De Eightball & MJG en passant par Ice-T, Ice Cube, Snoop Dogg, Too $hort et Jay Z, tous sans exception ont reconnu l’influence de Robert Beck alias Iceberg Slim sur leur art, sur leur travail, sur leurs planétaires renommées. En gros, sans Iceberg Slim, pas de 6 ‘N The Mornin ou de Fuck Tha Police, encore moins de Pimps in The House ni de Late Night Creep / Too $hort (ci-dessous)
Je sais que tu es de Chicago, maque-la,
Fais-en une pute, et dicte-lui ta loi,
De cette petite fille d’église, fais-en une pécheresse!
Avant que les écrits de Slim étayent l’architecture verbale du ‘pimp rap’ ou nourrissent les scénarii glamours de la Blaxploitation, c’est la voix trop longtemps étouffée des marginalisés que les romans de Slim ont fait résonner haut et fort.
A la même époque, Malcolm X, Eldridge Cleaver ou James Baldwin ont décrit avec une verve analogue, une rare et semblable intensité, les destins des non-conformistes noirs dans une Amérique blanche profondément xénophobe, néanmoins Iceberg Slim tient une place à part dans la révolution culturelle populaire…
Au départ, Slim a un mentor nommé Albert ‘Baby’ Bell. Celui-ci est un proxénète un tantinet psychopathe de Chicago qui lui inculque le mal nécessaire d’être un mac noir, simplement parce qu’il incarne celui qui, par le biais des femmes noires, se donne enfin la possiblité d’arnaquer les hommes blancs. Un sentiment revanchard intimement lié au sexe et à la virilité que l’on retrouve également dans Soul On Ice d’Eldridge Cleaver, le futur membre des Black Panthers qui, avant d’être incarcéré en 1957, violait femmes noires mais aussi blanches poussé par cet irrépressible sentiment de compensation envers l’establishment entouré de barbelés dressés par les Blancs. Un professeur en psychologie d’ordre sociétale vous en dirait sûrement beaucoup plus que moi, mais il est clair qu’encaisser violences et mépris sans pouvoir broncher a agit de façon corrosive sur les encéphales de Cleaver et d’Iceberg Slim, les poussant à agir de la sorte envers la « femme », seul et unique sujet malléable à leur faible portée.
Les responsables du mouvement des droits civiques et les Black Panthers ne sont pas encore descendus dans l’arène, et la génération de couards (sic) à laquelle Slim se dit appartenir n’a pas d’autres recours que de réagir à l’envol consumériste de l’Amérique des 40/50’s par divers stratagèmes liés au maquereautage. Puisque la société ne laisse pas d’autres choix que celui du « poison de la rue », Slim, hypnotisé par les vêtements flashy, les poubelles rutilantes et les bijoux des macs de son quartier, a décidé qu’il voulait vivre la vie dangereuse et amorale d’un souteneur.
« Je voulais ce frisson, cette sensation voluptueuse de contrôler une écurie de femmes. » rajoute-t-il au sujet de ses motivations intimes.
Ici, Slim s’épanche sur ses premiers émois amoureux contrariés par les rapports de classes au sein de la communauté et autres affres dues à la pigmentation de sa peau. La description de ses incarcérations dans les ‘cercueils en acier’ tels qu’il les nomme, est d’un réalisme glaçant. Puis, il y a cette lettre poignante destinée à son père, Jack, qu’il a longtemps mésestimé, voire rabaissé au rang de pauvre nègre trimard, lui, le mac flambeur qui possède pas moins de cinq putes qui font chauffer la planche à biftons.
Catharsis brutale, poétique, Du Temps où J’étais Mac prend en compte le fait qu’il a raccroché une bonne fois pour toute son manteau en fourrure, qu’il s’est débarrassé à jamais de la coke qui l’aidait à arpenter le turf avant de se marier et d’entamer une carrière d’écrivain. S’il est question des rapports psychologiques avec les femmes de façon à mettre à profit leur sexualité, le racisme émasculateur et l’injustice sociale qui font le sel du livre font chambre commune avec la puanteur des boxons, avec la haine de la mère comme carburant secret, enfin, avec les 38 mm aux nez retroussés… Par instant, c’est donc en tant que proxo repenti qu’il peut jouir d’une belle notoriété, allant jusqu’à louer la noblesse, le courage et la jugeote révolutionnaire de Melvin X, jeune black panther qui vient de tomber sous les balles des assassins de la liberté.
Quoi de plus naturels que de donner des conseils de tempérance aux rookies noirs du maquereautage qui fatalement le vénèrent, l’idéalisent… Comme il en concédera quelques uns à un admirateur du nom de Mike Tyson qu’il rencontra en 1988 grâce à l’acteur Leon Isaac Kennedy. L’histoire raconte que lorsqu’ils se retrouvent dans un appartement de South Central pour baratiner, Slim met Tyson en garde. Lui expliquant clairement que tout comportement anarchique envers les femmes peut mettre n’importe quel homme, qu’il soit champion du monde de boxe ou pas, en danger. Voilà, seulement Tyson vient de se marier et la psychologie féminine n’est pas son fort… En ce sens que sa femme va bientôt l’accabler de tromperies et de violences domestiques, jusqu’au piège (du viol) tendu par Desiree Washington en 1992, précipitant dans le gouffre sa carrière de Roi incontesté du ring de la fin du XXème siècle. « J’aurai souhaité le rencontrer avant de me marier avec Robin. » dira plus tard Mike Tyson au sujet d’Iceberg Slim. « Il m’aurait sûrement aidé à filer droit. »
Premier album de Mehdi Maizi, « Rap Français, une exploration en 100 albums » est un disque très particulier. D’abord, il y a ce format étonnant : pas de boitier, pas de CD, uniquement un (très gros) livret. Des prods extrêmement minimalistes -pas de beat, aucun sample ni compo- aux refrains simplement inexistants, difficile de comprendre où a voulu en venir le rappeur. « Le silence n’est pas un oubli », chantait Lunatic en l’an 2000. Maxime appliquée à la lettre par Mehdi, qui fait ici une démonstration de maitrise des rythmes aphones. Posée par France Culture, la question « Le silence peut-il être musical ? » prend ici tout son sens. Ode au muet -la seule sonorité notable ici est celle des pages qui se tournent-, cette exploration en 100 albums n’est clairement pas dans la tendance -ni cherchez pas d’autotune ou de featurings avec Future- mais semble s’inscrire dans la bonne direction : le sens chronologique.
