Chronique: Rekta – BOYZ N THE HOOD

A peine un an après un album remarquable, Hustle Life, Rekta rempile avec une mixtape grimée de l’imagerie du légendaire Boyz’n the Hood. Sur la pochette donc, Rekta et Ice Cube prennent place à l’avant d’un lowrider et braquent un hélicoptère, armes de poing à la main, mépris peint sur les visages. L’appel à ces références est malin tant le film est fédérateur pour une génération entière. Mais aussi, cela permet de comprendre pour un non initié à la musique de Rekta, en un coup d’œil, que l’univers de celui-ci est résolument californien, entièrement tourné vers la célébration du son propre à la West Coast.

Pourtant, s’il y a un film avec Los Angeles pour terrain de jeu et qui soutient davantage la comparaison avec le parcours de Rekta, il s’agit plutôt de « Les Princes de la Ville », autre fresque sur le quotidien des ghettos, des gangs et de la violence inhérente. Comme son personnage principal nommé Miklo, Rekta est d’abord un étranger, un paria venu d’ailleurs et qui se retrouve plongé dans un monde que ses semelles n’auraient jamais dû fouler. Miklo doit trouver sa place dans un gang latino malgré sa peau blanche et ses origines, il accumulera alors les souffrances et les deuils jusqu’à devenir au fil des épreuves le prince de la ville. Un statut qui lui coûtera cher ; la couronne au prix du sang et du devoir.

Le parallèle avec l’histoire de Rekta est facile. Quelle était la probabilité qu’un MC issu de Bretagne, c’est-à-dire la région pas la plus hip-hop de base et à laquelle on associe toujours 20 ans après le rap à Manau, fasse son trou à LA, avec une telle réussite qu’il collaborera avec des pointures telles que Nancy Fletcher, G Perico, Tray Deee ou encore les fils d’Easy E ? Plus fort même, le rap de Rekta, son appropriation de la culture G n’a rien de cartoonesque, elle s’inscrit en dur dans les vapeurs de LA. Rekta, ambassadeur français de la ville ?

C’est donc en toute cohérence que la mixtape qui nous intéresse ici reprenne davantage les codes américains que français. Si elle apporte des inédits, elle est surtout portée par des remix et laisse une grande place aux featurings. Globalement donc, pour ceux qui auraient déjà décrasser Hustle Life, Ce BOYZ N THE HOOD peut sembler dispensable. Et pourtant. Non seulement les remix apportent une réelle fraîcheur aux titres originaux (et sont même souvent meilleurs, ce qui est plutôt rare quand il s’agit de remix), mais certains d’entre eux arrivent même à renverser les sensations d’écoute.

Prenons l’exemple de l’excellent Vivre et Mourir à LA en collaboration avec la reine Nancy Fletcher. Le morceau original, issu de Hustle Life, est porté par une production légère et lumineuse faisant apparaître à l’esprit des images « carte postale » de Los Angeles. Soit le soleil, la plage et ses bikinis, et ce même malgré le lifestyle OG que Rekta communique à travers le texte. Il s’agit typiquement d’un morceau qui trouve sa place dans les playslist estivales pour animer un barbecue entre potes. Sur BOYZ N THE HOOD, le titre provoque d’autres sensations et dévoile le côté plus obscur de la ville. Le remix repose, en effet, sur une production plus inquiétante sans être encore tout à fait sombre. Le crépuscule semble tomber sur la ville et ses vices apparaissent laissant la carte postale et ses stéréotypes en cendre. C’est South Central qui tire sur Santa Monica et ses maillots rouge sang.

La mixtape porte donc une intelligence du remix. Pour autant, il perdure un sentiment légèrement désagréable : pratiquement tous les featurings prestigieux de Rekta ont trouvé leurs places dans la tape comme s’il avait voulu les recycler pour poser leurs noms sur la pochette. Business is Business.

Heureusement pour les plus difficiles, avides de viande de fraîche, ce BOYZ N THE HOOD contient aussi des inédits. Et encore une fois, Rekta n’a pas fait les choses à moitié en continuant d’approcher des rappeurs bien connus de Los Angeles pour collaborer, comme s’il remplissait son Pokedex. Cette fois, c’est l’étoile montante de Los Angeles, G Perico, qui performe aux côtés de Rekta et d’August Bleu sur une production léchée et qui constitue le tube de l’album. Par ailleurs, si la qualité des featurings est aussi bonne, c’est aussi parce que l’on sent que les rappeurs invités ne sont pas là par appât du gain. Il y a une cohésion avec Rekta, un respect mutuel que l’on suppose via les différentes phases, une implication de chacun pour s’approprier le morceau au-delà d’une simple apparition. Preuve aussi que Rekta, à l’instar de Miklo, a été intégré au groupe qu’il convoitait et fait partie intégrante du paysage rap californien tout en ne quittant pas la sphère française.

Que ce soit les collaborations ou les remix, BOYZ N THE HOOD est finalement très généreux et régale l’auditeur. Reste encore à dire en ce qui concerne Rekta et sa performance individuelle. Il est clair que celui-ci s’est complètement approprié le style californien jusque dans les textes. Ces derniers sont exclusivement descriptifs, font la promotion d’un monde de vie OG jusqu’au-boutiste. Le champ lexical se borne aux filles, aux armes, aux potes et aux caisses et bien sûr à la ville. Pas de métaphores ou autres figures de style. Cet état de fait pourrait en déconcerter certains parce qu’entendre un français dans ce registre peut sembler sonner faux et relever du fantasme. Pourtant, à l’inverse, ces mêmes personnes n’auraient aucun mal à écouter des rappeurs de la West Coast rapper ces mêmes phases en anglais. En ce sens, la posture de Rekta est difficile à tenir parce que le français le met presque en situation de handicap.

Et c’est finalement parce qu’il l’assume pleinement que la musique de Rekta s’écoute avec plaisir, une fois qu’on en a fait l’acceptation. Son titre (inédit), Moi et ma Bitch, est en ce sens un parfait exemple de ce que le rap US francisé peut apporter d’intéressant. En résulte à la fois un morceau misogyne au possible qui ferait passer Orelsan pour de la musique de chambre auprès d’une féministe, et à la fois, du point de vue de Rekta, il s’agit d’une déclaration, ce n’est rien d’autre qu’un bouquet de fleurs sonores offert par un PIMP à sa gagneuse. La grande force de Rekta est de proposer tout simplement autre chose que ce que le rap français générique offre à écouter.

Ce BOYZ N THE HOOD s’avère donc être une mixtape bienvenue qui permettra d’accompagner les sorties estivales. Le travail réalisé sur les productions est remarquable et le fait que les remix ne soient pas inutiles aide vraiment au plaisir de l’écoute. De plus, pour les retardataires passés outre Hustle Life, cette mixtape constitue donc une excellente session de rattrapage. Reste que la soif de nouveautés peut se faire sentir. Espérons que Rekta posera à nouveau sa niche au cœur de LA pour nous raconter à nouveau ses péripéties californiennes en toujours bonne compagnie.

Chronique: Moïse The Dude – KEUDAR

La pluie tapissant la nuit froide d’une fin de partie de sexe joue les notes d’une musique brisée en tombant sur le sol. Un beat discret accompagne la chute de ces perles d’eau suivant le rythme des derniers coups de boutoirs de la silhouette du Dude. Accroché au collier de gemmes d’une autre ombre inconnue et transpirante, plutôt que de se retirer, Moïse jouit dans sa chatte. Ambiance paradoxalement chaude et sombre, le dernier tir de Moïse the Dude au sobriquet justifié de KEUDAR est une boîte de Pandore d’où s’échappe des sentiments antagonistes, des pulsions hybrides (autant animales qu’humaines), ainsi que les relents de l’amour en putréfaction.

« Y a qu’quand elle a ma queue dans la bouche que j’aime son discours sur le Girl Power »

Au premier abord, KEUDAR semble travestir sa tristesse en se parant de rutilantes phases machistes et obscènes. Le rappeur, bien inspiré, prend les atours d’un chantre de l’immoralité sexuelle, gourou d’un machisme dominateur auprès d’une gente féminine qui n’inspire que lubricité crasse. Ce déguisement de sentiments plus profonds provoque un étalage de phases mémorables. Si les mots sont crus, les images parfois violentes, ce sont surtout les intentions de Moïse, ses pulsions à la frontière entre destruction et accaparement du corps de l’autre, qui donnent à ce projet une aura particulière : « Je te propose un coït qui n’a rien de pacifique […] Je suis un monstre, je brutalise, j’asphyxie », « Comme j’étais bien dans ta chatte, ta bouche et le reste / Quand je te baisais en pacha sans tabou c’est vrai ».

