Chronique: Moïse The Dude – KEUDAR

La pluie tapissant la nuit froide d’une fin de partie de sexe joue les notes d’une musique brisée en tombant sur le sol. Un beat discret accompagne la chute de ces perles d’eau suivant le rythme des derniers coups de boutoirs de la silhouette du Dude. Accroché au collier de gemmes d’une autre ombre inconnue et transpirante, plutôt que de se retirer, Moïse jouit dans sa chatte. Ambiance paradoxalement chaude et sombre, le dernier tir de Moïse the Dude au sobriquet justifié de KEUDAR est une boîte de Pandore d’où s’échappe des sentiments antagonistes, des pulsions hybrides (autant animales qu’humaines), ainsi que les relents de l’amour en putréfaction.

« Y a qu’quand elle a ma queue dans la bouche que j’aime son discours sur le Girl Power »

Au premier abord, KEUDAR semble travestir sa tristesse en se parant de rutilantes phases machistes et obscènes. Le rappeur, bien inspiré, prend les atours d’un chantre de l’immoralité sexuelle, gourou d’un machisme dominateur auprès d’une gente féminine qui n’inspire que lubricité crasse. Ce déguisement de sentiments plus profonds provoque un étalage de phases mémorables. Si les mots sont crus, les images parfois violentes, ce sont surtout les intentions de Moïse, ses pulsions à la frontière entre destruction et accaparement du corps de l’autre, qui donnent à ce projet une aura particulière : « Je te propose un coït qui n’a rien de pacifique […] Je suis un monstre, je brutalise, j’asphyxie », « Comme j’étais bien dans ta chatte, ta bouche et le reste / Quand je te baisais en pacha sans tabou c’est vrai ».

Concomitant aux errances sexuelles omniprésentes, le goût âcre du sang s’invite épisodiquement aux effluves de fluide corporelle. Au fil de l’écoute, la haine saignante de Moïse gonfle et le sexe fort est invectivé physiquement, notamment les autres rappeurs : « Je te souris, morceau de chair entre les chicots », « La prochaine fois que tu vas m’appeler ma caille / Se pourrait qu’un bouquet de phalanges viennent s’en mêler » ou encore « Quand tu te sens bien plus thug qu’il y a 15 ans / Quand tu te sens prêt à casser quelques dents ».

Par le fait, KEUDAR bénéficie d’une atmosphère délicieusement glauque. Les images sexuelles s’entrechoquent et Moïse apparaît en Jim Jones apathique guidant son troupeau de précieuses vers des salles de douces tortures type Fistinière. Pour autant, il serait trop simple de limiter l’intérêt de ce projet aux pulsions contradictoires du Dude, entre amour et haine, fessées et caresses. Car ce patchwork d’images dures et sensuelles n’est que la conséquence directe de ce qui gangrène le cœur du rappeur.

« Je n’ai pas le cœur à la plaisanterie / Femme de ma vie est partie »

A demi-mot, comme une énigme dispatchée sur l’ensemble de KEUDAR entre deux rimes gratuites, Moïse semble nous dire que sa femme renarde est partie avec un autre. Si dans l’introduction du EP le rappeur ne semble pas particulièrement touché, probablement le temps d’accuser le coup : « et elle s’inquiète et je me marre / pour une fois que c’est moi qui rentre tard », la sensation de liberté laisse très vite la place aux remords et aux pensées sombres dès le morceau éponyme de l’album.

C’est donc bien d’amour dont il s’agit ici. Loin de l’image idéalisé du flirt et de la vie à deux, Moïse est au contraire dans le creux de la vague lorsque la liberté gagnée devient solitude subie. C’est sur les revers de l’amour qu’est construit subtilement ce KEUDAR, sur le côté sombre des sentiments d’attahce et qui nous font ressentir ce qu’il y a de plus noir, jusqu’à souhaiter la mort de l’être perdu. Moïse transforme en effet à la fin son ressentiment en vengeance : « J’aurais préféré que tu crèves / Que tu te foutes en l’air en caisse… ». Entre temps, le Dude ressasse des parties de sexe, continue de les fantasmer, et tente de « ne pas se laisser abattre en se faisant sucer par une autre en repensant aux fois où elle suçait complètement rabat ». KEUDAR se présente ainsi comme une partouze vengeresse sur la face cachée de la lune de miel.

Plus donc que la gratuité des actes de Moïse, c’est la tristesse de la perte d’un amour qui semblait passionné, sans tabou, plein de la magie des cabrioles qui importe dans cet EP. Moïse the Dude n’est pas finalement le monstre qu’il s’échine à dessiner. Au contraire, il raconte les tréfonds d’un homme délaissé en assumant ses faiblesses et les démons que nous avons déjà tous ressenti. Dans le brouillard entre alcool et stupéfiants, la princesse devient la pute qui devient la muse, paradoxalement attirante et repoussante à la fois : « Rien qu’elle me racontait ses plans à trois / Ça me dégoute et ça m’excite / Moi aussi je veux la baiser à trois ».

« D’où vient ce sentiment d’avoir raté sa vie tout en ayant l’impression d’être au-dessus de la mêlée ? »

Une lueur d’espoir finie par scintiller avec le titre Pas mon heure concluant KEUDAR. Moïse, comme se réveillant d’un cauchemar ou d’un lendemain difficile, pose un regard critique sur l’errance destructrice qu’il a distillé sur son projet intime : « Instinct animal / J’ai fait des erreurs ». Mais le Dude reste le Dude et la lose s’accroche à ses grôles car, intelligemment, l’instrumentale de l’intro et celle du dernier morceau sont la même, ce qui pourrait montrer que les affres de l’amour sont cycliques et que l’on en sort finalement véritablement jamais. Qui sait, peut-être Moïse The Dude nous offrira un jour un KEUDAR 2 suite à une nouvelle rupture ?

Pour les habitués du Dude, nul doute que KEUDAR trouvera leurs approbations tant celui-ci sublime une discographie déjà bien remplie. Ce nouveau projet pourrait bien être son meilleur. Projet s’écoutant à la fois en entier pour capter l’évolution du personnage dans ses ténèbres jusqu’à l’en voir sortir (et jusqu’à la prochaine tempête), et à la fois en piochant dans les morceaux indépendamment les uns des autres tant chacun possède sa propre puissance. D’ailleurs, KEUDAR dispose de deux gros tubes en présence du morceau éponyme d’abord, KEUDAR, et BRESSOM; morceaux qu’ils seraient légitimes de revoir dans les tops de fin d’année.

Sans s’écarter de son style habituel, Moïse propose finalement un projet original. Pas de rupture donc avec les anciennes moutures, mais avec KEUDAR, le rappeur semble avoir passé un niveau. L’écriture toujours très propre flirtent entre la beauté des images et les sensations primitives : « le chat ronfle à contretemps comme s’il jouait un skank me rappelant la rythmique de nos coups de rein ». Quant à l’ambiance musicale, elle traduit parfaitement les démons de l’amour qui dansent frénétiquement dans la tête du protagoniste. Tous ces éléments participent de fait à peindre des toiles représentant parfaitement ce qu’est l’amour vécu viscéralement, capable de rendre à chacun sa primitivité, sa partie bestiale et qui épanche la fausse noblesse des sentiments en vraies scènes de sexe conjuratrices. Porno Psy Choc.

 

 

Chronique : BARABARA – En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon

Comme un crachat sous la pluie, la musique de Barabara est venue détonner dans le catalogue rap de ce début d’année caractérisé par un flux incessant de sorties, de plus ou moins bonne facture. Les plein-phares dans la gueule, l’ombre projetée des douces formes d’une racoleuse sur le trottoir et le plein à ras d’éthanol, le Barbouze conduit sa musique de cuites en putes, traîne ses fantômes attachés à la carlingue. Arme de poing dans la boîte à gant, le Barbouze se dévoile tandis que les pistes s’enchaînent et que le paysage défile. Road trip sur fond d’idées noires, Barabara image son disque comme un film, entre spleen, story-telling et trompe-souffrance.