Sur tous les sites qui parlent du bouquin on trouve la même photo, alors j’ai innové avec un montage haut-de-gamme.
Passée cette introduction insolente et un brin cocasse, intéressons-nous sérieusement à ce premier ouvrage de Mehdi Maizi (le premier d’une longue série ?). Je pourrais faire les choses dans l’ordre, en commençant par présenter le bonhomme, mais j’aime les choses décousues et aussi mal construites que la carrière de Kennedy. Pour faire court, disons que Mehdi Maizi est un genre de sosie d’Ali Badou fan de rap, qu’il fait partie de l’équipe de l’Abcdrduson depuis 8 ou 10 ans (flemme de faire une recherche google pour trouver la date exacte), et qu’il présente plutôt très bien les émissions Deeper Than Rap et Abcdr. Pour le reste, demandez-lui de se créer une page wikipédia, ça facilitera les choses pour les mecs qui écrivent des articles sur lui, et ça fera bien sur son CV.
« Rap Français, une exploration en 100 albums » (que l’on abrégera ensuite par l’acronyme RFUEECA) est un bouquin avec des défauts et des qualités : les qualités de ses défauts, et les défauts de ses qualités. Sa construction, tout d’abord, est très linéaire : 100 albums, classés par ordre chronologique, avec une double-page par album. Chaque chronique, elle aussi, obéit à une construction plutôt linéaire : contextualisation de la sortie, description du disque, rappel des titres importants, et rapport rapide sur les prods. Avec, en fonction de la période, un mot sur la carrière antérieure ou postérieure de l’artiste/du groupe, toujours en conservant une temporalité très neutre. Mehdi traite d’un album de 1991 comme d’un album de 2014 : avec le point de vue de l’auditeur lambda à l’instant T. C’est un parti pris, que l’on jugera comme une qualité ou comme un défaut selon sa sensibilité et ses attentes. RFUEECA n’est pas un bouquin d’analyse. Il livre simplement des faits, se place en simple observateur, comme le guide d’un safari touristique. Le co-redacteur en chef de l’Abcdrduson est là pour nous présenter un panorama global de la faune et de la flore du paysage rap français, pas pour le disséquer.
Cette construction très balisée a l’avantage de faire de RFUEECA un livre qui se parcourt très vite, sans avoir besoin de prévoir une longue plage horaire pour s’y atteler. Une double-page se lit en deux minutes, et il m’est arrivé fréquemment d’ouvrir le bouquin, d’en lire deux pages, et de le refermer. En le faisant 15 à 20 fois dans la journée, à chaque fois que j’avais quelques minutes de procrastination devant moi, j’avais torché les 223 pages en quarante-huit heures. Chaque chronique d’album va à l’essentiel, le lecteur peut ainsi prendre le temps de s’arrêter sur des disques qui ne l’ont pas forcément marqué, ou qui ne lui ont pas forcément plu. A titre d’exemple, j’ai même lu le passage sur Youssoupha.
Le style littéraire de Mehdi Maizi est plutôt classique. Rien de trop pompeux (c’était ma grande crainte, venant d’un mec de l’Abcdr), rien de trop simpliste non plus (c’était aussi une crainte, venant d’un maghrébin). En allant à l’essentiel, Mehdi fait dans la recherche spontanée de l’intelligible roturier. Son livre s’adresse à l’auditeur de rap lambda, qu’il soit complètement bousillé au son, ou qu’il soit un amateur lointain. Simplement, la lecture se fera différemment. Faisant partie de la première catégorie, je n’ai pas fait de réelle découverte dans cet ouvrage. J’avais déjà écouté 97 des 100 albums cités, et je connaissais les 3 restants sans m’y être jamais intéressé. En revanche, j’ai réellement eu l’envie de réécouter pas mal de vieux disques cités dans le bouquin. Sur ce point, l’auteur touche sa cible : sans jouer sur la fibre nostalgique, il parvient à raviver un certain intérêt pour des albums que l’on considérerait presque comme obsolètes aujourd’hui. Deuxième très bon point : le choix de traiter les sorties par ordre chronologique se révèle au final d’une grande pertinence. Un quart de siècle de rap français se déroule le long de ces 223 pages, et, une fois arrivé au bout, on est pris d’une petite sensation de vertige. 25 ans, c’est peu. Mais 25 ans dans le rap français, c’est tout un univers, avec des époques complètes que l’on a vu naitre, vivre et disparaitre sous nos yeux. Les débuts laborieux, l’explosion de Time Bomb, l’émergence de Skyrock, la domination du piano-violon, le retour à une tendance racailleuse, l’arrivée de l’autotune, puis de la trap … Sans jamais traiter directement des grandes tendances qu’a connu le rap depuis Rapattitude, RFUEECA est un fabuleux panorama historique de ce genre musical.
En adoptant maintenant le point de vue d’un amateur plus éloigné du rap, ou même d’un jeune passionné n’ayant pas connu NTM ou le Ministère Amer, RFUEECA est la porte d’entrée parfaite. En quelques lignes, il est aisé de comprendre pourquoi tel album est essentiel, et pourquoi tel artiste a eu telle ou telle carrière. Les deux petits encadrés « à écouter aussi » et « conseillé également », à chaque fin de double-page, sont le juste prolongement pour qui veut creuser un peu plus. Pour le grand public, ce premier ouvrage de Mehdi Maizi peut être le pont idéal pour l’amateur du dimanche qui veut se tourner vers une écoute un peu plus pointue, et qui veut solidifier ses bases sur l’historique du rap en France.
