Chronique : BARABARA – En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon

Comme un crachat sous la pluie, la musique de Barabara est venue détonner dans le catalogue rap de ce début d’année caractérisé par un flux incessant de sorties, de plus ou moins bonne facture. Les plein-phares dans la gueule, l’ombre projetée des douces formes d’une racoleuse sur le trottoir et le plein à ras d’éthanol, le Barbouze conduit sa musique de cuites en putes, traîne ses fantômes attachés à la carlingue. Arme de poing dans la boîte à gant, le Barbouze se dévoile tandis que les pistes s’enchaînent et que le paysage défile. Road trip sur fond d’idées noires, Barabara image son disque comme un film, entre spleen, story-telling et trompe-souffrance.

« Navigue en vue dans les eaux troubles de mon mental / A travers réalité brutale et fantaisie digitale »

Appréhender Barabara et sa Mustang exige de l’auditeur un degré d’empathie certain. L’objet de cette sombre balade en V8 où se mêle testostérone, solitude, désir d’évasion et de nostalgie est le personnage même de son auteur, central, dont l’équilibre oscille entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon, la fiction se mêle à la réalité d’un vécu que l’on devine bardé de cicatrices et il est difficile de déceler ce qui relève du vrai et du faux. Barabara est un conteur qui transpose à son univers beaucoup de sa noirceur personnelle, donnant à cette dernière un cadre pour mieux s’exprimer.

Le personnage/rappeur donc, s’illustre sur huit pistes tantôt au volant, tantôt au comptoir, en passant par la station-service. Qu’importe le lieu, celui qui s’était déjà illustré dans son précédent projet Il était une fois le Barbouze, énumère ses pensées sombres, humeurs et pulsions. Le personnage divague hors espace-temps, rêve de crânes fendus et d’asphalte hurlant, croise même le Petit Prince qui lui demande de dessiner une… émeute. Le propos est tel que se dessine dans cet EP une lutte constante entre Barabara et son côté obscur. Ainsi, ces huit pistes sur quatre roues fonctionnent comme une course poursuite interne. Barabara est seul sur la route mais semble fuir. Fuir l’Autre, le Ça cher à Freud, ce double chaotique et instinctif, sauf qu’ici les pulsions, même assouvies, anesthésient jusqu’à la sensation de bonheur. Une course poursuite apathique qui prend fin d’une belle façon : Barabara laisse son traîne-con sur le bas-côté, s’autorise à se rappeler le passé sur la dernière piste, et l’on peut se demander si le Barbouze s’accepte enfin, tout entier, avec sa part sombre.

« L’attraction fatale de l’amour, de la drogue, de l’alcool… »

Le champ lexical invoqué par Barabara est intéressant en cela qu’il démontre par quels moyens celui-ci tente d’estomper ses souffrances, d’y trouver du réconfort. Pas une chanson n’omet de mentionner ce qui obsède ce fou du volant : l’alcool, la vitesse, les femmes et les métacarpes prêtent à heurter. Dans sa chevauchée sauvage, le Barbouze drift sur des flaques d’éthanol, baise des bombes anatomiques, et caresse du poing serré des visages à démolir. L’ivresse délivrée par l’alcool et la vitesse, l’enchaînement d’images accentuent la démonstration de ce que représente la souffrance du Barbouze et qu’il doit atténuer par ces différents moyens. Pire, ces substituts semblent avoir une emprise si forte sur le fonctionnement psychique du personnage, qu’en fin de compte, ils motivent plus qu’ils ne freinent les turpitudes du rappeur. Barabara semble un homme maudit, dont le destin ne lui offre d’autre choix que de tracer sa route dans le désert.

Il serait pourtant réducteur de considérer l’univers du concerné à ces leitmotivs. La musique du Barbouze est tout le temps imagée, chaque track est scénarisé, donnant à cet EP un aspect « lyrisme apocalyptique ». Barabara dessine, en effet, un monde en fin de vie avec allégresse et violence. Un DarkKnight rider que plus rien ne touche. Il interpelle ainsi l’auditeur autant sur l’audition que sur l’imaginaire faisant de lui également un spectateur. Par malheur, aucun clip n’accompagne la promotion de ce projet sorti en toute intimité. Il aurait pourtant été le bienvenu pour appuyer l’effet lors de l’écoute.