« Navigue en vue dans les eaux troubles de mon mental / A travers réalité brutale et fantaisie digitale »

Appréhender Barabara et sa Mustang exige de l’auditeur un degré d’empathie certain. L’objet de cette sombre balade en V8 où se mêle testostérone, solitude, désir d’évasion et de nostalgie est le personnage même de son auteur, central, dont l’équilibre oscille entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon, la fiction se mêle à la réalité d’un vécu que l’on devine bardé de cicatrices et il est difficile de déceler ce qui relève du vrai et du faux. Barabara est un conteur qui transpose à son univers beaucoup de sa noirceur personnelle, donnant à cette dernière un cadre pour mieux s’exprimer.

Le personnage/rappeur donc, s’illustre sur huit pistes tantôt au volant, tantôt au comptoir, en passant par la station-service. Qu’importe le lieu, celui qui s’était déjà illustré dans son précédent projet Il était une fois le Barbouze, énumère ses pensées sombres, humeurs et pulsions. Le personnage divague hors espace-temps, rêve de crânes fendus et d’asphalte hurlant, croise même le Petit Prince qui lui demande de dessiner une… émeute. Le propos est tel que se dessine dans cet EP une lutte constante entre Barabara et son côté obscur. Ainsi, ces huit pistes sur quatre roues fonctionnent comme une course poursuite interne. Barabara est seul sur la route mais semble fuir. Fuir l’Autre, le Ça cher à Freud, ce double chaotique et instinctif, sauf qu’ici les pulsions, même assouvies, anesthésient jusqu’à la sensation de bonheur. Une course poursuite apathique qui prend fin d’une belle façon : Barabara laisse son traîne-con sur le bas-côté, s’autorise à se rappeler le passé sur la dernière piste, et l’on peut se demander si le Barbouze s’accepte enfin, tout entier, avec sa part sombre.

« L’attraction fatale de l’amour, de la drogue, de l’alcool… »

Le champ lexical invoqué par Barabara est intéressant en cela qu’il démontre par quels moyens celui-ci tente d’estomper ses souffrances, d’y trouver du réconfort. Pas une chanson n’omet de mentionner ce qui obsède ce fou du volant : l’alcool, la vitesse, les femmes et les métacarpes prêtent à heurter. Dans sa chevauchée sauvage, le Barbouze drift sur des flaques d’éthanol, baise des bombes anatomiques, et caresse du poing serré des visages à démolir. L’ivresse délivrée par l’alcool et la vitesse, l’enchaînement d’images accentuent la démonstration de ce que représente la souffrance du Barbouze et qu’il doit atténuer par ces différents moyens. Pire, ces substituts semblent avoir une emprise si forte sur le fonctionnement psychique du personnage, qu’en fin de compte, ils motivent plus qu’ils ne freinent les turpitudes du rappeur. Barabara semble un homme maudit, dont le destin ne lui offre d’autre choix que de tracer sa route dans le désert.

Il serait pourtant réducteur de considérer l’univers du concerné à ces leitmotivs. La musique du Barbouze est tout le temps imagée, chaque track est scénarisé, donnant à cet EP un aspect « lyrisme apocalyptique ». Barabara dessine, en effet, un monde en fin de vie avec allégresse et violence. Un DarkKnight rider que plus rien ne touche. Il interpelle ainsi l’auditeur autant sur l’audition que sur l’imaginaire faisant de lui également un spectateur. Par malheur, aucun clip n’accompagne la promotion de ce projet sorti en toute intimité. Il aurait pourtant été le bienvenu pour appuyer l’effet lors de l’écoute.

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« Je parcours le monde comme son cul, en chevauchée sauvage… »

Le tour de force de ce disque naît entre différents éléments qui se confrontent. L’on vient d’évoquer la rencontre entre les relents de Barabara et les images lancinantes par exemple, offrant à ce En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon une atmosphère sombre mais élégante, un beau film en noir et blanc. Par ailleurs, cette force a aussi pour origine le mariage de la vitesse, très souvent évoquée, avec la lenteur factuelle du projet, renforcée par la nonchalance du Barbouze. Il s’agit autant d’une mise en abîme rétrospective et posée à l’image du titre Au-delà du goudron, que d’une volonté de destruction tel que le morceau Sur la basse le propose. Le calme parfois apparent vient donc trancher avec les mots durs. Ces mots sont d’ailleurs lâchés avec un tel calme qu’ils semblent sortir de la bouche du Barbouze par habitude, comme s’ils étaient pendus à ses cordes vocales depuis toujours. Glaçant.

Rappelons enfin que la gouaille du Barbouze, son indolence, rappelle des figures que lui-même cite dans son disque : Gainsbourg et Bashung. Le même amour de la provoc’, de la goutte ou du téton. La femme est tantôt chienne, tantôt déesse. De la même manière, il est possible d’entendre nombre de références à la variété française, dispatchées ici et là. Plus proche de nous, en ce qui concerne le rap, le flow et la voix du Barbouze ne sont pas sans rappeler ceux du C.Sen, rappeur du 18ème. Dans le rapport à certaines choses, l’alcool ou les femmes, ces deux rappeurs se retrouvent également, et on peine sans mal à reconnaître que Barabara aurait pu être à l’origine de morceaux comme Le Sosie ou Le Couloir présents sur le premier album de C.Sen, Correspondances.

Le Barbouze, non content donc d’apporter un concept original et frais, se permet donc de passer à la casse la « Ride » classique. Au diable les lowriders, le soleil chaleureux et innocent. Ici, la gomme dérape sur le goudron bouillant tel des lacérations, la route est à plaie ouverte comme le chauffard, tandis que le soleil, omniprésent, règne sur le chaos désertique. Barabara nous propose, au final, rien d’autre qu’une Ténébreuse Mad Max Musique, saupoudrée d’humanité dans sa forme dépressive, pulsionnelle et jouissive. Le voyage est court, une petite demi-heure d’écoute, mais dès la première piste lancée, alors que sonne un sample de Give up your guns de The Buoys, l’auditeur est pris dans une tourmente pleine d’adrénaline, le cul vissé dans le cuir sec de la Mustang. Paré pour une excursion en pays sombre.

MAJSTER est le plus grand album de l’année 2016

Un jour d’été en Haute-Savoie, je me suis rendu chez un pote à moi qui avait UTorrent avec une idée précise en tête : qu’il me télécharge Convictions Suicidaires. Le clip de « Dangeroots » tournait un peu à la télé, et ce mec au flow heurté me donnait l’impression d’être un homme beaucoup plus intéressant et talentueux que La Fouine. Une fois l’album téléchargé dans mon MP3 qui débordait de sons de Canardo ou de la Sexion, je me suis mis en route pour mon tour de vélo quotidien, musique à fond dans les oreilles.

En pleine ascension, la lecture aléatoire a choisi de passer « Innenregistrable ».

 

Depuis, j’écoute du rap tous les jours, et Despo a toujours eu dans mon cœur une place particulière.

J’ai saigné son album jusqu’à connaître toutes les chansons par coeur, j’ai économisé pour acheter sur Internet Les Sirènes du Charbon, je regardais les clips, les interviews, les freestyles. Sans m’identifier, je comprenais que le rap, c’était plus qu’un mode de vie, parce que si on pas besoin d’être drogué à l’absinthe et au spleen pour aimer Baudelaire, on peut comprendre Despo en tant qu’ado blanc de la classe moyenne. Despo était un cri de douleur sourde dans un rap qui me semblait déjà follement aseptisé.

« Apocalypto » fut un morceau décevant, l’album avec Guizmo et Mokless une erreur artistique. Despo n’existait plus dans cet art mouvant où l’auditeur a bien souvent une mémoire sélective ou inexistante. Des rumeurs couraient qu’il était fou, et je me sentais coupable de penser que ça ne pourrait faire que du bien à sa musique, que ses fêlures seraient des portes d’entrées vers une nouvelle esthétique de la douleur.

Et puis est arrivé Majster.

