmique vocale rap. « Rythm and Poetry » Le rap, c’est de la poésie urbaine déblatérée en rythme. Kicker des rimes –avec une mélodie ou non, peu importe- de manière rythmée, avec une manière spécifique d’enchainer les syllabes. Si tu chantes … bah c’est du chant ! Parce que si on commence à inclure les chanteurs, sous autotune ou pas, alors un titre comme Ignition Remix, de R.Kelly, c’est du rap ! Si tu remplaces le fait qu’il sache chanter par de l’autotune, on est en plein dedans. On peut même remonter plus loin : dans ce cas, Francky Smith, c’est du rap, et pas de la funk. Tout devient rap ! Et c’est pareil dans l’autre sens : si tu rappes sur de la dance … Docteur Alban ou Haddaway, je sais plus, rappaient sur de la dance. Et pourtant, ça n’a jamais été considéré comme du hip-hop ou du rap. Quand Afrika Bambaataa samplait Kraftwerk, il en faisait du hip-hop, quand Mobb Deep samplait des boucles de piano hyper classiques, ils en faisaient du hip-hop. Ca ne me dérange pas que tu prennes de la dance et que t’en fasses du hip-hop, mais il faut qu’on garde la construction d’un morceau hip-hop. Si tu prends la construction d’un morceau pop avec les vices de calcul d’un morceau pop … par exemple celui de remettre un hook énormément de fois parce que tu sais qu’il va plaire, ça dénature le truc pour moi. Et aujourd’hui des mecs du Hip-Hop utilisent ces procédés, genre tu vas prendre un mot qui tourne dans les collèges et les lycées, et insister dessus. Par exemple, tu sais que tous les petits jeunes utilisent le mot « wesh », bah tu vas commencer ton morceau avec ce mot, et le mettre 3-4 fois dans ton refrain et 6 refrains dans le titre. Ca, c’est une manière de créer un morceau qu’on ne peut pas considérer comme « hip-hop ». Il y a toujours eu de la réflexion de base sur comment optimiser un morceau, mais pas à ce point. Pas au point du foutage de gueule digne des pubs « Yop ». Faire un morceau chantonné quasi-vide de deux minutes avec six fois le refrain et de la démagogie à tous les étages, c’est plus du rap dans ma définition du truc, mais chacun fait ce qu’il veut. Je vais peut-être te choquer, mais Manau -même si c’est évidemment pas ma came- rappe plus que beaucoup de superstars actuelles … Je te cite pas de noms, parce que je n’ai aucune animosité envers les personnes qui font du super-commercial et qu’en réalité je m’en fous, tant mieux pour eux, mais j’aimerais juste qu’ils soient décalés dans d’autres rayons musicaux plus adéquats. Ils obstruent la route quelque part aux nouveaux venus qui rappent dans les règles de l’Art, et en mode mastodontes de la musique en France qu’ils sont devenus, ils pourraient avoir leur place dans les catégories pop ou variétés aisément et même y écraser la concurrence !

On a pu écouter en exclu le nouvel album d’Ali, et il est excellent

Pouvoir écouter un troisième album solo d’Ali me semble miraculeux.

J’avais déjà eu beaucoup de mal à croire à la sortie du Rassemblement, il y a 5 ans. Et puis, l’album s’est finalement retrouvé dans les bacs … plus ou moins. Entre les soucis de distribution et les reports, trouver un exemplaire disponible relevait d’une véritable volonté de soutenir l’artiste et le label. Et s’approcher du millier de ventes dès la première semaine était un petit exploit, compte tenu de la taille des obstacles à franchir. A l’époque, j’ai -peut-être naïvement- cru que ce lot de 14 pistes serait sa dernière livraison. J’avais toujours une petite lueur d’espoir, mais aucune illusion : je n’imaginais pas Ali repartir pour un nouveau un marathon, et se coltiner à nouveau toutes les difficultés inhérentes à la mise en bacs d’un album -en plus de la création du contenu, évidemment-.