Enfin, l’autre intérêt de cette sélection, c’est justement la sélection en elle-même. En ne choisissant qu’un seul album par artiste/groupe, Mehdi Maizi s’expose forcément aux possibles désaccords de ses lecteurs. J’aurais choisi Temps Mort ou 0.9 plutôt que Ouest Side, j’aurais choisi Top Départ plutôt qu’Identité en Crescendo, Amour Suprême plutôt qu’Entre deux mondes. J’aurais mis un solo d’Alkpote, l’Empereur ou l’Orgasmixtape. Concernant Salif, j’aurais préféré Prolongations à Tous Ensemble, et j’aurais aussi intégré Si si la famille, l’album le plus sous-estimé de l’histoire du rap français. J’aurais aussi fait des choix super chelous, genre sélectionner uniquement le CD 1 du double-album La Fouine VS Laouni, ou écrire une chronique d’un skeud qui n’est pas du rap et qui n’existe même pas officiellement, comme La Remixtape Vol.4.
Ah oui, et aussi j’ai pas aimé la préface en mode wikipédia, retraçons l’histoire du hip-hop. Et j’ai pas trouvé très rap français de voir des remerciements sans fautes d’orthographe à la fin du bouquin.
Il n’y aura pas de conclusion à cet article parce que là c’est l’heure du goûter et après j’emmène mes gosses au parc.
Texte : Jean-Pierre Labarthe
Interview : Sinixta Soundz Lord
H-Town, Hate Town, City of Syrup, Screwston, Hustletown … il existe autant de manières de la nommer qu’il existe de manières de rapper à Houston. Art du emceeing issu des temples périphériques de la culture hip hop, c’est à dire des Fith Ward, Third Ward et South Park, lieux où clubs et strip-clubs ont poussé comme des champignons à partir du moment où le mogul Ray Burnett a décidé de les empiler de la même façon qu’il collectionne les Rolls Royce …
La suite, vous la connaissez mieux que quiconque. C’est l’hégémonie de Rap-A-Lot Records présidé par J-Prince, les K7 grises de DJ Screw, mais pas que … Il est aussi question de DJ Michael Price et DJ Darryl Scott, à la fois deejay’s et fakirs de la « early slow down music » houstonienne. Ces derniers ont lancé le style alors que DJ Screw joue encore de la musique « rapide ». Sauf que Michael Price va être assassiné par un ami proche qu’il est en train de dépouiller lors d’une banale partie de dés … Un boulevard vient soudainement de s’ouvrir pour DJ Screw.
Sans oublier le blafard Vanilla Ice, cocky et arrogant, étrennant sa toute fraîche renommée dans les battles durant lesquelles les MC’s noirs (cf. Willie D) mettent un point d’honneur à lui botter le cul …
C’est une myriade de détails concernant cette pandémie autant rythmée que syrupée que l’on retrouve dans le livre HOUSTON RAP de l’écrivain Lance Scott Walker et du photographe Pete Best, spécialiste en Black Metal scandinave. Sachez qu’il a fallu environ neuf ans de travail aux deux compères pour rassembler photos et témoignages racontant une terre bénie où a prospéré quelques-uns des styles les plus influents du vingt-et-unième siècle. Il s’agit d’une chronologie détaillée retraçant l’évolution de la musique rap depuis ses origines à nos jours où l’on croise la plupart de ses héros : Royal Flush, Ganksta NIP, Bun B de UGK, Z -Ro, Big Mike, K-Rino, Point Blank, Scarface & Willie D des Geto Boys, Lil’ Troy, Paul Wall, Mr 3-2, The Grit Boys … lesquels ont survécu aux Légendes défuntes : DJ Screw, Pimp C et Big Hawk. En plus d’offrir des photos inédites d’une qualité exceptionnelle, le livre propose également les témoignages des dirigeants communautaires, des rappeurs, des deejay’s du début, des producteurs, des hommes d’affaires, des strip-teaseuses, etc, nous offrant un aperçu étonnant et important en ce qui concerne une des facettes culturelles américaines les plus importantes de son histoire.
DJ Darryl Scott
Sinixta : Salut Lance Scott Walker. Dites-moi, où êtes-vous né et avez grandi pour exposer de telle manière la culture Hip Hop à Houston ? Lance Scott Walker : Je suis né et j’ai grandi à Galveston, qui est une île sur la côte du Texas à environ 45 minutes de Houston. J’ai eu ma première exposition concernant le rap à Houston quand j’étais au lycée à la fin des années 1980. Les premiers artistes de Houston que j’ai entendu étaient les premiers Ghetto Boys (avant qu’ils deviennent Geto Boys), Royal Flush et Raheem. J’ai déménagé à Houston en 1992, après que les Geto Boys aient explosé à l’échelle nationale et que le rap de Houston soit devenu beaucoup plus important .
S : Parlez-moi un peu de votre carrière. Quels sont les projets et les livres que vous avez réalisé dans le passé. LSW : Ces deux livres sont mes premiers. Dans le passé, j’ai écrit pour plusieurs magazines à Houston, y compris le Houston Chronicle, Houston Press, Free Press Houston, 002 Houston, OutSmart … aussi pas mal de choses au niveau national. J’écris donc sur les arts, et surtout sur la musique et les diverses branches issues de cet art.
S : Peter Beste a passé neuf années de votre vie à photographier les rappeurs de Houston, des militants et de nombreux autres artistes. De quelle manière l’avez-vous rencontré ? LSW : Peter vient du côté Nord de Houston et avait pris l’habitude de prendre des photos des groupes jouant autour de la ville au milieu des années 1990. J’étais dans un groupe, Jessica Six, qu’il était venu voir et c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Nous sommes amis depuis 1996. Il a commencé le projet Houston Rap comme un unique projet de photos, puis il m’a demandé de le rejoindre pour six mois environ.