Concomitant aux errances sexuelles omniprésentes, le goût âcre du sang s’invite épisodiquement aux effluves de fluide corporelle. Au fil de l’écoute, la haine saignante de Moïse gonfle et le sexe fort est invectivé physiquement, notamment les autres rappeurs : « Je te souris, morceau de chair entre les chicots », « La prochaine fois que tu vas m’appeler ma caille / Se pourrait qu’un bouquet de phalanges viennent s’en mêler » ou encore « Quand tu te sens bien plus thug qu’il y a 15 ans / Quand tu te sens prêt à casser quelques dents ».

Par le fait, KEUDAR bénéficie d’une atmosphère délicieusement glauque. Les images sexuelles s’entrechoquent et Moïse apparaît en Jim Jones apathique guidant son troupeau de précieuses vers des salles de douces tortures type Fistinière. Pour autant, il serait trop simple de limiter l’intérêt de ce projet aux pulsions contradictoires du Dude, entre amour et haine, fessées et caresses. Car ce patchwork d’images dures et sensuelles n’est que la conséquence directe de ce qui gangrène le cœur du rappeur.

« Je n’ai pas le cœur à la plaisanterie / Femme de ma vie est partie »

A demi-mot, comme une énigme dispatchée sur l’ensemble de KEUDAR entre deux rimes gratuites, Moïse semble nous dire que sa femme renarde est partie avec un autre. Si dans l’introduction du EP le rappeur ne semble pas particulièrement touché, probablement le temps d’accuser le coup : « et elle s’inquiète et je me marre / pour une fois que c’est moi qui rentre tard », la sensation de liberté laisse très vite la place aux remords et aux pensées sombres dès le morceau éponyme de l’album.

C’est donc bien d’amour dont il s’agit ici. Loin de l’image idéalisé du flirt et de la vie à deux, Moïse est au contraire dans le creux de la vague lorsque la liberté gagnée devient solitude subie. C’est sur les revers de l’amour qu’est construit subtilement ce KEUDAR, sur le côté sombre des sentiments d’attahce et qui nous font ressentir ce qu’il y a de plus noir, jusqu’à souhaiter la mort de l’être perdu. Moïse transforme en effet à la fin son ressentiment en vengeance : « J’aurais préféré que tu crèves / Que tu te foutes en l’air en caisse… ». Entre temps, le Dude ressasse des parties de sexe, continue de les fantasmer, et tente de « ne pas se laisser abattre en se faisant sucer par une autre en repensant aux fois où elle suçait complètement rabat ». KEUDAR se présente ainsi comme une partouze vengeresse sur la face cachée de la lune de miel.

Plus donc que la gratuité des actes de Moïse, c’est la tristesse de la perte d’un amour qui semblait passionné, sans tabou, plein de la magie des cabrioles qui importe dans cet EP. Moïse the Dude n’est pas finalement le monstre qu’il s’échine à dessiner. Au contraire, il raconte les tréfonds d’un homme délaissé en assumant ses faiblesses et les démons que nous avons déjà tous ressenti. Dans le brouillard entre alcool et stupéfiants, la princesse devient la pute qui devient la muse, paradoxalement attirante et repoussante à la fois : « Rien qu’elle me racontait ses plans à trois / Ça me dégoute et ça m’excite / Moi aussi je veux la baiser à trois ».

« D’où vient ce sentiment d’avoir raté sa vie tout en ayant l’impression d’être au-dessus de la mêlée ? »

Une lueur d’espoir finie par scintiller avec le titre Pas mon heure concluant KEUDAR. Moïse, comme se réveillant d’un cauchemar ou d’un lendemain difficile, pose un regard critique sur l’errance destructrice qu’il a distillé sur son projet intime : « Instinct animal / J’ai fait des erreurs ». Mais le Dude reste le Dude et la lose s’accroche à ses grôles car, intelligemment, l’instrumentale de l’intro et celle du dernier morceau sont la même, ce qui pourrait montrer que les affres de l’amour sont cycliques et que l’on en sort finalement véritablement jamais. Qui sait, peut-être Moïse The Dude nous offrira un jour un KEUDAR 2 suite à une nouvelle rupture ?

Pour les habitués du Dude, nul doute que KEUDAR trouvera leurs approbations tant celui-ci sublime une discographie déjà bien remplie. Ce nouveau projet pourrait bien être son meilleur. Projet s’écoutant à la fois en entier pour capter l’évolution du personnage dans ses ténèbres jusqu’à l’en voir sortir (et jusqu’à la prochaine tempête), et à la fois en piochant dans les morceaux indépendamment les uns des autres tant chacun possède sa propre puissance. D’ailleurs, KEUDAR dispose de deux gros tubes en présence du morceau éponyme d’abord, KEUDAR, et BRESSOM; morceaux qu’ils seraient légitimes de revoir dans les tops de fin d’année.

Sans s’écarter de son style habituel, Moïse propose finalement un projet original. Pas de rupture donc avec les anciennes moutures, mais avec KEUDAR, le rappeur semble avoir passé un niveau. L’écriture toujours très propre flirtent entre la beauté des images et les sensations primitives : « le chat ronfle à contretemps comme s’il jouait un skank me rappelant la rythmique de nos coups de rein ». Quant à l’ambiance musicale, elle traduit parfaitement les démons de l’amour qui dansent frénétiquement dans la tête du protagoniste. Tous ces éléments participent de fait à peindre des toiles représentant parfaitement ce qu’est l’amour vécu viscéralement, capable de rendre à chacun sa primitivité, sa partie bestiale et qui épanche la fausse noblesse des sentiments en vraies scènes de sexe conjuratrices. Porno Psy Choc.

 

 

Chronique: Despo Rutti – Docteur Sophie Saïd

Comment réagir à la sortie d’un nouvel album de Despo Rutti ? Quelles attentes ? Quelle(s) lecture(s) en faire ? Voilà des questions que l’on se pose davantage qu’avec d’autres artistes. Despo est complexe, doté d’une personnalité troublante, façonnée par la maladie et les relations toxiques. Surtout, sa quête de sens, le faisant interpréter des signes quand il n’y a pas lieu, a fini par faire basculer son art dans l’ésotérisme et le complotisme poussif, perdant plus d’un auditeur au passage. Depuis Majster, l’homme a, en effet, inspiré la dérision, la pitié ou encore la fascination, montrant par-là à quel point le rapport des auditeurs à l’artiste avait bien changé.

Pourtant, Majster était belle et bien unique et grandiose, une œuvre de fantasme et de malaise. Mais une question restait en suspens : qu’allait-il advenir de Despo Rutti l’homme et de Despo Rutti l’artiste ? Car, bien sûr, Majster était un épisode, une photographie de l’état alarmant de la vie psychique de Despo, laquelle continuerait d’exister après l’album. Ce fut la suite de Majster, Le Cœur dans les Mains, qui en fournit la réponse : un naufrage. Là où Majster portait en lui un témoignage émouvant de la fragilité humaine, Le Cœur dans les Mains se révèle froid, anti-musical et pousse l’auditeur à un voyeurisme malsain.

Alors, quand Despo sort, quelques mois plus tard, un nouvel album portant le nom de sa psychiatre Docteur Sophie Saïd, l’appréhension est totale. Dans quel état d’esprit le rappeur a-t-il enfanté son projet ? Dépression, lucidité, troubles soignés ? Avec Despo, on ne peut plus prévoir, c’est un inconnu qui s’invite à table. Qui sait s’il discutera le bout de gras ou s’il décimera l’entièreté de la famille ? Car Despo Rutti semble n’avoir plus rien à perdre, lui qui avait tout perdu, jusqu’à sa raison. Cette fois, quel voyage dans les profondeurs a-t-il planifié ? Déjà, dès la galette lancée, le Joker du rap français exulte « I’m back, thank you docteur Saïd, I’m a monster now ». Descente en eaux troubles le temps d’une longue heure.

