Rap Fury Road, la playlist rap français du premier semestre 2015.

On va me dire que c’est pour faire comme l’Abcdr, et ouai c’est un peu le cas, aucun scrupule. C’est surtout l’occaz d’essayer Soundsgood et d’inaugurer la catégorie Playlist, que l’on ambitionne de faire vivre régulièrement, mais qui va rapidement être lamentablement abandonnée, comme toutes les rubriques qu’on a lancé jusqu’à maintenant.

Ce premier jet regroupe donc tout ce qui s’est fait de mieux dans le rap français depuis janvier. 50 titres, soit 3 heures 30 de musique. PNL, forcément, du Rufyo, Djé, Vald, Zekwe, Juicy P, DFHDGB, Rochdi, Cokein … et puis aussi des mecs que personne connait, parce que sinon ce serait pas glop.

Y’a même un titre de Jul à un moment, parce que YOLO.

Et ça s’appelle Rap Fury Road, parce que Mad Max Fury Road est de loin le film le plus marquant de ce premier semestre 2015. Et puis surtout parce que ça me permettait de faire une cover flinguée avec Immortan Joe dessus, et que si on fait un volume 2, obligé je fous le bébé barbu avec une longue vue.

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RAP FURY ROAD 1

Rufyo, 00h92 : dialectique pour trouver le sommeil

Il est de ces nuits où l’on dort mal. Il est de ces nuits où l’on se réveille en sursaut, en sueur, les draps trempés et le corps poisseux. on boit un verre d’eau, on se rafraîchit, puis on se recouche. Mais, rien à faire, de nouveau étendu, c’est l’angoisse, bien avant le sommeil, qui s’empare de nous. On est toujours en sueur, poisseux, et désormais angoissé. Angoissé par tout, par rien, par le passé, par l’avenir, par le lendemain. Angoissé par le temps… Sans doute est-ce une de ces nuits qui a motivé l’écriture de 00h92.

Problème initial : angoisse et grosse soif

Ce n’est pas par hasard si cet EP débute par le morceau intitulé funambule. Car le fil rouge du projet, c’est justement l’angoisse du funambule. Rufyo avance en équilibriste sur un fil suspendu défiant le vide vertigineux. A sa gauche, le présent en fuite perpétuelle, à sa droite, le passé d’ores et déjà révoqué.

Le rappeur est sans cesse balancé entre la nostalgie de son enfance et la frustration face à un présent insaisissable, un monde moderne qui lui file entre les doigts. Les blanches neiges côtoient les tainp’ – deviennent des tainp’ – et Clark Kent, le héros de sa jeunesse révolue, n’est plus qu’un employé de bureau. Il stagne entre les deux, il est dans l’attente : « Et j’attends de toucher le Soleil… « , « Le jour point à l’horizon mais je bouge pas…« .

Plus encore, le rappeur ne sait que faire entre rêver, ou se laisser gagner par les cauchemars et garder « la lumière allumée « , histoire de se refuser tout repos afin de rester constamment connecté au temps présent. Les rêves sont faux et sont une perte de temps, mais en fin de compte le réveil est tout aussi décourageant. On se réveille, et même à minuit, la rue est saturée d’éclairages artificiels, ce qui est notamment très perceptible dans les clips, comme si le monde continuait de tourner sans nous. Le monde n’appartient plus à ceux qui se lèvent tôt. En fait il n’appartient plus à personne. Il nous file entre les doigts, il ne nous est plus possible de le suivre. Chez PNL, on récuse cet état de fait, chez Rufyo, on le constate plus que tout. Les rêves offrent de faux espoirs, et la réalité impose de vraies désillusions.

Dans l’attente, et le temps passe. Et le temps, lui, n’attend pas, il prend la fuite et sème au passage notre ami : « Le temps a pris la fuite et ne se retourne pas ! « . Rufyo est perdu, et ça s’entend : »Et qui je suis ? En vérité personne…  » ; « Mais putain fréro j’suis vide… Putain fréro j’suis vide ! « 

On entend déjà les critiques : « Oh le pauvre gars ! Mais c’est du rap de babtou fragile ! De la m**** ![…] ». Mais le gars en question n’en reste pas là, et heureusement.

D’ailleurs, si c’est le temps des critiques, on peut aussi en évacuer une autre. Là où d’aucuns, forcément malveillants, verraient la preuve d »un matérialisme bêné lorsque Rufyo nous parle de monnaie : « Et j’veux d’l’argent, beaucoup d’argent, j’cours après mes rêves, j’cours après l’argent…« , les vrais bougs comprendraient qu’il s’agit simplement d’une échappatoire, en tant que l’argent est une valeur sûre, lorsqu’il est question de mener une vie tranquille, sans vague, sans se poser de question. Lorsqu’il faut mettre à l’abri la mif’ quoi, comme dirait l’autre.

Mais, soyons clairs (et naïfs, juste le temps d’un EP), ce n’est pas cette solution qu’il faut retenir de 00h92.

Négation : tise et petites convoitises

La tumeur cernée, cette connerie d’angoisse qui gangrène l’existence, il s’agit d’y trouver une solution. La première option est moche et barbare comme une amputation. Mais oublier, c’est facile et efficace.

1505593_814443558614517_1212261864949122760_nEt Rufyo n’est pas le dernier à nous dire qu’on peut noyer ses soucis dans l’alcool : « perdu dans ma bouteille, perdu dans ma bouteille… » ; « Noyé dans une fontaine de rosé « . Titubant entre tequila et jéroboam, et pourquoi pas jéroboam de tequila tant qu’on y est. L’angoisse perd de sa superbe avec trois litres d’alcool dans le sang. Les proportions s’inversent et l’univers rétrécit quand les belles formes monopolisent le regard : « Tes louboutins qui te rendent si grande quand le ciel me paraît si bas « . Que dis-je, quand les belles formes monopolisent la totalité des cinq sens : « J’te baise, j’te laisse à l’hôtel « , pour sampler un de ces compatriotes du 92.

La tise comme anesthésiant, et les rêves de gosse en guise de gerbe. Histoire de faire table rase du passé. On oublie les rêves d’enfance, on abandonne ses héros Marvel : « Noyé dans un souvenir depuis que j’ai enterré mes héros ! « . On tente de faire le deuil d’une décennie d’innocence et d’illusion de toute-puissance : « Combien de billet je dois brûler, pour oublier qu’mes rêves ont fâné …« .

Confronté au monde et à son immensité, Rufyo ne peut que déclarer forfait. Réaction plutôt lucide, malgré l’ivresse qui n’est jamais très loin. Il revoit ses projets à la baisse, et se nourrit alors d’ambitions plus modestes, plus mesurées. Il ne rêve plus de niquer la Terre entière, si tant est qu’il en ait déjà rêvé. Désormais il ne convoite plus qu’une entité à taille humaine, de manière sobre et respectable, ai-je envie d’ajouter : « T’es pas parfaite mais tes défauts me plaisent «  ; « Danse et danse pour moi…« .

Bon ok, c’est cool, c’est respectueux, mais ça ne suffit pas à composer un EP d’exception.

Et en vrai il n’y a aucun mérite à amputer, ni aucun challenge à tiser. Il y a encore autre chose dans cet EP.

Négation de la négation : les quatre-vingts douze coups de minuit

Et c’est là que ça devient vraiment intéressant…

00h92 est sans aucun doute une oeuvre dialectique. Ou plutôt, une oeuvre qui est l’aboutissement d’une dialectique. Il va sans dire que mélancolie et modernité sont les maîtres mots de cet EP. C’est entre ces deux pôles que Rufyo évolue, tour à tour malmené par l’un et l’autre. Pathétique au milieu de ces deux monstres, finalement encore plus pitoyable une fois saoûl, le salut se trouve ailleurs, pour quelques billets et beaucoup de talent, dans une écriture, un logiciel autotune et des prods de haut vol.

Le monde est clairement trop gros, alors on se recentre sur soi-même, on fait avec ses propres moyens. Ainsi produit-il un projet plutôt humble et modeste en quantité (sept morceaux), mais ce format concentré permet d’obtenir un résultat cohérent et efficace. Tous les morceaux sont très travaillés, et s’ils explorent chacun une voie différente, ils gardent quelque chose en commun dans la thématique.

Rufyo se désintéresse de la lutte, nécessairement vaine, pour le trône. Son écriture dénuée de démonstration technique, et plutôt fluide, traduit son détournement de la compétition. Il débarque de nul part, certes, mais il n’a rien à prouver, car il laisse le soin à d’autres de conquérir le monde. Il use d’une liberté de ton totale, mais ne tombe jamais dans l’excès. Il ne cherche pas à être le plus vulgaire, ou à l’inverse, le plus littéraire : il manie un style léger, simple, mais en fin de compte assez subtil et efficace. Ses métaphores, énoncées avec un naturel apaisant, offrent autant d’opportunités pour faire travailler l’imagination : « Poudre aux yeux pour aveugler un camé…  » ; « j’vois l’avenir dans ton boul’, mais j’me méfie des faux rebonds…« .1533859_808512242540982_2362836226276968009_n

Et tandis qu’il joue avec ses hantises par la mise en forme rythmée et « rimée » de son écriture, il saute à pieds joints dans le présent et l’actualité – certains diraient dans le futur – lorsqu’il fait montre de sa maîtrise du logiciel autotune.

Mais la dualité mélancolie/modernité, ou temps passé/temps présent, se retrouve aussi dans les productions de Frensh kyd. On y trouve de la modernité et du romantisme, enfin du romantisme au sens qu’on donnait à ce terme au XIXè siècle, c’est à dire la conscience d’être un individu seul et fini face à l’Immensité. Modernes car planantes et rythmées, un peu cloud rap, et c’est sans doute la raison pour laquelle Thomas Blondeau parlait de « productions futuristes » dans les Inrocks. Et romantiques car évocatrices de la condition humaine. En tout cas, c’est ce que peuvent évoquer, peut-être à tort, les notes de piano perdues au milieu de silences et de souffles profonds, qui introduisent les morceaux « Funambule », « Danse pour moi », « Quand la nuit vient », ainsi que l’écho répété au début du morceau « 00h92 ».

La modernité est donc assumée dans le choix des prods aux tendances cloud, mais aussi dans le choix du rappeur de mêlé rap, chant et artificialité de l’autotune.

Autre aspect de son esthétique, les clips constituent une belle métaphore de son univers. on y constate la modernité, l’artificialité, et on y adhère pour la mettre en chair, la faire sienne. C’est ainsi que les boulevards vides truffés de mille et un lampadaires éblouissants sont traversés pied au plancher et pleins phares par un vieux modèle de Ford Mustang, au volant duquel se trouve sans doute Rufyo. De même, l’imaginaire enfantin y est perverti : ces saintes, toutes de blanc vêtues, révèlent par la suite une autre nature, créatures de chair et de désir (mais pas non plus vulgaires, aucune ne porte de string, il s’agit de simples sous-vêtements blancs. Quand je vous dis qu’il est subtil).

L’écriture, l’autotune et le beat. Trois flèches pour deux monstres.

00h92, c’est donc à l’évidence un titre qui met l’accent sur la question du temps. Le temps qui passe et le temps passé. Et cette heure fictive qu’annonce Rufyo s’entend comme une abstraction, comme un temps mort qui, le temps d’un EP, offre une alternative loin des agendas, loin des réveils. Sentiment décuplé lorsque le projet tourne en boucle. Rufyo s’attaque et se libère de cette angoisse intrinsèque à la condition humaine, celle de la conscience du temps qui file et défile devant nous jusqu’au jour dernier, lui qui se dit, pour finir, « mort à la vie  » sur un beat claironnant et victorieux.

Et si Salif n’avait jamais arrêté le rap ?

Cinq ans. Il y a très exactement cinq ans que Salif n’a plus donné de nouvelles au public. Un quinquennat complet. A l’époque, Nicolas Sarkozy était encore Président de la République, Dominique Strauss-Kahn était pressenti pour lui succéder, et Mouammar Khadafi rêvait encore d’unir l’Afrique. Alpha 5.20 venait d’annoncer la fin de sa carrière de rappeur, Kery James aussi. Le Blavog était au sommet de sa gloire, Big Flo fêtait ses 15 ans, Oli ses 12 ans, et l’usage du vocoder était encore sujet à controverse.

Qui m’aime me suive a donc été la dernière étape du parcours de Fon. Une carrière de quinze ans, conclue sur L’Homme Libre, seizième piste d’un projet hybride mal compris par le public, malgré les 20000 exemplaires vendus. Un public qui n’a jamais vraiment su cerner correctement Salif, lui réclamant à tort et à travers de revenir au style de Tous ensemble Chacun pour soi, quand lui considérait ce premier album comme le moins représentatif de son personnage. Résultat, Salif s’en est allé sans faire d’annonce, et ses plus fidèles haters ont été les premiers à reconsidérer son impact sur l’histoire du rap français. Comme Alpha 5.20, il a été sacralisé. Le public s’est rendu compte a posteriori qu’il tenait là deux des plus grands rappeurs français de l’histoire. « On ne reconnait ton génie qu’après ta mort« , disait Despo. Retourné auprès du commun des mortels, Salif est désormais gérant d’une sandwicherie. Sans le prévoir, il avait déjà annoncé sa reconversion quelques années plus tôt : « la rue m’a dit : blanchis ton gen-ar, ouvre un grec« .

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Et si tout cela n’était jamais arrivé ? Et si le public avait suivi Salif sur Qui m’aime … ? Et si Salif n’en avait simplement pas eu ras le bol de ce maudit rap-jeu ?