Chaos et Harmonie a été, pour moi, une œuvre incroyablement marquante. Il est, à mon sens, l’un des albums les plus sous-estimés de toute l’histoire du rap français. Beaucoup sont passés à côté, ou l’ont simplement traversé sans s’en imprégner. Pour ma part, il a été beaucoup plus qu’un simple CD : il m’a accompagné pendant des années, et comme un bon livre de chevet, a contribué à nourrir un long cheminement spirituel. Dans mon petit classement personnel des albums de rap français, j’irai même jusqu’à dire que Chaos et Harmonie a sa place sur le podium. C’est dire à quel point il m’a marqué.

C’est dans ce contexte que j’attendais Le Rassemblement. J’avais été déçu. Ali était toujours très bon, n’avait en rien travesti son message, mais musicalement, ça me parlait moins. J’ai aimé cet album, je l’ai beaucoup écouté, mais il ne m’a pas réellement marqué. Je n’ai pas trop su dire pourquoi. Sa couleur musicale, peut-être. Le Rassemblement était moins sombre que Chaos et Harmonie. Trop … positif. Drôle de reproche. Peut-être aussi que mon état d’esprit n’était pas le même que 5 ans plus tôt. Et puis, comme souvent, quand on place trop d’attente sur un disque, on a moins de chances d’être satisfait.

J’ai donc abordé l’écoute de Que la paix soit sur vous avec beaucoup de détachement. J’ai vu cet album comme un bonus, une nouvelle possibilité d’écouter Ali sur un long-format. Que ce soit extraordinaire ou non, peu importe. Apprécier à fond le plaisir de l’écoute, le temps que ça durera.

Y'a surement un truc à dire sur l'évolution des pochettes, les couleurs de plus en plus vives, le visage d'Ali de moins en moins fermé, etc, mais là j'ai pas le temps.
Y’a surement un truc à dire sur l’évolution des pochettes, les couleurs de plus en plus vives, le visage d’Ali de moins en moins fermé, etc, mais là j’ai pas le temps.

Si je devais tirer une conclusion hâtive, je dirais que ce troisième opus solo est, certes, un cran en-dessous de Chaos et Harmonie, mais qu’il est aussi et surtout bien meilleur que Le Rassemblement. Dans le fond, il n’y a pas énormément de différences : Ali reste Ali. Spiritualité omniprésente, gros travail lyrical, flow monocorde, prods intemporelles, et toujours ces scratchs au refrain … Si on a aimé le Ali des dix dernières années, on aimera le Ali 2015. Et vice-versa. Pourtant, on note de nombreux efforts pour se renouveler : ce flow, justement, est -par moments- moins linéaire ; musicalement, ensuite, on est parfois surpris, dans le bon sens du terme : je ne suis toujours pas remis de ces solos de guitare électrique. Car oui, je vous jure que c’est vrai : il y a des solos de guitare électrique sur cet album. Il faut l’entendre pour le croire.

Mais la grande et belle surprise de Que la paix soit sur vous, ce sont les featurings. Exs, Hifi, Le Rat Luciano. Depuis la retraite jamais annoncée de Salif, je croyais ne plus jamais entendre sur disque la voix d’Exs, un mec qui, malgré un album solo en 2007, a toujours été un membre de Nysay avant tout. Quel plaisir de l’entendre rapper encore ! Sur On ne s’oublie pas, il s’adapte forcément aux thèmes chers à Ali : Exs parle de La Mecque, de paix intérieure, et de l’aspect éphémère de nos vies terrestres. La combinaison, pas forcément évidente naturellement, fonctionne à merveille, et ce titre est un vrai moment fort.

Ali / Hifi, c’est beaucoup plus évident. Énième collaboration, énième réussite. A la mesure de ses apparitions de plus en plus sporadiques, on a tendance à laisser Hifi disparaitre de la mémoire collective du rap français. On a beaucoup à y perdre. Sur Innocence, il fait ce qu’il sait faire de mieux : rapper mieux que quiconque. Je paierais cher pour l’entendre un peu plus souvent, voire, même, si l’utopie est permise, pour écouter un Rien à Perdre Rien à Prouver Volume 2.