« Pourquoi papa est malade ? Il pleure dans tous ses chants / Pourquoi papa est malade ? Parce que l’Homme est méchant. Ils l’ont puni dans une chambre. »

 

Le refrain de Ani Mitzta’er reprend les éléments clés de Docteur Sophie Saïd. Despo revient à nouveau sur ses déboires familiaux, événements très personnels, et consacre une bonne partie de l’album à montrer que l’Homme n’est pas digne de confiance. D’ailleurs, la thématique récurrente qui traverse le projet en filigrane est celle de la trahison. Et cela à tous les niveaux : que ce soit les relations dans le monde du rap (Benjamin Chulvanij, Hommes d’honneur), avec les femmes (Ani Mitzta’er, Solénoglyphe) ou avec l’Homme de manière générale (Mens-moi, Les Plus Belles Roses Poussent dans la Merde). Pour Despo, il semble que l’amitié soit un leurre, l’amour un poison. Et quand le premier te tend la main et l’autre la bouche, il ne reste qu’à fuir. Même l’interlude Emmanuel Petit est un Grand (qui reprend les propos célèbres de Petit quand il se demande si les Bleus avaient gagné la coupe du monde) sert davantage à renforcer le thème de la suspicion et de la tromperie qu’à mettre en avant les raisonnements complotistes bien connus du rappeur. Concernant ceux-ci d’ailleurs, Docteur Sophie Saïd en comporte beaucoup moins qu’auparavant. De même, l’interprétation des signes a quasiment disparu.

De la malignité donc, cet album en contient une large part. Pour Despo, si celle-ci est largement à l’œuvre dans le rap, il n’hésite pas alors à raconter des anecdotes et donner des noms. Ainsi, Chulvanij, célèbre producteur de rap, voit son patronyme être donné à l’intro dans laquelle Despo part en croisade contre les maisons de disques et producteurs qu’il considère au mieux comme des voleurs. Mais c’est véritablement dans Hommes d’honneur que Despo règle ses comptes personnels tel le Roi Heenok dans Cauchemar. Morceau fleuve de 10 minutes, il cite à tour de rôle Kaaris, Niro et Fababy auxquels il reproche leur non-reconnaissance envers lui. Par ailleurs, le disque ne manque pas de légères piques et références envers d’autres acteurs du milieu :

« Je sors de l’HP / Orelsan sort la Fête est Finie. »

« Kéry a écrit J’ai Mal au Cœur / Moi j’ai mal à la foi car j’ai attendu d’être malade pour prier. »

Inconsciemment peut-être, en faisant de l’univers du rap et de ses acteurs un des leitmotivs de l’album, Despo Rutti réintègre sa place au sein de ce milieu alors qu’après Le Cœur dans les Mains, cette place ne lui était plus assurée tant il avait quitté toute ambition musicale et artistique ; Despo n’y était qu’un fantôme. Avec ce nouvel album, l’ombre reprend corps et il redevient un élément du rap français, même s’il garde un regard acéré sur ce business et s’écarte des modes de distribution classiques.

Aussi, que serait un album de Despo sans le partage de son intimité, laquelle comporte autant de violences, de tristesse, de désespoir et de dures vérités qu’un roman noir ? Si Despo nous y a habitué, ça n’en fait pas moins un vaccin. Quand les 8 minutes de Ani Mitzta’er (« je suis désolé » en hébreu) se termine, comment ne pas sentir son cœur se serrer ? Comment continuer à écouter le projet comme si de rien n’était ? Morceau dédié à sa fille lui expliquant ses absences, Despo va jusqu’à intégrer un enregistrement dans lequel elle lui demande de ne pas pleurer. Un brise-cœur sublimé par un texte arrachant : « J’aurais tellement aimé te faire faire ton rot dans mon dos / Où est ma fille, je ne la vois pas, on me l’a fait dans mon dos / La première fois que je t’ai vue c’était sur le Facebook de ta maman / Moi devant mon écran, j’encaisse la loose ». Ani Mitzta’er atteint définitivement un autre niveau que le déjà troublant Risperdal de Majster : « Je crois que quelque chose a bougé dans l’appart nigga / je crois que ma fille complote nigga ».

Si Despo paraît retrouver les sentiments de la paternité, serait-ce pour mieux détruire son père ? Dans le morceau Les Plus Belles Roses Poussent dans la Merde, le rappeur s’en prend, en effet, à son géniteur, le taxant de monstre, imageant un combat de boxe entre un môme de 7 ans et un père de 36 ans. Achevé par tant de cicatrices juvéniles, Despo termine ces 10 minutes de haine, de manquement à l’amour familial par le meurtre de celui-ci : « Quand j’ai un mot sur mon carnet, à la baraque, il me casse la gueule / Qui bat papa ? / Au bled, il autorise les profs à me fouetter au câble électrique / Qui bat papa ? / Je pète un plomb, le seul noir proche qui me vengera est un flingue / Clic clic PAH PAH ».

Enfin, la femme, objet d’animosité depuis Majster, acquière une nouvelle place dans Docteur Sophie Saïd. A l’inverse de Le Cœur dans les Mains, elle n’est plus seulement objet de défiance, créature envoyée par le Malin. Elle le reste dans le morceau Solénoglyphe, la présentant encore comme manipulatrice et séductrice telle un succube qui trompe les hommes et crée des dissensions entre eux. Cependant, à plusieurs reprises, Despo rééquilibre ces propos notamment sur This Swahili Woman Showed me What a Family Was dans lequel la femme, sa mère, redevient la lumière éclairant l’homme, intransigeante mais miséricordieuse, aimante surtout, même si cet amour est tu. La femme représente également celle qui sauve (sa psychiatre ainsi qu’une certaine personne dédicacée à la fin de Rockstars).

A travers ces multiples lectures, on comprend que Despo n’est plus tant à la recherche de signes, qu’à la recherche d’amour, désireux d’en offrir tant à ses filles que désirant être objet d’amour et de reconnaissance lui-même, bien que cet amour puisse être dangereux. Peut-être est-ce en cela que Docteur Sophie Saïd est un album rassurant, dans lequel Despo retrouve toute lucidité.

« Le rap c’est ma vie, même s’il est violent, il est touchant. »

 

Bien sûr, si l’on s’arrêtait à tout cela, ce serait seulement écouter Despo sous le prisme de son hypothétique folie. Docteur Sophie Saïd mérite amplement quelques lignes supplémentaires quant à la qualité musicale et artistique de l’album.

Avant tout, Despo reste fidèle à la réputation de sa plume. Toujours aussi tranchante, déstabilisante même, les phrases fortes s’enchaînent. Mais, loin d’être un simple album à punchlines, Dr Sophie Saïd jouit d’une cohérence et d’une consistance à toute épreuve, suivant une logique propre, créant des ponts et laissant les morceaux se répondre entre eux. L’écriture est véritablement impeccable et il faut du temps pour détecter de nouvelles rimes, de nouveaux sens ; quelques écoutes n’y suffisent pas. Au-delà de ce constat, ce qui rend ce nouvel album aussi audible, c’est l’effort d’interprétation de Despo Rutti. Si le flow reste particulièrement tranché, tel qu’on le connaissait, le rappeur s’adapte parfaitement, d’une part, aux différents types d’instru présents sur l’album et, d’autre part, à la puissance ou la faiblesse de ses propos. D’autant plus que l’artiste se laisse vraiment aller à chantonner, à crier, accélérer le rythme lorsque l’instru l’impose (Ani Mitzta’er). La palette de jeux de Despo est grande et ajoute à un album qui aurait pu être fatiguant le long de son heure et dix-huit minutes, suffisamment de diversité pour ne pas s’ennuyer.