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« Je parcours le monde comme son cul, en chevauchée sauvage… »

Le tour de force de ce disque naît entre différents éléments qui se confrontent. L’on vient d’évoquer la rencontre entre les relents de Barabara et les images lancinantes par exemple, offrant à ce En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon une atmosphère sombre mais élégante, un beau film en noir et blanc. Par ailleurs, cette force a aussi pour origine le mariage de la vitesse, très souvent évoquée, avec la lenteur factuelle du projet, renforcée par la nonchalance du Barbouze. Il s’agit autant d’une mise en abîme rétrospective et posée à l’image du titre Au-delà du goudron, que d’une volonté de destruction tel que le morceau Sur la basse le propose. Le calme parfois apparent vient donc trancher avec les mots durs. Ces mots sont d’ailleurs lâchés avec un tel calme qu’ils semblent sortir de la bouche du Barbouze par habitude, comme s’ils étaient pendus à ses cordes vocales depuis toujours. Glaçant.

Rappelons enfin que la gouaille du Barbouze, son indolence, rappelle des figures que lui-même cite dans son disque : Gainsbourg et Bashung. Le même amour de la provoc’, de la goutte ou du téton. La femme est tantôt chienne, tantôt déesse. De la même manière, il est possible d’entendre nombre de références à la variété française, dispatchées ici et là. Plus proche de nous, en ce qui concerne le rap, le flow et la voix du Barbouze ne sont pas sans rappeler ceux du C.Sen, rappeur du 18ème. Dans le rapport à certaines choses, l’alcool ou les femmes, ces deux rappeurs se retrouvent également, et on peine sans mal à reconnaître que Barabara aurait pu être à l’origine de morceaux comme Le Sosie ou Le Couloir présents sur le premier album de C.Sen, Correspondances.

Le Barbouze, non content donc d’apporter un concept original et frais, se permet donc de passer à la casse la « Ride » classique. Au diable les lowriders, le soleil chaleureux et innocent. Ici, la gomme dérape sur le goudron bouillant tel des lacérations, la route est à plaie ouverte comme le chauffard, tandis que le soleil, omniprésent, règne sur le chaos désertique. Barabara nous propose, au final, rien d’autre qu’une Ténébreuse Mad Max Musique, saupoudrée d’humanité dans sa forme dépressive, pulsionnelle et jouissive. Le voyage est court, une petite demi-heure d’écoute, mais dès la première piste lancée, alors que sonne un sample de Give up your guns de The Buoys, l’auditeur est pris dans une tourmente pleine d’adrénaline, le cul vissé dans le cuir sec de la Mustang. Paré pour une excursion en pays sombre.

Je ne trouve rien à dire sur le nouvel album de Karlito

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Karlito, c’est ce mec dont tout le monde connait le nom, dont peu de monde sait réellement qui il est, et dont encore moins de monde l’écoute.

Syntaxiquement, je ne suis pas certain de la justesse de cette première phrase. En revanche, je suis bien certain de ce que j’avance : vous etes bien peu nombreux à avoir pris la peine d’écouter Impact, son deuxième album solo. Alors j’ai voulu chroniquer ce CD, parce que c’est vraiment un bon produit, et que pousser trois ou quatre personnes à découvrir de la musique de qualité, c’est une des seules raisons qui me poussent à maintenir une activité sur ce site qui ne me rapporte rien. Le problème, c’est que je ne trouve vraiment rien à dire.

Impact est sorti lundi 12 janvier, le même jour que Requiem et No Name. Difficile de ne pas passer inaperçu, avec une telle concurrence. Pour faire court, Impact n’est pas aussi follement exceptionnel que No Name, mais est incroyablement moins décevant que Requiem. Il faut dire qu’il était moins attendu par le public rap français, qui prend toujours bien soin de citer Lino, Lalcko ou Flynt quand on lui parle de lyricisme, mais qui ignore invariablement l’existence de Karlito. Il faut reconnaitre que le boug ne fait rien pour rappeler au monde qu’il est toujours en vie, puisque ses apparitions depuis 2005 peuvent se compter sur les doigts d’une main. Le « secret le mieux gardé du rap français » avait finit par devenir un véritable mystère, une légende qui commençait même à s’effacer de la mémoire des anciens.