Ali / Le Rat Luciano, c’était la surprise du chef. Même avec toute l’imagination du monde, je n’aurais jamais osé penser à cette combinaison. J’avais un peu peur, Le Rat a été très grand, mais ses dernières performances m’avaient laissé une sale impression de « mec, arrête-toi avant de trop effriter ta légende ». Et bien croyez-moi : sur Reflexion, on retrouve Le Rat des grands jours. Son couplet est absolument brillant. J’irai même plus loin : c’est un vrai petit bijou. Et puis, il faut saluer la performance : Le Rat est l’auteur de la SEULE vulgarité de tout l’album : il réussit à placer le mot « couille ». On imagine le tiraillement intérieur vécu par Ali avant d’accepter de ne pas censurer Le Rat.

Copyright : Mascariano Gfx
Copyright : Mascariano Gfx

Malgré le manque de recul nécessaire à la véritable analyse de Que la paix soit sur vous, je crois pouvoir dire que l’on est face à un grand album. Les appréciateurs du style -particulier, j’en conviens- d’Ali seront aux anges. Les autres passeront leur chemin. Il faut être prévenu avant de s’attaquer à son œuvre, très religieuse, parfois mystique, et bourrée de références qui rendent ses textes très compliqués à aborder pour le profane. Je ne sais pas si Ali a réellement une spiritualité extrêmement forte -nul, ici-bas, ne connait le contenu des cœurs-, mais il a, en tout cas, une capacité incroyable à la transmettre. Puisse-t-il continuer à le faire, encore, et à abreuver nos esgourdes, nos méninges et nos esprits.

Et achetez l’album quand il sort, faites pas les rats.

Butter Bullets – Memento Mori (chronique)

2015 démarre sur les chapeaux de roues. Le chapeau à 1 million de Joe Lucazz, le bonnet sur la tête d’Adebisi, le lapin mort sous le chapeau d’un magicien défoncé à la coke. Après No Name, premier chef d’œuvre de l’année -auquel Sidisid et Dela ont participé avec les prods de Gatsby et Pharell-, nos deux nécromanciens dévoilent la fabuleuse folie planquée depuis deux ans sous leur couvre-chef.

Qu’est ce que la nécromancie ?  Une pratique occulte qui consiste à parler aux morts afin de prédire l’avenir. Sidisid parle bien à un public mort -ou, au mieux, comateux-. Pas de temps à perdre au milieu des vivants, « c’est du rap pour les pompes funèbres« .Mais à la différence du nécromancien classique, c’est lui qui annonce l’avenir et répond aux questions qu’il pose. « Quelle heure est-il ? L’heure de faire de l’argent« .butter bullets

Absent de la tracklist, mais planant sur Toute la nuit, Doc Gynéco est le premier mort appelé à participer à la fête. Pas le Gynéco quarantenaire, bedonnant et si peu neuronné, que l’épreuve du temps nous a laissé sur le bas-côté d’une route à peine goudronnée et même plus éclairée. Non, ici Butter Bullets rappelle le spectre du Gynéco insolent d’une Première Consultation aussi marquante que la première fois d’une jeune fille de quinze ans -qui ne dira rien à ses copines pour que tu ne dises rien à ses parents. Ce Gynéco mort, déjà rappelé de son Nirvana sur Peplum, retrouve ici le rôle de Celui qui vient chez toi (quand tu n’es pas là), et dans cette cuisine Mobalpa, qui, quinze ans plus tard, sent toujours les spaghetti. La tequila de Bruno est devenue un bon douze ans d’âge, et si Gynéco la jouait discrète « tu ne me connais pas, ta femme me connait« , notre White Pimp C joue de sa petite notoriété : « Tu lui diras, c’est Sidisid, tu sais, Titanic« . Un grand gamin, qui, une fois de plus, s’amuse avec la mort : « j’aime la roulette russe« . Nouvel hymne au suicide (et nouvelle filiation avec le Nirvana de Bruno), 123457 est une déclaration d’amour au repos éternel, une glorification enchanteresse de l’auto-homicide volontaire. Plus que ta femme, la Grande Faucheuse est la meilleure amante de Sidisid et Dela. Plan à 3, étalé sur 18 pistes, et tourné comme un bon gros porno hardcore, avec gros plans et ralentis en screwed and chopped disséminés tout au long de ces 70 minutes de pellicule.