Septembre 2010. Qui m’aime me suive est dans les bacs depuis quelques semaines. Pas refroidi par l’accueil mitigé reçu par le disque, Salif embraye, et annonce déjà la suite. Face à la caméra de Fif, il annonce : « Je peux pas encore te dire si ça sera une mixtape ou un album, mais ça va arriver vite, t’auras pas le temps de me voir venir. Comme quand tu chécra par surprise et que t’as oublié le latex : ça aboutit sur un beau bébé. Un bébé avec un uzi. Draaah !« 

Salif tient parole : neuf mois plus tard, le bambin est prêt. Quelques soucis de distrib retardent la sortie, forcément, mais l’essentiel est là : le 20 juin 2011, La Fleur au Uzi est dans les bacs. « Pourquoi je l’ai pas appelé La Fleur au Fusil ? Parce que La Fleur au Fusil, ce sera mon vrai album. L’album que le public attend que je lui livre depuis des années. Je sais que Curriculum Vital n’a pas convaincu tout le monde, j’ai peut-être trop cherché un format qui me correspondait pas« . La Fleur au Uzi -mixtape dont le format rappelle vaguement Prolongations– est avant tout l’occasion de mettre en avant des talents franciliens pas forcément exposés, du moins selon Salif. « Sur ma mixtape, j’ai invité Niro, Lacrim, Butter Bullets … Tous ces mecs là, ils ont du talent, fréro, mais personne veut leur donner leur chance. La Fleur au Uzi, c’est fait pour ça. Le rap français, c’est en train de devenir comme le cinéma français. On veut pas de nouvelles têtes, faut toujours que ce soit le fils d’untel qui prenne la place d’un autre … La rue, c’est pas ça. Tu viens, tu prends ta place, point barre. Et si le mec en face est pas content, tu l’allumes. Dans le rap, bientôt, t’auras plus que des dinosaures, les mecs veulent pas lâcher le steak. Mais les petits, en bas, ils coupent leurs barrettes au rasoir ! Faut les faire croquer, bordel. C’est comme toi, Fif : toujours à mettre en avant les mêmes têtes sur ton site. Mets Lacrim en avant par exemple ! Mais nan, toi, tu préfères attendre qu’il nage dans la merde, et le jour où il va faire un disque d’or, là tu vas lui dire « viens, on fait une semaine spéciale rien que pour toi ».« 

La Fleur au Uzi ne fonctionne que partiellement, le public jugeant trop obscur ce format où Salif ne s’autorise que 4 solos. Plus qu’une mixtape, il s’agit presque d’une compilation. Le public réclame du Salif en solo, mais lui n’en a que faire. Le rap est un sport d’équipe, et son meilleur coéquipier reste et restera Exs. Celui qu’on n’avait plus entendu depuis Sisi la Famille est remotivé par l’envie débordante de son binôme : en 2012 sort 15 ans plus tard. Annoncé comme un projet solo d’Exs, cet album est quasiment un nouveau projet de Nysay : Salif y apparait sur 12 des 15 pistes, Exs ne s’autorisant que 2 solos -le dernier titre étant un featuring avec Ali et Wallen. Et dans le même temps, Salif continue de rafaler : il apparait sur Neochrome Hall Stars Game, sur Peplum, ou encore sur la réédition de Paraplégique.

Stakhanoviste, Salif balance des l’année suivante La Fleur au Zizi, un EP trivial et réservé aux oreilles averties. Face aux critiques des internautes considérant qu’il s’est perdu à vouloir faire du « rap rigolo », Salif s’emporte face à la caméra du Blavog et de Captcha Mag : « Donc Michaël Youn, un mec qui n’a rien à voir avec le rap, a le droit de venir chez nous, rigoler de notre musique, et baiser tout le monde en prenant des centaines de putains de milliers d’euros … et moi, après tout ce que j’ai fait, après quinze putains d’années de carrière, après avoir poussé des mecs qui avaient rien et qui aujourd’hui font des disques d’or … moi, Salif, j’ai pas le droit de faire du rap en rigolant ? Mais allez vous faire enculer ! Et je vous le dis, j’te le dis à toi avec ta caméra et tes cheveux grisonnants, mais je le dis surtout aux auditeurs : si vous avez rigolé sur les chansons de Michaël Benayoun, et que vous venez critiquer mon EP, vous êtes des fils de putes. Nan, nan je vais pas dire fils de pute, parce que vos daronnes y sont pour rien. Mais vous êtes de vraies putes ingrates« . Malgré un single porteur avec Alkpote (« La fleur au zizi, tu pleures comme Suzie, effleure mon uzi, j’fume fort la cheezy« ), le succès n’est pas au rendez-vous.

salif2Salif disparait pendant 12 mois, laissant pour seule trace un featuring avec Kaaris sur Or Noir part.2 (Chargé), et deux avec Alkpote sur L’Orgasmixtape (Hors-jeu -fabuleux trio Alkpote/Salif/Joe Lucazz-, et Mongoldorak Remix). En décembre 2014, il annonce une série de 13 freestyles avant un nouveau projet. « Ce sera un album avant l’album, un peu comme quand j’ai fait Boulogne Boy. Sauf que l’album arrivera directement derrière, y’aura pas trois ans d’attente comme la dernière fois. La Fleur au Fusil est enregistré, mixé, terminé. Mais je peux pas le balancer comme ça, faut que je prépare le terrain« . En mars, après 13 freestyles clippés qui ont laissé le public bouche bée, Le Pompe est Chargé, l’album avant l’album, est dans les bacs. Gros beats trap, autotune dans tous les sens, Salif s’est éclaté comme jamais. Considéré comme son meilleur projet depuis Prolongations par le public comme par la critique, Le Pompe est Chargé est pourtant celui qui se vend le moins. Un véritable échec, puisque les frais engagés pour l’enregistrement, les clips, la promo et la distrib -Salif fonctionne toujours en indé- sont à peine remboursés. Il se consolera avec l’énorme succès du single Red Zone, en feat avec Lacrim et Nessbeal, sur R.I.P.R.O vol.1.

Déçu mais pas résigné, Salif embraye et balance en juin un premier extrait de La Fleur au Fusil. La trap a été mise de côté, les sonorités fleurtent du côté du dubstep, même si un gros solo de guitare électrique vient conclure le morceau. Évidemment, le public ne s’y retrouve pas. Un mois plus tard, le deuxième extrait, en feat avec Isleym, divise encore : les trentenaires réclament le Salif de Tous Ensemble, quelques mecs là-bas au fond (moi, surtout) réclament le Salif de Sisi la Famille, et tous les autres continuent à rêvasser d’un Prolongations 2.

Fatigué de toutes ces conneries, Salif ne sortira plus rien. Sans faire d’annonce, sans communiqué de presse, sans tweet ni statut facebook. La Fleur au Fusil ne verra jamais le jour, et la carrière du plus grand rappeur de l’histoire du rap français s’achèvera dans le silence. Quelques mois plus tôt, sur le plateau de l’Abcdrduson, il déclarait au sujet de Prolongations 2 : « Si je veux servir du réchauffé, autant ouvrir une sandwicherie …« 

PNL : l’appel de la jungle | Dialogue infructueux et véritablement abject

C’est l’histoire de deux mecs. Non, il ne s’agit pour l’instant ni d’Ademo et ni de Nos, j’essaie juste de planter le décor de mon article. Donc c’est l’histoire de deux mecs. Appelons-les Romarin et Igor Illitch. Comme chacun se doute, ils ne sont pas assis côte à côte au pied d’un arbre, mais plutôt en lisière d’une jungle luxuriante, et surtout, farouche. Une jungle à laquelle ils tournent le dos, qu’ils feignent d’ignorer, mais qui pourtant est là, massive.

Ah oui, autre détail aussi, ils ont écouté les tracks de PNL, qu’ils passent désormais en boucle. Mais cette obsession n’est pas sans tourmenter Igor Illitch …

ROMARIN
(Au hasard d’une énième conversation à propos de PNL.)

…Il y a de fortes chances qu’ils percent et qu’ils aillent loin, très loin.

IGOR ILLITCH

En tout cas, c’est pas l’ambition qui leur manque ! Mais gros… Leur succès pose question quand même…

Igor Illitch, ce cher Igor Illitch, ce pauvre Igor Illitch qui ne peut se défaire de l’idée que tout s’explique nécessairement et rationnellement, se lève alors et entame les cents pas, pensif et perplexe. Pauvre Igor Illitch. Le voici qui tourne sur lui-même. Les yeux desespérement fixés sur ses pieds, intriguante créature que la jungle semble observer avec étonnement.

IGOR ILLITCH

Crois-tu, toi, qu’il ne puisse y avoir aucune logique derrière ce phénomène musical ? Pire encore, comment se ferait-ce qu’on puisse adhérer sans réserve à ce flot d’insanités abjectes sans raison aucune ? Souffrirait-on du syndrome de Stockholm ?

Pauvre Igor Illitch, qui espère à terme faire entrer PNL dans les structures de l’entendement humain. Il tourne, il s’arrête. Puis il reprend son chemin de croix, il tourne, il s’arrête de nouveau. Après avoir suffisamment remuer sa propre matière grise, Igor Illitch en arrive à une conclusion.

 

IGOR ILLITCH

 

Bon… Il faut tout de même noter que, lyricalement, littérairement, il y a 3-4 trucs intéressants. Au-delà de l’abjection apparente, il y a un fil rouge dans leur oeuvre, qui ne se limite pas à la bicrave. Je parle de Mowgli et de Simba.

Parce que derrière les « Onga ! Onga ! « , Mowgli et Simba, c’est tout de même le récit d’une enfance innocente, et gavée de Disney, jetée par nécessité dans le monde réel de la fracture sociale, d’une jeunesse abandonnée à elle-même, et donc en dernier ressors, le monde de la débrouille, pas nécessairement légal. En bref, dans le monde sauvage de la bicrave. « J’vends d’la drogue, c’est pas un hasard  » nous dit N.O.S dans « J’comprends pas ». Pour moi, Mowgli c’est le retour à l’état de nature, à la loi du plus fort, mais il faut s’imaginer cette fois que ni Bagheera, ni Baloo ne sont là pour protéger le petit homme des mauvaises intentions de Kaa et autre Sherkan. C’est donc en partant de Mowgli qu’on peut arriver à PNL, à comprendre leur logique. L’univers est sale et sauvage, mais le petit homme n’y est que par contrainte, et ne doit y rester que provisoirement. PNL c’est ça. On vend, mais c’est avant tout pour mettre à l’abri la mif. On ne le fait pas par plaisir. Il faut forcément mettre les mains dans le camboui s’y on compte faire démarrer le monospace familial. Tout ça parce qu’on avait promis à Simba le trône, traduisons par la réussite, mais c’était sans compter sur Scar. Mais tant pis, on lui a promis, alors Simba va la chercher, cette réussite, peu importe les moyens… Bon voilà, ça c’était pour le fil rouge… Et le petit homme pour se faire entendre dans cette nature crie « Onga ! Onga !« .

 

ROMARIN
(sceptique.)

Ouais, ouais… Certes, certes…

IGOR ILLITCH

Bon le problème, c’est quand on commence à faire du charme à Mowgli. C’est quand les mauvaises herbes, carnivores et voraces avec ça, se personnifient en créatures plantureuses. Et c’est quand maman n’est malheureusement plus dans le coin : « Pas besoin des bras d’une femme, j’connais pas ceux de ma mère. « . Alors, certes, chez PNL on se passe de l’amour sincère des femmes. Mais pas du charme de certaines d’entre elles. Ainsi, comment ce fragile Mowgli peut-il ne pas succomber à la beauté naturelle et sauvage de dame Misère & dame Haine ? A leurs baisers pleins de vie ? « A bout de souffle ma Haine me redonne de l’oxygène« .

 

ROMARIN

Ouais enfin t’enflammes pas, ce sont deux figures de style éculées au sein du rap français….

IGOR ILLITCH

Ouais peut-être… Mais là je m’oppose quand même à une chronique du site Lerapenfrance.com, qui ne voyait ni métaphores ni subtilités chez PNL. Certes ils ne pensaient pas à mal, mais j’estime qu’ils ont tort. La subtilité, elle est dans ce petit homme, ce Mowgli des temps actuels, qui traverse les morceaux, confronté sans cesse à la tentation symbolisée par les deux femmes fatales que j’ai précédemment évoquées. Alors qu’on vienne pas me dire qu’il n’y a pas de contenu chez PNL !

« Et j’suis la pomme pourrie qui s’écarte du panier !« . PNL, c’est simple. C’est Mowgli qui s’est perdu dans la jungle. C’est Tony Montana les mains dans la merde. La question est : comment on trouve la sortie ? Et là, PNL nous propose deux réponses. Concrètement, la bicrave. Et de manière plus abstraite, celle qui nous intéresse car c’est celle qui constitue l’essence même de leur musique, par l’esthétisation de la merde. On part de la merde comme matière première et on la sublime. D’où le fait qu’on ne peut s’arrêter à l’abjectitude du propos si on veut pouvoir saisir l’essence de PNL. Pour les écouter, il faut faire une concession en tant qu’auditeur, là où les deux essoniens n’en font aucune. Le verbe grossier et obscène est de la partie, parce que la matière première que le groupe malaxe et cherche à mettre en forme, c’est la merde.

On ne nie donc pas la merde : au contraire on la scande en long, en large et en travers. » J’ferme les yeux, j’vois la merde, j’ouvre les yeux, j’vois la merde ! » On ne la nie pas, on la sublime.

Et alors, les moyens pour sublimer cette merde sont plutôt nombreux, et je ne peux en rendre compte de façon exhaustive, mais j’ai déjà quelques idées…

 

ROMARIN

Putain dis-le si tu comptes faire une thèse !