S : Vous exposez une véritable culture hip-hop underground quand vous mettez sur la carte les rappeurs militants comme les légendaires Dope-E, K-Rino, Rapper K, Klondike Kat, Point Blank, Ashlei Mayadia, Justice Allah, Murder One, Ganksta NIP qui sont tous membres de South Park Coalition, tous impliqués dans le Hip Hop depuis 1986 mais qui n’ont jamais obtenu la reconnaissance médiatique qu’ils méritent. Sans oublier qu’ils sont aussi membres du New Black Panther Party de Houston et que leurs lyrics sont très corrects. Il est avéré que les médias de NYC ont oublié ce genre de rappeurs. Surtout que K-Rino est quelque part le Rakim du Sud, une véritable légende vivante … Quel est votre sentiment concernant ce cas précis ? LSW : Je ne sais pas si je peux nécessairement dire que les médias cachent les artistes les plus conscients, comme ceux que vous avez mentionnées. Les médias sont implicites dans le fait que vous n’avez pas entendu parler de ces artistes autant que ça, mais les maisons de disques ont toutefois une petite responsabilité car elles ne désirent pas commercialiser quelque chose qui fait réfléchir les gens. Elles veulent vendre des « candies ». Les grandes maisons de disques sont dans le business de vente de la musique, aussi elles vont vendre la chose la plus facile à fourguer. Candy rap ou trash rap qui se focalise sur le matérialisme, le sexe, la drogue, la violence – toutes les choses qui donnent une courte élévation, pour ainsi dire, et qui obligeront les gens à en vouloir plus.
Lorsque vous nourrissez l’esprit avec la musique rap qui fait réfléchir les gens, alors ils vont devenir ces consommateurs qui reçoivent plus qu’il ne donnent. Les grandes maisons de disques ne veulent pas de ça, il est plus facile pour elles de commercialiser des « candies ». Vous opérez de la même façon à chaque fois. Vous n’avez pas à changer ou bouleverser le game. Tout cela étant dit, vous n’avez plus qu’à mettre l’autorité ultime dans les mains des fans. Ce sont eux qui choisissent d’acheter les disques « candy » à la place de ceux qui pourraient les faire réfléchir. C’est logique que ces sociétés veulent continuer à vendre des choses que les gens achètent.
S : Ashley Mayadia et Cl’Che exposent la difficulté d’être une femme dans le monde du Hip Hop, surtout si vous venez du Down South et que vous êtes constamment confronté au cliché du marketing comme Nicky Minaj ou Jacki O … Il est bon d’entendre d’autres voix féminines indépendantes dans le Sud. Cela nous ramène à « Independent Woman » de KB et Lil’ Flea de Street Military. LSW : Certainement. Je souhaite qu’il y ait beaucoup plus de femmes artistes là-bas. Je souhaite qu’il y en ait beaucoup plus qui fassent partie de l’histoire et que nous pourrions faire figurer dans un livre. Je pense qu’il y en a plus qu’il n’y en a jamais eu, et j’espère que ça continuera de croître. J’espère que lire des choses au sujet des voix de Cl’Che, Mayadia, Dominiquell, Enjoli et Meshah Hawkins dans les livres inspirera d’autres filles à sortir et à faire partie de leurs scènes musicales locales .
S : Vous avez également inclus des photos de Pharoah de Street Military en prison … LSW : Pharoah était déjà en prison au moment où nous avons commencé le projet, mais nous avons pensé que sa voix était importante dans l’histoire. Aussi, Peter est allé lui rendre visite dans le nord du Texas et je lui ai écrit des lettres – j’ai transcrit une d’entre elles pour Houston Rap-. Sa voix, ainsi que celle de Macc Grace, venant de derrière les murs de la prison sont une partie importante du récit du livre.
S : Bun B possède lui aussi un discours rap très engagé. Vous l’avez également rencontré ? LSW : Il est un personnage fascinant parce qu’il n’est pas de Houston, mais est tellement identifié à Houston … De plus il est un tel ambassadeur pour la ville. Nous avons eu la chance de le faire participer au projet pour fournir l’introduction de Houston Rap.
S : Comment ça fait de rencontrer des légendes comme Scarface et Willie D ? LSW : Peter a passé beaucoup plus de temps avec Scarface que moi, mais Willie est l’un de mes sujets de prédilection dans le livre parce qu’il est l’un des rappeurs les plus en vue dans le Sud et pourtant il est totalement accessible et ouvert. Ses histoires sont incroyables. Personne là-bas n’a un point de vue comme Willie, pourtant beaucoup de gens peuvent s’identifier à différentes parties de son histoire.
S : Votre côté militant apparaît dans les articles que vous écrivez dans les journaux de Houston. Vous avez aussi rencontré le ministre de la Nation of Islam locale, Robert Muhammad, qui dénonce une autre réalité … Aussi, le fait d’avoir fait du syrup un sujet de discussion universel a fait passer sous silence beaucoup d’autres sujets concernant le Hip Hop houstonien. LSW : En effet, il y a beaucoup plus à parler. Nos livres sont vus à travers le prisme de la musique rap, mais ils sont finalement images et histoires de la vie des gens. Ils sont plein de ces histoires des quartiers dont les rappeurs sont issus. Et quand vous racontez l’histoire d’un quartier, vous voulez avant tout raconter l’histoire de ce qui rend ce quartier unique. En particulier lorsque vous parlez de gangsta rap, il est intéressant de se pencher sur l’environnement qui nourrit ce type de musique, donc nous abordons les problèmes de voisinage, de santé, de criminalité, de drogue, de gentrification, etc. Le ministre Robert Mohammed a été très important, car il a pris une place importante dans la vie de certains des personnages du livre .