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Que dire de Majster ? Que c’est le plus grand album de rap de l’année, et par son ampleur, l’un des plus grand album TOUT COURT ? Que c’est le testament artistique d’un rappeur que les problèmes, les doutes, les souffrances ont fini par dépasser, à tel point que ce sont elles qui le nourrissent et non l’inverse ?  Que c’est le seul album assez fou pour contenir des chansons de 17 minutes, et qui relègue un feat avec Kaaris au rang de chanson d’appoint ?

Tout ça à la fois, mais aussi plus et moins. Majster EST Despo, dans son exagération, dans ses boursouflures, dans ses états de grâce.

Alors pourquoi personne n’en a parlé ? Beaucoup d’auditeurs, sur les réseaux sociaux, se sont plaint du silence médiatique vis-à-vis de l’album, comme si un avis « éclairé » s’imposait, comme si une grille de lecture façonnée par un esprit critique averti suffisait à déchiffrer une oeuvre plus cryptée que la pierre de Rosette. La vérité, et je ne pense pas me tromper en disant cela, et que parfois l’art dépasse la propre critique qu’on peut en faire. A l’écoute de « Risperdal », quoi dire de pertinent ?  « Despo parle de l’hôpital psychiatrique, de ses délires paranoïaques, de ses addictions, d’une manière si personnelle et poignante qu’on se sent nécessairement oppressé pendant l’écoute ? » C’est à la fois paraphraser et dévaluer la portée de la chanson.

 

Despo a crée un monstre avec Majster, et on n’apprivoise pas un monstre.

Le problème est que le monstre a apprivoisé Despo. Ce qu’on reproche le plus à Despo, et à juste titre, ce sont ces dérapages sur Facebook, ses « révélations » ridicules sur tout et n’importe quoi, son soutien à Sarkozy, ses piques surréalistes envers Ferré et Brassens. Pour qui aime un tant soit peu Despo, c’est d’une tristesse insondable, c’est à en pleurer. Mais sans cette débauche auto-destructrice, pas de Majster. Il ne se sacrifie pas pour son art ; mais l’art est indissociable du sacrifice entrepris, il en est le résultat sans filtre, la plus pure nudité.

C’est pour cela que Majster est hors-normes, boursouflé, aussi plein de défauts que rempli de qualités. Chaque mot est une entaille, chaque mot est un calcul, un acte de bravoure, une déclaration, un hommage, une défaite, un regret, un souhait, une crainte, une terreur. Majster est autant le fleuve et abscons « King Zion » que le quasi-commercial « La dose ». C’est pour cela qu’on passe à l’une des plus belles chansons jamais écrites sur l’acte sexuel « Dans les Yeux » à un morceau introspectif brûlant de froide nostalgie qu’est « La Rage de Vaincre ». Kaaris, Machiavel, le judaïsme, la maladie mentale: ça n’est pas un patchwork opportuniste, c’est la vérité. La vérité de Despo. Le soldat sans grade est dans le dénuement complet, et là où paradoxalement, ses albums précédents, introspectifs mais aussi manifestes d’émancipation, cherchaient, par la violence des mots et des images, à réunir, à rassembler, et à recueillir un artiste plus faible qu’il n’y paraissait, ici, il est tout seul.

Même en featuring, il n’y a que Despo. Kaaris, Seth Gueko, Lino et Mc Jean Gab’1 ne peuvent pas endosser la solitude que porte sur son dos l’artiste qui les invite ; esseulés, ils disparaissent, à l’exception d’un MC Jean Gab’1 au moins aussi torturé. Il n’y a pas de place pour feindre, et pourtant Despo tente de prouver qu’il va bien. Mais impossible de le croire, face à un tel bloc de tristesse. Le poète français Jules Laforgue disait que « les petits morts-nés ne se dorlotent guère ». Alors que peut-être que dans Majster, se joue le drame d’une « Douleur de croissance » qui ne peut se cicatriser. Peut-être. On ne sait pas et je ne sais pas. Peut-être que ce regret éternel de n’avoir pas eu « ce grand frère de la street » est une marque d’échec. Toujours est-il qu’avec Majster, Despo semble avoir ouvert ses entrailles dans un acte sacrificiel formidablement émouvant.

Peut-être que j’exagère, ou que je surinterprète. Peut-être Despo n’est-il plus qu’un pantin à sermons débiles, tout juste bon à utiliser son oeuvre à des fins de propagande, pour une religion ou pour Sarko. Si écrire autant sur Majster ne rime à rien, il faut peut-être s’arrêter, en disant que « seule la musique compte », mais la musique ne compte pas chez Despo, elle n’est pas moyen, elle est fin. Écouter Despo, c’est déjà en parler, c’est déjà construire un raisonnement, c’est déjà se mouiller.

« Dans la haine, je cherche la paix », écrit-il dans « She Hates Me ». Du coup, peut-être que tout cela, haine de soi, de son art, des femmes, n’est que une volonté de se retrouver, de revivre à travers la musique…

Oui, mais dans Risperdal:  » Elle me reflète, ma musique, trop mystique, I’m Sick »… Alors peut-être que c’est la musique qui l’ostracise, et que donc il ne peut vivre que seul dans son art, les gens ne pouvant pas comprendre son altérité… et que la musique lentement le tue…

Bref, il est impossible de dégager une ligne directrice claire de Majster, et peut-être que c’est cela qui fait l’impossibilité herméneutique, cet hermétisme par trop d’ouvertures. Mais une chose est sûre: avec cette oeuvre qui repousse les limites du rap, qui éructe autant de bêtises qu’il émeut aux larmes, qui prouve que la folie est bien la matrice de toute création incroyable, Despo continuera de réactiver en moi ce sentiment de pleine conscience ressenti sur un vélo l’été de mes 13 ans.

Et si cette sensation existe chez quelqu’un d’autre, et quelqu’un d’autre, et quelqu’un d’autre encore, alors c’est peut-être ça, la vraie force de Majster.

Sur le même sujet :

Mouv – La malédiction de Despo Rutti
OKLM – #LaSauce du 17/10/16 : chronique de Majster (Genono)
OKLM – #LaSauce du 12/12/16 : Majster album de l’année (Genono)

TripleGo : Lana del Rey, les Indiens et le rap conscient | Interview et chronique

« Eau Max » de TripleGo est peut-être le meilleur projet de rap conscient depuis bien longtemps. Que les haters calment leur haine, les arguments seront présents en nombre, et la conclusion sera implacable. Sorti le lundi 14 mars, le 12 titres du duo montreuillois composé de Sanguee et de MoMo Spazz possède la densité de l’album-somme, qui réunit tous les thèmes vus précédemment tout en insufflant des influences, des sentiments, des nuances inconnus jusqu’alors dans leur discographie. TripleGo délivre avec « Eau max » une oeuvre inclassable et pourtant universellement actuelle , un oasis de douceur mélancolique qui fleure bon la weed, les amours expéditives et l’innocence de la jeunesse mais qui n’oublie pas que tout cela n’est guère plus que de la vanité. Entretien et chronique sous le signe du Memento Mori avec des épicuriens convaincus, entre introspection et Lana del Rey.

Est-ce que vous êtes satisfaits des premiers retours du projet ? Vous semblez avoir plus de promos que les précédents projets c’est tout bon non  ?

Sanguee: On a eu que des retours positifs quasiment c’est fou ! Franchement, on est plus que satisfait on sent que le son circule dans toute la France, en Suisse et Belgique et ça fait super plaisir !

Toujours sur le projet, pourquoi avoir continué à le « lâcher » gratuitement ? est-ce que « eau max » est considéré comme une sorte d’album ou il en annonce un au contraire ?

MoMo Spazz:  On l’a lâché gratuitement car on veut que la vague se propage sans barrieres !

S: Eau max annonce notre retour! On voulait revenir avec un projet qui ressemble a ce qu’on est aujourd hui et que tout le monde puisse l’avoir facilement donc la gratuité etait adapté! Après, pour ce qui va suivre on sait pas encore! En tout cas on bosse déjà sur du nouveau.