IGOR ILLITCH

 

Ecoute, écoute… J’ai envie de dire : ouais, les paroles sont abjectes, obscènes, vulgaires, grossières et débiles chez PNL – du moins à la première écoute – en témoigne cette mesure choisie au hasard : « Les putains tournent en rond pour attraper ma queue ! « . Mais ils ont leur propre écriture, même si elle est crue. La merde, lorsque l’un ou l’autre rappeur lambda de je ne sais quelle contrée la raconte, est souvent lourde, pesante, basse de plafond. Chez PNL, j’ai plus la sensation d’une légère abjectitude, ou plutôt d’une abjectitude rendue légère. Au fait, je dis « abjectitude » et non « abjection », parce qu’en soi, justement, leur taf artistique n’est pas une abjection. Tout leur effort artistique consiste en effet à rendre la merde légère, volatile, afin de s’envoler loin, loin des bâtiments cafardeux du 91. Ce n’est plus Mowgli, c’est Aladin. Bon, bref, alors comment en arrivent-ils à ce résultat, lyricalement parlant ? En faisant une analyse très scolaire, on remarquera, cher ami, que l’architecture de leur écriture est très anti-narrative. Ce qui rend par ailleurs l’écoute assez ardue. Une difficulté d’écoute aussi accrue par une écriture farcie d’un argot dont la signification m’échappe parfois.

Tout d’abord, ils semblent faire régulièrement fi des déterminants. Pourquoi ? Peut-être pour affranchir le substantif, l’amener sans garniture, sans ambages superflus, bref qu’il tombe d’un coup brutal, qu’il martèle. » Sang sur l’pull, Sang sur l’pull, Sang sur l’pull… » Je vais pas faire un inventaire, réécoute les morceaux tu t’en rendras compte.

Deuxièmement je…

ROMARIN
(Il coupe la parole d’Igor Illitch.)

Mec tu pars dans un truc hyper-scientifique alors que c’est juste une affaire de sensibilité !… T’as cru que N.O.S et Ademo se mettaient autour d’une table et réfléchissaient tous les matins à comment ils allaient faire au déterminant près pour savoir comment créer l’effet qu’ils veulent ? Non ! Ils couchent sur le papier comme ça vient, et par chance ça vient comme il faut ! « Je crains surtout que tu ne voies un raisonnement subtil dans ce qui n’est que l’expression du plus violent sentiment de mon âme. » C’est dans un livre de Gide. Je pense que tu fais la même erreur avec PNL… T’as trop bédave toi !

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IGOR ILLITCH

Ta gueule et écoute ! Parce que si eux écrivent instinctivement, il est nécessaire pour moi de trouver d’où vient cette sensation de légèreté et de toute puissance ! Deuxièmement donc, ils éclatent, ou plutôt devrais-je dire en toute rigueur ils disloquent leurs phrases en les distillant sur plusieurs mesures. Où commence et où s’arrête donc la phrase ? Tel est un autre de leurs moyens pour se libérer d’une narration trop plate. « On est loin / De la vie / A Tony / Fuck Sosa . » ; ou bien encore « J’ai pas d’Audi TT / J’pars pas, pas l’choix / j’bibi c’t’été » , ou encore « En photo sur Facebook, sur Twitter et en fait / Pas 36 solutions, en photo jusqu’au 36 des orfèvres « . Après va réécouter par toi-même si t’es pas satisfait de mon explication. Enfin, le dernier pilier de cette architecture anti-narrative consiste en la destruction du traditionnel schéma « sujet-verbe-complément ». Avec PNL on débute régulièrement une phrase par un complément. On complique de ce fait la narration. »Pour les autres, on s’enjaille  » ;  » Quelques euros, j’prends ma part  » ;  » Le coeur délogé, ils ont cassé ma tour  » ;  » Encore en retard, j’arriverai pas à l’heure  » ;  » Un destin, mais y’a hummmm… » ; « Rouleau de scotch, pour pas que tu gueules » ; etc….

En bref je défend l’idée qu’il s’agit d’une écriture ambiguë qui à première vue verse dans le banal et l’abject mais qui une fois le recul pris acquiert une originalité et une certaine grandeur dans la récurrence de certains thèmes au fil des morceaux et dans une architecture de l’écriture qui amène une autre dimension….AHAAAAH…. Sa mère ! Ça essouffle !

 

ROMARIN

Mouais… Tu surinterprètes un peu à mon avis, surtout avec ton idée d’ « architecture anti-narrative » là… La légèreté de cette « abjectitude », comme tu dis, elle est plus à chercher dans les instrus, l’autotune, voire dans les clips aussi… Mais j’avoue que t’as dû bien taffer pour accoucher de cette réflexion… Même si elle peine à tenir debout.

 

IGOR ILLITCH

Je t’en remercie cher ami. Et tu as raison, l’autotune et les instrus constituent les deux matériaux indispensables, que dis-je, les deux mamelles pleines et voluptueuses qui permettent au groupe d’accéder à cette sensation de légèreté. Les prods sont planantes et travaillées, et l’autotune, maîtrisée à la perfection, éloigne nécessairement des voix graves et rauques habituelles du rap français. Et effectivement les clips contribuent aussi à alimenter leur esthétique. Honnêtement, c’est peut-être le seul groupe que je connaisse auquel je peux rattacher une esthétique propre dans les clips. J’entends par là que leurs clips ne ressemblent à nuls autres dans le rap français. A côté des plans classiques en bas des tours avec les potes du quartiers, chez eux on trouve aussi une photo ultra léchée, au ralenti, marquée par des couleurs très vives et blanches, qui est associée à un minimalisme volontaire : une couronne ensanglantée, une sphère, un écran sur lequel apparaît Vegeta, une larme de sang qui coule du pec’, une paire de basket devant un commico…

Loin des clips banals et ultra-matérialistes, je dirai que PNL nous offre plutôt des figures allégoriques. Des génies te dis-je ! Regarde les clips et dis-moi combien de Kalachnikovs tu recenses ?? Zéro !

 

ROMARIN

Ouais. Enfin moi, je pense qu’ils se réfèrent juste à leurs méthodes de dealers pour le processus de création artistique. Comme ils ont sans doute l’habitude de couper la merde qu’ils vendent, et ben ils font pareils pour le rap. Ils racontent la merde dans laquelle ils sont, et ils la coupent à l’autotune, entre autres. C’est comme ça qu’ils subliment la merde, ces gars.

 

IGOR ILLITCH

Ouais enfin ça c’est un peu ce que je voulais dire !

 

Aussitôt qu’il prononce ces paroles, un souffle glaciale émane de la jungle et paralyse leurs corps, tout d’un coup refroidis. Une frayeur les traverse alors.

 

IGOR ILLITCH
(sur ses gardes.)

T’as senti toi aussi ??

ROMARIN
(finalement rassuré.)

Ouais… Ca fait du bien cet air frais, j’étouffais…

IGOR ILLITCH

A moi ça ne me plait guère !….

ROMARIN

 

Décontracte-toi mec ! Laisse-toi bercer par cet étrange composition qui nous caresse les tympans. On croirait entendre nos deux rappeurs…

 

Effectivement, cette bouffée d’air frais parvenait des profondeurs de la jungle. Il paraissait s’agir d’une remontée, bientôt tambourinante, des exhalaisons les plus acides auxquelles s’était couplée une douce pureté sauvage.

« … Ce soir, j’fume un gros, gros deh / J’téma ton postérieur, j’veux l’même en po-poster ! « 

ROMARIN

Sérieusement gros, pourquoi tu cherches à tout t’expliquer ? Il suffit de kiffer sa race tranquille ! T’écoutes le morceau et t’apprécies, c’est tout. Pas besoin de traduire en parole cette sensation de plénitude. Surtout qu’elle risque d’être incomprise…

IGOR ILLITCH

Ouais… Je sais pas… T’as peut-être raison… J’m’embarque sans doute à tort dans une spéculation délirante… Enfin bref, akhi, la seule chose dont je suis sûr, c’est que cette passion est pleine de paradoxes. Et au moins en cela elle a un intérêt…

 

pnl billard captchamag

J’ai bien peur que notre Igor Illitch ne se trouve ici face à une aporie. Ses tentatives plus ou moins laborieuses de rendre intelligible sa passion pour PNL semblent être malvenues, manquer de pertinence, comme l’affirme Romarin, car il ne s’agit pas dans les morceaux de PNL de transmettre un quelconque « message » destiné à la raison de tout un chacun, bien au contraire. Tentez donc vous-même d’expliquer pourquoi vous kiffez à un proche qui n’a jamais écouté. Ce n’est pas la bonne solution pour partager votre passion. Non, il faut tendre un guet-apens à ce proche, de telle sorte que sans mot dire, il se retrouve brutalement en train d’écouter « Je vis, je visser ». De cette manière seulement il pourrait vous comprendre. Mais si le rap de PNL ne semble pas s’adresser à la raison, il s’agit donc de toute autre chose. Mais quoi ? Telle est la question qui demeure sans réponse, et qui effraie Igor Illitch.

 

Puis, soudain, de la jungle s’élève une douce partition, cliquetante, composée de cordes pincées et d’un souffle apaisant qui happe immédiatement l’ouïe des deux énergumènes.C’est alors qu’à cette douceur introductive s’additionne désormais un flot de mesures puissant, sauvage, ô combien désinhibant et libérateur.

 

« …J’veux du L, j’veux du V, J’veux du G, pour désapper ta racli ! / Igo on est voué à l’enfer, l’ascenseur est en panne au paradis !… »

 

Comme envoûtés, Igor Illitch et Romarin d’un geste pressé et maladroit retirent leurs vieilles guêtres, vulgaires oripeaux d’un pastiche de civilisation, et, torses bombés, s’élancent déchaînés, quadrupèdes, à toutes jambes, à toutes mains, à travers la jungle trop longtemps ignorée, au rythme des basses merveilleusement abrutissantes.

Ainsi gambadent-ils à la poursuite de cette mélodie étrangement hypnotique, lâchant de compulsifs « Onga ! » ; tous deux poussés par un instinct profondément humain, profondément animal, profondément sauvage. Poussés par l’instinct dionysiaque, dirait Nietzsche.

 

Ce qui était alors répugnant, considéré avec dédain, devient subitement sous l’égide des deux alchimistes Ademo et N.O.S, hypnotique, addictif. Le rap de PNL, c’est plus Kaa que Mowgli, en somme.

 

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SCH | Scélérate sélection (Bootleg Captcha Mag X DGEDLG)

Le timbre de voix de Freko Ding, le flow de Lil Durk, et la gueule de Vigo Mortensen : Sch est une sacrée bestiole. Le genre de bestiole qui risque de faire son trou très rapidement et de démanger pas mal de monde. Étendard de la crapulerie hissé aux quatre vents, Sch, digne représentant des « mecs de cité à cheveux longs », est -souhaitons-le- l’une des futures têtes d’affiche de la scène française.

Si R.I.P.R.O Vol.1 a permis une première mise en lumière du talent marseillais (oui, c’est un oxymore), Sch Mathafack prépare actuellement la sortie de A7, une mixtape qui devrait satisfaire l’appétit d’un public grandissant. En attendant, le bien nommé Marcel La Gnole (déjà à l’origine du bootleg de Nessbeal « 50 nuances de Khey ») a compilé toutes ses apparitions, freestyles, remixs.

Sélection : Marcel la Gnole
Cover et taggage des pistes : Genono

Clique sur la cover ci-dessous pour télécharger le dossier :

cover bootleg sch captcha mag

Djé : « J’aime les assonances, les double-sens, triple-sens » | Interview + Bootleg

Présenter Djé est un exercice compliqué. Membre énigmatique du 92i, dont on ne connaissait jusqu’ici que quelques couplets éparses, il est ce type de personnage que l’on pourrait qualifier un peu trop facilement de « secret le mieux gardé du rap français ».

Traffic, son premier projet solo, sera dans les bacs le 29 juin. L’occasion pour nous de rencontrer Djé dans un café parisien, et d’évoquer la genèse de cette mixtape, le style assez unique de son écriture, son parcours au sein du 92i, et ses projets à venir. Mala était également présent, mais le sujet du jour étant la sortie de Traffic, l’interview est pleinement centrée sur Djé et sur sa musique. Pour la même raison, on a également évité d’évoquer Booba, même s’il revient -forcément- à un moment ou deux dans la discussion.

Je tiens également à noter que Djé a payé toutes les conso (deux noisettes pour ma part, deux allongés pour mon comparse Le Jeune Did), et un rappeur qui paye, c’est assez rare pour être souligné.

Et à la fin de l’interview y’a un bootleg en bonus.

dje tracklist captcha mag

Genono : T’es dans le game depuis une bonne dizaine d’années, mais ton premier projet solo n’arrive que maintenant. Est-ce que c’est parce que t’as vraiment pris le temps de le peaufiner, ou c’est juste que t’as pas eu l’opportunité de le faire avant ?

Djé : C’est vrai que l’opportunité ne s’est pas vraiment présentée avant. Ces derniers dix-huit mois, j’ai vraiment fait de la musique, en levant le pied sur les activités annexes. Et puis, il y a des événements qui font que tu prends du recul sur certaines choses, ce qui m’a poussé à prendre la décision de « compiler un savoir-faire ». C’est une chose qu’on m’a longtemps demandé de faire, parce qu’on avait décelé chez moi un certain « talent » -et j’insiste sur les guillemets- mais je n’arrivais pas à m’y mettre sérieusement. J’arrivais pas à me voir comme un artiste solo, qui doit faire des trucs de son côté. J’ai toujours été un mec qui, artistiquement, aimait bien les trucs de groupe, de collectif.

Genono : Quand tu dis qu’on t’a demandé de le faire … l’idée de te lancer dans un projet solo ne vient pas de toi ?