S : K-Rino accuse l’industrie du disque de maintenir les gens dans l’ignorance. Comment c’est passé la rencontre avec K-Rino ? LSW : K-Rino est l’un des puits de la connaissance les plus profonds à Houston, parce qu’aussi loin qu’il a réalisé des disques, il a été actif plus longtemps que quiconque à Houston. Son premier album est sorti en 1986, donc il précède même les Geto Boys à cet égard, même s’il n’est pas vraiment devenu aussi connu qu’eux. Son expérience en tant que rappeur de Houston est presque sans précédent parce qu’il a vu grandir le rap depuis ses débuts. En plus, vu qu’il a été sobre toute sa vie, sa mémoire au sujet des souvenirs est incroyable, et sa richesse des connaissances sur les sujets dont il parle dans ses chansons est approfondie et réfléchie. Ajouter à cela le fait qu’il a ce flow vicieux, comment ne pas l’aimer ? Il s’agit d’une interview assez incroyable. Je pense que les deux livres traînent beaucoup sur ses propres mots. J’espère que de nouvelles personnes vont le découvrir grâce à ça.
S : Dites-nous comment était l’ambiance à Houston ? Totalement différente de celle de New York je suppose ? Dites-nous en un peu plus à ce sujet … LSW : Houston est une grande ville. C’est un truc énorme. Vous pouvez passer une bonne heure dans votre voiture à traverser la ville de bout en bout sans qu’il n’y ait aucun trafic. Cela dit, c’est aussi une ambiance champêtre, de petite ville. Lorsque vous vous trouvez dans les quartiers, on ressent encore plus cette ambiance car chacun d’entre eux à l’apparence de petits villages. Vous devez absolument conduire à Houston parce que la ville est très étendue, de sorte que la circulation des piétons n’est pas la même que dans une ville comme New York, où je vis. En fait, il y a une connexion totalement différente à Houston. De plus, il y fait incroyablement chaud ici ! Tout cela créé une atmosphère absolument différente, et cela se ressent dans la musique.
S : Allez-vous sortir la partie 2 de Houston Rap ? Pouvez-vous parler de ce futur projet ? LSW : D’abord, Houston Rap Tapes est le deuxième livre. Il s’agit d’un recueil d’entretiens. J’ai effectué des dizaines d’interviews pour Houston Rap, et beaucoup d’entre elles étaient vraiment super, même si j’ai utilisé une seule citation pour le livre.
C’est une façon de permettre aux gens d’entrer dans les conversations que j’ai eu avec les artistes où nous avons discuté de l’Histoire mais aussi des histoires de leurs vies. L’histoire orale de Houston Rap est un excellent moyen de condenser le texte dans un format qui fonctionne intimement avec les photos … mais c’est également le moyen d’avoir une vue sur le mécanisme des conversations que nous avons eu. Quant à Houston Rap Tapes, c’est essentiellement du texte, mais il y a aussi une section de photos en noir et blanc de Peter là-dedans. C’est un peu le contraire de l’autre livre où il y a beaucoup de photos.
S : Quel est votre plan pour l’avenir ? LSW : J’ai une paire de projets en cours, mais je ne parlerai de rien jusqu’à ce qu’ils commencent à exister. Autant dire que ces deux livres font encore l’objet de mes préoccupations pour l’instant. J’ai fait un voyage au Texas pour la sortie de Houston Rap Tapes afin de faire quelques briefings en espérant faire beaucoup plus de voyages par la suite.
S : D’autres villes seraient-elles susceptibles de vous intéresser pour faire un nouveau livre ? Memphis par exemple ? LSW : Galveston, Texas ! Rien ne vaut les histoires de par chez soi, vous savez ?
Tout est parti d’un tweet, la rencontre improbable mais tellement 3.0 d’un auteur, Alexandre Grondeau et de son public lecteur, en l’occurrence moi, lectrice avisée de tweets quotidiens sur l’actualité éphémère et volatile du monde. Lire la suite « Roman : Sélection naturelle, d’Alexandre Grondeau »→
En cherchant de nouvelles collections de manga plus adultes (seinen, pas hentai), je suis tombé sur une série sympathique qui pourrait être le pendant nippon de Walking Dead. Présentation.
La passion de la rédaction de Captcha pour les zombies n’est plus à démontrer. On vous a chié quand même une multitude d’articles sur le thème et on vous les a présenté sous tous les formats (cinéma, séries, comics, Japanime et même en rap). Mais il y a encore un média qui n’a pas encore été exploité, c’est le manga pur et dur. Celui que tu vas acheter quand tu es un mec bien, ou bien celui que tu récupères en scan parce que ça te fait chier de payer 7 euros pour un volume (je ne parlerai pas de toi petit enculé qui squatte les rayons de la Fnac pour bouquiner sur place comme si t’étais chez ta mère). Il y a quelques semaines, en me promenant dans une Japanexpo, une hôtesse de Kana m’a branché sur une série que je connaissais pas : «I am a Hero». Elle m’a garantit que la série était parfaite pour satisfaire mon envie de sujets matures et morbides, avec quand même une petite précaution : ne te contente pas du premier tome, prends les deux premiers minimum. Et évidemment, c’est un bon conseil, parce qu’on va pas se mentir, le premier volume est ultra poussif, jusqu’au cliffhanger final.
Evolution du récit
Paye ton héros …
En gros, le premier volume nous plante le décor et nous présente le personnage principal en profondeur. Il s’agit ici d’Hideo Suzuki, un mangaka un peu looser (la figure classique des héros du genre). L’intérêt ici est de voir à quel point le perso pue vraiment la loose, un mangaka un peu parano, peureux, avec une copine qui le prend un peu pour de la merde.
La pression monte cependant au fil des pages, avec une présence de plus en plus oppressante de la menace. Cela se fait de manière subtile, les protagonistes n’y prêtent pas du tout attention, mais nous, lecteur avertit, sentons que ça va venir. Ça commence par des news qu’on entend en fond sonore, une femme qui mord son mari. Hop une autre affaire de cannibalisme le lendemain etc … Et une fois que l’invasion est vraiment là, le rythme accélère enfin au fil des volumes suivants.