Les pistes d’introduction des projets offrent toujours un point de vue particulier sur l’oeuvre en question. En ce sens, « Sahara », la première goutte d' »Eau max« , a presque tout de l’insolent contre-pied, de l’antonyme qui s’oppose au squelette de l’album pour en poser au contraire les bases et les enjeux. Le renversement de valeur est signifiant. Il est même primaire. Le Sahara, le plus grand désert du monde, l’hostilité faite paysage, un bloc de sécheresse qui inaugure une étendue liquide à perte de vue. « Sahara » est une salve introductrice, qui, par son titre même, est à la fois la pierre fondatrice et le dernier acte de sabotage. Une ambiance ouatée pour commencer, rapidement évacuée par des percussions arabisantes qui vont crescendo, avant que Sanguee rappe en arabe. On saluera l’audace de l’entreprise, le résultat étant superbement psychédélique. Mais le plus fort reste le couplet plus « classique », incroyablement technique, dénué de toute volonté de détente. C’est une déclaration martiale, une entrée en matière sans compromis, où, désabusé ( » J’Goûte son miel, je n’vois qu’elle, à croire qu’elle m’a coupé les ailes« ), Sanguee se confronte à un monde qu’il ne cautionne guère plus et qu’il considère avec dédain (  » Le Seigneur m’a fait plus intelligent que tous ces cons, que tous ces gens »). Sèche comme le désert, iréelle, fuyante, étouffée comme une tempête de sable, la voix de Sanguee déploie tout son panel cryptique pour annoncer que tout n’est peut-être pas si rose au royaume du chill. A moins que tout cela ne soit qu’un mirage.

Car TripleGo développe depuis leurs précédents projets une image de stoners lunaires, enfumés en permanence, empereurs de la paresse et apôtres du Carpe Diem. Le groupe est surtout l’un des premiers en France à oser le cloud rap, à poser sur des beats lents, planants, lancinants et structurés.

L’idée de faire du cloud rap est venue instantanément ? C’est hyper marginal en France (en tout cas c’était), c’était un style de son que vous écoutiez particulièrement ?

S: Honnêtement a l’epoque à laquelle on faisait ca personne le faisait en France donc ca passait pour de l’expérimental mais on fait ça depuis toujours! On a juste voulu faire un truc qui nous ressemble et sur lequel tu peux fumer (e)au calme.

M: Ouais c’etait assez instinctif !

Clairement, je parle pour moi, Drake m’a influencé dès 2009,  « So far gone « m’a mis une baffe ! Ensuite j’ai eu droit à Kid cudi, the Weeknd etc,  et depuis je quitte plus les nuages.

Du coup vous répondez en partie à ma prochaine question : est-ce que vous vous considérez comme les vrais pionniers du genre en France, et comment vous voyez l’éclosion de Jorrdee ou même de PNL par exemple, qui jouent avec les codes du cloud aussi ?

S: C’est pas à nous de dire si on est pionniers j’pense. Par rapport aux artistes que t’as cité, c’est cool parce que ça a ouvert le public à ce style de son mais nous on ne fait pas spécialement du cloud mais de la musique émotionelle de la street.

« Musique émotionnelle de la street »: le terme est peut-être celui qui représente le mieux non seulement la musique de TripleGo, mais peut-être aussi tout un pan de la scène rap actuelle.

Mais il s’avère tout à fait vrai qu' »Eau Max » est un album qui joue sur des codes bien définis, sur des thématiques précises qui reviennent hanter chaque morceau. La drogue bien évidemment. Dans un environnement où la codéine coule à flot et où l’avenir se voit de la fumée devant les yeux, les psychotropes sont au coeur de l’écriture des rappeurs, qui voit en elle un exutoire parfait. TripleGo est un groupe qui parle de drogue mais qui refuse la dénonciation complaisante ou la caractérisation outrancière; elle est, elle fait partie de nos vies, mais sans excès et avec un raffinement qui confine au dépouillement (« J’veux juste ma brune et ma cigarette »). Une chanson comme « Hippie du neuf-trois », détendue, sautillante, immature, regorgeant de figures de style, est significative d’une version de TripleGo sensiblement différente de celle entraperçue auparavant, qui va toujours à l’essentiel, mais avec joie, humour et confiance. C’est le son du début de l’été, du retour du beau temps, un son guilleret, d’une chillance absolue. On peut également citer « Favela » et son incursion électro, ou  » Cigarette », et son épicurisme latent, le groupe distillant ça et là des pastilles rafraîchissantes comme une eau de source. Et l’oisiveté va crescendo pour s’achever dans un feu d’artifice lumineux, « Eau sauvage », où l’extase se confond, se mêle au morbide « Et je meurs tout l’été », « Je me noie dans une au sauvage », quitte à s’en remettre presque à l’ailleurs, à l’occulte « J’suis à cinq lunes de mon rivage ». Le psychédélisme irrigue tous les canaux jusqu’à l’au-delà, presque jusqu’à l’abstraction, ce qui explique la voix de Sanguee, que les mauvaises langues pourraient qualifier de neurasthénique (des mauvaises langues lettrées), alors qu’au contraire, elle est vivante d’autant plus qu’elle est floue et bien lointaine. TripleGo est alors plus qu’un simple rap de drogués sympas, mais presque une leçon de vie jusqu’à l’ataraxie, comme si leurs auteurs eux-mêmes semblaient dénués de toutes formes de trouble. C’est pourtant oublier le caractère schizophréniquement plurivoque du projet aquatique.

Justement, j’ai trouvé « Eau max » toujours street, mais avec un côté peut-être plus apaisé (je pense à Eau Soleil par exemple), qui passe par les prods mais aussi par un flow plus souple, c’était un objectif ?

Sanguee: C’est une facette de notre musique qui date pas d’hier, on a toujours fait ce genre de son mais on affine la qualité ! Faut aussi se dire qu’on a grandi et mûri donc notre approche du son et notre discours a changé en conséquence.

MoMo: C’était pas forcèment un objectif en soit ! On a continué à faire ce qu’on sait faire tout en évoluant artistiquement et humainement et si ça se ressent c’est cool. Le seul objectif est de faire de la bonne musique.

Du coup un morceau introspectif et nostalgique comme  » Auparavant », ça s’explique aussi par cette maturité que vous ressentez ? Quelle est la part autobiographique de cette chanson d’ailleurs ?

Sanguee: Ca s’explique par le fait qu’on sait laisser le temps de vivre et faire nos expériences dans la vie. J’ai pas envie de rapper pour rien dire. Dans toute nos chansons c’est des moments de vie qu’on partage, et tout est autobiographique de A a Z . On ne décrit pas la vie des autres ou des scènes de films comme les 3/4 du rap français ! Dans ce son en l’occurrence, je parle d’un moment où tes potes deviennent des putes et que t’es seul avec toi même.

MoMo: On a pris énormement du recul durant la creation du projet.

Justement, le caractère plurivoque de TripleGo se voit précisement dans ce qu’un morceau-pivot comme « Auparavant » apporte à l’édifice « eau Max ». La scène dépeinte ici n’est pas très originale, presque récurrente dans le rap français. Mais elle est vue avec un tel détachement introspectif que lorsque le refrain apparaît, sorte de vague « pinkfloydienne », le message est passé, mélancolique, spleenétique à coûp sûr, sans jamais pourtant avoir bousculé dans le larmoyant côté obscur. « Mirroir » creuse également le même thème, y ajoutant une coloration existentielle. TripleGo n’est certes pas là que pour amuser la galerie et allumer son ter, mais loin d’eux l’envie de s’ériger en rois du misérabilisme. Rapper sa vie telle qu’elle est, tel est le leitmotiv.

La drogue, le spleen, tout ça fait sans doute possible partie de l’ADN GoGoGo. Mais un thème encore plus récurrent, central, s’impose comme le véritable discours des Aquamen: évidemment, ce sont les meufs. Citer serait trop long, fastidieux et inutile, surtout qu’ils en parlent le mieux et de manière laconique mais imparable. C’est parti :

Au niveau des prods, on voit aussi plus de risques, ce qui pousse le côté expérimental encore plus loin. Est-ce que, quand vous mettez de la techno dans ‘favela’ ou un sample de saxo je crois dans ‘mierda’, c’est parce que vous écoutez ce genre de son ou parce que ça colle à l’atmosphère du morceau ? Surtout que ce qui est fort, c’est que Sanguee t’es jamais en train de te battre avec l’instru, on dirait que ta voix est un instrument à part entière.