Mis à part la qualité d’écriture et d’intonation de Despo, il faut néanmoins pointer les défauts de cet album qui ne plaira pas à tous les auditeurs. D’abord, alors que les albums tendent à être de plus en plus courts, que l’auditeur zappe très vite ou grapille de-ci de-là à son gré dans les projets, Despo fait à nouveau le choix de la longueur. Les morceaux de 6 à 9 minutes ne sont pas rares, il faut bien comprendre que chacun d’entre eux est un péplum à lui seul. Despo met définitivement au défi ses auditeurs, même si on est loin de Majster, double album débutant par une intro de 17 minutes. Par ailleurs, les productions de l’album forment un ensemble hétérogène, tant par la qualité de celles-ci que par leur adéquation ensemble. Si certains intrus sont excellents, d’autres laissent clairement à désirer. On a entendu Despo s’essayer à pas mal de styles, notamment l’afro trap sur Le Front Kick de Cantona. Le résultat est souvent mitigé lorsqu’il s’éloigne de son savoir-faire. Dans ce dernier album, Despo s’essaie ainsi à des sonorités électro d’une autre époque sur J’oublie la mesure par exemple ou sur R9. Sur un tel album, ces titres font tâches.

Enfin, et c’est bien là que Docteur Sophie Saïd risque d’en dégoûter certains, Despo a des prises de position qui ne font pas consensus et qui défient le politiquement correct. Ainsi, lorsqu’il assure par exemple que les « noirs sont soumis au blanc et à l’arabe » ou qu’il émet d’autres propos sur les femmes, il est probable qu’un certain nombre d’auditeurs ne le lui pardonnent pas, quand bien même ils connaitraient le passif de celui-ci.

« Si tu n’as jamais eu envie de tuer l’être aimé, c’est que tu l’as peut-être jamais aimé. »

 

Ainsi donc, Despo Rutti arrive à recréer la surprise après un Majster illuminé. Docteur Sophie Saïd est un album à la hauteur, non seulement des espérances, mais aussi du talent de Despo pour provoquer, chambouler, émouvoir. Si les stigmates de la maladie sont toujours évoqués et semblent planer au-dessus du rappeur comme une épée de Damoclès, il n’en reste pas moins que l’énergie déployée et les moments de grâce de l’album font plaisir à entendre et, surtout, rassure sur ce que Despo pourrait continuer à proposer au public. Ce même public qui s’est tant divisé après Majster et les quelques frasques de Despo sur les réseaux sociaux pourrait bien retrouver ici un rappeur plus équilibré, avec une hargne bien venue.

Finalement, Despo survit. Les démons accrochés à son âme, il chante encore, blessures ouvertes, lion fier et seul, délaissé par la meute dans une savane de haine et de suspicion, à la recherche d’une rédemption divine.

Rohff, seul contre tous

Au jeu des trônes, ce sont des destinées qui se jouent. Comme une nuée d’insectes attirés par une lumière tremblotante et factice, des visages altiers, des brigands, des éclopés même, fomentent, s’escriment et patientent, tous espérant un jour atteindre le sacro-saint trône du rap français. Quelques élus seulement y parviennent. L’histoire est ainsi faite d’ascensions mais surtout de chutes. La fresque du Hip Hop en recense une floppée, certaines plus spectaculaires que d’autres. D’ailleurs, jamais repu de cadavres, le public en raffole. Il adore détester et se divertit des coups d’éclats ratés, se moque, exprime son dégoût sur les réseaux sociaux.

L’auditeur se révèle souvent n’être qu’un mange mort. C’est le lézard qui se régale au matin de ces insectes jonchant le pied des lampadaires, ceux qui sont restés accrochés à la lumière jusqu’à plus force, ceux qui ne savent pas se résigner. Or, s’il est bien une déité siégeant au Panthéon du rap français qui représente si bien la chute vertigineuse, passant des cieux au sol et servant d’apéro aux auditeurs, c’est bien Rohff. Le roi passé bouffon devenu paria. Au jeu des trônes, Rohff prouve que certaines destinées sont plus incroyables que d’autres.

Certes, Rohff n’a pas volé son statut de bouffon du roi, ni de baronnet du mème internet. Choix musicaux douteux, mauvaise foi légendaire, des phases tirées par les cheveux, et des péripéties dignes de Martine s’inscrit en SEGPA : l’épisode Migos, la bagarre dans le Ünkut, la neige empêchant la vente d’album… Bref, le rappeur de Vitry s’est échiné à être au rap ce que Kamoulox est à la télévision. Ici réside le problème : l’étiquette collant à Rohff est tellement ancrée que même s’il sortait des bons morceaux, la réponse automatique du public concernant le rappeur serait la moquerie ou le déni. Cela a pu se vérifier lors de la sortie de Mask Rohff, un morceau largement honorable qui a trouvé pour réponses majoritaires des railleries sur les réseaux sociaux ou l’ignorance totale.

Pourtant, il y a chez cet éternel prétendant au trône du roi grizzli des qualités humaines indéniables que même ses détracteurs ne peuvent lui nier. Rohff est un bambou qui ne cesse de rompre et qui pourtant tentera toujours de repousser. L’analogie avec la mythologie grecque est facile. Après s’être régulièrement brûlés les ailes comme Icare, il a su réutiliser les plumes incandescentes pour réécrire des titres, sortir des projets (bien que peu aboutis ou complètement dépassés). Et c’est ainsi que d’Icare, il endosse le rôle de Sisyphe portant son fardeau inlassablement après chaque nouveau revers. Rohff, malgré ses défauts persistants est un exemple de persévérance et de résilience. Rien ne semble l’atteindre même lorsque sa cote est au plus bas. Certains affirmeront que son ego l’aveugle et l’empêche d’être clairvoyant quant à ce qu’il représente aujourd’hui. Peut-être. Une certitude seulement : beaucoup auraient jeté l’éponge à sa place, et ce depuis longtemps.

Si la responsabilité de Rohff quant à l’image de sa carrière amoindrie est évidente, il faut aussi préciser que le traitement de la musique du rappeur par le public n’est pas toujours justifié, notamment ces dernières semaines alors que ses trois dernières prestations sont respectables, voire excellentes. Toute la question est alors de voir au-delà de la critique automatique et facile, bien que souvent drôle et plaisante, et de comprendre en quoi ces morceaux peuvent encore changer la donne dans la carrière de Rohff le mal-aimé.

Mask Rohff, le clairon sonnant la guerre?

Mask Rohff reprend donc la promo du prochain album, là où Hors de Contrôle l’avait laissé il y a plusieurs mois. Prétendant au titre de rappeur numéro un, c’est tout à fait légitimement – pense-t-il – que Rohff remixe le hit Mask Off du rappeur US le plus adoubé du moment, Future. Ce choix, encore une fois douteux, n’aura pas manqué à nouveau de déchaîner les passions sur les réseaux. Pourtant, si l’on omet le jeu de mot foireux du titre, et les proutlines sportives devenus la marque de fabrique du bonhomme telles que : « je les racket comme Nadal », il y a dans ce Mask Rohff comme un regain de hargne et de hauteur de la part de son géniteur. Et c’est tout à fait ce que l’on attendait tant Rohff est taillé pour être seul contre tous, lui contre eux, déjà comme il le chantait sur l’album du Rat Luciano en 2001.

Ici, Rohff s’avère revanchard et adresse à tous, adversaires bien connus comme auditeurs, son intention de reprendre un bain de lumière mâtiné d’éclaboussures d’hémoglobine chaude. Il le fait d’ailleurs magnifiquement bien en une phase bien trouvée : « ceux qui attendent ma date [de sortie] ne sont pas au bout de leur album surprise », en référence au fameux 4 décembre 2015, date à laquelle Booba contrecarrait Le Rohff Game en balançant Nero Nemesis à la surprise de tous. Rohff aurait très bien pu laisser cette histoire derrière lui, au contraire, il décide d’y puiser sa force et de rendre les coups. En ce sens, Mask Rohff est une petite réussite.

Autre transformation intéressante : le flow plus posé de Rohff le ramenant aux carcans des années 1990’s / 2000’s. Le peu d’effets présents dans cette production minimaliste sied parfaitement au rappeur et lui permet de dominer le morceau, renforçant alors l’aspect calme et belligérant du titre. A n’en pas douter, Rohff aurait tout intérêt à privilégier ce cadre plutôt que d’opter pour des morceaux remplis de fioritures comme Hors de contrôle, single bien banal.