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Une réalisation et un angle soigné
La version bébé d’un des monstres
Tout d’abord au niveau des graphismes, c’est très propre. On est proche des codes du seinen, avec des personnages plutôt réalistes, idem pour les monstres. Il faut savoir qu’on n’est pas dans du zombie classique, ici, les monstres sont un tout petit peu conscients, prononcent des phrases en boucle, propres à leurs personnalités (exemple un facteur qui cherche à te bouffer en gueulant : «Voila le courrier ! Voila le courrier»).
Les modes de contaminations et la propagation restent par contre classique : un virus d’origine inconnue et une contamination par morsure.
Contrairement à une série comme Walking Dead où le héros découvre le monde après un coma, ici nous avons le déroulement étape par étape du chaos dans lequel se plonge le monde. Cela donne vraiment des doubles pages très belles. Le découpage des planches donne du rythme, et les décors sont très précis et maîtrisés.
Par ailleurs, on à souvent plusieurs doubles pages qui se chevauchent ce avec à chaque fois de petites modifications pour faire monter la pression.
Un exemple de l’envahissement de foule en 3 étapes :
Les thèmes abordés
Comme toute bonne œuvre de zombies pas trop voyeuriste, ce manga nous plonge dans tous les travers de la société japonaise. Une société finalement très individualiste, où on ne fait plus vraiment attention à son entourage. La scène au dessus l’illustre très bien : au milieu de la foule, des gens se font dévorer sans que personne ne semble y faire attention. Des tas de scènes de ce style sont présentes tout au long du récit, rappelant parfois les scènes les plus drôles de Shawn of the dead, qui décrivait les mêmes dérives.
Autre aspect du manga : la manière dont les persos sont tous plus au moins déjà zombies avant l’heure. Ils ne prêtent aucune attention aux détails, bouffent les informations sans les assmiler. Le mode de vie métro-boulot-dodo les a complétement lobotomisé : la ville a beau être à feu est à sang, leurs préoccupations restent terriblement terre à terre. Le héros se demande s’il risque de finir en prison lorsqu’il tue un zombie, d’autres s’interrogent sur leurs assurances par exemple (est ce que je serai remboursé ?). Contrairement à d’autres séries du genre, on peut quand même percevoir une lueur d’espoir dans cette série, avec le premier perso semi-contaminé. Une sorte de mi-zombie, encore à moitié-consciente de ses faits et gestes grâce à son attachement au héros.
Finalement une fois passé le cap du premier volume et de son démarrage poussif, on prend plaisir à suivre l’évolution du manga. Espérons maintenant que la suite soit à la hauteur, et qu’on ne s’éternise pas sur une série trop longue qui risque de faire perdre de l’intérêt au récit. Apparemment le mangaka n’a pas l’habitude de faire de longue série, dixit l’hotesse de Kana.
Dans la vie, tu écoutes des trucs, tu lis des trucs. Parfois après tout le monde. Pour ma part, j’ai découvert Stephen King a 30 ans. Et quelle claque.
Le premier truc qu’on m’a dit quand j’ai dit que j’entamais un bouquin de Stephen King pour la première fois, c’est « ah mais je lisais ça quand j’étais jeune !« . Dans mon esprit, le gars s’est donc instantanément transformé en « club des Cinq » ou « Tomtom et Nana ». Mais jusque là c’était pas plus reluisant : pour moi, Stephen King c’était un genre d’épouvante avec des chiens, des clowns, enfin plein de conneries que j’avais pas envie de lire.
Et puis j’ai lu une info qui parlait de l’adaptation de son dernier roman – 22/11/63 – par personne d’autre que le génial (c’est mon opinion) JJ Abrams. Le pitch du bouquin : Jake Epping est un jeune enseignant d’anglais. Il est plutôt pote avec le patron du « diner » du coin qui lui révèle avoir accès à un « trou » temporel menant à un beau matin de 1958. Toujours à la même heure, peu importe qu’il aille une fois ou mille. Alors au début, Jake fait un tour, découvre un peu et puis Al – le pote – qui est à deux doigts de passer l’arme à gauche, lui explique le plan : puisque la mort de Kennedy a eu des conséquences désastreuses pour le monde (et notamment l’enlisement au Vietnam), Al demande à Jake d’arrêter celui qu’il tient pour seul reponsable : Lee Harvey Oswald.
C’est là où le bouquin devient franchement passionnant : la promesse de prendre part à l’Histoire et s’approcher de celui qui est peut être l’homme le plus détesté et le plus mystérieux de l’Amérique contemporaine. Et de ce point de vue là, le livre tient ses promesses. Bien sûr, Jake débarque en 1958. Il a donc quelques années pour se faire au climat et découvrir les Etats-Unis de l’époque. Et Stephen King se livre à une description des années 60 extrêmement captivante. Le récit, à la première personne, contribue fortement à l’immersion du lecteur. Plus qu’une critique de la société de l’époque à l’aune des valeurs de 2013, c’est une vraie chronique à laquelle se livre King. Qu’il s’agisse de musique, de cinéma, de littérature ou d’éléments de langage propres à l’époque, tout est fait pour plonger le lecteur dans une expérience de lecture unique, totalement addictive. L’action se situant majoritairement dans le Sud des Etats-Unis et au Texas précisément on se rapproche des récits de John Grisham. Ce dernier explore très souvent cette partie du pays et en relate les moeurs, les coutumes, les défauts comme les bon côtés, de manière aussi immersive que King le fait ici. Si Dallas est dépeinte comme une ville nauséabonde (les raisons en sont détaillées en postface), l’amour de King pour les campagnes est profond et sincère, du moins le sent-on ainsi dans le récit. Pourtant King n’élude jamais les mauvais côtés, et n’hésite pas à mettre en avant la solidarité des habitants aussi bien que la rigidité de leurs valeurs morales.