Djé : A la base la passion de la musique vient de moi. Mais au début, quand tu m’as entendu sur différents projets, c’est parce qu’on m’a dit « viens ». Après, je vais pas te dire, comme j’entends certains le dire « j’ai suis tombé dans le rap par accident » … Moi, la musique, c’est un truc qui me prend aux tripes. Maintenant, c’est bien beau d’avoir des aptitudes à quelque chose, mais il faut le travailler. Cette mixtape, j’ai bossé dessus sept jours sur sept, à l’atelier, au labo. Et toute la journée je suis dans le son, j’écoute des prods, je prends des trucs cainris et je kick dessus … C’est la première fois de ma vie que je me consacre pleinement à ça. J’ai aussi reçu pas mal d’instrus venues d’internet, des mecs que je connais même pas, que j’ai jamais rencontré, mais qui apprécient ce que je fais. Après, je me leurre pas, je sais que ces mecs ont aussi essayé d’approcher des cainris, ou des mecs signés, mais qu’ils se sont fait recaler, ou qu’ils n’ont simplement pas eu de retour. Et avec moi, pas besoin de se voir et de devenir potes pour que je pose sur tes prods. Si le son est bon, je le prends, point. Je pense que ce que les gens aiment chez nous, c’est qu’on fait le rap qu’on a envie de faire, on dit ce qu’on a envie de dire, sans trop se poser de questions. C’est très décomplexé.

Genono : Du coup tu bosses avec plein de producteurs différents, t’as pas peur de t’éparpiller ? Qu’est ce qui assure la cohésion ?

Djé : Bah justement, sur le prochain projet, je compte travailler plus étroitement avec certains beatmakers. J’aime garder une certaine couleur, j’aime qu’il y ait une cohérence entre les morceaux. Sur Traffic, j’ai des prods de Bone, de Parabellum … des gens que j’avais pas eu l’occasion de rencontrer auparavant.

Genono : Toi, tu touches pas du tout à la prod ?

Djé : Un petit peu, mais … quand je suis allongé dans mon lit, avec le pc sur les genoux. C’est pour m’amuser, y’a rien de sérieux. Moi, je bosse sur l’interprétation, l’écriture, le kickage, le flow. Je me nourrie de tout ce que j’entends. Les trucs récents, à la pointe, comme les Migos, les Young Thug, les Meek Mill, les Rick Ross, c’est bien, mais moi mes influences, à la base, c’est Jay-Z et Mobb Deep.

Genono : Pourtant, musicalement on te sent plus influencé par les trucs récents.

Djé : Ouai, mais c’est quand même ce qui me nourrit. Jay-Z, Mobb Deep, CNN, je sors de ça. J’ai pété un plomb sur leurs textes, je pouvais passer des heures à analyser leurs morceaux.

Le Jeune Did : Dans le fond je trouve pas ça tellement étonnant, même si on le ressent pas forcément musicalement, c’est une influence qu’on retrouve dans ta mentalité : le côté entreprenariat, aller de l’avant …

Djé : Ouai, sans faire de comparatif parce que ce sont deux échelles extrêmement différentes, mais l’état d’esprit est un peu le même. J’espère que c’est ce qui ressort de la mixtape : on n’est pas dans la complainte perpétuelle. C’est vraiment … à mi-chemin entre le système D et l’entreprenariat. On sait ce qu’on fait et de quoi on parle, sans jamais en faire l’apologie. C’est juste un hommage à ce genre de vie.

Genono : C’est vrai que c’est ce qui ressort de ta mixtape : t’es dans la description, jamais dans le jugement.

Djé : C’est ça. Tu te rappelles du titre Izi Life, dans l’album 0.9 ? « This ain’t a rap song, this is my life » … Bah voila, c’est exactement ça. C’est pas juste de la représentation, c’est nos vies. Après, ça reste du rap, ça peut sembler caricatural parce que parfois tu forces le trait, tu mets en scène … mais le fond, il est réel.

djé studio captcha magGenono : Est-ce que t’as senti qu’il y avait une attente de la part du public, sur l’arrivée de ton premier projet solo ? Parce qu’avant ça, on t’a entendu sur des sons un peu éparpillés, toujours en featuring … Même des titres solos, je crois que t’en as jamais sorti avant Traffic.

Djé : Pour cette mixtape, j’ai fait une quarantaine de morceaux en un an et demi. Et à la fin, j’ai fait ma sélection, un condensé de ce que je sais faire. Je pense que les gens qui aimaient bien ce que je faisais jusqu’ici vont être surpris, dans le bon sens du terme. Non seulement il y a plus de matière, mais surtout, c’est dix fois plus abouti, avec plus de personnalité.

Genono : C’est ce que j’allais dire, cette fois on sent vraiment que tout vient de toi, alors qu’auparavant, c’était uniquement des collaborations : on t’appelle, tu viens poser un couplet, et au revoir.

Djé : Voila, du choix de la prod jusqu’au mix, c’est moi. Maintenant, ça reste du Djé : si t’as aimé ce que je faisais avant, sur les sons avec Booba ou d’autres, tu vas kiffer cette mixtape.

Genono : Je me fais pas de soucis pour les gens qui apprécient déjà ton style, mais est-ce que tu penses que tu vas pouvoir attirer un nouveau public ?

Djé : Je pense, oui, parce que je suis contacté par des producteurs un peu hype du moment. Ils veulent qu’on bosse ensemble, donc ça me fait plaisir. Sur Traffic, j’ai fonctionné sans producteur attitré, après avoir passé des années dans les studios d’Animalsons. Je voulais pas me servir des outils mis à disposition par d’autres, je voulais pas solliciter les graphistes, les producteurs de Booba. C’est normal, il s’est constitué une équipe, je peux pas arriver et dire aux gens « fais moi ça ». J’ai tout fait de mon côté, de manière professionnelle, j’ai trouvé un graphiste, je me suis occupé du mastering … Attends mais j’ai pas répondu à ta question, c’était quoi déjà ?

Genono : Est-ce que tu penses attirer un nouveau public ?

Djé : Je pense, oui, parce que je fais du son actuel. On dénigre beaucoup la trap, mais à l’époque j’écoutais Young Jeezy, je considère que c’était déjà un peu de la trap. La trap, c’est un style particulier, aussi bien dans ce que tu racontes que dans la musique en elle-même. Les tempo lents, j’ai toujours kiffé, et déjà à l’époque de 0.9 on en faisait. A Harlem, ça s’est toujours fait ! Regarde les Dipset, par exemple. Et là, je kick sur des beats à 54 bpm, 52 bpm … c’est là-dessus que je prends du plaisir ! Après j’ai d’autres sons, comme Gold Cuban, qui sont un peu plus speed. Mais le plaisir, je le trouve vraiment dans les sons lents, indépendamment du fait qu’on considère ça comme de la trap, du dirty ou autre chose. Donc pour répondre à ta question, oui, je pense que ma musique étant très actuelle, elle peut parler à des gens qui ne me connaissent pas. Et le fait de collaborer avec de nouveaux producteurs va certainement m’ouvrir à un certain public.

djé mala captcha mag

Le Jeune Did : L’ambiance de ta mixtape est clairement pesante, mais quand tu t’autorises des envolées un peu plus planantes -comme sur le refrain de Gold Cuban-, ça fonctionne aussi sans jamais dénaturer le côté OG. Le style nuageux, le cloud a le vent en poupe en France, comme en témoigne le succès d’un groupe comme PNL. De ton côté, as-tu envie d’explorer d’avantage ce style ?

Djé : C’est vrai qu’en réecoutant le projet de A à Z, je me dis que ça peut éventuellement ouvrir une fenêtre vers d’autres choses. Traffic, c’est des lyrics assumées, du kickage … Je suis un gros consommateur de mixtapes, j’aime beaucoup ce format. J’aime l’attitude que l’on peut avoir sur mixtape, t’as plus de libertés que sur un album. Ecoute les textes de French Montana sur ses mixtapes, et après écoute-le sur un album … c’est pas la même chose ! Traffic, c’est un projet qui a quand même une certaine sombritude, et un son comme Gold Cuban permet de démontrer qu’on peut faire autre chose tout en restant soi-même. On ne s’enferme pas dans un truc. Moi, j’écoute de tout, j’ai toutes sortes d’influences.

Genono : T’as un univers très racailleux, tu parles de drogue, d’armes, mais d’un autre côté tu utilises des mots peu usités (« apparatchik » ) et des références super pointues. J’ai carrément appris des mots en écoutant Traffic ! Est-ce que c’est un truc qui te vient naturellement, ou c’est quelque chose que tu recherches pour enrichir tes textes ?

Djé : (rires) T’es journaliste, et c’est moi qui t’apprends des mots ! Mala, t’en dis quoi ?

Mala : T’es fort fréro.

Djé : En vrai, on a appris comme ça, tu connais Boulogne. Et même les cainris que j’ai kiffé, c’est des mecs qui écrivent un peu comme ça. Avec des assonances, de la subtilité … pas forcément des punchlines, comme on dit maintenant. Les punchlines, on dirait un concours de vanne. Des « ta mère en short » … alors que tu vas écouter Jay-Z, c’est pas ça du tout. Et puis moi, je suis pas un mec qui va s’imposer par sa grosse voix, ou se mettre en avant dans les clips, donc chacun ses armes. C’est pas parce qu’on fait un genre de rap qu’on doit s’enfermer dans des formats particuliers. Moi, j’aime les mots, même si le propos est dur, je fais attention à ce que ce soit correctement écrit.

Genono : Tu fais également énormément de name-dropping, c’est une volonté d’imager tes textes ?

Djé : Je me dis pas « faut que je fasse du name-dropping », ça vient comme ça.

Genono : T’as une écriture très instinctive en fait.

Djé : Oui et non, en fait j’ai des mécanismes qui me viennent naturellement parce que je les ai assimilés en écoutant des textes cainris. J’aime les assonances, les jeux de mots, les double-sens, triple-sens.

Genono : Est-ce que t’as pas l’impression de dérouter les auditeurs, parfois ? Parce que t’as des phases qu’il faut écouter deux, trois, quatre fois pour les comprendre.

Djé : Je sais pas, je fais pas attention à ça. J’ai toujours écrit comme ça. C’est aussi une façon de ne pas se dévoiler à mort, tu te caches un peu derrière les double-sens, les trucs codés. Quand tu parles d’un truc, et que l’auditeur se dit « ah ouai, il parle de ça, mais en fait il parle aussi de ça » … c’est ce que je trouve fort, et ce que j’essaye de faire. Mais je travaille pour resserrer un peu le truc, parce qu’il faut quand même que ça reste compréhensible.

Genono : Donc t’es quand même conscient que tes textes ne sont pas forcément faciles à aborder.

Djé : Ah oui, bien sûr. D’où les vidéos-lyrics, par exemple, ça aide les gens à suivre ce que je raconte. Si je dis quelque chose que je suis le seul à comprendre, ça n’a pas grand intérêt.

Genono : T’as une syntaxe super particulière, avec parfois les mots dans le désordre, ou des phases où il manque un pronom, un déterminant, ou un verbe … Cette syntaxe un peu torturée, ça vient du fait que t’écoutes que du rap US ? J’ai presque l’impression que tu écris en anglais, et que tu fais la traduction mot pour mot en français.

Djé : J’aime beaucoup les ellipses, c’est vraiment un truc que je fais volontairement. Après, c’est vrai que quand j’écris, je pense presque en anglais. Du moins, dans la construction des phrases, comme j’écoute que du rap US, j’ai les mêmes mécanismes qu’un mec qui rappe en anglais. Après, j’ai quand même des influences françaises, parce que je viens de l’école de Boulogne. J’ai grandit là-dedans, je peux pas l’enlever de moi.

Genono : Ce qui m’a agréablement surpris dans Traffic, c’est que t’as vraiment une écriture très travaillée et très pointue … mais paradoxalement, j’ai l’impression qu’elle n’est pas suffisamment mise en avant. T’as jamais eu envie de faire un morceau un peu plus solennel, qui mettrait plus en valeur l’aspect purement lyrical ?

Djé : Nan, mais quand Jay-Z disait « si le talent vendait, la vérité serait dite » … ou « j’aurais voulu rapper comme Common Sense mais … » il y a une différence entre être un bon technicien et savoir écrire de bonnes chansons. Si demain t’entends un son de Djé sur du piano-violon, tu vas te dire « qu’est ce qui lui arrive ? ».

Genono : Piano-violon c’est un peu caricatural, mais tu vois ce que je veux dire ? Quand on va écouter ta mixtape, on va s’arrêter sur l’ambiance, les flows, les prods, mais je trouve dommage que quand on parle de Djé, on en parle pas d’écriture.

Djé : Je sais pas comment me perçoivent les gens. Quand on parle de Djé, on parle de quoi ?

Genono : Tu sais, les gens cherchent pas bien loin. Quand on dit Djé, on pense « pote de Booba », et généralement ça s’arrête là.

Djé : C’est le souci, ton propos passe toujours après la manière de faire, et les gens font tout de suite des raccourcis. Et Booba, avec sa position, c’est le premier à subir ce genre de choses. C’est comme ça, on peut rien y faire.

djé 92i captcha mag

Genono : Il y a quatre featurings avec Mala sur Traffic. Est-ce qu’un projet commun est envisageable ?

Mala : Oui, c’est envisageable …

Genono : … et c’est envisagé ?

Djé : (rires) T’es bon ! Oui, c’est envisagé, mais je vais pas te dire n’importe quoi, parce que demain je vais aller sur internet je vais voir « Mala et Djé sortent bientôt un album commun » … nan, c’est pas le cas ! Humainement, Mala et moi on s’entend super bien, donc artistiquement, forcément, on est amené à se rapprocher. Ca se fait tout seul, en fait. Voila, là j’avais besoin de jeter des trucs solo. Compiler ce que je sais faire, sans chercher l’appui de featurings, sans aller dans l’univers d’autres gens. C’est ce qui explique l’absence de featurings –hormis Mala.

Genono : Tu m’as dit que tu bossais sur Traffic depuis un an et demi, mais en 2009, tu parlais déjà d’un projet en préparation.