Généralement, quand on ne sait pas quoi dire sur un album, on commence par le comparer au précédent projet de l’artiste. Concernant Karlito, Contenu sous pression date de 2001. Porté par les prods de DJ Mehdi, l’orlysien survolait ces douze pistes avec une véritable aisance, livrant un premier opus solo marquant, qui semblait annoncer une belle carrière. Collectif, il avait alors choisi de mettre ses talents au service de ses compères de la Mafia K1fry, en épaulant tour à tour Rohff, Manu Key, et Intouchable, avant de quasiment disparaitre des radars jusqu’à aujourd’hui. Que vaut donc Impact face à Contenu sous pression ? Difficile de dire que ce nouvel album est intrinsèquement moins bon que le précédent. L’analyse est rendue difficile par les évolutions récentes de la tendance rap français. Alors que Contenu sous pression était un disque parfaitement ancré dans son époque, Impact semble lui appartenir à la décennie précédente -voire même celle d’avant-. Mais Katana, notamment, a prouvé l’an dernier que l’on pouvait encore surprendre et taper pas mal de monde avec des sonorités presque boom-bap.

Impact n’est donc pas un album très moderne musicalement. Pas obligatoirement un mauvais point, mais simplement un handicap certain dans la course aux auditeurs. Continuons le remplissage de cet article. Deuxième méthode basique pour décrire un disque : qualités et défauts. Du coté des qualités, la première chose qui vient en tête quand on parle de Karlito, évidemment, ce sont les lyrics. De ce point de vue, le MC n’a rien perdu de son talent, et envoie une flopée d’images fortes enveloppées dans une prose toujours aussi raffinée. Introspectif et réfléchi, mais jamais conchiant ni pompeux, Karlito est un vrai écrivain de la rue. Son univers, toujours collé au bitume, avec ce coté lascar à l’ancienne, correspond parfaitement à l’ambiance musicale un peu « 90’s streets », alternant moments sombres et moments légers. Attention tout de même à ne pas tomber dans la caricature du « tout lyrical » : Karlito a travaillé ce flow un peu rugueux et cassant qui lui avait été reproché en 2001, et sa maitrise, sur ce point, est indéniable. Quelques coups de génie, notamment ce O’Dog Psycho, bourré de références et d’analogies judicieuses au mythique Menace II Society.

karlito impact civerCoté défauts, citons ces refrains trop souvent indigestes, qui rendent certains titres étouffants malgré des couplets réussis. Ces refrains, c’est en fait LE gros défaut d’Impact. Karlito a probablement cherché à intégrer un brin de musicalité pour ne pas s’enfermer dans un album trop rigide, mais la démarche n’a pas l’effet escompté. Au final, le verre est n’est qu’à moitié plein. Même réflexion concernant les featurings : si Rocé et Dry sont excellents et apportent une vraie plus-value (A la kiss et Affranchis sont d’ailleurs parmi les meilleurs pistes de l’album), Ruff D et la petite meuf dont j’ai oublié le nom font des apparitions plutôt irritantes et dénotent avec l’impression d’ensemble.

Impact n’aura pas l’impact (ok, elle est facile celle-là) de Contenu sous pression, et restera probablement un album assez confidentiel. S’il n’est pas exempt de tout reproche, ce second projet solo de Karlito mériterait tout de même que du monde s’y arrête. Les amoureux de lyrics y trouveront de quoi s’extasier, les puristes apprécieront ce retour aux fondamentaux, et la nouvelle génération gagnera à découvrir un artiste qui a marqué, dans l’ombre, une grande époque.

EDIT : Certains me font remarquer à juste titre que j’ai complètement zappé la période Ozas de Karlito. C’est un oubli inconscient, mais quelque part vous pouvez aussi remercier ma mémoire sélective de faire comme si ce projet n’avait jamais existé.

Mais pourquoi le nouvel album de Lino est-il si décevant ?