70 minutes, c’est facilement 20 de plus que la plupart des albums qui sortiront cette année. Un exploit qui n’a d’intérêt que si quantité rime avec qualité. Memento Mori est un disque dense, avec pour seuls temps morts MOR -interlude instrumentale torturée qui fait le lien entre le concupiscent Toute la Nuit et le retentissant Olivier Machin– et 14 avril -date de collision entre le Titanic et son slim Icerberg-, outro hypnotisante pianotée par un virtuose du XXIème siècle.

 

Rare pic of Sidisid
Rare pic of Sidisid

« Musique rap, rap, musique de merde« . Sidisid méprise le rap français (« l’rap c’est rempli de tapettes et de pédés« ), une musique qui « fonce droit dans le mur, comme Diana« . Alors, Docteur Sid s’emploie à sauver ce qui peut encore l’être. Sadique, il l' »opère comme dans Hostel« . Comme pour imposer leur vision torturée de la musique, Young Sid et Jérémie Dela découpent, tailladent, transforment et dénaturent les sonorités qui osent s’approcher trop près de leur centre gravitationnel. « Oh rap français, si tu savais tout le mal que je vais te faire » … Le Marquis de Sade fait groupe de rap, quelque part entre Leopold von Sacher et Joffrey Baratheon. Lyricisme cruel et vicieux, mais pas seulement. Du grain de voix nasillard et nazillon de Sidisid, aux ambiances funestes distillées par Dela, en passant par l’interprétation perverse des morceaux, tout, dans la musique de Butter Bullets, est démoniaque. Écoutez ce « Coucou c’est nous, comme Christophe Dechavanne » (Pimp C). Il aurait pu sonner gay, ridicule ou cocasse, avec tout autre rappeur. Ici, il sonne diabolique. Butter Bullets est le serpent, la pomme, et le pêché originel. Quand Sidisid et Dela sont en studio, Belzebuth est le troisième larron.

« Même devant les portes de l’enfer, j’roule un petit bédo« . Qui mieux qu’Alkpote -« le nouveau Doc Gynéco« – pour escorter des âmes perdues vers le précipice ? S’il n’a pas l’impact incroyable de Chiens, Prêt pour la guerre est une nouvelle preuve de l’excellence du binôme Alk-Sid. Les deux dévoreurs d’âmes se nourrissent l’un de l’autre -en toute hétérosexualité, attention- et nous font regretter un peu plus l’existence avortée du projet Ténébreuse Musique. Beaucoup, beaucoup moins prévisible, l’association Lalcko-BB est l’exemple parfait de ce que doit être une collaboration entre un pur lyriciste et un trappeur axé sur la technique. Sans que ni l’un, ni l’autre, ne dénaturent leur travail, le rapprochement se fait, et ce passage de témoin, où chacun répond dans son style, vaut son pesant d’or : « Ils disent que Colal dans un stud’, c’est comme Sarkozy à l’Assemblée / Resserrez vos cravates, on va carotter, on va faire du blé / J’suis un hustler, je sais que même dans les pâtes y’a du blé » (Lalcko) ; « Ils disent que Sidi dans un stud’, c’est comme Dominique au Sofitel / Desserrez vos ceintures, on va faire du sale, on va vous faire mal / J’suis un hustler, tu sais que même dans ta chatte y’a mon nez » (Sidisid)