Djé : Ouai, t’enregistres des sons, tu les sors pas, tu te dis que ça va faire un projet … Mais comme je t’ai dit tout à l’heure, le travail que je fournissais à l’époque n’a rien à voir avec le travail que j’ai fourni cette année. Là, je suis au labo du lundi au vendredi, écriture, flow, enregistrement, je rentre chez moi pour dormir, je me lève j’y retourne … Alors qu’en 2009, j’étais beaucoup moins structuré. J’avais beaucoup moins d’instrus à disposition, aucun support, et puis il n’y avait pas de cohérence. Un projet, ça doit être habité. Si tu fais un morceau, et deux mois après t’en fais un autre, et que le troisième arrive six mois plus tard … ça ressemble à rien.

Genono : Les sons que t’as enregistré à l’époque, tu les as zappé ?

Djé : Ouai, je les ai zappé. Après, y’a des phases que t’entends dans Traffic qui peuvent venir de ces couplets enregistrés il y a 5 ans, mais c’est retravaillé, réécrit. 5 ans, c’est beaucoup, il s’est passé beaucoup de choses depuis.

Genono : T’es satisfait des retours sur les premiers extraits que t’as balancé ?

Djé : Satisfait … on va dire oui. On a fait notre truc en indé, on a monté notre structure …

Genono : Quand tu dis que t’es satisfait c’est au niveau des critiques, ou en termes de visibilité ?

Djé : De visibilité, déjà. Quand tu jettes un truc, t’as envie que ça touche le plus de monde possible. Après, j’ai bien conscience d’être dans un certain créneau, d’avoir un certain style. Pour ce qui est des critiques, je les entends, mais je me fais plutôt un avis en fonction des gens que je côtoie. J’ai du mal à faire les choses et à regarder ce que les gens en pensent en même temps.

Genono : T’utilises beaucoup le vocoder tout au long de ta mixtape. Comment t’aurais fait si cet outil n’existait pas ?

Djé : Comment j’aurais fait … Je sais pas. Mais si demain j’ai envie de voir mon pote, et qu’il n’y plus facebook ou le téléphone, je vais me donner les moyens. Si y’avait pas vocoder, j’aurais fait sans, et j’aurais assumé le résultat. Je suis pas pro-vocoder, ou anti je ne sais quoi, mais il faut vivre avec son temps. Y’a des morceaux où y’en a moins, des morceaux où y’en a du début à la fin … On s’amuse avec. Toutes les torsions que t’entends dans les sons, c’est volontaire. J’aime bien le mélange des genres.

Genono : Traffic sort en physique, ou uniquement en digital ?

Djé : Physique et digital. Elle sort le 29 juin, et y’a surement encore un clip qui va arriver avant la sortie.

Genono : Tu peux déjà parler des projets qui vont suivre ?

Djé : J’ai déjà enregistré deux-trois morceaux pour enregistrer une nouvelle mixtape. Je vais pas t’en dire trop tout de suite, je pense qu’on aura l’occasion de se revoir pour en reparler.

Genono : La liste de tes collaborations hors 92i est super courte. Je me souviens de Dosseh, de LIM y’a très longtemps … C’est un choix de ne pas te mélanger, ou c’est juste que t’as eu peu de propositions ?

Djé : En fait, la musique j’ai presque été obligé d’en faire. J’aime trop ça, je ne pouvais pas ne pas en faire. C’est comme si j’avais pas eu le choix. Mais je me prenais pas au sérieux, je faisais ça en dilettante. Et quand je faisais un son, j’avais pas à chercher. Tu veux faire un son, tu tournes ta tête, tu tombes sur Mala. Bon bah vas-y, viens, on fait un son ! Tu vois, t’as pas besoin de chercher plus loin. A Boulogne, même quand tu veux rester dans ton coin, t’es pas tout seul. Tout le monde fait de la musique, c’est un coin particulier à ce niveau là.

Le Jeune Did : Ton intégration au sein de 92i, elle s’est passée comment ?

Djé : Heu …

Genono : (rires) Est-ce que t’as été bizuté ?

Djé : J’ai du ramener un cadavre pour entrer dans le gang. Un cadavre par personne ! (rires) Nan mais c’est la vie de quartier, t’es là, les gens sont là … Au début t’es plus jeune, puis tu grandis, tu te retrouves avec les grands … voila. Y’a pas vraiment de genèse à raconter. Des fois je lis des trucs, les gens se rappellent de tout vingt ans après, ils peuvent te décrire comment était habillé le mec la première fois qu’ils l’ont rencontré … Nan, nous on était du même quartier, on a grandit là-bas, et y’avait un peu des têtes de gondoles : Malekal, Sages Po’, Lunatic. Moi, je trainais souvent avec Sir Doum’s, qui était dans Beat de Boul …

Le Jeune Did : En fait, y’a une telle effervescence que t’es plongé dedans, que tu le veuilles ou non.

Djé : C’est un peu ça. C’est un vivier, sans être une école. C’est ton problème, ça te motive de voir les gens faire, mais quand tu rentres chez toi pour écrire t’es tout seul. Donc t’as ça, plus les influences cainri … et puis la vie qu’on a mené en dehors de la musique. Tout ça, c’est des choses qui nous ont rapproché.

Le Jeune Did : Après On Contrôle la Zone, il y a eu une période où les fans attendaient un album commun du 92i. Est-ce que ça a été en projet à un moment donné ?

Djé : En projet, oui et non. C’est pas comme si on l’avait commencé, et que ça s’était arrêté. Mais c’est un truc qui aurait fait plaisir à tout le monde, c’est sûr.

Mala : Après, c’est compliqué. Y’a des gens qui vont te dire « j’aurais aimé un album du 92i de telle époque », d’autres « non, de telle époque ». C’est impossible de mettre les gens d’accord.

djé captcha mag

Le Jeune Did : Là vous êtes tous les deux sur le label « OG », c’est ça ?

Djé : En fait, j’avais commencé à monter une petite structure quand j’ai commencé la mixtape. Et puis finalement, on a eu l’occasion de créer ce label, OG. On est content, on peut sortir Traffic dessus, et on a déjà prévu de lancer les prochains projets par le même biais.

Genono : OG, c’est juste vous deux, ou il y a d’autres artistes ?

Mala : Pour l’instant, c’est juste nous deux.

Djé : Après, on verra. Il y a d’autres artistes qui nous disent qu’ils veulent travailler avec nous, qui nous envoient des sons tous les jours. Mais tant qu’il n’y a rien de bouclé, je préfère ne pas en parler. Quand ce sera fait, ça fera une occasion de se revoir !

Genono : Est-ce que tu connais Le Blavog ?

Djé : Le Blavog … le nom me dit quelque chose.

Genono : Les faux dialogues entre rappeurs …

Djé : Ok, ouai je vois. Je sais plus si j’ai lu le truc, ou si on me l’a rapporté … Ils m’ont torpillé, nan ?

Genono : Nan …

Djé : Si, si, si. Genre on est des mecs de bande dessinée. Tu vois ce que c’est, Mala ?

Mala : (silence)

Djé : Ils nous ont torpillé.

Genono : Du coup, tu penses quoi de la caricature qu’ils font de toi ? Y’a un fond de vérité ?

Djé : Ils nous connaissent pas ces mecs ! C’est comme si tu demandais à Johnny si sa caricature des Guignols avait un fond de vérité … t’es un ouf toi ! Quand tu te bases uniquement sur ce que t’entends dans des sons, sur des lyrics … tu peux pas prétendre connaitre quelqu’un juste par rapport à ça. C’est juste une facette, c’est biaisé sur plein de choses. Et toi t’es là, t’interprètes … Après ça peut être marrant, j’en sais rien.

Genono : En fait je te demande ça parce qu’il y a certains rappeurs qui se sont tellement reconnus dans leurs caricatures qu’ils pensaient qu’il y avait une taupe dans les studios, ou que les mecs qui écrivaient les dialogues étaient des proches à eux.

Djé : Dans mon cas en tout cas, nan, pas du tout. Après, ça m’avait pas énervé non plus, mais bon … j’ai pas trouvé ça super marrant. Je trouve que c’est plus du torpillage gratuit qu’autre chose. Ils tirent sur des ambulances. Attends, mais toi t’as écrit là-dedans ?

Genono : Nan, mais je les connais.

Djé : Et ça existe encore ?

Genono : Je sais pas si c’est officiellement terminé, mais ça fait un moment qu’ils n’ont plus rien publié.

Djé : Faudrait que je relise, mais dans mon souvenir … C’est peut-être aussi le fait d’être concerné.

Le Jeune Did : Pour conclure, on entend souvent « les gangsters dans le rap, ça n’existe pas ». Dans ton projet, tu parles beaucoup de narcotrafic, de grand banditisme, etc. Où se situe la frontière entre fiction et réalité ?

Djé : Les rappeurs qui disent ça, je pense que ça les dérange de ne pas vraiment être comme ça. Moi, je prétends pas avoir tout fait. Mais dans ce que je dis, tout est vrai. Y’a des trucs que je peux illustrer par des histoires qui me sont arrivées, et d’autres que je peux illustrer par des histoires qui sont arrivées à des amis avec qui je suis tous les jours. Si y’a une commission rogatoire, on se fait péter, et mon pote prend quatre ans de prison, alors que moi je m’en sors … c’est la même chose. Et puis, une fois que t’as eu un certain style de vie, que t’as mangé ton pain noir dans différentes situations … ce qu’on raconte, c’est un hommage à cette vie. On a pas le droit d’avoir vécu ces choses, et d’en parler en assumant ? Quand Rick Ross dit « Seigneur, je sais que je suis un pêcheur », personne lui dit rien. Les mecs parlent de kilos de drogue toute la journée alors qu’ils ont été matons pendant des années. Les rappeurs aux States, on sort des dossiers de fou. Ils ont fait des écoles d’art, des trucs de fou … et pour nous, on vient chercher la petite bête ? Mais jamais tu trouveras de dossiers sur nous !

djé traffic cover1

BONUS : DELTA ECHO JOKER – BOOTLEG CAPTCHA MAG MIXE PAR TIS

Tracklist :
01 – Djé – Alpo
02 – Djé – Schmozonizi freestyle
03 – Djé – 187
04 – Sir Doum’s – Zik à fond feat. Djedo & LIM
05 – Djé feat. LIM & Sir Doum’s – Double violences urbaines
06 – Booba – Salade, tomates, oignons feat. Djé
07 – Mala – Bande à part feat. Djé
08 – Dosseh – Summer crack mothafuckaz feat. Djé
09 – Booba – On contrôle la zone feat. Djé, Brams & Mala
10 – Booba – Si tu savais feat. 92i
11 – Djé – Monnaie dans le crâne
12 – Djé – Quoi qu’il arrive feat. Booba
13 – Djé – Life feat. JC of The Finest
14 – Booba – Me-ca feat. Djé
15 – Soma – Sex prime feat. Djé
16 – Booba – Izi life feat. 92i
17 – Djé – O.G.H.N. feat. Mala

Tout qu est ce qu il s est passé en ce vendredi 12 juin dans le rap français

Peut-être qu’un jour, les rappeurs comprendront que sortir un clip le même jour à la même heure que quinze autres mecs ne joue pas forcément en leur avantage. Qu’être le seul à balancer une exclu le mercredi à 17h apporte peut-être plus de visibilité que passer après Kaaris, Gradur ou Booba, un vendredi à 18h. Les rappeurs étant ce qu’ils sont, c’est pas gagné.

Du coup, histoire d’être certain de ne rien louper, voici un petit condensé de ce qu’il s’est passé en ce vendredi 12 juin 2015. Après, il est pas impossible que j’ai loupé un ou deux trucs, mais c’est pas comme si j’étais journaliste.

C’était pas aujourd’hui à 18h mais fuck

Gradur – Partis trop tôt : Bon c’est un peu de la triche, c’était avant-hier, mais le son est très sympathique, et surtout ça me fait plaisir de foutre Gradur parce que ça attire à chaque fois ses opposants politiques les plus farouches et leur argumentaire travaillé à la lettre, et qui tient généralement en vingt caractères : « Gradur = Caca ».

Niska – Freestyle Murder 2.0 : Généralement, ces gens abhorrent avec au moins autant de force et de conviction Niska, qu’ils considèrent en quelque sorte comme l’Antéchrist. Donc ça, c’est le dernier freestyle de Niska :

Lacrim – Voyous feat Gradur : Ca date d’avant-hier aussi, mais c’est pas comme si le titre de l’article contenait la date du jour. Hier, y’a aussi eu le clip du Lacrim x Gradur. On aurait préféré que Def Jam libère le clip du Kaaris x Lacrim, mais visiblement, en ce moment y’a des galères de budget.

Zekwe – Premier Metro : Vu que c’est la fête du slip, y’a aussi eu ça en début de semaine.

Passons maintenant au plat du jour.

Les gros poissons

Kaaris – Kadirov : Bon, on connait déjà le son, mais le clip est super propre, et surtout c’est bien que Kaaris puisse continuer à exploiter un peu son album, malgré la grosse déception en sortie de caisses –140.000, c’était peut-être un poil trop ambitieux. Dans les commentaires Youtube, on apprécie le cainri qui vient poser un « I don’t understand French but I love his flow & the beats, good work Kaaris », et on se dit surtout que c’est dommage qu’il comprenne pas le « Elle essaie d’avaler le tout comme si ma bite avait bon goût » ou encore le « j’viens pas à ta teuf, sauf si y’a le suicide d’un keuf, ou pour mettre des doigts à ta meuf »

Niro – Ba wé mon ami : Le titre est tout pourri, mais il ne faut pas juger un ours à sa couverture. Ba wé mon ami, même s’il est un cran en dessous de Goodkat, est un excellent morceau. Jolie performance sur le premier couplet, même si au bout d’un moment on commence à craindre de voir Niro devenir tout bleu à force de ne pas respirer. Le clip, en revanche … nan, ça ressemble à rien, c’est dur. Et pour les quelques meufs qui dansent (mais pas trop de meufs quand même parce qu’il y a pas les moyens d’un clip cainri), on va faire comme si on se souvenait pas que Niro clamait haut et fort il y a encore peu de temps qu’il ne mettrait jamais de cochonnes dans ses vidéos.