Bien sûr, Mask Rohff apparaît davantage comme un freestyle du fait de son statut de remix d’un morceau ne lui appartenant pas (et de pas n’importe quel titre qui plus est), et l’album à venir ne devrait donc pas bénéficier de cette couleur. Mask Rohff s’apparente ainsi au calme avant la tempête, le temps « d’asseoir Athéna, déesse de la guerre, sur le pic de l’Olympe« , le regard rivé vers Saturne, père des Dieux et contre lequel ses fils se sont retournés.

Saturne, la charge rageuse

Pour un titre qui commence par « Je tiens mieux la route que la Sécurité Routière », on peut dire que Saturne s’en sort bien, très bien même. A tel point qu’on peut aisément affirmer que Saturne est le meilleur morceau de Rohff depuis longtemps. Rappelons que l’ex-membre de Mafia K’1 Fry a déjà tenté des retours à coups de morceaux fleuve sans refrain, on peut se remémorer le respectable Sans Forcer 94.0 (omettant encore les phases douteuses et le passage en anglais) mais dans Saturne, Rohff est encore plus convainquant. Rohff incarne la rage, s’ébat avec une instru efficace (sans être tape-à-l’œil) et se débat avec ses démons, c’est-à-dire les autres, et il le fait avec brio.

On regretta bien sûr encore quelques lines à jeter, bien qu’au final, elles apportent à l’univers de Rohff une dimension comique non négligeable et parfois délicieuse comme lorsqu’il assène : « le roi est un mac / appelle le Mac Laren (la reine) ». Dans tous les cas, il semble que depuis plusieurs années, il faut bien compter avec ces phases pas forcément faciles mais dont l’effet tombe souvent à plat. A trop chercher la formule qui tape, Rohff se prend les pieds dans le paillasson. Tâchons plutôt d’en rire.

Et pourtant ! La réussite de Saturne ne tient pas du tout de la qualité textuelle du morceau mais simplement en ce qu’il poursuit avec davantage de punch et de brutalité ce que Mask Rohff initiait. Rohff ne prépare plus le combat, il est déjà dans le ring et son flow enchaîne uppercuts et jabs vocaux. Le rappeur du 94 a décidément des comptes à régler : « plus rien à apprendre du rap US / Je valide Kendrick / rien à foutre du reste » probablement en réponse au fameux mème internet où Rohff s’est fait piéger sur une question concernant Migos dans l’émission de l’Abcdr ou encore « j’ai beau sortir du quartier mais le quartier ne me quitte pas » en réponse au refrain de DKR de Booba. Ces quelques phases qui prennent l’atour de règlements de compte batifolent avec un texte au champ lexical teinté d’armes et de combat. Saturne est un hymne du champ de bataille quasi-parfait.

Enfin, il réside dans ce titre, Rohff rappelle à l’auditeur que la qualité de son écriture ne gît pas encore tout à fait au cimetière. Au milieu du carnage ambiant, discrètement, R.O.H.2.F lâche un très beau « j’ai dédicacé des briques tellement au pied du mur ». Cette fois, la formule fonctionne joliment. Non seulement elle est belle, mais elle montre en plus que Rohff n’est pas qu’un rappeur à ego rappant à tout va qu’il est le meilleur comme dans le refrain de Mask Rohff. Pour une fois, il semble conscient de sa chute et cette affirmation redonne un brin d’humanité à un rappeur qui, à force de se montrer intouchable, intestable et tutti quanti, en devenait presqu’automate. Marrant pour un type qui clame dans ce même Saturne : « je boxe comme Canelo / pas comme un putain de robot ».

Broly, le no man’s land

Dernier morceau en date de Rohff, Broly oscille entre le bon et le moins bon. On y retrouve d’une part ce que Rohff est capable de produire de mieux comme sur Saturne, mais d’autre part aussi ce qui lui faisait défaut sur ces précédents singles : de l’autotune peu inspiré (en 2017, Housni est peut-être le seul rappeur à n’avoir jamais correctement usé du procédé), le franglais dispensable et surtout risible, et cerise sur le ghetto : l’ajout du terme « Pioute », dérivé du mot pute, utilisé pour rimer avec le reste du refrain ; visiblement la pire chose qui puisse arriver. Si l’on s’arrêtait à cela, on serait tenté de dire que Rohff retrouve ses travers habituels, que Saturne et Mask Rohff n’était que des incidents isolés.

Passé ces déconvenues, que reste-t-il de Broly au regard des deux titres sortis précédemment ? Et bien rien ne change, au contraire, la rage destructrice de Rohff est à son paroxysme. Esclave de sa propre haine, encerclé comme Saturne, Rohff fait montre d’une énergie folle une fois de plus et le morceau porte plutôt bien son nom. En effet, dès le refrain, Rohff n’a de cesse de répéter qu’il est seul contre tous, ne faisant pas démentir ses intentions déjà exprimées dans Mask Rohff et Saturne. Le rappeur semble véritablement habité dans sa croisade. Une croisade, par ailleurs, impersonnelle. Rohff ne donne pas de nom, n’identifie pas ses cibles si bien que l’on pourrait penser que c’est tout le genre humain que Rohff prend en grippe. Force est de constater que malgré les écarts, ce rôle lui va à merveille. L’énergie déployée fait plaisir à voir et l’on se demande cette fois ce qui pourrait arrêter cet entrain.

Détrôner les rois?

En l’espace de quelques semaines et de trois titres, Rohff semble avoir retrouvé une seconde jeunesse et apparaît beaucoup plus consistant. Une fois qu’on lui pardonne quelques lyrics plutôt bancals, il ne reste qu’à savourer et saluer son énergie ainsi que l’ambiance particulière qu’il arrive à distiller dans ses morceaux. Sa position d’anti-héros voulant tout rafaler et retrouver une estime perdue lui sied à merveille et l’on pourrait presque oublier qu’il n’y a pas si longtemps, il était encore aux yeux de beaucoup le grand perdant du tournant des années 2010.

Il est probablement encore trop tôt pour dire si le prochain album sera à la hauteur de ce qu’il propose actuellement. Quelques éléments peuvent encore laisser des doutes, notamment par rapport à ce que Broly laisse entrevoir de mauvais goût sur certains passages. En tout cas, vis-à-vis du public, si Rohff a encore été moqué ou zappé, il semblerait qu’une certaine partie de l’audience ait retrouvé une gloire qu’ils pensaient avoir perdu eu égard aux commentaires laissés sous les clips postés sur Youtube.

A la fin de Broly, Rohff déclare que « les rois sont tous détrônés ». Au jeu des trônes, Housni rappelle que les têtes se coupent et que seuls les persévérants finissent avec une couronne sur la tête. Reste à observer maintenant si, d’une part, le public pourra passer outre ses préjugés sur Rohff, et d’autre part, si celui arrivera à fournir un album à la hauteur de ces singles.

Nessbeal, la Mélodie des Souvenirs

Je déambule dans ma Bretagne, maxi pack de Kro’ sur le dos. J’ai 15 ans. Mon sac a tellement porté ces cartons de blondes qu’il en a pris la forme naturelle. C’est le week-end et comme chaque fois, un seul objectif : se mettre la taule, et surtout, se coller aux enceintes qui vomissent du rap sans respect envers les voisins et la maréchaussée. La veille, j’ai acheté l’album de Nessbeal, La Mélodie des Briques, et il me tarde maintenant de le faire écouter aux miens en descendant cette bière de chantier. Je n’ai pas conscience à ce moment de l’impact que le style et les propos du porte-étendard des Hautes Noues auront sur moi. Pourtant, près de 10 ans plus tard, aucun texte de Nessbeal ne m’est inconnu, tous ses mots religieusement gravés dans ma tête, enfermés à jamais. Mon évangile à moi.

Beaucoup d’encre a déjà été jetée sur la trajectoire du rappeur. De ses débuts et de ses déboires, il y a peu de secrets. NE2S sera présenté de façon quasi-systématique comme l’éternel artiste raté. Toutefois, au-delà du tangible, de ce qui s’observe et se discute, il y a l’abstrait et ce qui appartient à l’expérience de chacun. Dans mon monde, Nessbeal est bien entendu un rappeur maudit mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un héros triste, à la rapière surmontée d’une plume, jeté dans un univers morbide et faussement festif, qu’il ne se contente pas d’ailleurs de décrire mais aussi d’escrimer. Sur son visage se dessine ainsi la dualité de son univers fait de mélancolie et de réjouissances: larmes tatouées, sourire argenté.