MoMo: On ecoute de l’electro comme du jazz, ce sont des influences qu’on cuisine à notre sauce, et forcement on cherche à aller plus loin dans notre création.

Sanguee: On se met aucune limites ! J’peux ecouter du Bones, du Juicy J et enchaîner avec Lana del Rey.

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D’ailleurs les meufs sont toujours aussi importantes dans « eau max » mais comme souvent, elles sont à la fois inatteignables et pas farouches. Ca représente quoi pour vous, parler de meufs dans une chanson ?

MoMo: On parle principalement de ce qui nous procure des émotions, et quoi de plus émotionnel qu’une femme.

C’est peut-être bien pour ça que TripleGo est en fait un groupe de rap que l’on pourrait qualifier de « conscient », tout comme l’est PNL ou Jorrdee. Et pour ça, prenons un exemple: le rap d’avant, qui existe toujours sous des formes beaucoup moins populaires, c’est le combat dialectique par excellence: le rappeur-l’état, le rappeur-la police. Loin de critiquer ce système qui a eu ses orfèvres en la matière, on peut en fait dire que le rap conscient est un western vu du côté des Indiens, face aux cow-boys. La démarcation est claire, et le manichéisme présent (qui je le répète, quand il est bien dosé, n’est pas une tare), donne un aspect engagé indiscutable. Le rap actuel, celui de TripleGo ou de PNL, prend le point de vue unique et double à la fois des Indiens laissés à eux-mêmes dans une réserve. Ils vivent , s’amusent souvent, communient avec leurs familles (« QLF »), mais n’ont pas (plus) d’ennemis visibles extérieurs à leur psyché. La douleur est mentale, dû à l’univers en vase clos, à l’autarcie qui libère mais cristallise les peurs et les joies mêlées. Le « vrai » rap, celui que les puristes à moitié autistes portent aux nues, ce n’est pas uniquement du boom-bap triste qui name-droppe dans des loghorrées verbales ininterrompues des torrents de références politiques, c’est le rap, qui patiemment, avec humilité et respect, se raconte de l’intérieur, se décrit sans complaisance, avec les tourments et les succès, les cascades d’eau turquoise comme les étendues désertiques. Et si « Eau max » est un projet gratuit d’une densité digne d’un album, à la qualité extraordinaire, c’est parce qu’il réussit l’exploit de prendre à bras le corps toute la psychologie de leurs interprètes sans avoir l’air d’y toucher véritablement. Mêlant admirablement flow cryptique et bienveillant et productions vaporeuses et rêches, le paradoxe « Eau Max » est peut-être la plus belle carte de visite possible pour Sanguee et MoMo Spazz. Et leur rap, un peu comme une averse libératrice lors d’un été caniculaire.

http://www.audiomack.com/embed4-album/surl/eau-max

Moise The Dude – Dudelife | Chronique

Après deux bons EP solo (The Dude Vol 1 & 2) et Bohemian Club avec David Gourmette, Moise The Dude revient à nos oreilles avec un album  (son premier) sobrement titré Dudelife. Deux bonnes nouvelles accompagnent cette heureuse naissance : la dose est de qualitée et gratuite de surcroît. Pourquoi se priver ?

https://bandcamp.com/EmbeddedPlayer/album=2308416156/size=large/bgcol=ffffff/linkcol=7137dc/artwork=small/transparent=true/Ceux qui connaissent l’univers de Moïse ne seront pas dépaysés. Toujours aussi doué quand il s’agit de chanter de lentes ballades ensoleillées et mélancoliques, on plonge dans les souvenirs du Dude pour découvrir son périple en terres texannes. Le clip bricolé de Lone Star met en image d’authentiques vidéos, comme des petits bouts de mémoires qu’on lui envie sans rougir. Les origines du titre titre Palm Trees prennent quant à elles leurs racines du côté de la Floride, la terre des Everglades. Un morceau qu’on réécoutera sans se faire prier dès que la chaleur reviendra sous nos latitudes maudites.

Dudelife transpire le soleil par petites touches, mais ce qui marque le plus ici, c’est le temps qui passe, inexorablement, et les traces qu’il laisse dans les couloirs d’une vie normale. Vouloir sans cesse repousser le coup de sifflet final, c’est donc ça le caprice de mortels. La géniale maxime Vivre lentement mourir vieux nous apparaît comme un peignoir taillé sur mesure pour le Dude. Il n’y’a malheureusement pas de russe blanc dans la fontaine de Jouvence, le temps nous met des grosses tartes.

Bête étrange, égoïste et solitaire : voilà comment l’intéressé se décrit lui même, qui fuit les dogmes comme la peste et le revendique sur Le son de l’inquiétante. Haine millésimée sur Taquin mais pas méchant, le message est on ne peut plus clair : c’est pas que je vous en veux c’est juste que je n’aime pas les gens. Cette haine aura d’ailleurs droit à son petit moment de gloire avec l’inquiétant Que de la peur, dont la prod sample avec brio le thème d’Orange Mécanique.
Quelques rimes faciles, un flow lent et sa nonchalance habituelle : on aime la musique du Dude pour les mêmes raisons qu’avant. Pourtant, cet album à un petit quelque chose de plus maîtrisé, abouti, et de plus profond que ses précédents travaux. L’habillage sonore est toujours aussi soigné. Si dans la forme, cet album est une continuité logique de ce que propose Moise depuis quelque temps, le fond nous offre quelques chose de plus franc, ou le rappeur a l’occasion de se livrer un peu plus qu’a l’accoutumé. Climax de l’album, le titre Femme Renarde : à la fois charnel, rempli de sincérité, alternant la douceur et la brutalité, les plaisirs de la chair à ceux de l’esprit. Une déclaration d’amour dès plus soignée, comme un hommage à cette mystérieuse chimère qui plane discrètement sur bon nombre de titres.
En toute logique, la musique de Moïse parlera sûrement plus aux trentenaires qu’aux adolescents. Ce statut de rappeur en Charentaises est parfaitement assumé. Les petites joies et les grandes peines : voilà l’histoire de Dudelife.

Nusky, chronique tardive d’un EP d’hiver

La mélancolie. De SCH à PNL, de Jorrdee à Rufyo, le rap français a semblé trouver sa force motrice la plus innovante dans le regard humide, lucide et donc désabusé vers le passé, vers le fini, délaissant alors les préoccupations mercantiles les plus caractérisées pour des considérations morales, presque éthiques. Même Booba, « j’dépense encore de l’argent de Panthéon », égotrippe en feat avec sa peine. Pas pessimiste pour un sou pourtant, le peura cru 2015; réaliste, voilà tout. Il n’est donc pas étonnant de voir la fin du déterminisme saisonnier qui rnait jusqu’alors. On a passé l’été avec la ballade « Tom Waitsienne » de Jorrdee (Rolling Stone), loin de Dj Hamida et de Keen V, ou avec Je vis je visser plutôt qu’avec Maitre Gims. Sortait donc, en juillet, un projet un peu passé inaperçu, mais qui s’inscrit fortement dans l’été rap français, où le soleil existe pour signifier que des nuages s’amoncellent en silence au-dessus de nos têtes. Un vrai disque d’hiver, en somme, qu’il est pertinent de chroniquer seulement aujourd’hui: Swuh, de Nusky et Vaati.

Dissipons tout de suite les premiers doutes de ceux qui ont googlé le projet: oui, c’est du rap de blanc. Un rap émo, du mec un peu plumitif, un peu paumé, qui fume et skate, et qui finit par baiser ta meuf entre deux cuites et deux six-feuilles. Certains sites de merde dont le nom sera tu , ont donc profité de cette analogie qui, c’est vrai, caractérise la grande majorité des rappeurs couleurs ivoire, pour en faire un nouveau Orelsan. C’est un argument absolument horrible, qu’on jurerait tout droit sorti du cerveau d’un mec qui pense encore que Faf Larage fait chanter autre chose que tes potes bourrés ou les fous d’une série de merde. Nusky, musicalement ne ressemble en rien à Orelsan, et pour cause, il ne ressemble à rien. Un OVNI.