Rim’K – Big Fumée : Rim’K est un petit malin. Son nouveau projet, Monster, sort à la rentrée, et il veut donc se montrer un peu avant l’été. Alors plutôt que de balancer des extraits trop tôt et de se retrouver avec 8 titres déjà connus à la sortie de son album, le célèbre Tonton clippe ses freestyles à Atlanta et s’assure un retour sur le devant de la scène sans trop forcer. Et puis, ça permet à AP de continuer à justifier son statut de meilleur emploi-fictif du rap français.

Là où on s’aperçoit que le public il flaire de ouf

Juicy P – Papier feat Kinsh Makavels,MCG, KLM : A l’heure où j’écris, le clip est en ligne depuis deux heures trente, et le compteur affiche 101 vues. Sachant qu’il y en a 3 pour moi, certainement 8 pour Teobaldo … passons. Il est vrai que faire des feats avec des mecs que personne ne connait vraiment, ça aide pas à attirer le public, mais après ça va se plaindre de voir toujours les mêmes têtes. Soyez cohérents, et arrêtez d’avoir peur de la nouveauté. Et arrêtez-vous un peu sur Kinsh Makavels, qu’on a entendu y’a pas longtemps sur Hood Music.
C’était la minute Jean-Pierre Coffe, « en version hétéro et plus méchant ». BikravTour sort le 22 juin.

Miko  – Niggiz An Mwen : Même constat que pour Juicy P, les gens ne se pressent pas pour aller visionner le clip. J’ai pas compté, mais c’est au moins le dixième clip issu de Hood Music. A ce rythme, les 27 pistes vont être clippées. Si je peux me permettre de passer commande, je veux voir en priorité les titres de Hype, de Jack Many, et de Kinsh Makavels.

Des autres trucs

MZ – Og’s : Perso je suis ap trop fan de la MZ donc je peux pas trop dire si c’est ienb ou pas ienb en comparaison avec leurs autres titres. Tout ce que je peux dire, c’est que j’aurais bien aimé un petit couplet d’Ixzo, je suis sûr qu’il se serait éclaté sur cette prod.

Demon One – Démoniak : Démon One avait annoncé la sortie du clip Démoniak pour ce vendredi, au final on a juste droit à un teaser sans date … HA HA HA, RAP FRANÇAIS

Le bouquet final

PNL – Le monde ou rien : PNL entre dans sa phase d’expansion. Ces derniers mois, le bouche à oreille et la qualité de l’album QLF ont suffit à créer une bonne base de départ. Le prochain album est celui qui devra faire entrer le duo dans une autre sphère. Le monde ou rien : le groupe ne se contentera pas des miettes. Et si Miami, les costumes de Mani, et la cadillac en guise de corbillard, références grandiloquentes à Scarface semblent d’ores et déjà omniprésentes dans l’univers nuageux du prochain album (« Le Monde Chico », ça ne s’invente pas), ce sont les rues crasseuses de la banlieue napolitaine que nos deux essonniens explorent le temps d’un clip. « J’suis plus Savastano que Ciro » : l’univers de Roberto Saviano est bien plus proche du bitume que celui de Brian de Palma. Malgré leurs ambitions -ou plutôt leurs rêves- stratosphériques, Ademo et N.O.S n’en décollent pas. Le monde, avec tout ce qu’il y a dedans. Y compris la merde dans laquelle il faut tremper des mains faites pour les disques d’or.

Radmo, la victoire de la douleur | Interview

Le temps d’un week-end ensoleillé en Franche Comté, nous souhaitions voir ce que Besançon proposait de mieux en matière de terroir. Plus communément surnommée Besac par les autochtones, la ville s’est forgée une réputation de taille liée au savoir faire local et artisanal. Nombreuses sont les informations récoltées autour de son horlogerie, de ses édifices et de sa gastronomie. La citadelle de Vauban, le palais Granvelle, le vin jaune, les fromages (Comté, Cancoillotte, Mont d’or). Tout ce patrimoine et ce passé glorieux incite à la découverte de la cité bisontine.

Sur le plan culturel, Besançon n’était pas destiné à devenir une ville incontournable du rap français, personne ne l’aurait prédit. Et pourtant, trois personnages s’évertuent à créer leur musique et à participer pleinement (et sans doute inconsciemment) à l’Histoire de la ville : Sidi Sid, Dela, et enfin Radmo.

Sidi Sid et Dela, c’est à eux deux Butter Bullets. Dela c’est le producteur, l’artisan du groupe, qui concocte ses instrus avec autant de minutie qu’un horloger. Sidi Sid, c’est le rappeur, à la fois passionné et désabusé de tout, désormais exilé depuis quelque temps sur Paris. Son parcours rappelle celui d’un Georges Duroy dans Bel-Ami, ou d’un Frédéric Moreau dans L’éducation Sentimentale. Comme dans les plus grands romans, Sidi Sid a rencontré dans la capitale cette chose la plus cruelle que l’on puisse y trouver : la fin de l’innocence. Sous l’entité Butter Bullets, celle-ci a par la suite abouti sur deux des albums parmi les plus sombres et réussis du rap français, Peplum et Memento Mori.

Pendant ce temps, Dela resté au pays, continue de collaborer avec Radmo.

Radmo, c’est la figure locale indiscutable, issue du quartier de Planoise, malheureusement d’avantage réputé pour ses barres HLM et son taux de chômage que pour sa gastronomie ou son architecture. Radmo, c’est un joli mélange de plein de choses : hospitalité, spontanéité, sincérité, un personnage autant à fleur de peau, que humble et réfléchi. Toutes ces qualités ne surprennent pas, car celles-ci se retrouvent directement dans sa musique.

Son album Doloris Victoria, sorti le 9 Mars dernier et entièrement produit par Dela, est dès la première écoute, une réussite évidente. Il fait d’ailleurs suite à la première salve Bouteille de Gaz, envoyée gratuitement sur la toile en 2013, qui est une sorte de  projet rétrospectif fort réussi. Il nous a donc semblé indispensable, le temps d’un entretien, de revenir sur tout cela à la fois. Et c’est avec une grande courtoisie que Radmo a accepté de répondre à nos questions.

Propos Recueillis le 31/05/2015

llustrations : Singe Mongol

Texte : Le Jeune Did

Comment le rap est arrivé jusqu’à toi qui a grandi à Besançon ?

Quand j’étais petit j’écoutais du funk, de la musique afro-américaine. De base c’était des trucs que je kiffais déjà. Par la suite, dès que les premiers groupes de rap français ont commencé à émerger, direct on a commencé à suivre. C’était l’époque des Little. Dès le départ on a commencé à rapper, à se retrouver et à faire des freestyles entre potes, on est très vite rentrés dans ce délire là, c’est juste venu naturellement jusqu’à nous.

Et à partir du moment où toute cette vague rap arrive, comment se développe ton éducation musicale ? Tu étais autant branché rap français que rap US ?

À l’époque, tout en suivant le rap français, j’étais quand même plus branché rap US. Les découvertes se faisaient principalement via l’émission « Yo! MTV Raps », avec à chaque épisode un nouvel artiste à suivre.

En écoutant tes sons que ce soit sur Bouteille de Gaz ou Doloris Victoria, il y a souvent des sonorités West Coast qui ressortent, tu name-droppes pas mal d’artistes, des anciens de N.W.A. à Kendrick Lamar. Même dans le visuel de tes clips Bras Long ou Cobra, on retrouve une imagerie et des codes West Coast. Les claps très Dr. Dre dans le morceau Californie… Tout cela réuni nous fait dire que c’est sans doute une époque et un style de rap qui t’a plus marqué que d’autres.

C’est vrai que dans le rap américain j’ai toujours plus kiffé le côté West Coast que New York, et pas seulement par rapport à la musique. Je trouvais que les mecs West Coast avaient un style et une image différente, plus exotique, que l’on ne pouvait retrouver nul part ailleurs, surtout en France. Car le style new-yorkais s’est lui directement imposé chez les mecs de Paris de par leurs similitudes : les rues sombres, le côté froid, tout ça… Le côte dépaysant et ensoleillé de L.A m’a plus parlé.

Si je te demande tout ça c’est surtout parce que tes influences musicales sont moins perceptibles que celles de Sidi Sid. Sa musique ultra référencée la rend facilement devinable et familière pour les initiés. Toi, tu glisses souvent des clins d’œil à plein de trucs que tu kiffes, cependant  ton approche artistique et musicale est beaucoup plus spontanée. On sent que tu souhaites d’avantage transmettre une certaine authenticité, un certain vécu, des histoires de tous les jours, des tranches de vie, plus que des références.

C’est vrai que quand je vois le taff de Sidi, on remarque sa grosse culture générale, toutes ses références, on sent qu’il maitrise son sujet. Ma culture générale rap  est moins importante que la sienne. J’ai en revanche une culture cinématographique très importante, et si tu écoutes attentivement, tu t’aperçois que j’essaye toujours d’envoyer des images, de mettre des mots sur des scènes connues de films qui le sont plus ou moins. Je m’inspire aussi beaucoup de l’actualité : ces faits d’actus, je finis souvent par les faire glisser dans mes textes.

Ça nous permet de parler du duo Butter Bullets :  on y retrouve donc Sidi Sid , qui est rappeur et bisontin comme toi, et Dela le producteur du groupe, qui est également ton beatmaker sur l’intégralité de Doloris Victoria. Tu peux nous raconter votre rencontre ?

À l’époque, Dela habitait en résidence étudiante à Besançon et vu que j’habitais juste à côté, je voyais souvent des étudiants avec qui on tapait des matchs de foot et des soirées. Et vu que ces étudiants étaient voisins avec Dela ils me disaient souvent : « Radmo faut qu’on te présente un gars, il fait du son, c’est un truc de ouf etc. » et de son côté pareil ces mecs allaient vers lui et lui disaient « Dela faut vraiment que tu rencontres Radmo ». Donc un jour, à force d’entendre toujours la même chose, je suis allé chez lui. Une fois les présentations faites, on s’est posés et il m’a fait écouter son travail. Et tu vois à ce moment précis, ça faisait déjà des années que je rappe, on me présentait donc souvent des gars qui faisaient du son, et le résultat n’était pas toujours à la hauteur, même si par pudeur tu vas pas dire au beatmaker que son travail est pourri… peut-être que le gars débute, il faut donc lui laisser le temps de trouver la bonne formule. En revanche, le jour où je suis arrivé chez Dela, je suis resté bouche bée car son travail était trop lourd. Bref je retourne un autre jour chez lui pour finalement poser un son, et Sidi Sid était là et me demande si j’étais chaud pour faire un feat avec lui. C’est comme ça qu’on a enregistré notre premier morceau ensemble qui s’appelle « Toujours en place ». C’était notre premier son ensemble, on s’est tapé des bonnes barres de rire, c’était un bon délire, c’est à partir de là qu’ils m’ont trouvé super cool, et à un moment Dela me dit que si je le souhaitais, on pouvait continuer à travailler ensemble. Ça faisait vraiment plaisir. En plus, Dela est un pur producteur, un vrai geek qui craque pleins de logiciels et qui connait trop de trucs, le gars qui fait plaisir. Il a quand même fallu un peu de temps pour trouver musicalement la bonne alchimie et qu’on devienne un véritable binôme, qu’on finisse par se comprendre parfaitement. Je me rappelle qu’au début, quand j’arrivais au studio, je voulais qu’il retouche sans cesse ses prods pendant parfois plus de deux heures ! Je le saoulais souvent à vouloir retoucher ça et puis ça et encore ça…  ! Alors que maintenant, j’ai juste à me ramener au studio, et il sait à l’avance ce qui me conviendra et me correspondra. C’est très soulageant et reposant en tant qu’artiste, car j’ai juste à kicker, je pose le texte et Dela s’occupe du reste.

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Cette bonne alchimie que vous avez tous les trois atteint sans doute son paroxysme avec le délire Ralph Lauren que vous avez en commun. Celui-ci apparaît d’abord sur les « Larmes du soleil » et  a ensuite abouti sur un véritable morceau (« Ralph Flow » de Butter Bullets ndlr.) Ce délire fonctionne, car l’auditeur y adhère vraiment. On peut d’ailleurs en juger la portée et l’impact quand on voit un mec comme Alpha Wann, qui est très fan de vous, pomper clairement ce délire en nommant un de ses skeuds Alph Lauren. Du coup ce délire Polo Sport, c’est venu comment ?

Il vient de nous tous ! Déjà dans notre petite équipe, on était tous habillé en Ralph Lo. Ça vient peut-être quand même plus de Dela que du reste… je me souviens on était toujours là à chiner, à essayer trouver les plus beau trucs Ralph Lauren. On se marrait tout simplement. Mais en plus de ça, avec tous ces délires, il y a une réelle amitié qui s’est développée. Au delà de la musique, ces gars-là font vraiment partie des meilleurs amis que je puisse avoir. Ils m’ont toujours soutenu, dans les bons moments comme dans les plus durs, on s’est toujours compris, c’est ça notre force. Pour le morceau « Les larmes du soleil », un jour Dela m’avait fait un son, mais je voulais pas trop le kicker au départ. Après réflexion, je pose un petit couplet, et je lui dis « essaye de t’arranger avec ça pour en faire un refrain ». J’hésitais car c’était un son un peu fun, ensoleillé, estival… et à cette période j’étais plus sur des morceaux beaucoup plus crus. Je lui ai donc laissé carte blanche pour le refrain, tout en me disant que Sidi serait plus à l’aise pour faire un son de ouf. Sidi Sid est parti 30mn s’isoler dans le salon, il a pondu son texte et il revient, il l’enregistre d’une traite et puis la suite vous la connaissez. On poste le clip sur le net et ça a eu son petit buzz mine de rien.