Je ne sais pas si c’est moi qui ai grandi ou si cette musique est privée de héros de cette stature aujourd’hui, mais à bien y regarder, il manque au paysage actuel une telle personnalité. Nessbeal me manque ; nous manque. Rendons-lui hommage à travers anecdotes et souvenirs personnels. Autopsie partiale d’une trajectoire où il sera question de chips claquant un cul, des Misérables et des années 2000.

Nessbeal le Magnifique

« T’as la même tête que E.T. comme cet apprenti de Nessbeal ». En termes purement textuels, le clash opera mettant aux prises Nessbeal et Médine / Youssoupha était vecteur de malaise, bien que représentatif d’un certain rap passant en radio. Un pet de mouche dans une fromagerie en somme. C’est au niveau idéologique que cette confrontation se faisait intéressante car le rap conscient se faisait mettre dans les cordes par un rappeur qui s’autoproclamait analphabète, garant d’un rap ancré dans le béton. Un comble merveilleux où les mots glissent sur l’illettré car vides de sens. Dès lors, Nessbeal ne pouvait pas perdre, intouchable dans sa position pleinement assumée. Si aujourd’hui, tacler le rap de bibliothèque est de bon goût, il y a quelques années, il fallait tout de même porter ses couilles pour s’attaquer aux fers de lance de ce mouvement. Pour autant, cette line de Youssoupha révèle une vérité : Nabil Selhy, c’est d’abord une gueule pas comme les autres.

A chaque pochette d’album, immanquablement, la face de Nessbeal apparaît. Entre la paupière et le sourcil, une cicatrice dessine comme un tracé de circuit Nascar. Visage allongé, crâne rasé et regard toujours braqué vers l’auditeur, Nessbeal en impose. Jouant sur son physique longiligne, NE2S s’expose torse-nu dès l’un de ses premiers clips, L’œil du Mensonge. On peut l’y voir gesticulant, pris de quasi-convulsions sur un sample du Silence des Agneaux repris par Animalsons. Le malaise est renforcé par la lumière métallique du clip et surtout le maquillage mat du rappeur, le présentant comme un monstre quelque peu inhumain ; une ressemblance avec Gollum probablement non intentionnelle. Nessbeal finit ces 4 minutes avec le visage ensanglanté et un refrain qui tabasse l’instru jusqu’à plus soif. Depuis, l’image d’un Nessbeal sec et décharné, un peu fou, est imprimée dans ma mémoire. Cette image fantomatique survole d’ailleurs toujours l’ensemble de son œuvre, même dans ses instants les plus édulcorés.

Pourtant, à l’époque, le résident de Villiers-sur-Marne n’avait pas encore tout à fait atteint sa forme finale. Comme un bon boss de jeu-vidéo, l’esthétique de Nessbeal, et ainsi son impact, a évolué plusieurs fois jusqu’à atteindre un corps tatoué de multiples signes mystérieux, ce qui sera sujet d’interrogations, voire de moqueries selon une interview. Une nouvelle fois, les attaques envers Nabil ne perceront pas l’armure. Au contraire, elles feront de lui un type authentique, sans pudeur, et même intègre en rappelant (à sa manière) que le rapport au corps est une affaire personnelle. C’est d’ailleurs avec la même vergue qu’il avait défendu les filles faciles. A la question « Pourquoi respectes-tu les biatches ? », Nessbeal rétorquait, tout sourire : « Alors Dieu doit nous pardonner à nous mais pas à elles ? ».

De ses tatouages donc, il est question du Chat Botté sur la main, de son label, de ses faits d’armes musicaux, mais aussi de choses plus obscures telles qu’un couteau tranchant sa gorge. Dans une interview légendaire de Booskap surnommée « Booskador » (indisponible depuis), Nessbeal raconte les stigmates de son corps, explique que certains tatouages ne sont pas terminés, que d’autres ont été faits sous alcool ou bien encore qualifie certains de « n’importe quoi ». Nessbeal se présente comme un énergumène, un terrain vague sur lequel on a tagué à outrance sans trop de cohérence, intuitivement. Il jouit donc d’un style inimitable car, si rien n’est calculé, tout est instinctif. Ness’ est un animal sauvage.

Le Loup, la Fouine et le Grizzli

La carrière de Nessbeal ne pouvait franchement pas mieux débuter. Certes, l’album H.L.M Rézidants en collaboration avec son groupe d’alors, Dicidens, a connu des conditions de sortie calamiteuses, le disque s’étant retrouvé dans les bacs environ 4 ans après l’enregistrement. Toutefois, Nessbeal s’est vu dès le début des années 2000 offrir une place dans le 92I, profitant ainsi de la lumière de Saint Booba. Il aurait même été question d’un album commun entre les deux compères. C’était bien sûr sans compter la hargne de Ness’, on ne dompte pas le loup même dans la bergerie. Voyant que Booba ne lui permettrait pas de sortir un album sitôt, Nessbeal s’enfuit emportant son talent avec lui. Je me demande souvent ce qu’il serait advenu s’il n’était pas parti. Aurait-il connu le destin des autres membres ? A savoir rester dans l’ombre, figurant dans les clips de B2O, au mieux sortant un unique album. Ou aurait-il pu profiter vraiment de l’exposition de Booba pour exploser ? On ne le saura jamais mais les possibles suscitent encore en moi beaucoup de fantasmes.

Comme Moïse, Nessbeal entame donc sa traversée du désert. Elle comprendra des réussites, des échecs, des virages à 90 degrés, mais elle n’empêchera pas le rappeur d’avancer. Dans une interview, il confiait : « Le désert, y en a qui l’ont traversé en quad, en moto. Moi, je l’ai traversé en claquettes. Les Cortez ont fondu ». La galère donc, Nabil connaît. Elle l’accompagnera d’ailleurs en filigrane dans toute la carrière de celui-ci. Un leitmotiv que l’écriture de NE2S arrivera à sublimer, car c’est bien là toute la sève du MC : raconter le quotidien avec une écriture brute mais travaillée. C’est la raison pour laquelle il est imparfait de qualifier le rap de Nessbeal d’analphabète. Au contraire, dès lors que l’on regarde plus loin que les fautes de conjugaison, l’argot et le langage propre au rappeur, Nessbeal est un maître qui cache une écriture hautement qualitative.

Il l’avouait d’ailleurs sans peine : son meilleur allié est le dictionnaire. Dès qu’il ne comprend pas un mot, il en cherche la signification dans le Robert et tente de replacer celui-ci dans un texte. En parallèle, il s’impose un régime spartiate en s’obligeant à écrire tous les jours, une résurgence peut-être de son intérêt pour les films comme 300, Gladiator ou plus récemment la série Spartacus.

On a rarement vu telle écriture frappée du sceau de la souffrance. Au moins dans les deux premiers albums, elle est omniprésente. Elle semble ni subie, ni espérée, simplement vécue et surtout magnifiée par le regard que lui porte Nessbeal. Elle est vécue ainsi par lui-même (Clown Triste, Funestre Ecriture…), par les autres (Princesse au regard triste, L’œil du Mensonge…) ou de façon plus globale (Les larmes de ce Monde, Au-delà de l’Horizon…). Par ailleurs, Nessbeal est rompu à l’exercice de la métaphore et de la comparaison, donnant à ses textes une saveur supplémentaire et la consistance du bitume sur lequel prend assise son quotidien. Si son rap fait la part belle à ses maux, il n’en reste pas moins que Nessbeal a l’injustice sociale dans le viseur, défendant en même temps une certaine idée de la culture de quartier. Il était monté au créneau contre Fadela Amara (ancienne présidente de Ni Putes Ni soumises, qui rentrera au gouvernement Sarkozy plus tard par opportunisme) dans Réalité Française par exemple. Nessbeal a à cœur les problématiques d’intégration, d’appartenance et pose la question de la place de chacun, lui qui oscille entre amour des Hautes Noues Peace et du Maroc. De même pour ce qui est du rap, NE2S n’aura jamais su trouver sa juste position entre rap commercial et underground, lui qui rêvait de vendre du rap de Tess en passant par les canaux habituels, notamment Skyrock. Doux rêveur.