Et pourtant, ça ne partait pas sous les meilleurs auspices: membre de la Race Canine, un groupe parisien sympa mais générique, Nusky me semblait un peu fade musicalement, ne dépassant jamais l’archétype décrit plus haut du nerd érotomane. Erreur: le projet est extrêmement ambitieux, toujours proche de l’expérimentation sonore, organique tout en étant distant, drôle mais lancinant, lucide et psychédélique. Accompagné donc de Vaati, un beatmaker, Nusky expose donc un 9 titres dense et un peu complexe à appréhender. Comme un film de David Lynch, on ne sait pas très bien où commence le passé du présent, si la boucle temporelle n’est pas plutôt mentale qu’autre chose. Les beats sont presque tous semblables, tantôt oppressants, machiavéliques (« Fantôme »), tantôt immergés dans une mixture pop d’où émergent malgré tout des feux follets funèbres. La continuité musicale est sensorielle plus que concrète; et la force, comme le défaut de Swuh, est donc bien d’être basé sur un canevas instable, où l’auditeur ne sait jamais où il met les pieds. Evidemment, ce sentiment d’étrangeté se fait encore plus pressant quand la voix de Nusky se pose sur ces instrus. Les connaisseurs reconnaîtront tout de suite un timbre de voix similaire à celui d’un rappeur lyonnais qui monte petit à petit, lui aussi friand d’ambiance gothique où le rouge à lèvres se mêle au rouge de la passion qui se consume. Il y a du Jorrdee chez Nusky, c’est certain. Même façon de poser, même voix traînante, absente, autistique même, à la limite du chant ou du grognement. Même poésie hermétique, absconce, incompréhensible parfois. Même caractère clivant enfin, les anti et les contres s’échinant sur leur cas. Mais la référence est encore quand plus explicite envers un autre rappeur, américain, quand au détour de « Katsumi », un  » skrrt » strident, « tout droit sorti du cul du diable », déchaîne le son. On croirait véritablement avoir affaire à Young Thug, sa voix de crécelle désarticulée, son flow de vautour. La voix est poussée dans ses derniers retrachements, et vomit des flots de paroles que l’on ne saisit jamais entièrement.

Il serait alors aisé de ranger le projet dans une case précise, un ep expérimental obscur, aux pulsions auto-destructrices, aux rapports aux femmes délicats, à une apologie dénonciatrice de la drogue et de ses méfaits, dans un je m’en foutisme exarcerbé (« J’bouffe des chattes/ J’bouffe de la MD »), où tous les vices se valent et où l’artificialité est un exutoire pour survivre ( » Souvent j’ai rêvé d’vivre dans un monde meilleur/ Où me passerait l’envie de fumer toutes les heures »). Parfois d’ailleurs, le côté « arty » dépressif est poussé trop loin : « Freestyle », longue complainte, n’a que peu d’intérêt pour un auditeur pas invité dans la détresse feinte ou non de l’artiste. Mais Swuh a plus d’une corde à son arc; il est aussi ponctué de sucreries pop étranges, comme des éclairs de soleil. La pop ne pose plus aucun problème dans un rap game où Jul et Gradur se baladent, dans tous les sens du terme, sur ce terrain fertile. Ici, « Pour moi », et son refrain entêtant, où  » Elle sait », et son côté gamin, joueraient le rôle parfois ingrat de sons plus dansants, plus accessibles. Ils restent teintés pourtant de réflexions sur la vie, la mort, l’amour, la perte.

Nusky parle des filles comme de la drogue ou de l’alcool. Elles sont à la fois moyen de jouissance, nécessaire au plaisir hédoniste, mais elles sont cruelles, et se moquer d’elles est un moyen de cacher qu’on en a peur. « Ma place » décrit le consumérisme et la perte de repères d’une génération, quand  » Lui dire » fait ressortir le côté sale gosse adultérin. Parfois coincé dans son personnage, la caricature n’est jamais bien loin, et le projet en entier est peut-être parfois un peu indigeste, brouillon. Mais l’esquisse présentée ici laisse augurer d’exellentes choses, et un avenir intéressant pour un artiste beaucoup plus polyvalent qu’il n’y paraît. Entre égotrip et introspection, Nusky ne réinvente pas la roue, mais apporte une fraîcheur bienvenue par l’audace de son rap. Plus accessible que Jorrdee, son cloud rap désaccordé séduit néanmoins, et sera le compagnon idéal des marches hivernales sous un léger manteau blanc. De Sch à PNL, de Jorrdee à Rufyo en passant par Nusky, 2015 aura été une déferlante de neige, un tourbillon romantique qui a considérablement enjolivé le paysage musical et artistique français. Vivement l’été pourvu qu’il neige (putain quelle rime de bâtard).

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Hyacinthe, entre 0.9 et Justin Bieber | Chronique de Sur la route de l’Ammour 2

Deux ambiances, deux atmosphères. L’une étouffante, épileptique, urbaine, grise, moite, aux vapeurs d’alcool et de drogues, semblant vomir une bile âpre, celle des enfants dépressifs qui regardent la mort en face. L’autre, bucolique, chantante, féminine, érotique certes, mais désabusée, amusée, moqueuse. Et au milieu, le dénominateur commun de ces deux mondes a priori antinomiques : Hyacinthe. Tour à tour éructant bouteille à la main, ou chillant naïades aux bras, il présentait, le 15 janvier 2015, le double-clip « Sur la Route de L’ammour / Retour aux Pyramides », premier extrait de ce nouveau projet  » Sur La route de l’ammour 2″, sobrement sous-titré  » Mémoires de mes putains tristes ». Depuis, à coup de clips léchés et de chansons aussi différentes que réussies, il a réussi à faire patienter son auditoire jusqu’à présent. Entre spiritualité et iconoclasme, nihilisme et matérialisme, dépression et euphorie, chronique poétique du rappeur le plus paradoxal d’Hexagone.

Sur La Route de L’ammour 2 commence comme la vie : par un cri de douleur. Quelques gouttes, et Hyacinthe entre en scène, sans préambules : « Tu connais l’épilogue » … Drôle d’incipit : la fin est déjà proche et tout le monde la connaît. Le parallèle mort/album fonctionne ici à plein régime : là où notre vie n’a qu’une seule issue possible, celle redoutée mais connue de tous, l’épilogue de l’album est une chanson que l’on connaît déjà, Janis et Rihanna étant déjà disponible sur internet avant la sortie de l’album. Tout au long de cette mise en bouche acide, dense mais ramassée (un peu plus d’une minute), Hyacinthe nous livre une vision réduite de ses thèmes de prédilection, et nous introduit à sa poétique : iconoclasme (« Et si le destin a une bouche, qu’il l’ouvre pour que je pisse dedans » ;  » Je suis pas bien sûr que le Très Haut se préoccupe du sort de mes frères »), tutoiement de l’idée de mort (« Pas bien sûr que je survive à cette fiole d’éther »), et la haine et l’amour comme liaisons dangereuses (« Et j’ai peur qu’cette fille me trompe / Qu’elle ne soit qu’une pute de plus »). Comme dernière salve introductive, cette sentence « Pas de questions, ni de réponses / J’veux juste ma place au festin ». Et si la vie est un festin pour Hyacinthe, c’est plutôt celui de la grande bouffe, où il faut jouir de la vie à s’en crever le bide, où le matérialisme n’est qu’un moyen d’accès vers l’orgasme le plus morbide.