« Les larmes du soleil 2 » est un titre également très réussi. Avec le temps, quel regard portes-tu sur ces deux volets, et est-ce qu’un troisième est envisageable ?

À la base je n’étais pas très chaud pour un « Larmes du soleil 2 ». J’estimais que le 1 était déjà un classique, et le résultat du 2 a confirmé mes doutes car il a moins buzzé que le premier. « Les larmes du soleil 1 » restera toujours le meilleur car tout était nouveau, le concept, la coupe de cheveux de Sidi à l’ancienne (rires). Tout était frais. Franchement… si tu prends tout le rap français de l’époque : qui est arrivé direct du quartier pour poser avec un petit blanc comme Sidi ? On était les premiers là-dessus. Mais aussi sur la sonorité, on était déjà en mode autotune, et avec nos moyens modestes, on était déjà dans le futur. Avec en plus de ça la réaction des gens ! On a reçu des critiques de psychopathes, des sales commentaires, des trucs de racistes, le public n’était pas prêt ! Et aujourd’hui en réalité, tout le monde rêve d’un duo comme ça. C’est ça qui me plaît avec eux. Ils ont une oreille tellement musicale et une culture générale tellement large qu’ils savent à l’avance ce qu’ils veulent et ont toujours des idées plein la tête.

En écoutant ta voix on sent une certaine aisance dans le ton, elle possède beaucoup d’assurance et tu adoptes en plus une attitude très fière, toujours imperturbable. C’est sûrement dû à l’expérience acquise au fil de ta carrière, mais sur Doloris Victoria, on sent aussi une forme de soulagement et d’apaisement. Comme si au moment des prises tu réalises que l’album parfait, que toi même attendait, arrivait enfin. Mais cette assurance de façon générale, on la ressent déjà depuis tes premiers sons sur Bouteille de Gaz. C’est donc un truc que tu travailles constamment, ou alors c’est quelque chose de plus naturel, lié à ta façon d’être ?

Quand on a sorti Bouteille de Gaz, avec Dela on était déjà très heureux de le sortir car on s’est longtemps demandé si ce projet allait sortir un jour ou non. Tout au long de ce disque qui couvre une grande période, une dizaine d’années de travail, on y retrouve par conséquent une certaine évolution. Il y a des sons vraiment vieux qui auraient pu faire partie d’un autre album, et des sons plus récents qui collent plus avec notre époque actuelle. Ce disque aurait pu être séparé en deux. On a mis du temps à se décider, et on s’est dit autant tout regrouper d’un coup. C’est dans l’esprit de notre époque. Dans le rap aujourd’hui, tu n’as plus le temps d’en perdre entre tes différents projets, tout en devant rester le plus perfectionniste possible. Il faut savoir être dans les temps, être réactif, et avoir des choses à proposer. Dans ce contexte là, autant donner tous les sons d’un coup, ça laissera plus de temps et de contenu à l’auditeur pour enchaîner direct sur une nouvelle sortie. J’aurais pu sortir Bouteille de Gaz plus tôt dès les premiers sons enregistrés, au final ça ne s’est pas fait. Du coup on fait comme tout le monde, on balance tout gratuit et on s’adapte à notre époque. On n’abandonne pas, et on repart de zéro, c’est comme un nouveau cycle, avec pour objectif le futur projet qui a abouti sur cet album, Doloris Victoria. C’est un challenge permanent et c’est stimulant, c’est aussi ça le rap, réussir à être dans les temps, s’adapter aux délires et aux sons du moments, au flow du moment, à l’attitude du moment qui va avec et que tu as bien senti sur l’album. J’étais fier c’est vrai, fier de pouvoir me dire que dans les temps, j’y étais ! J’ai pu sortir l’album comme il fallait et comme je le souhaitais. Maintenant, c’est fait, on peut  passer à l’étape suivante.

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Au delà d’un côté cru clairement assumé, ta plume reste cependant variée. Colérique ou comique, elle peut également être très élégante, douce, romantique et aussi poétique. Je pense à des titres comme « J’ai vu mes rêves partir », « Sur le toit du monde » et même sur le refrain des « Larmes du soleil 2 », tu arrives souvent à trouver de belles figures de style pour décrire des choses simples, ce qui les embellit, sans jamais tomber dans le mielleux. Est-ce qu’en tant que lyriciste, c’est un exercice qui te plaît ?

Je dois t’avouer que les refrains de ces morceaux quand je les ai écris, il y avait une souffrance. C’est souvent dans ces souffrances que tu accouches de tes plus belles lignes. Tu souffres, tu te sens pas bien… mais en même temps tu écris et tu arrives à ressortir cette souffrance sur papier, c’est le cœur qui parle et qui s’exprime naturellement. Si tu arrives à la fois à maitriser tes émotions et ta plume, tu ne peux qu’écrire des choses vraiment belles et intéressantes.

Et quels sont les thèmes que tu préfères aborder ?

C’est difficile à répondre parce qu’aujourd’hui dans le rap tu t’aperçois que beaucoup partent dans le même sens, et dans la grande majorité, les thèmes le plus souvent abordés à grande échelle n’apportent pas souvent une bonne image au rap, et pire, le dégradent.  Ça va décrédibiliser en contrepartie certains artistes, des vrais mecs de rue, plutôt sincères dans leur démarche. Le plus dur pour moi c’est justement de trouver des thèmes qui vont me plaire, ça fait un bon moment que je rappe c’est donc difficile de trouver des thèmes différents et nouveaux, sans tomber dans la répétition. Répéter à longueur d’années la même misère sociale par exemple, au bout d’un moment c’est bon. Peut-être qu’il y a de la discrimination ici ou là, mais on est quand même pas les plus à plaindre. Il faut relativiser, être réaliste et avoir les pieds sur terre, à un moment donné il faut savoir aussi changer de discours.

C’est agréable à entendre car quand tu développes ton côté racailleux, de quartier, j’ai remarqué que ton discours n’a jamais été victimaire, ni politisé. Ce qui est assez malin et permet de brouiller les pistes. On ressent ta colère, notamment sur tes morceaux les plus anciens, mais cette colère n’est jamais ciblée, et bien qu’existante, on dirait que tu souhaites toujours la canaliser voire même la surmonter, ou la dominer. C’est vraiment quelque chose de plaisant à l’écoute et ça m’amène à te demander : l’instrumentalisation du rap, est-ce que c’est un truc qui te saoule ?

Ouais personnellement ça me saoule. Grave même. Car si tu creuses dans mon passé, ou de ceux qui vivent dans les quartiers, qu’ils rappent ou pas, et bien ces gens ont été plus souvent directement victimes de gens de leur propre quartier que de ce système. Même si ce système n’est pas blanc comme neige, on a tendance à plus le pointer du doigt presque à l’aveugle, plutôt que de montrer les personnes qui font vraiment du mal dans leur propre quartier.

Le titre choisi Doloris Victoria est assez symbolique. Une victoire en soi de sortir cet album, avec un résultat digne de l’attente, mais qui s’est fait non sans douleur. Tu as d’ailleurs une phase dans le titre « Du gras » où tu dis que ton « album transpire la douleur ». Cette douleur, quelle est-elle ?

C’est un peu un tout. Ma douleur personnelle, la douleur du travail et des efforts fournis pour sortir comme tu l’as dit un album propre. Et c’est en même temps un titre qui signifie la victoire de la douleur. Je suis venu pour faire mal, et la victoire elle est là, elle se trouve tout au long de l’album qui garde le même ton tout du long, la même couleur, avec toujours cette idée symbolique de faire mal.

2

Tu t’es fait plaisir sur les samples ! C’est assez fréquent dans ta musique d’y trouver des samples surconnus, des trucs bien ancrés dans la culture populaire voire même de masse. Dans l’album, Sting est samplé sur le titre « Salvador Dali », Michel Berger dans « Le nom de ma clique ». Et dans d’autres sons plus vieux, comme dans « Parle à mon boule » tu décides de sampler ATC, et encore pleins d’autres trucs d’eurodance comme dans « Cocktail rail de coco » ou « On s’arrête pas » .

Ça c’est mon côté nostalgique, j’ai souvent des petits airs de musique dans la tête qui me reviennent et je me dis pourquoi pas faire un son avec. J’aime varier les styles, Sidi peut avoir un côté satanique et ténébreux, moi un côté plus de rue. Mais j’aime toujours apporter un truc différent sans m’enfermer dans un style, pour qu’au final le morceau proposé puisse s’écouter tranquillement, que ça glisse tout seul.

Tu n’as pas peur de mettre en avant et d’assumer pleinement cette culture populaire là où beaucoup d’autres rappeurs chercheront à s’en extirper. Tu es totalement décomplexé par rapport à ça, il y a un côté très innocent dans ta façon de faire ce genre de morceaux et je trouve que ça donne à ta musique une touche super conviviale et fédératrice.

Le problème des artistes, en généralisant un peu, c’est qu’ils suivent trop la tendance, et au final tout le monde se recopie. Dernièrement tout le monde voulait faire comme à Chicago, chanter comme Lil Durk, rapper comme Lil Reese, remuer la tête comme Chief Keef… tu vois, même si j’aime tout ça, je dois toujours me démarquer, trouver ma propre formule, ma propre recette.

Récemment, il y a le projet commun d’Alkpote et Sidisid : Ténébreuse Musique qui  a été annoncé. Un projet commun Sidi Sid et Radmo, sous la forme d’un EP ou d’un format plus long pourrait-il voir le jour ? Est-ce que vous en avez déjà parlé entre vous ?

Non on n’en parle pas, car on aurait déjà pu le faire à l’époque. Après si on rappe tout le temps ensemble on deviendrait un groupe…. Sidi Sid sait ce que je peux lui apporter dans un morceau ou sur un refrain… Mais quand t’as déjà travaillé avec un artiste et que vous avez déjà sorti des trucs classes et bien réalisés comme « Les larmes du soleil », forcément tu as envie de collaborer à nouveau, mais seulement pour refaire un morceau encore mieux que le précédent.  Par exemple après « Les larmes du soleil 2 » on a sorti « Ralph Flow » pour l’album Péplum de Butter Bullets. Et ce son je l’ai trouvé encore mieux que tous les autres, il est terrible, je l’écouterai même quand je serai vieux ! Donc au final je préfère arriver avec Sidi une fois tous les deux ou trois ans avec un son de ouf qui marquera tout le monde. C’est notre marque de fabrique ! Radmo et Sidi : on arrive une fois tous les deux ans avec un son, et il fait mal à tout le monde, point à la ligne.

Ton bilan personnel post-Doloris Victoria ? Est-ce que le résultat final et les retours te donnent envie de sortir un nouveau projet ?

Bien sûr, et toujours de la même manière : celle de bien travailler, sans se prendre la tête, sans se précipiter non plus. On a déjà enregistré un nouveau titre, on a plein d’idées. Pourquoi pas sortir un maxi pour la rentrée, garder une actu. Il faut juste bosser et parvenir à proposer toujours quelque chose de meilleur.

De manière plus globale, si tu devais faire le bilan de toute ta carrière, quel conseil donnerais-tu ?

C’est simple, si tu fais du rap parce que tu aimes ça et que tu n’as pas envie de te prendre la tête, fais-en. Si c’est pour vouloir faire carrière ou faire de l’argent, tu fais comme Booba a dit, si tu vois que l’argent ne rentre pas arrête tout de suite et rentre chez toi. Quand j’étais petit on avait vraiment pas cette idée là, on faisait simplement du rap parce qu’on y prenait du plaisir. Aujourd’hui tu ressens beaucoup plus qu’avant le côté compétition, et le problème avec ça c’est que plein de jeunes rappeurs veulent absolument devenir la prochaine star et oublient totalement de nous faire ressentir leur passion pour la musique.

Rap français : bilan du premier semestre 2015

En toute logique, le premier semestre termine le 31 juin, j’aurais donc du attendre cette date pour faire un bilan. Mais j’ai eu peur que d’autres sites aient la même idée et me baisent en balançant leur bilan avant le mien, rendant mon article désuet.
Je précise à l’avance que venez pas faire chier avec des « t’as oublié untel et untel dans ta liste ». Si les mecs sont pas cités ici c’est qu’ils n’existent pas.

Le meilleur d’entre nous

joe lucnoToute mon existence n’aura été que la mort latente de ce 12 janvier 2015, date de sortie du premier véritable solo de Joe Lucazz. L’attente était haute, quelque part au niveau de la stratosphère. Le résultat n’est pas seulement à la hauteur, il est bien au-dessus : là où la gravité ne rattache plus l’homme à sa planète, là où le champ de vision de l’esprit humain n’est plus limité par l’horizon. « No name » porte bien son non-nom : cet album -qui n’en est même pas un- est bien trop insaisissable pour être réduit à un simple substantif. La case « titre de l’album » est pleine d’un vide quantique, ce vide duquel les particules fluctuantes tirent leur énergie. Le rapport entre Joe et la théorie quantique des champs ? L’insaisissabilité, l’inconstance fondamentale, et la difficulté naturelle du cerveau humain à appréhender le phénomène. Un peu comme ce mec qui considère que Joe Lucazz est un truc de bobo :
joe

Notre chronique de No Name
Notre interview de Joe Lucazz

Les mecs qui font passer le titre « révélation de l’année » pour une simple litote

qlfIl y a encore six mois, seule une poignée de curieux était capable d’associer « groupe de rap » à l’acronyme « PNL ». Heureusement, les curieux ont une langue, et savent propager la bonne parole. Les dix curieux sont devenus cent, les cent curieux sont devenus mille, et aujourd’hui, le clip de Je vis je visser a été visionné quatre-cent-mille fois sur Youtube. QLF -encore un acronyme- peut aisément être cité comme un album-référence des années 2010, à une époque où marquer l’auditeur plus d’une semaine est devenu un défi plus grand que le nucléaire iranien. Il est encore trop tôt pour dire s’il aura l’impact d’un classique, ou s’il faudra attendre le prochain album, « Le monde de Chico », pour voir Ademo et N.O.S entrer dans la légende. Retenez bien ces blazes : dans cinq ans, les lycéennes se tatoueront « Que la mif » dans le bas du dos, et dans cinquante ans, on citera les deux essonniens au panthéon du hip-hop, quelques rangs devant Afrika Bambaataa et Tupac Shakur.