Je ne l’ai jamais caché, je suis ce genre d’auditeur qui considère un pet de Lino comme un coup de génie lyrical. Un Radio Bitume à moitié terminé et sans le moindre mixage avait suffit à m’achever, c’est donc peu dire que j’attendais Requiem comme d’autres attendent Detox. Et logiquement, plus hautes sont les attentes, plus dure peut-être la déception. Alors qu’il était appelé à devenir au minimum le meilleur album de l’année, Requiem n’est devenu que le troisième meilleur album de la journée du lundi 12 janvier 2015, derrière Joe Lucazz et Karlito. Requiem a fait de moi un auditeur déçu, voici pourquoi.

lino gun

N’y allons pas par quatre chemins : le véritable suicide commercial de cet album, c’est la direction artistique. Clairement LE gros défaut de Requiem. Lino est fort. Lino est exceptionnel. Mais Lino rappe sur des instrus qui ne ressemblent à rien. J’ai lu un mec dire sur twitter « la plume de Lino avec les prods de la Team BS« . C’est terrible à dire, mais c’est putain de juste. La moitié de l’album pue juste clairement la merde. C’est arbitraire, mais il n’y a pas besoin du moindre argument. Lancez juste l’écoute de 7 milliards sous le ciel, ou De rêves et de cendres, et dites moi que Sindy et Fababy n’auraient pas leur place là-dessus. Bien sur, Lino reste bon quoi qu’il arrive, il ne va pas perdre son talent d’écriture uniquement parce qu’il pose sur de la soupe. Mais musicalement, ces morceaux sont simplement inécoutables. « Dites aux trentenaires qu’ils peuvent rallumer la radio » … non, Bors, ce type de son parlera à une lycéenne, pas à un père de famille. On sait bien qu’il faut des titres avec une petite meuf sans âme au refrain pour tourner en radio et vendre des disques, mais après Suicide Commercial, ça semble presque ironique.

requiemEt c’est malheureux, parce que cet album comporte tout de même son lot de grosses frappes. Le Flingue à Renaud, Choc Funèbre, Ne m’appelle plus rappeur, Narco (je reconnais que l’idée de reprendre La bicrave est dans ma tête est fabuleuse) … Cette tracklist est composée comme une putain de montagne russe : une frappe atomique, un son de merde, une frappe atomique, un son de merde, une frappe atomique, un son de merde. Au final, Requiem est l’album le plus frustrant depuis une décennie. Quand on sait ce dont Lino est capable, on a l’impression de le voir tirer à blanc avec un M16.

Ce dont Lino est capable, c’est peut-être bien le fond du problème. Depuis bon nombre d’années, on se tue à dire que Lino donne de la confiture à des cochons, tellement il est bon, et tellement le public suit peu. Alors, soit il a voulu se mettre au niveau du public, en descendant d’un cran, soit on en attendait trop de lui. Peut-être aussi qu’à force de s’entendre dire qu’il était si exceptionnel, il s’est installé dans un certain confort. Difficile de se remettre en question quand tout le monde est sur ta bite. Du coup, si on excepte le thème de Suicide Commercial, aucune prise de risque. Requiem est un album convenu et balisé, qui ne sort jamais des clous. Ce coté très solennel qu’on a parfois beaucoup aimé chez Bors devient ici handicapant tant il est omniprésent. Piano-violon, piano seul, chœurs, samples de musique classique … C’est triste à dire, mais on se fait chier.

Lino mise énormément sur sa plume, forcément. Comment pourrait-il en être autrement ? Le premier problème, c’est qu’elle ne peut pas tout le temps faire toute la différence à elle seule. Le second problème, c’est que même cette plume, aussi exceptionnelle soit-elle, n’arrive plus à nous surprendre. Chaque texte est parfait, à la syllabe près. Ce n’est pas un grief -ce serait un comble !-, mais une piste de plus. La perfection n’est pas humaine. Un peu à la manière d’un Messi ou d’un C.Ronaldo dans le monde du football, à qui l’on ne peut rien reprocher d’autre que le manque d’émotions procurées par leurs performances hors-normes, on peut se demander si Lino n’est juste pas trop déshumanisé. Requiem est LINO_aka_Mr_BORS_by_shaolinblediaun disque sans émotions. Et même l’habituel lot de punchlines de Monsieur Bors manque d’impact. Les punchs sont bonnes, excellentes, même. Mais noyées dans un disque trop insipide, elles n’ont pas le même retentissement.