Car s’il y a une chose qui obsède Hyacinthe, le hante, c’est la mort. Elle est partout, et même si elle ne fait pas l’objet d’une chanson à part, elle laisse traîner son parfum dans chaque interstice, à chaque fois personnifiée -peut-être pour la conjurer. C’est Janis Joplin et Rihanna, victimes de leur art maudit, et que Hyacinthe fantasme de rejoindre. C’est une « OD à 27 ans », c’est le Styx qu’il remonte en pirogue dans Sur La route de l’ammour, comme un pied de nez à la Faucheuse. Le corps délesté des 21 grammes réglementaires, il donne l’image d’un homme d’outre-tombe, d’un sacrifié, d’un précurseur « tellement dans le futur » que « déjà mort ». La métaphore christique semble tomber sous le sens, à la différence que Hyacinthe refuse cette mort, refuse les révérences (« Si je meurs pas de Rest In Peace »), mais est prêt à tout, même à l’occulte (« Sacrifier une vierge pour qu’on me ressuscite »). Et si l’occulte fascine le rappeur, les étoiles en sont le plus parfait exemple. Comme un gimmick, elles reviennent de chansons en chansons, et semblent être tantôt accusatrices (« Et je sais que les étoiles me jugent », tantôt complices (« Les étoiles noires me pilotent »). On est ici de plein pied dans la dualité spirituelle de Hyacinthe, le monde court à sa perte, ne vaut rien, il ne faut croire en rien, ne rien espérer d’autre que la tristesse et les larmes, mais la mort fait peur et il faut l’éviter, à quelque prix, à quelque pacte faustien que ce soit. Cette dualité n’est pas rassurante … au contraire, elle terrifie d’autant plus que le spleen qui en résulte est inéluctable. L’évangile selon Hyacinthe n’ a rien de confortant.

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« Je suis nihiliste/ Putain, j’crois que j’crois plus rien ». Si cette phrase est de LOAS, elle colle parfaitement à la coloration hyacinthique de SRLA2. Si, comme nous venons de le voir, il n’y a pas d’issue favorable, à quoi sert-il de croire en quelque sorte ? C’est ce refus de la croyance aveugle et bornée, cette anarchie qui fait de Hyacinthe un artiste surréaliste au sens noble du terme. S’affranchissant des codes et des bonnes manières, il jure, éructe, insulte, blasphème, se drogue, dans un carnaval grotesque jubilatoire. La vie vidée, poussée dans ses derniers retranchements, épuisée, et Hyacinthe, le sale gosse, qui danse autour de son cadavre fumant, l’insolence aux lèvres du je-m’en-foutiste. L’image est séduisante: elle donne l’idée de l’artiste démiurge, dont l’œuvre surpasse le commun des mortels et la toise, menaçante et fière. Mais elle n’est qu’à moitié vraie, comme tout n’est qu’à moitié vrai chez Hyacinthe. Car l’insolence a de la peine et de la peur dans la pupille. Car finalement, cette nonchalance n’est peut être que feinte, et cache une angoisse existentielle bien plus fort que le masque de carnaval. Loin de nous l’idée de psychanalyser, cette ambivalence transparaît d’elle seule. L’arrogance chez Hyacinthe n’est jamais qu’un moyen de self-défense, lui qui déclare « vouloir devenir riche avant de devenir fou ». Pas étonnant dans ce cas non plus, qu’il se compare à Rastignac ( » orgeuilleux comme si Paris m’attendait »). Le matérialisme -ici la richesse et la gloire- ne sont que des palliatifs pour oublier à court terme que les démons rôdent, que le père est absent. On est gré à Hyacinthe d’assumer cette part de faiblesse, cette intertextualité poignante, d’autant plus qu’elle est contrebalancée par des morceaux moins intimes, quoique toujours intimistes (« Meurs à la fin » et son humour noir, « Retour aux Pyramides » et son côté sautillant et insouciant ). Le chef d’œuvre de SRLA2 est d’ailleurs la chanson la plus poignante et la plus indécise : « Tout Dépend ». Extraordinaire ensemble, prod minimaliste comme un écrin à la voix torturée de Hyacinthe, et ce premier couplet qui semble être arraché, presque vomi à la gueule du monde. Il s’y décrit « enfant du diable conçu de l’amour / vipère dans l’abdomen », « à la fois meurtrier et innocent ». Et le refrain … « Tout Dépend ». La vie ou la mort, tout dépend. Le relativisme est total, et c’est peut être la clé du nihilisme de DFHDGB : entre la vie et la mort, entre l’amour et la haine, tout se ressemble tellement, tout commute, tout se lie l’un à l’autre qu’on survit en se foutant de la vérité, tout dépend et dépendra toujours. La vérité objective, et c’est la folie assurée.

Impossible d’évoquer la poétique de SRLA2 sans évoquer les femmes et l’amour en général. Hyacinthe, qui évite probablement les problèmes avec Les Chiennes De Garde grâce à sa toute relative notoriété, oscille constamment entre dandysme truffaldien et la trivialité la plus crasse. « L’ennui » vs « Est-ce que ces putes m’aiment ? » en somme. Dans le premier nommé, Hyacinthe est un séducteur au spleen tout parisien, à la vie remplie de femmes et pourtant désespérément vide, errant dans la Capitale la nuit à la recherche d’une autre couche. La solitude en bandoulière, difficile de ne pas y voir Antoine Doinel (oui , la comparaison a déjà été faite). Ici, l’amour est impossible pour Hyacinthe, il souffre et fait souffrir. Mais il ne faut pas y voir un pervers narcissique : la souffrance est d’abord individuelle, et est prise à bras le corps mais à contre-coeur. L’ennui pire que tout, la routine comme symbole de la vie qui s’écoule, donne vie à l’une des plus douces et compréhensives chansons du projet, qui lorgne vers la variété, sans jamais tomber dans la mièvrerie. Mais le Dr Jekill cache bien un Mr Hyde. Si le premier enchantait même votre maman, le deuxième souffre et fait souffrir, mais célèbre les noces d’Eros et Thanatos avec délectation. Il est admirable de voir à quel point l’humour acerbe, noir, et les jeux de mots sarcastiques fonctionnent lorsqu’ils se déroulent autour du corps féminin. On peut citer « Un téléphone intelligent / Une pétasse débile », simple mais efficace, ou bien « C’est une fille bien / Elle aime les chats et la sodomie ». Pour filer la métaphore, chat échaudé craint l’eau froide : même si on la voit moins, la fameuse ex dépressive et casse-couilles fait ça et là quelques apparitions, comme un vieil ami qui passe. Il est clair comme du sperme que sont étroitement liés l’amour et la haine mais aussi la mort dans le projet, à l’image de la récurrence des « bébés morts », qui expriment en deux mots une pensée entière. La jouissance, i.e. le plaisir, est liée à la mort : Eros et Thanatos se rejoignent dans le coït pour un manège sanglant. Si l’orgasme est comparé à une « petite mort », la fascination de Hyacinthe pour les secrétions corporelles ne fait que rejoindre mon paragraphe sur la mort (et ça m’arrange bien). Taxer Hyacinthe de misogynie est évidemment terriblement réducteur : il ne fait que décrire sa vie, et celle de millions d’autres avec lui, et les échos de nos propres vies, des paroles impures que l’on réfrène, se retrouvent ici, telles quelles. Car la fuite et l’ancrage de l’amour ne sont que le revers de la même pièce.

Hyacinthe---L-ennui

Sur La Route de L’ammour 2 est un album très court mais épuisant. Épuisant car exigeant, fourmillant de références, étouffant de réalisme, d’un hermétisme qui donne le sentiment de passer sous un train pendant plus d’une demi-heure. Ce mélange d’auto-satisfaction teintée d’amertume, de dépression et de nihilisme donne un cocktail détonant, fascinant et surtout jamais vu auparavant dans le rap. Traversé d’éclairs extraordinaires (« Tout dépend », je le répète, meilleure chanson de 2015, mais aussi « Maldoror », « En pensant à nous » et « Sur La route de l’ammour »), SRLA2 s’avance comme la carte de visite parfaite de Hyacinthe, et comme le pendant du NDMA de son confrère LOAS. Finalement, et ça sera la divagation de la fin, ce projet ne ressemble qu’à un autre album de rap français. Même abstraction, même condensation de thèmes, même nihilisme teintée de réussite sociale, même uniformité : on retrouve du 0.9 chez Hyacinthe. Et quand la noirceur quasi-omniprésente chez Booba se délavait par Pourvu qu’elles m’aiment, chez Hyacinthe la soupape, là où la pression retombe, c’est Mauvais Garçons, égotrip puéril et jubilatoire, où il croise le fer avec LOAS (who else ?) et Youno, seul invité extérieur de l’album. Comme quoi, le feat rêvé de Hyacinthe est peut-être plus proche de se faire qu’il en a l’air. Ne reste plus qu’à convaincre Justin Bieber. A moins que les étoiles n’en décident autrement.