Notre chronique de l’album de PNL

L.O.A.S : bien plus sérieux que vous ne le croyez.

ndmaFaux hipsters et grosses bites, bonnes têtes de blancos, punchlines un peu grasses à base de chattes et de cyprine … A première vue, le crew DFHDGB n’est qu’une caricature de lui-même. Pourtant, cette image qui colle -peut-être volontairement- à la peau blême de Hyacinthe et L.O.A.S n’est pas plus pertinente qu’un tatouage tribal. NDMA n’en est que l’énième démonstration. Profond au point d’en devenir mystique, ce premier solo du sosie des représentations hollywoodiennes de Jésus de Nazareth est une œuvre qui tend parfois vers l’abstrait ou le surréaliste, à mi-chemin entre Kandinsky et Dali. Pas facile à appréhender, le style DFH est comparable à un trou noir : dépassez son horizon, et vous n’aurez plus aucun moyen d’en réchapper.

 

Notre interview de L.O.A.S

Le meilleur d’entre-nous (bis)

ali que la paixOui, il n’y a pas qu’un meilleur d’entre-nous. Y’en a au moins 3 ou 4. « Tout est mathématique », répète Ali depuis Chaos et Harmonie. Une obsession des calculs exacts, qui conduit notre homme à sortir de son silence à un rythme algorithmique, très exactement une fois tous les 5 ans. 2000, Mauvais Oeil. 2005, Chaos et Harmonie. 2010, Le Rassemblement. 2015, Que la paix soit sur vous. Le parcours, qu’il soit sciemment calculé ou inconsciemment parfait, force le respect. Ni intégré, ni intégriste, Ali est resté intègre de bout en bout. Musicalement, Que la paix soit sur vous touche le haut du panier, et on frôle les étoiles quand l’ex-Lunatic se lance dans des fulgurances lyricales aussi inspirées qu’inspirantes.

 

Notre pré-chronique de Que la paix soit sur vous

Meilleur qu’Or Noir, moins bon que Z.E.R.O

kaaris bruitPar contre je vais pas me prendre la tête à ré-expliquer pourquoi. Le bruit de mon âme ne finira pas l’année sur le trône -Lucazzi, PNL, le niveau est trop haut- mais a au moins le mérite de prouver que Kaaris n’est pas que le banger-maker entendu sur Or Noir. Malgré les qualités indéniables du produit, les critiques sont mitigées et les ventes pas forcément flamboyantes. Il sera donc intéressant de suivre l’évolution de Kaaris dans les années à venir, avec des choix pas forcément simples à faire, entre renouvèlement et continuité. Kaaris est entré dans le rap-game brutalement et sans laisser la moindre miette. Il se rend compte dorénavant et désormais que le plus gros défi n’est pas d’atteindre le sommet, mais d’y rester.

 

Notre chronique du Bruit de mon âme

Valeur sure

butter bulletsUnanimement salué pour ses qualités pointues et son univers ultra-référencé, Peplum, premier album de la seconde carrière de Butter Bullets, est considéré par certains (par moi, en fait -pour les autres, je sais pas) comme un disque classique. La grande crainte était celle de l’accident de parcours : Peplum était-il simplement une fulgurance du duo Dela-Sidisid ? Memento Mori est donc venu apaiser les doutes des âmes tourmentées : Butter Bullets est devenu une valeur sure du rap franco-funeste. Il devient presque impensable de voir le groupe accoucher d’un mauvais produit, tellement tout est pensé et travaillé jusqu’au moindre détail. Et pour ne rien gâcher, BB sait aussi bien satisfaire ses sectateurs que surprendre les plus avertis : en témoignent ces collaborations attendues avec Alkpote et Gangsta Boo, ou ce featuring inopiné avec Lalcko. Et si Butter Bullets sait dérouter, une chose est désormais certaine : la qualité de ses disques est devenue très prévisible.

Notre chronique de Memento Mori
Notre interview de Sidisid

Frappe Musique

zekwe ramosZekwe n’a encore annoncé aucun projet -solo ou commun- depuis son départ de Neochrome. Il y a deux manières de voir les choses : on peut s’inquiéter pour la suite d’une carrière qui peine à décoller, ou, au contraire, considérer que Timberzek a toutes les -bonnes- raisons de prendre son temps. Prendre son temps, poser les bonnes fondations, réfléchir sur la suite à donner, plutôt que foncer tête baissée en crachant le maximum pour gaver un public boulimique. La mue amorcée avec Zombies -l’un des meilleurs titres de ces dernières années- puis Hardcore 2015 n’est que la première pierre d’un édifice que l’on souhaite solide et durable, même si l’on s’interroge forcément sur la pertinence de l’association entre ISF et l’univers très original de Zekwe. Difficile de dire si 2015 sera l’année de Zekwe -à moins d’un deuxième semestre bien rempli-, mais si les bases sont bien posées, on peut d’ores et déjà parier sur 2016.

Notre interview de Zekwe Ramos : part.1part.2

Minuit quatre-vingt-douze

rufyo 00h92« Les rappeurs français ne font que de la trap », « tout le monde fait la même chose », « le rap est devenu la copie d’une copie d’une copie » … D’accord, mais quand un mec fait quelque chose de différent, personne ne s’y intéresse. Prenez Rufyo, par exemple : ce rookie est sorti des sentiers battus avant même d’y poser le pied. 00h92 empiète sur le système horaire ante meridiem, bouleverse les codes restrictifs du rap -d’ailleurs, Rufyo fait-il du rap, ou autre chose ?- et, surtout, ne se contente pas d’être original juste pour clamer « je ne suis pas comme vous ! » : son EP est d’une qualité incroyable, et des titres comme Bangarang ou Hilton auraient leur place en rotation sur n’importe quelle playlist un tant soit peu axée sur la qualité. Hilton, justement, est un véritable coup de génie, avec ce premier couplet chanté, ce sample issu de Kalash au refrain, ce deuxième couplet rappé … Je ne suis pas certain que ce garçon trouve l’écho suffisant pour le moment, mais il fait à coup sur partie des artistes dont on aimerait entendre parler plus souvent.

Le gros, le grand Alkpote

alkpote orgasmixtape 2En 2014, l’Orgasmixtape vol.1 a marqué les esprits. Avant de trouver enfin un repos bien mérité, Alkpote crache à n’en plus finir les dernières gouttes d’une discographie plus que conséquente. Et si l’Orgasmixtape 2, première giclée de 2015, contient son lot de coups de génies (Miroir, Pluie diluvienne, 7ème sens, Papier Violet, les deux feats avec Vald …), c’est en dehors de ses disques que l’autoproclamé Empereur de la Crasserie provoque le plus de commentaires. Entre son interview « chez les nazis » pour SURL (« vous n’aurez pas ma rondelle poilue« ), son show sur le plateau de l’Abcdr (sur le thème « je suis homophobe et antisioniste« ), et ses commentaires dans la Nocturne de Skyrock (« Si tu cherches vraiment un truc, tu trouves. Même s’il faut aller jusqu’au Maroc. Demande à Frederic Mitterrand« ), entendre Alk en interview est plus que jamais quelque chose d’incroyable.

Les 1001 crasseries d’Alkpote
L’encyclopédie de la crasserie
Notre interview d’Alkpote : part.1part.2
Notre décryptage du clip « Tourbillon »
Notre live-report du dernier concert d’Alkpote à La Boule Noire

Les bonnes surprises arrivent toujours par deux

Meilleur cover d'album français en 2015, de très loin.

Quand Mac Tyer a balancé les deux premiers extraits de son nouvel album (un feat avec Gims et une chansonnette d’amour), j’ai eu des sueurs froides. J’ai eu tort. Après No Name et QLF, Je suis une légende est sur le podium des disques qui ont le plus tourné dans mes oreilles cette année.
Quand Lacrim a annoncé une nouvelle mixtape, peu de temps après la sortie de Corleone -un album que j’ai détesté de bout en bout-, je n’ai même pas réagi. Indifférence totale pour un rappeur qui ne m’a jamais réellement impressionné. Puis Lacrim a balancé AWA2, et cette phrase « j’veux que mon fils sache respecter Dieu, et diriger un hôtel ». Allez savoir pourquoi, j’ai câblé dessus. J’ai écouté ce freestyle en boucle, j’ai aimé chaque extrait qui a suivi, et j’ai trouvé la mixtape excellente. Maintenant, libérez le clip d’El Chapo feat Kaaris.

Notre chronique de Je suis une légende
Notre chronique de R.I.P.R.O Vol.1

Dark Matter

riski matiere noireIl y a quelques jours, Riski, premier album de la deuxième carrière du fils de Metek, soufflait sa première bougie. Cette petite année écoulée a pourtant suffit à accoucher d’une suite, Matière Noire. Format court, 5 titres à l’ambiance mystique. J’ai déjà dit tout ce que je pensais de cet incroyable EP ici. Je n’ai plus grand chose à dire dessus : tout le temps qu’on passe à analyser la musique, c’est du temps pendant lequel on ne vit plus la musique. Je reconnais que cette phrase est un peu pompeuse, et je suis même pas certain que la musique se vive, la logique voudrait plutôt qu’elle s’écoute. Je continue d’espérer un Metek x Kaaris x Alizée, sur une prod de Laurent Memmi, clippé par David Chase.

 

Notre chronique de Matière Noire

Karlito’s way

karlito impact civerKarlito a sorti un album cette année. Ça aurait du être un putain d’évènement, un peu comme si Express D sortait un nouvel album, ou comme si Lunatic se reformait. Bon, ok, j’exagère un tout petit peu, mais la mise en bacs d’Impact n’a pas eu la moindre résonance. On se demande presque s’il est vraiment sortit, ou si ce n’était pas juste un doux songe. Alors certes, ce n’est peut-être pas l’album de l’année, et en termes de sonorités et d’ambiance, le rappeur peut sembler en léger décalage avec son époque … mais quand même ! Bordel, c’est Karlito, les gars. Et l’album est bon, vraiment bon. Ne finissez pas le mois de juin sans l’avoir écouté.

 

 

Notre chronique d’Impact

Un petit disque d’or et puis s’en va

gradur l'homme au bobA peu près tout a été dit ou écrit à propos de Gradur ces douze derniers mois. Le boug a tout de même une trajectoire très singulière, et a explosé les compteurs d’une manière assez respectable. Disque d’or en dix jours, L’Homme au Bob est pourtant sorti du top-albums aussi rapidement qu’il y était entré. L’avenir de Gradur dans le rap est une grosse inconnue : d’une part, il affirme lui-même qu’il n’a pas prévu de vieillir dans ce milieu ; d’autre part, on ne sait pas si son incroyable succès va durer. En attendant, le boug se fait plaisir, remet le bob à la mode, et place la scène du Nord-pas-de-Calais sur la carte. Et puis, son album est bon, arrêtez de faire la fine bouche.

 

Amertume et déceptions

lino requiemLe rap français est décevant. Toujours, tout le temps. Rap français est un loser. C’est un fait. Pourtant, cette année plus que jamais, nombreux sont les projets qui tiennent leurs promesses, et on a même droit à quelques bonnes surprises. Que demande le peuple ? Trois choses : que Lino sorte enfin un album solo à la hauteur de son talent ; que Booba se sorte définitivement les doigts du cul ; et que Dosseh sorte enfin un album solo à la hauteur de son talent.

D.U.C, septième album solo de Booba, devait être, comme chaque album de Booba, l’évènement de l’année. Terriblement décevant. Requiem, le deuxième véritable album solo de Lino, devait être l’évènement de la décennie. Terriblement décevant. Temps Mort 2.0, troisième joute entre Booba et Lino (après Sang d’encre – et son remix, Fusion- et Première Catégorie) devait être l’évènement du siècle. Terriblement décevant.

Et puis, il y a Dosseh. Perestroika n’est pas proprement abject, mais quand on sait ce que le boug est capable de faire -et ce qu’il continue à faire, hors-album-, on ne peut décemment pas se satisfaire de cette mixtape de niveau moyen-plus. Le mec est surdoué, et se complait à flirter avec la moyenne. C’est un peu comme voir Christopher Waltz dans Plus Belle la Vie, ou Lionel Messi à Ajaccio.

Notre chronique de Requiem
Notre chronique de Perestroika

Épilogue du premier semestre

dje trafficSauf catastrophe ou mauvaise surprise, le 29 juin sortira Traffic, le premier projet solo de la carrière de Djé. Une grosse mixtape, quatre (!) feats avec Mala, des faces B US, pas mal d’autotune, et toujours cette syntaxe un peu torturée qui fait de Djé l’un des rappeurs les plus atypiques de la scène française. J’ai eu la chance de l’écouter, et c’est très simple : si vous avez aimé les premiers extraits, vous allez saigner cette mixtape tout l’été.

En concluant l’article, je m’aperçois que j’ai quand même zappé quelques bons projets, notamment ceux d’Infinit’, TSR Crew, Sadek …

Concernant Despo Rutti, son oubli est volontaire, j’avais pas la force de dire du mal de Clé Boa, mais c’est clair que le truc n’est pas bien folichon. Et aussi j’ai pas parlé de Canardo parce que sinon vous allez vous foutre de ma gueule.

 

Ce qu’on attend du deuxième semestre

NQNT2, et rien d’autre.

Notre interview de Vald