 

« La rue attend mon album comme Scarface 2« . Pour ma part, c’était le cas. Et j’ai effectivement l’impression d’avoir vu la suite de Scarface. Vous savez, cette suite rincée sur Playstation 2, avec Rohff dans la BO. Je dis beaucoup de mal de Requiem, et ça peut sembler exagéré. Ce n’est pas un mauvais disque. Il est juste terriblement handicapé par cette direction artistique catastrophique. Et si je n ‘en attendais pas autant, je considèrerais peut-être que c’est juste un album moyen d’un grand rappeur. Bien sur, j’avais eu quelques frayeurs, quand la tracklist a fuité : Youssoupha, Corneille, Zaho, Manon … putain, c’est dur. Je m’attendais à devoir zapper sans vergogne trois ou quatre pistes, disons que je considérais ça comme le prix à payer pour avoir douze ou treize autres bons titres. Le problème, c’est qu’en mettant de coté tous les titres fades, je me suis retrouvé avec un EP 6 titres sous la main. Allez, peut-être 7 ou 8, en poussant un peu. C’est bien maigre.

« J’monte trop haut dans leur estime, j’en viole l’espace aérien« . Du coup, t’es redescendu d’un cran. Le plancher des vaches est encore loin, t’en fais pas, ça doit te faire bizarre d’apercevoir le commun des mortels. Allez, Bors, on est prêt à oublier Requiem si tu nous sors une réédition masterisée de Radio Bitume.

EDIT :

Suite à la publication de cet article, j’ai été invité par l’émission de radio ‘Ca parle hip-hop’ pour un petit débat sur Requiem. A écouter ci-dessous, de 0’37 à 0’47 :

https://w.djpod.com/player/?podcast=caparlehiphop&id=103765

10 choses à retenir de l’album de Jason Voriz

1. Non, ce n’est pas un album de Seth Gueko

Difficile de présenter le personnage de Jason Voriz sans tomber dans d’inévitables clichés : rappeur français exilé en Thaïlande, amateur de tapins bon marché et de Jack Daniels, proche de l’écurie Neochrome, adepte de rimes salaces. Une description qui colle en tous points à celle de Seth Gueko, son alter-égo rapologique, omniprésent sur Brute Épaisse, que ce soit en tant que rappeur (3 pistes) ou en tant que réalisateur. Et comme si ça ne suffisait pas, l’autoproclamé « Professeur Punchline » est également présent sur la cover. On n’est pas face à un projet commun, mais la ligne directrice est clairement guidée par Seth. Alors forcément, avec deux univers si semblables, un tel rapprochement est logique, mais on aurait aimé voir Voriz un peu plus livré à lui-même.

2. En revanche, c’est bien un album Neochrome

L’ensemble manque donc un brin de diversité, d’autant que la quasi-totalité des prods sont signées Cody Mac Fly. Pour fuir la monotonie, on se réfugie donc dans les featurings. Hormis Seth, on n’est aucunement surpris de retrouver Alkpote et 25G, véritables piliers de l’écurie Neochrome. L’Empereur fait évidemment la différence à chaque apparition, et 25G surprend avec un style moins rentre-dedans qu’à l’accoutumée. Un peu plus surprenants, la présence sur la tracklist des noms d’Escobar Macson et Rim’K. Bien qu’on les ait déjà vu collaborer régulièrement avec Neochrome, on les imaginait mal mêler leurs univers à celui si particulier de Voriz. Pourtant, les connexions fonctionnent parfaitement, et permettent à Jason de diversifier un peu les ambiances. Plus tranchant et crapuleux avec Rim’K, plus énergique avec Escobar, on apprécie de le voir enfin quitter les bars thaïlandais et tenter autre chose.

3. Freko Ding’ !

C’est l’excellente surprise de cette tracklist : Freko Ding est toujours vivant. Et on le retrouve exactement comme on l’avait laissé, en mangeur de pierres for life, puant la rue au sens le plus strict, avec ce brin de folie dans la voix, cet instinct canin imprévisible qui dissuade toute envie de croiser le bonhomme dans une quelconque ruelle sombre. Au milieu des habituelles connexions Neochrome, on apprécie d’entendre un featuring presque improbable. Freko se fait malheureusement trop rare, et chacune de ses nouvelles apparitions est à apprécier comme il se doit.