Beaucoup de rappeurs ont porté ces revendications, la plupart d’ailleurs dans le rap conscient. Ce qui pose évidemment la pertinence du clash avec Médine. Bien sûr, ce qui différenciera Nessbeal est son positionnement ultra-street. On se souvient de la saillie verbale, comme un crachat, avec laquelle il concluait le morceau Emmuré Vivant sur la compilation Hostile 2006 : « Un saucisson dans le cul facilite l’intégration, ma génération : un outrage à la civilisation ». Sans l’interprétation de Nessbeal, il est clair que ses textes auraient moins d’impact, NE2S est une sulfateuse qui crache ses mots comme des balles, l’argot et les termes arabes tranchant les phrases.

Deux albums et une mixtape plus tard, devant les « échecs » se succédant, le khey du 94 retravaille sa musique avec le résultat que l’on connaît : un album nommé NE2S où l’on retrouvera des sonorités bien différentes, calibrées pour les clubs. Sa rencontre avec La Fouine va aussi modeler cet album grâce auquel il vendra davantage, mais en contrepartie, perdra une partie de son public d’origine. Avec NE2S, Nessbeal signe le début de la fin et l’album suivant, Sélection Naturelle, ne renversera pas la tendance. La question se pose alors : dans quelle mesure Nessbeal est réellement maudit ? Mais surtout, quelle est sa part de responsabilité dans cette carrière en demi-teinte ?

Sans ratures?

Personnellement, j’ai toujours vu Nessbeal comme un rappeur à la personnalité forte, authentique, et il m’était évident que cela seul, associé à une musique de qualité, suffirait à le porter au Panthéon. Constat amer aujourd’hui en retraçant le parcours de celui-ci. Cependant, en analysant le chemin parcouru et les voies empruntées, il est clair que Ness’ n’a pas mis toutes les chances de son côté tant la communication, parfois contradictoire autour des projets, s’est faite comme le rap du concerné : instinctive. Maudit, vraiment ?

La carrière de Nessbeal n’est pas exempte de tout défaut comme on voudrait bien le croire. D’abord, il y a cette habitude pugnace de copier les modèles de réussites de l’époque. Pas artistiquement, car il s’agit d’un rappeur unique, mais dans la stratégie de développement. Si l’on repense à la Mélodie des Briques et que l’on se réfère aux standards d’alors, on constate que l’album présente une structure archétypique. On y retrouve, par exemple, l’éternelle chanson-constat sur le monde – et il faut bien mettre le mot «Monde » dans le titre sinon ça ne marche pas. En 2006, Sinik nous avait donc servi Un Monde Meilleur, Sniper rappait Dans mon Monde, et Nessbeal versait Les Larmes de ce Monde. Les exemples sont légions. Autre élément commun que l’on retrouve dans divers projets mainstream d’alors : la chanteuse de R’n’B au refrain d’un titre souvent triste, voire de plusieurs morceaux. Au mieux (et encore), les rappeurs s’acoquinaient avec Kayna Samet ou Wallen, malheureusement pour nous, NE2S invite la pire voix de la chanson française sur le titre Peur d’Aimer : Vitaa. Suite au succès des compilations Raï n’B Fever, le marocain succombe également et présente lui aussi deux morceaux aux sonorités orientales avec Loin du Rivage et Maroc Sticky. Enfin, les années 2000, c’est également l’époque du kickage en règle sur le dernier morceau et si possible accompagné de son crew. La Mélodie des Briques finira donc elle aussi en meute avec le groupe Dicidens sur Chute Libre.

A chaque album, Nessbeal s’est donc efforcé de préserver une structure d’ensemble qui ne soit pas trop éloignée des gagnants de son époque. C’était d’autant plus vrai avec le troisième album, NE2S. Comment expliquer alors que d’autres albums ayant des structures préétablies aient pu agglutiner les disques d’or et que les salves de Nessbeal ne touchent jamais leurs cibles ? La réponse : l’authenticité.

Nessbeal n’a jamais caché vouloir rapper pour les quartiers tout en s’ouvrant aux oreilles de tous. Là se trouve toute la contradiction de sa démarche. Ness’ réutilise les formules édulcorées et diffusées par Skyrock notamment, mais refuse lui-même d’affiner son propos pour la masse. Ainsi, la musique de Nessbeal, hachée, argotique, est difficile d’accès pour le tout-venant. Même les morceaux a priori légers comme Amnézia comportent en eux un aspect dérangé. Quant aux quelques rares titres commerciaux dénués de gravité tels que After ou Ça bouge pas, ils sont dispensables car inefficaces, Nessbeal étant définitivement taillé pour le tragique. En confrontant la culture de la rue avec la démocratisation du rap, Nessbeal a offert une musique intéressante mais pas si vendeuse.

Cellulite Dance & Louis Ferdinand Céline

Nessbeal se présente donc comme une personnalité complète, quoiqu’un peu déroutante. S’il est commun de penser que Ness’ est un rappeur street et hardcore, habitué des hymnes banlieusards que peuvent être des titres comme Kheye ou La Mélodie des Briques, il surprend par une écriture fouillée autant qu’instinctive et pleine de références, parfois troublantes. A l’image d’Eternels Regrets dans lequel il cite Gavroche, célèbre personnage de Hugo ou encore de Ça ira mieux demain où Nessbeal se permet de reprendre une citation de Voyage au bout de la nuit de Céline : Chacun pleure à sa façon le temps qui passe. Et dire que c’est Booba qui eut le privilège de la comparaison avec le maître littéraire. La gouaille de Nessbeal et son regard attristé sur le monde en a bien plus l’étoffe.

On se souviendra aussi de Nessbeal pour la réédition inutile à 20 balles de La Mélodie des Briques. Dans mon adolescente naïveté, je pensais y trouver les morceaux remixés ou des inédits… Ness’ n’y avait ajouté qu’une seule exclu, mais pas n’importe laquelle : Romance Noire ; peut-être son plus grand morceau. Même désenchantement lorsque sort la mixtape RSC : Sessions Perdues. La plupart des titres étaient déjà bien connus. Pire, le DVD accompagnant la version collector censée renfermer un documentaire sur Nessbeal se révèle être un pétard mouillé. Le reportage est vieux de plusieurs années et revient seulement sur la genèse de La Mélodie des Briques. Nous n’y apprenons pas grande chose.

Heureusement, Nessbeal c’est aussi des surprises au-delà même de la musique. Qui n’a pas vu les multiples interviews de celui-ci a raté de belles images. Jamais la langue dans sa poche, naturel au possible, Nessbeal se livre toujours avec le sourire et n’hésite pas à balancer tout ce qui lui passe par la tête. Tantôt ayant du mal à s’exprimer, faisant penser à un collégien, tantôt étant très lucide sur des questions d’actualité diverses.

Enfin, pour beaucoup, Nessbeal c’est surtout ce morceau à contre-courant dans lequel il crie son amour aux poids lourds en compagnie d’Orelsan sur Ma Grosse. Une chanson aux antipodes de que l’on peut entendre souvent sur le cliché de la femme modèle. Et comme si le titre ne se suffisait pas à lui-même, une internaute donna à Ma Grosse le visuel mérité en mettant en ligne une vidéo où elle assume pleinement ses formes, et dans laquelle le ridicule est le dernier de ses soucis. Un moment anthologique fait de danse, de chant sans retenue où l’intéressée finit par claquer ses fesses avec un paquet de chips sortie de son t-shirt. Pas certain que les rondes se sentirent représentées (surtout à la vue de la silhouette de la concernée) mais Ma Grosse trouva son égérie légitime.

Un fantôme tant attendu

Nessbeal a donc traversé plus d’une décennie de rap, depuis la sortie de HLM Rézidants jusqu’à son dernier tir, Sélection Naturelle. Il a partagé le micro avec les plus grands vendeurs tels que Booba et La Fouine, a croisé le fer avec des figures que l’on pensait intouchables : Youssoupha et Médine. Nessbeal a laissé une trace persistante dans l’histoire de cette musique. Chacun ayant un rapport particulier à son œuvre, les uns étant séduits par la noirceur des propos, d’autres encore par la personnalité attachante du rappeur mais aussi de sa carrière en dents de scie. Le public aime les perdants magnifiques. Aucun doute sur le fait que Nessbeal en est un.