Troisième featuring, et troisième ambiance : Zekwe. Sur Mademoiselle, l’ambiance est salement romantique, ou romantiquement sale. Éloge de la muse en Louboutin, Mlle aurait aisément pu figurer sur Seleçao 2, bien calé entre Premier Metro et La fille d’à côté. Prod douce et envoutante, punchlines ramossiennes (« Crache le maximum de fois avant que ta femme revienne« , « transforme vite ton RSA en RS4 si tu veux que cette garce écarte les pattes« ) … La grande qualité de Butter Bullets, c’est de savoir s’adapter aisément au style et à l’univers de chaque invité. Un mimétisme impressionnant, qui atteint, forcément, son apogée, quand Gangsta Boo entre en scène. Car après Project Pat sur Peplum, nos deux compères continuent de se faire plaisir, en collaborant avec un autre membre notoire de la Three 6 Mafia. Si l’ambiance des rues et cimetières de Memphis tend à planer sur la globalité de l’album -voire même sur toute la discographie récente du groupe-, on sent Young Sid et Dela véritablement investis à faire les choses en grand dans 12345666, affublés de leurs meilleurs masques de clowns-tueurs.

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« Place aux jeunes, c’est pas mardi-gras« . Olivier Cachin, pauvre victime de l’un des meilleurs titres de Memento Mori, n’appréciera certainement pas ce refrain tout en adlibs, ni cette prod un brin minimaliste. Pourtant, si l’on fait fi du thème et des paroles, Olivier Machin est une démonstration. Dans l’interprétation comme dans l’ambiance, tout est incroyablement maitrisé. C’est une tendance générale sur cet album : le savoir-faire du duo a gommé un à un chaque défaut de l’opus précédent : les prods paraissent moins saturées, les rimes faciles ont été mises de côté, et la direction artistique est parfaitement définie, sans faux pas, de la première à la dernière piste. Butter Bullets, après un parcours hors-normes, arrive enfin à maturité.

Car comme Cell, BB est passé par plusieurs stades. De Tekilatex et bonbons colorés à Alkpote et pilon bien gras, la mue est achevée. Un à un, Sidisid a absorbé l’âme et les pouvoirs de chacun de ses invités. Avec sa queue. Comme Cell. Mais toujours en toute hétérosexualité, et j’insiste, parce que c’est important. Quelques années en arrière, Sidisid aurait pu passer pour un vulgaire Marc-Olivier Fogiel du rap, avec cet air hautain et moqueur. Ou pour un Lorant Deutsh en Ralph Lauren, avec ses références à Louis XVI et Marie-Antoinette. On n’aurait pas pu éviter des comparaisons foireuses avec Orelsan, un blanc qui parle de sa bite, Seth Gueko, un blanc qui parle de sa bite, ou Jul, un blanc qui chantonne sous autotune. Aujourd’hui, Sidisid se présente comme le Pimp C blanc. Pimp-Sidisid. On n’oserait même pas le contredire. Paris n’est pas Memphis, mais les vices et les cimetières sont les mêmes.

Butter Bullets n’est qu’amour pour l’argent, les trucs rasés à blanc, les moteurs allemands. Les tickets de métro, les petites shneks et les gros chèques. Louis XVI et Stanley Kubrick, Ghostface et les taspé lubriques.
Butter Bullets, c’est l’odeur de la mort et l’amour du trépas. Rien de sinistre … A la limite, peut-on y voir du cynisme. Butter Bullets, c’est le nouveau romantisme. Souviens-toi que tu vas mourir. Memento Mori.

 « Si tu me cherches, j’suis au dessus du soleil, toujours en Ralph Lauren »

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Les 10 albums rap français qui vont marquer 2014 : Bonus !

Alors d’abord il faut lire l’article complet ici.

Et ça, c’est le bonus, ceux qui ont été coupés au montage :

Sadek – Johnny Niuuum ne meurt jamais

Sadek n’est pas franchement le rappeur français le plus intéressant. Un premier album, pas mauvais, mais plutôt scolaire dans sa conception, quelques apparitions sur des compilations … Sadek sait écrire, sait rapper, mais peine à sortir de ses rails. Pourtant, lorsqu’il se lâche vraiment (91-93 feat Alkpote, Benef feat Zesau), on le sent capable d’aller plus loin et de martyriser le beat avec pas mal d’aisance. Johnny Niuuum ne meurt jamais pourrait être l’album qui lui fera franchir le cap en passant du statut de « peut-être futur bon rappeur » à « rappeur confirmé ».