4. Jason Voriz a vraiment une voix marrante

C’est vrai, il devrait faire des doublages de dessin-animés.

5. Il devrait aussi taper plus d’accélérations

Niveau flow, Jason Voriz n’est pas à proprement parler un génie : il pose correctement, bien sur, mais avec une petite tendance à la linéarité, ce qui, à la longue, crée une légère monotonie. Pourtant, le boug sait varier, et est notamment très bon quand il se lance des des flows à accélération. On aimerait donc l’entendre un peu plus souvent dans ce registre.

6. Les français exilés en Thaïlande sont complètement baisés

Jason Voriz nous avait déjà fait part de son amour pour les prostituées, de sa passion pour les massages avec finition, mais n’en avait visiblement pas fini avec la vulgarité grasse. Piste 3 de Brute Épaisse : « Gros seins« , et son refrain « grosse paire de seins, une grosse paire de seins, je peux tout donner si t’as une grosse paire de seins« .

7. La Fouine avait raison : avant l’enfer, y’a Pattaya

Bon, on n’a pas attendu Jason Voriz pour savoir que la Thaïlande était la résidence secondaire du Sheitan sur terre. Mais le rappeur confirme et entérine le constat : pour un européen exilé, Phuket et Pattaya ne sont que luxure, débauche et décadence. Rien d’autre à gratter. Résultat, Brute Épaisse baigne dans cette atmosphère un peu perverse, où les prostituées font cinquante kilos dont trente de silicone, et où l’alcool se consomme comme si toutes les sources d’eau potable étaient taries.

8. Voriz sait punchliner

L’influence de Seth Gueko sur Jason Voriz se ressent jusque dans l’écriture, avec cette structure faite d’une tentative de punchline par mesure. Forcément, ça ne fait pas toujours mouche, mais c’est tout de même moins forcé que chez Seth, et on note quelques phases vraiment pas piquées des hannetons (« ma bite dans la gorge t’as une pomme d’adam » ; « y’a plus de règles, comme ta mère qui a eu sa ménopause » …)

9. Si t’aimes pas Voriz, passe ton chemin

Premier long format solo réellement exposé, Brute Épaisse est un bon produit et une excellente carte de visite. Pour qui connaissait et appréciait déjà le style de Voriz, aucune surprise, aucune déception. En revanche, pour les hermétiques, nul besoin de vous attarder sur cet album : votre aversion pour le timbre rustaud du bonhomme ne sera pas guérie. Au contraire : plonger dans son univers pourrait provoquer un véritable rejet à vos esgourdes.

10. Conclusion

Brute Épaisse correspond à tout ce que l’on pouvait attendre d’un album de Jason Voriz : un bon petit produit qui confirme tout le bien, ou tout le mal, selon l’auditeur, que l’on pouvait penser du personnage. Pas d’extravagance directe, mais quelques noms ronflants en featuring viennent apporter leur petit lot de surprise. Brute Épaisse n’est pas l’album de l’année, mais mérite bien quelques écoutes.

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L’EP ‘Petits Meurtres entre amis’ de DJ Weedim est un véritable massacre

Le bon Mugen m’a devancé, et vous a présenté hier 15 bonnes raisons d’écouter Petits Meurtres entre amis, l’excellent EP signé DJ Weedim, en collaboration avec Aketo et Sidisid. Mais il existe encore de nombreuses raisons de l’écouter. Les voici :