Bien sur, à une époque de luttes pour les droits des noirs aux USA, le récit se fait sans concession et évoque l’attitude d’une grande partie des texans, proche des idées racistes du Général Walker, qu’Oswald tentera d’assassiner. Si King ne cache rien des grands problèmes de l’époque, il nous invite aussi à regarder par le trou de la serrure et c’est l’une des parties les plus jouissives du roman. Puisque Jake est censé stopper Oswald, il est amené à le cotoyer de très près. On assiste ainsi à des scènes de vie plus vraies que nature, des discussions conjugales aux accès de colère de celui qui devient la cible. Avant d’assassiner Kennedy, Oswald a tenté d’assassiner le General Walker mais a échoué dans sa tâche. Et c’est par les yeux de Jake que nous suivons ces évènements en direct puisqu’il assiste à tout en permanence. S’il s’agit avant tout d’un roman, sa précision presque documentaire dans les descriptions des lieux, des personnes est des situations est souvent très troublante. On assiste à une mise en abyme intéressante quand on sait que celui qui est historiquement le chasseur devient la proie sans le savoir. Et dans ce contexte, connaître l’avenir est un atout majeur. Les scènes qui font revivre Oswald ou les autres personnages historiques, les conversations, les attitudes sont si réalistes qu’il est parfois difficile de se dire que c’est une oeuvre de fiction. A plusieurs reprises je me suis supris à penser « Mais oui, ça a dû se passer comme ça ! ». Il faut dire que King avoue s’être longuement documenté sur tous les aspects de la vie de l’époque comme sur les personnages qu’il évoque.
Les paragraphes sont souvent assez courts et bien que le livre se découpe en 6 grandes parties, la lecture est fluide et le rythme soutenu. La suite du livre nous apprend que Jake rédige en réalité lui-même le récit sous forme d’un « compte-rendu » qu’il tient à jour à propos de ses aventures. Car c’est bien d’aventures dont il est question dans le livre. L’une des phrases récurrentes est « le passé ne veut pas être changé ». Et si le passé et doté d’une volonté propre, alors ses actions sont proportionnelles aux changements que Jake veut y apporter. Autrement dit, acheter une bière en 1960 n’a aucune influence sur le sort du héros. Sauver une famille d’un massacre lui pose déjà un certain nombre d’embûches. Sauver un Président déclenche des évènements dont on se demande si le héros en sortira vivant. Le passé est également truffé de coincidences troublantes que Jake attribue à son intervention : qu’il s’agisse de noms de personnes qui se retrouvent à des époques et des lieux différents où des événements qui semblent se répéter, l’Histoire semble connaître ce que le narrateur appelle des « harmonies » dues aux tentatives de changer le cours des choses. Cependant, le livre repose avant tout sur une histoire d’amour, et c’est le vrai point fort du récit. Loin des clichés de l’amour au premier regard, King dépeint ici une relation conforme aux moeurs de l’époque. Jake ne succombe pas au charme d’une love-story prévisible comme on en trouve dans beaucoup de romans à l’eau de rose. Ici, l’amour se confronte aux codes de l’époque, à la retenue, à la souffrance, psychologique et physique, il se développe, se rompt, se répare. Et l’on en vient parfois à oublier le but principal du héros tant on est pris dans le récit de cet amour et de cette vie paisible qui s’installe dans cette campagne texane. Plus que par les mots, c’est par la musique que cette histoire d’amour frappe l’esprit du lecteur. A ce titre, prévoyez d’entamer la lecture sur ce morceau. Vous comprendrez pourquoi au fil des pages. Cette histoire d’amour introduit une notion phare du récit : celle du sacrifice. Si Jake est conscient qu’il engage sa vie dans sa mission, jusqu’où est-il prêt à aller pour la mener à bien, et mesure-t-il tous les sacrifices que son succès impose ?
Au final, c’est un roman dense – 937 pages tout de même – mais il se parcourt comme le récit d’un voyage fantastique, écrit de manière à nous tenir en haleine de page en page. Il a en tout cas été pour moi un vrai voyage, me tenant des soirées entières, provoquant de vraies émotions, m’obligeant parfois à veiller pour poursuivre le récit. Ce dernier est d’ailleurs clairement écrit pour une adaptation à l’écran, dans un style cinématographique très intéressant, notamment concernant les descriptions extrêmement détaillées des différentes scènes et leur organisation dans le récit avec la force du 7ème art. A ce titre, 22/11/63 rejoint dans mon classement personnel l’excellent « Replay » de Ken Grimwood que je ne peux que conseiller à tous ceux que la thématique du voyage dans le temps intéresse. Replay devrait d’ailleurs faire l’objet d’une adaptation de Robert Zemeckis, réalisateur de Retour vers le Futur. « Harmonies » disait Jake ?
On va pas te raconter le destin tragique du petit Charles une fois de plus : tu le connais déjà. Il ne se passe pas une interview, une intervention télé, un article, sans que ces pédés de journaleux se sentent obligés de remuer le couteau dans la plaie de l’orphelin Gab1. Sa vie, tu la connais dans les grandes lignes. Le boug en a même fait un album.
Alors passons, et parlons littérature. Le titi parisien est fidèle à lui-même jusque dans la tournure de ses phrases : Audiard aurait pu ghostwritter Sur la tombe de ma mère sans le moindre mal. T’as déjà entendu jacter Gab1 ? Transpose sa prose à l’écrit : grosso-modo, qu’on parle de bouffe, de donjon ou de gazelles, le vocabulaire est fleuri : « La spécialité maison s’appelait la soupe de guerre einthof, bouillon clair, morceaux de gras et de chou. A bouffer, c’était du velours, à chier, de la soie.«
Résultat ? Cette sauce littéraire se dévore comme un bon dialogue Gabin-Ventura. Ça glisse de la première à la dernière lampée, et une fois le plat terminé, on en redemande. Il faut dire qu’au delà du style -qualité première du bouquin-, les péripéties de l’emmerdeur numéro 1 du rap français sont palpitantes. Alors, certes, on ne sait pas si tout s’est réellement passé comme dans le bouquin, si certains passages ne sont pas romancés, si certains détails ne sont pas arrangés. Mais au final, on ne se pose même pas la question. Du petit larcin aux braquages par dizaines, du marron dans les dents aux fusillades en pleine rue, on suit l’ascension d’un mec aux casquettes multiples, tour à tour voleur, receleur, braqueur et proxénète (un métier qui lui déplait au plus haut point et qu’il délaisse très rapidement).