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Le Bruit De Mon Ame est-il meilleur qu’Or Noir ?

On pourrait s’interroger sur la pertinence de comparer entre eux deux albums d’un même artiste, mais faites pas chier.

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Avant de détailler les qualités intrinsèques de ces deux disques, il convient de contextualiser leurs sorties. En 2013, quand Or Noir déboule, Kaaris jouit d’une attente quasiment jamais vue dans l’histoire du rap français -et je pèse mes mots. Depuis deux ans, il préparait le terrain : quelques gros freestyles, une série de featurings avec des noms relativement importants (Despo, Dosseh, Sazamyzy, Alkpote …), et Z.E.R.O -qui reste pour moi, à l’heure actuelle, son meilleur projet. Puis, le passage à la vitesse supérieure, symbolisé par deux featurings avec Booba : Criminelle League d’abord, puis, surtout, Kalash. En un seul couplet sur l’album du rappeur le plus médiatisé de France, Kaaris a attiré toute l’attention sur lui. A l’époque, personne ne s’est encore engouffré dans les sonorités trap comme Kaaris. Même s’il ne fait qu’adapter des codes venus de Chicago ou d’Atlanta, il donne aux oreilles françaises une véritable impression de nouveauté. En important des sonorités pourtant déjà vues et revues aux Etats-Unis, il a presque révolutionné à lui-seul le rap français. Il faut dire que Kaaris est doué.

illustration-kaaris-olivier-devaureix-306x350Extrêmement bien gérée, la période promotionnelle fait monter la sauce de manière exponentielle. Zoo est un tube incroyable qui finit d’assoir la popularité du rappeur sevranais, les interviews sont méthodiquement distillées, et les polémiques sont évincées comme si elles n’avaient jamais existé. Chaque extrait précédent la mise en bacs est parfaitement choisi (Binks, AMG 63 …), et achève à chaque fois un peu plus l’attente homérique autour de la sortie d’Or Noir. Et puis, il y a ce personnage, sorte de Black Terminator, qui semble aussi insensible qu’impitoyable. Excellent rappeur, style révolutionnaire, personnage captivant … je ne vais pas vous refaire l’histoire, mais il est important de bien se rappeler dans quel contexte est sorti Or Noir : rarement l’attente autour d’un premier album de rappeur français avait été à ce point phénoménale.

Le contexte autour de la sortie du Bruit de mon Âme était bien différent. D’abord, parce qu’en un peu plus d’un an, Kaaris était devenu un rappeur confirmé, et un poids lourd de l’industrie de la musique. Difficile de surprendre quand tout le monde connait ses moindres faits et gestes, et quand chacune de ses mesures est décortiquée comme si les commentateurs de Rap Genius étaient rémunérés. Kaaris attire moins la curiosité, parce qu’on sait tous de quoi il est capable. La vraie difficulté, cette fois, était de confirmer après un premier album presque unanimement qualifié de classique instantané.

 

Attention, je ne dis pas que le contexte de sortie de LBDMA est plus compliqué que celui d’Or Noir. Car l’attente fabuleuse autour du premier album a généré une pression pas forcément facile à gérer. Et surtout, qui dit grosse attente, dit très gros risques de déception. LBDMA était moins attendu, et risquait donc moins de décevoir. Mais il avait également un peu plus de chances de laisser indifférent. En fait, les craintes concernant les réelles qualités de cet album sont nées avec les premiers extraits, pas franchement flamboyants. D’abord, aucun tube universel façon Zoo. Ensuite, une impression de redite biaisée d’Or Noir, avec du French Chiraq (Sevrak, Magnum), et aucun titre vraiment porteur.

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Une fois l’album lancé, les doutes s’envolent pourtant rapidement. Dès l’intro, on comprend d’ailleurs immédiatement où se situent les différences entre les deux albums : Bizon était un coup de pression incroyable, avec deux grosses minutes de puissance brute sans la moindre respiration, comme un enchainement de droite-gauche-crochet interminable. Kadirov est également très dur et énergique, très rentre-dedans, mais fonce moins tête baissée. BPM moins élevées, plus d’espace entre les mesures -et donc un peu plus le temps de rependre son souffle entre chaque droite-, mais aussi plus d’effets sonores. Cette distance entre les deux premières pistes, c’est l’analogie parfaite de la distance entre les deux albums. Kadirov est intrinsèquement aussi bon que Bizon, mais il ne provoque pas le même effet chez l’auditeur. Bizon clouait au sol, alors que Kadirov nous laisse le temps d’apprécier ses qualités. Cette analogie se retrouve tout au long de l’album, même si on ne peut pas la reporter piste par piste, bien sûr. Cela n’aurait aucun sens. La plupart des titres sont trop singuliers pour être comparés à d’autres. Zoo n’a pas d’équivalent sur LBDMA, de la même manière que 80Zetrei n’a pas d’équivalent sur Or Noir.kaaris-est-en-studio-et-prepare-son-prochain

Mais on retrouve par exemple le même type de différence sur les deux titres éponymes : Or Noir et Le Bruit de mon Âme. Deux titres plus posés et plus introspectifs, qui dénotent avec le reste de l’album, et qui mettent l’accent sur d’autres qualités de Kaaris -son écriture, en premier lieu. L’un ou l’autre toucheront différemment l’auditeur en fonction de ses sensibilités et du contexte, mais Le Bruit de mon Âme est clairement mieux maitrisé : plus musical, avec un refrain bien plus abouti, et une prod moins minimaliste. LMDMA est beaucoup moins instinctif qu’Or Noir, mais il est beaucoup mieux pensé. Comme si la créature surpuissante mais complètement incontrôlable du premier opus avait appris à maitriser ses super-pouvoirs. Or Noir était en quelque sorte un enchainement de bangers : grosses gifles (si ce n’est plus …) de la première à la dernière piste. Le problème de ce type d’album -un album extraordinaire, pas de doute là-dessus-, est qu’il est typiquement un produit consommable. Or Noir s’écoute énormément, se savoure à grosses doses, mais ne dure pas réellement. Or Noir part.2 a été un second souffle fabuleux, mais toujours sur ce modèle de bangers qui s’empilent les uns sur les autres, sans réel sens à la construction.

LBDMA, malgré quelques gros bangers devenus inévitables, est plus dilué. Les titres ne s’empilent pas les uns sur les autres, mais se complètent, afin de former un ensemble plus solide. On le ressent même dans la structure des morceaux, plus denses et plus variés. Kaaris change 4 ou 5 fois de flow sur quasiment chaque titre, c’est réellement impressionnant. Il le faisait également sur Or Noir, bien sûr, mais il semble avoir passé un palier avec ce nouvel album. Il pourrait presque sortir d’une école de commerce tellement il est méthodique. Certains vont même jusqu’à lui reprocher ce côté « envie de trop bien faire ». C’est caustique. On irait presque jusqu’à lui reprocher de trop bien faire son travail.

 

Si le Kaaris d’Or Noir était Avon Barksdale, toujours prêt à entrer en guerre sans besoin de personne, le Kaaris de LBDMA serait Stringer Bell : posé, réfléchi, prêt à s’associer avec les bonnes personnes, et faisant passer les affaires avant la rue. Ou alors, il est peut-être plus simplement cette synthèse des deux qu’est Marlo Stanfield : ambitieux et impitoyable, incapable de faire des concessions, et prêt à tuer celui qui l’a pris sous son aile.