Joe Lucazz – Album solo
et Buffalo Soldiers – Mixtape

2014 sera-t-elle enfin l’année de Joe « bonhomme de neige » Lucazz ? Après quelques mois passés derrière les barreaux, le boug semble déterminé à avancer dans le monde de la musique, et a annoncé une grande nouvelle pour tout auditeur de rap : l’arrivée prochaine d’un véritable album solo. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, une nouvelle mixtape de Buffalo Soldiers devrait aussi voir le jour cette année. ALLELUIA

Diomay – Le gaucher

On a surtout connu Diomay pour ses collaborations avec les ex-dream-teams Neochrome et IV My People. Mais le boug a aussi et surtout sortit 5 albums entre 2004 et 2010, ainsi que 13 (!!) mixtapes -en solo ou en collaboration- entre 2006 et 2013. Un mec productif (il compte également une cinquantaine de clips), donc, qui va accoucher d’un sixième album studio dans quelques jours (avec notamment Driver parmi la liste des invités).

Youssoupha, Kery James et Médine – La Ligue des fils de putes

Nan je déconne, je préfèrerais encore un nouvel album de Fababy. Au moins tu rigoles en regardant les chiffres de vente.

LIM – Violences Urbaines vol.4

En 1994, LIM a quatorze ans. Il rappe déjà depuis quatre ans, et participe cette année à la tournée des Sages Poètes de la Rue. En 2014, LIM a 34 ans, et n’a pas bougé d’un iota. Même discours fait de rue et de délinquance, même envie de rapper. Entre-temps, il aura mis près d’une vingtaines de CD dans les bacs, participé à une centaine de featurings, et vendu des centaines de milliers d’albums. Prochaine étape : un quatrième volume de sa série de mixtapes Violences Urbaines. Aucune surprise n’est attendue : ce sera du LIM, de Tous Illicites, et qui l’a aimé en 1994, en 1999, en 2004 ou en 2009, l’aimera en 2014.

Moïse the Dude – Vol.2

Après un premier volume salué par la seule critique qui vaille le coup d’être lue, l’homme à la tête de Screw récidive, et nous embarque dans la suite de ses aventures dudesques. Toujours smooth, mais moins désinvolte, le sosie non-officiel de Jeffrey Lebowski devrait une fois de plus prendre un malin plaisir à nous embarquer dans son univers si particulier, à mi-chemin entre Gainsbourg et Doc Gynéco. 7 pistes produites par Monkey Green, The Grissom, Pernini9000 et Joachim De Lux, disponibles fin mars/début avril sur la page bandcamp du boug.

Dosseh : interview + clip Adios Freestyle

Interview de Dosseh par Le Blavog, en deux parties : partie 1 et partie 2. Ca parle de tout et n’importe quoi, mais surtout de trucs intéressants, ça part dans tous les sens, comme une prod GB Paris, ça lance plein de références à plein de trucs improbables genre Jeopardy ou Albert Camus, et, cerise sur le Karma, ça parle de Captcha Mag. Et y’a aussi une question sur Batman.
Par ailleurs, le bon Dosseh a balancé un petit freestyle pas piqué des hannetons, et il a mis ça en image, parce qu’il a bien compris qu’en 2013, les gens ont besoin d’un pseudo-clip pour apprécier le son, sinon ils prennent même pas le temps d’écouter. Les gens sont des connards, certes, mais t’en fais partie toi aussi, alors ferme ta gueule sauf si t’as quelque chose à dire.

 

Faut-il attendre quelque chose du nouvel album de Seth Gueko ?

A quelques semaines de la sortie de Bad Cowboy (dans les bacs le 6 mai), Seth Gueko en a livré hier un troisième extrait. Décevant à plus d’un titre, Bulldozer est l’occasion de se poser la question : faut-il attendre quelque chose de ce troisième solo du Gueko ? Lire la suite « Faut-il attendre quelque chose du nouvel album de Seth Gueko ? »