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Je ne me suis jamais vraiment intéressé à Aketo. A l’époque de Sniper, j’avais 13 ans et un duvet noir en guise de moustache, et je me sentais trop ghetto pour écouter un groupe qui tournait sur Skyrock. Par la suite, j’ai toujours gardé cette image d’un Aketo gentillet, genre de rappeur grand-public, très loin de ce que j’ai l’habitude d’écouter. Son interview pour l’abcdr l’année dernière a été l’élément déclencheur. Non seulement j’ai trouvé le bonhomme sympathique, avec énormément de recul sur sa carrière et celle de son groupe, mais j’ai aussi été surpris par ses vrais bons gouts musicaux -Memphis en tête-, à des années-lumière de ce que j’imaginais, venant d’un ex-Sniper. Sur Petits Meurtres entre amis, Aketo se lâche complètement. Je débarque probablement quinze ans après la tempête, mais je me rends compte que c’est un vrai putain de bon rappeur, excellent techniquement, loin de l’idée « flow monocorde » qui m’était restée de Pris pour cible. mqdefaultConséquence directe du point précédent : sur Petits Meurtres entre amis, Aketo se lâche vraiment. Non seulement il fait le son qu’il aime, mais en plus, « ce genre de prod qui l’inspire » lui donne envie d’écrire « les pires saloperies ». Et niveau saloperies, Aketo n’est pas un débutant. Son image très lisse s’est légèrement fissurée il y a quelques années, avec une sextape mémorable en featuring avec Tunisiano et une groupie très vorace. De l’eau ayant coulé sous les ponts depuis, Aket s’en amuse enfin, et parsème l’EP de références pas cachées du tout à cet épisode : « J’ai même fait dans le porno, qu’est ce que je peux faire de pire ? J’suis un Sniper mais j’ai souvent du rectifier le tir » ; « Je me suis fait pépom comme Gucc’, mais c’était pas Nicki Minaj »

L’autre grand protagoniste de cet EP, c’est Sidisid. Évidemment, c’est toujours le même problème avec : soit on apprécie son style singulier et son timbre de voix particulier, soit on passe son chemin. Pour qui sait se rendre à l’évidence, aucun doute : Young Sid est clairement un des mecs les plus techniques du circuit. Le boug bouffe des influences à longueur de journée (« J’suis plus Pimp C, Trillshit, qu’Illmatic« ), les digère et les recrache, toujours en apportant cette sid-touch faite de références invraisemblables, d’arrogance sadique, et de satanisme ludique. Contrairement à Aketo, il n’a pas le souci de l’image lisse à défaire, et reste parfaitement fidèle à ce qu’il fait depuis quelques années. Son entente avec l’ancien-Sniper, aussi improbable puisse-t-elle être, fonctionne à merveille : on sent que les deux compères se butent au même son, naviguent sur les mêmes influences, et tirent tous deux dans la même direction.

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Juger le travail de DJ Weedim est une tache à la fois très simple, et très compliquée. Compliquée, parce qu’à la différence d’un rappeur, on ne dispose pas des mêmes critères-bateau pour l’évaluer : quantité de punchlines, qualité du flow, thèmes abordés … C’est très réducteur, mais au final, jauger le niveau d’un MC se limite souvent à ça. Pourtant, du moins concernant cet EP, la tache est très simple : les prods de Weedim sont absolument toutes excellentes, disposent d’une vraie identité commune, et l’ensemble est aussi lourd que cohérent. Au delà du simple travail de beatmaking, Weedim a assuré toute la direction artistique du projet, on sent que tout est pensé, et que chaque détail est tout sauf laissé au hasard. Comme un chef d’orchestre, il a dirigé chaque instrument, chaque back en off, chaque réglage d’autotune, chaque répétition, avec la minutie d’un horloger et la rigueur d’un dictateur allemand.classic-weedim

 

 

Quid des figurants ? La Weedim-family est nombreuse, et on prend plaisir à retrouver les habituels B.E.Labeu et Infinit, toujours efficaces, et surtout en parfait accord avec les thèmes abordés (oui, B.E.Labeu aime parler de drogue, ce n’est plus un mystère pour personne). On retrouve également Daddy Jokno, l’ex AfroJazz, dont on avait quasiment oublié l’existence, Nathy Boss, qui a bien grandit depuis Le son qui tue, et surtout, Alkpote. Si on connaissait déjà La Crise depuis un bon moment, on ne se prive pas d’un nouveau couplet sur l’excellent Grinder Remix, véritable pièce-maitresse de ce 9 titres. Cerise sur le gâteau, c’est lui qui conclu l’EP, nous gratifiant encore de quelques phases pas piquées des hannetons (« J’ai de l’herbe fraiche et des Kinder Délice« )