Il y aurait de quoi faire deux ou trois films sur les aventures du Ptit Charles. Si un réalisateur s’attelait à adapter Sur la tombe de ma mère, le résultat pourrait être extraordinaire. Mesrine passerait presque pour un petit délinquant à côté du Gab1 conté ici. Lorsqu’il est emprisonné en Allemagne, il semble même jouir des mêmes privilèges qu’un Ray Liotta dans Goodfellas. Bordel, foutez-moi un Scorsese derrière la caméra, le résultat sera grand, d’autant plus en considérant la prose cinématographique de l’auteur. Pour les dialogues, rien à envier à Audiard : Charles enchaine les punchlines avec encore plus d’aisance qu’un Despo ou un Lino : « Le Rapha était pédé jusqu’à la moëlle mais il valait mieux pas essayer de l’enculer.« . En prison, au sujet d’un passeur : « Si j’avais mis Misha à ma botte, ce n’était pas juste pour la capacité de son cul. » De la punchline qui se retrouve jusqu’aux titres de chapitres : South Side Pussy, Gangsta Reich, ou encore Les vertus de toujours frapper le premier.
Certains passages sont paradoxalement aussi durs que drôles, la faute à un Gab1 qui semble ne jamais rien prendre au sérieux, aidé par son phrasé légendaire. Les viols en prison ? « Certains avaient de bonnes dents, mais il y en avait toujours un pour leur casser les chicots afin que sa bite puisse entrer. » La perte de l’amour de sa vie ? « La rupture avec Pepito me faisait si mal que je somatisais du tarin toute la journée, j’en avais même attrapé un ulcère aux couilles. » Le boug se permet même de déconner sur sa double-tentative de suicide manquée.
Quand y’en a plus, y’en a encore
Une fois les péripéties de type braquage-prison-bicrave passées, on en redemande. Et Gab1 n’est pas avare en paroles ! La dernière partie du bouquin est consacrée au rap et ses alentours. De Joeystarr et ses consommations de coke à ODB, à qui Gab1 a collé une droite, tout le monde y passe ! Gab1, qui cherche presque à se justifier de s’être lancé dans la musique (par moments, on a l’impression qu’il n’assume pas vraiment d’être devenu rappeur), nous raconte dans un premier temps comment il est entré dans ce monde … en projetant d’enlever puis rançonner les Rita Mitsouko ! Parmi une foule d’anecdotes, on apprend aussi que « 33 comme l’autre » a été le premier morceau écrit de l’album « Ma vie », ou encore que la première version de « J’t’emmerde » durait dix minutes.
Des drames, du rire, des ragots sur les rappeurs, de l’action, des fusillades … il ne manque pas grand-chose à Sur la tombe de ma mère. En plus de nous proposer une biographie riche et rythmée, Gab1 se permet aussi quelques très bonnes réflexions de nature sociale (notamment sur le thème « tout le monde peut s’en sortir, aucune citée n’a de barreaux). Et, cerise sur le gâteau, comme dans toute bonne autobiographie, on en apprend pas mal sur la personnalité de l’emmerdeur numéro 1 du rap-jeu. Notamment sur le fait qu’il soit … un putain d’emmerdeur : « J’ai toujours pensé que si j’arrivais à gâcher la journée de quelqu’un, c’était une journée de gagnée pour moi. Aussi, chaque jour, opiniâtre, je m’y employais.«
Une faculté innée à emmerder le monde, qui nous réserve quelques passages hilarants : « Un gars du Mozambique, qui ne parlait pas un mot d’allemand, désespérait d’écrire une lettre à sa meuf. N’écoutant que mon bon coeur, je m’improvisai écrivain public. Le frère était à la peine, et moi un sentimental, alors j’écrivis ceci :« Salut ma chatte, maintenant je te déteste, tu n’étais qu’une grosse blanche avec des yeux bleus, quand je te baisais, je pensais que tu étais un cochon. Ne m’écris plus, je ne veux plus rien savoir de toi. Signé : ton gros zob noir. » »
Gab1, crois-moi, ton bouquin a un seul défaut : il a une fin. On voudrait que ça ne finisse jamais, qu’après le dernier chapitre, il y en ai encore un, ne serait-ce que quelques pages. Un peu comme à la fin d’une bonne série tv, tu payerais cher pour une saison de plus, ou juste un épisode-bonus. On relit les dernières phrases avec une interrogation : franchement, en 2013, après des décennies à mener l’existence que tu nous contes … bah tu dois bien te faire chier.
Allez, faut conclure. Une dernière pour la route : « S’il y a une vie après la mort, je souhaiterais revenir sous la même forme, pour commencer à déconner plus tôt, et buter mon père par précaution.«
« Génération H » . Avec un titre comme ca, j’étais forcement partant, le titre pue le racolage facile sur la drogue. Déjà, rien que la couverture, le fils de timp’ qui à eu l’idée mérite une balle. Lire la suite « Roman : Génération H »→
Alors, faut savoir que maintenant on commence à être VIP : les éditeurs nous envoient directement des bouquins. Dernier en date : Jo Dalton, Coeur de Gang. Je peux te dire que je me suis empressé de le lire, et je vais me faire un plaisir de te partager mon sentiment sur cette savoureuse autobiographie.Lire la suite « Jo Dalton – Coeur de Gang »→