Un mot sur ce qui est, pour moi, le meilleur morceau du projet : Joeystarr. Déjà, le thème est fou. Ensuite, il est traité de la meilleure manière possible -comprenez : de manière complètement débile- avec punchlines dans tous les sens (« J’suis malin comme un singe, à la Joeystarr« ), jeux de mots aussi faciles que drôles (« J’ai toujours la dalle, comme Béatrice« ), et refrain très, très entêtant (« Chi-chi-chi-chicots en or, comme Joeystarr« ). Autre belle pièce de cet EP : Carolean, solo autotuné de Sidisid, dans un style romantique … à sa façon. En dehors de ce « Vanessa » moderne sous codéine, l’autotune est omniprésent sur Petits Meurtres entre Amis, et c’est franchement une très bonne chose. Pour qui est encore réfractaire à l’utilisation de cet outil, l’écoute de cet EP devrait, en toute logique, vous convaincre. Pour une fois, il n’est pas un simple accessoire censé combler les lacunes phoniques des rappeurs frileux, mais une véritable valeur ajoutée.

Pas de conclusion, fin de l’article.

Riski et moi

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A la base, j’avais pas prévu d’écouter Riski. Tout ça parce que, comme une bonne frange du rap-game, Metek s’était aventuré dans un tweetclash avec moi (mon amour pour les nazis est incompréhensible pour certains, soit). Je me suis dit « quel connard ce boug, jamais j’écouterai son album ». Le souci, c’est que ce connard rappe très bien. Alors forcément, quand la moitié de mes contacts est en sang sur sa dernière production, je finis par me dire que finalement, je vais peut-être y jeter une oreille. Surtout que les dernières sorties rap français ne m’enthousiasment pas le moins du monde. Après tout, si je n’écoutais que les rappeurs qui m’aiment bien, je n’écouterais plus grand monde.

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J’ai donc lancé l’écoute de ce Riski. Et merde, le produit est bon. Alors une fois l’écoute terminée, je l’ai re-lancée. Puis encore une fois, et encore une autre. Quinze, ou vingt écoutes plus tard, je ne sais toujours pas quoi en penser. Une position que Pure Baking Soda a parfaitement résumé : « dur d’oser donner un avis sur ce disque, il est tellement personnel« . La seule chose dont on puisse être certain, c’est que Riski est un très bon disque. La première remarque je me fais, c’est qu’après un nombre conséquent d’écoutes complètes, je ne suis pas lassé. Contrairement à une majorité d’albums récents, très bons, certes, mais qui saturent trop rapidement, Riskavi s’apprécie sur la durée, au fur et à mesure qu’il se découvre. En exagérant l’idée, on pourrait considérer Riski comme l’antithèse d’Or Noir. Or Noir tabasse dès la première écoute, met des grosses baffes à chaque mesure, mais tourne rapidement en rond une fois que la surprise est passée. Au final, on l’écoute de moins en moins au fil des mois. Un album consommé jusqu’à l’os, puis jeté parce que devenu incapable de nous surprendre.

Riski est donc tout le contraire : il faudrait un bon millier d’écoutes pour tout comprendre. Et encore, on pourrait y revenir dans dix ans, et capter encore un quelconque sens caché, une référence dissimulée sous l’herbe, une phase mal comprise pendant les 999 premières écoutes. Pour autant, ce n’est pas non plus un disque complètement inaccessible. Metek a eu la bonne idée de combiner ses textes ultra-personnels avec des mélodies extrêmement porteuses. Ça parait simple : le fond est travaillé, la forme aussi. Mais pourquoi tous les rappeurs ne font pas ça ?

Deuxième remarque : Riski est ce genre de disque intemporel, qu’on résumerait presque par un caricatural « ni old-school, ni futuriste ». Pas de boom-bap à la con, pas non plus de gros beats trap, d’adlibs dans tous les sens, ou de sur-abus de voix autotunées. Juste des refrains chantonnés, des couplets denses, un flow technique et quelques belles accélérations bien dosées. Merde, je vous jure que cet article n’est pas sponsorisé. Riski m’a complètement convaincu.

Tiens, à l’instant, mon collègue entre dans le bureau, entend le refrain de Payer tes dettes, et me lâche un « ça fait quinze secondes que je l’entends, et je l’ai déjà dans la tête. C’est qui ? Metek ? Connais pas ». Metek est peut-être un petit con sur les réseaux sociaux, mais le public français gagnerait à écouter sa musique.

Rien à ajouter.

A lire : une très très bonne chronique de Riski par Paperboys