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Juin 2015, Nessbeal annonçait un nouvel album avec le titre Jeune Vétéran. 2 ans plus tard, les fans attendent encore. Il y a quelques jours pourtant, sortait une image où l’on voyait Nessbeal entouré de Seth Gueko et Kool Shen pour le tournage d’un film en Thaïlande. Encore une fois, NE2S surprend. Et si la suite ne s’écrivait pas en musique mais en images ?

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PS : je tiens à dédier cet article à mon chat Nessbeal. J’aurais pu l’appeler Eliott, Zidane ou Saucisse comme tout le monde, mais ne jugez pas, certains pères donnent à leur fille le prénom de leur ex. Nessbeal est finalement mort écrasé par une voiture le 6 septembre 2015. RIP Neness.

Interview : Moon’A (vidéo)

Une fois de plus, possédés par le Grand Esprit Hip-Hop de la forêt, Tupak TV, Le Blavog et Captcha Magazine ont uni leurs forces. Bon, en vrai, c’est surtout Tupak TV et Le Blavog, et nous on s’est contenté d’envoyer notre logo pour qu’il soit incrusté dans la vidéo.

Du coup, on a Teobaldo aux questions, et Mehdi MK à la vidéo.

Moi j’ai pas pu y aller, et pourtant j’avais une super question à lui poser : est-ce qu’avec tes hormones de meuf, il y a 3-4 jours par mois où tu rappes super vener ?

moona interview

Interview Zekwe Ramos – bonus

C’est la suite de ça : partie 1partie 2

Jamais 2 sans 3, Zekwe revient pour vous parler de ses influences musicales niveau beatmaking et de son point de vue sur certains collègues (Kaaris, Seth, Al K, Orelsan, L’Entourage, Dinos, Sinik, Diam’s…)

et ça c’est un quizz sur les voyages dans le temps, qu’on a donc décidé d’appeler MacFly Quizz, pour être sûr que personne ne comprenne bien de quoi il s’agit. D’ailleurs à un moment ça parle de Quick.

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Culture clubbish, strip-tease et rap à Houston

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H-Town, Hate Town, City of Syrup, Screwston, Hustletown … il existe autant de manières de la nommer qu’il existe de manières de danser et rapper à Houston. Art du emceeing et de la secousse corporelle issus des temples périphériques de la culture hip hop, c’est à dire des Fith Ward, Third Ward et South Park, lieux où clubs et strip-clubs ont poussé comme des champignons à partir du moment où le mogul Ray Burnett a décidé de les empiler de la même façon qu’il collectionne les Rolls Royce … A cet instant, DJ Darryl Scott fait office de jeune pygmalion du deejaying avant d’être celui de la « slow down music » locale, exercice de style sur platines qui va séduire un adorateur de musique classique, un certain Robert Earl Davis Jr. alias DJ Screw qui vient de débarquer de son Smithville natal … Tout cela bien avant Jack It Up de Captain Jack, Rock It de K-Rino ou Car Freak des Ghetto Boys, les premiers hits rap de la ville.

DJ Fournier, répression policière et nightclubbing.
DJ Fournier.
DJ Fournier.

Avant que le rap n’électrise entièrement le hood, circa 1985/86, KB Da Kidnappa veut être joueur de basket-ball, Gangsta NIP quant à lui est une jeune et humble drum-major. Il faut dire qu’il n’existe que deux ou trois clubs dans le Third Ward, le club Riddims dans le Southwest, le Club 808 (South Park), le Northside de son côté possède le club Palladium. C’est là que le hip hop survit dans la marginalité, avec comme seul et unique mandataire un DJ blanc : Steve Fournier. D’ailleurs, Fournier doit débattre avec le chef de la police chaque fois qu’il distille ce rap cellulaire de ses platines, lui qui a déjà passé quelques séjours dans les chiourmes de la ville du fait de son entêtement à jouer cette musique de « négros ».
Récalcitrants à cette pandémie sonore en provenance de New York qui permettent aux Noirs de surmonter le rigorisme reagannien, les flics rednecks enfoncent régulièrement la porte des clubs, ordonnant aux DJ’s d’éteindre les platines et contraignant les night clubbers de s’allonger sur le sol pendant parfois une bonne heure. Deejay multi disciplinaire, Fournier anime le Rap Attack Contest qui rassemblent les tribuns mais aussi les groupes de break et autres arabesques Hip Hop des quatre pôles de la ville. Tout le monde peut autant danser que rapper lors du Contest, mais il est strictement interdit de blasphémer. En fait, chauffé à blanc par le beat, chaque fois qu’un MC enfreint la règle de la sobriété verbale en balançant un truc profane, Fournier le menace de détourner le micro de sa bouche.

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Le système répressif local ne peut cependant rien contre ce Cheval de Troie au galop qu’est le Hip Hop, encore moins contre la renommée grandissante du Grammy’s, club où il faut être si l’on veut bien figurer au sein de la scène rap locale. En 1987, Willie D, futur membre des Geto Boys, y gagne toutes les battles auxquelles il participe semaine après semaine. On y croise le blafard et arrogant Vanilla Ice. Sézigue atteint quelques finales durant lesquelles les MC’s noirs mettent un point d’honneur à lui botter le cul.

Autres grands clubs, autres grands défis. Les clubs notoires du North East tels que le Boneshakers et surtout le Rhinestone Wrangler peuvent accueillir plus de 1300 personnes. Ce dernier est le terrain des affrontements épiques entre Willie D et le duo Royal Flush, entre Romeo Poet et autres MC’s des North, East et Southside qui rappliquent afin de se confronter sur les rythmes binaires du early rap. On y croise J-Prince en train de monter un label de rap : Rap-A-Lot. Celui-ci permet au nordiste Raheem d’enflammer les pistes de danses moyennant le bien-nommé Dance Floor (1988), à jamais son plus grand hit.

 

K-Rino [circa 1980's]
K-Rino [circa 1980’s]

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Pour le moment, à moins d’être un tantinet démerdard, pas le moindre kopek à récolter dans le coin. Les MC’s rappent généralement pour la gloire hormis dans deux clubs : le club Oasis au sud, et le Chocolate Town au nord où il est possible d’empocher entre 1500 et 2000 dollars.
Comme un peu partout, Sucker MC’s de Run DMC a indiscutablement posé les bases de la culture DJ à Houston. Seulement l’apparition des tous premiers amateurs des OG swangers – Fat Pat, E.S.G. et Corey Blount – va changer à tout jamais la donne en ce début des 90’s. D’abord ils sapent puis maquillent leurs rutilantes poubelles comme des putes de luxe (cf. candy paint / El Dorado Biarritz, T-Tops, Regals, Cadillacs), puis installent le gros son dans le coffre de celles-ci. Le carjacking n’est pas encore en vogue, les caméras de surveillance sont inexistantes, aussi les OG’s déambulent dans le hood, coudes à la portière, basses vrombissantes, faisant du moindre parking ou coin de rue des pistes de danse pour le moins improvisées.


Autant Pocket Full Of Stones de UGK (1992) est l’écho du changement des mentalités dû au marché du crack récemment implanté par les colombiens de Miami, autant Sippin Codine (1996) est adapté à cette pandémie à la fois mauve, lente et pacifiée contenues dans les cassettes grises que DJ Screw va multiplier comme les pains de Jésus. La screwploitation est en marche, et les danses se nourrissent de la nonchalance des instrus du pontife de la S.U.C. quotidiennement propagés par les ondes radio de 97.9 Screw…The Box.
Puis, provoquée par la forte crue des Remix chopped & screwed des rivaux nordistes Michael « 5000 » Watts et OG Ron C de Swishahouse records (1996), ce sont des fleuves entiers de syrup qui vont couler dans les gosiers texans les plus endurcis. Enfin, du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest du pays US, le twist syrupé de Houston a fini par influencer la musique de club dans son ensemble, faisant du strip-club une des dernières opportunités pour les rappeurs et deejay’s qui ne parviennent pas à se faire entendre.

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Les Strip Clubs

Au début des années 90, lorsque vient le week-end, le pouls de la ville s’accélère, notamment dans le Third Ward où la culture strip club est en train de s’émanciper tandis que se dresse la première chapelle du go-go dancing en tenue d’Ève : The Big House. En fait, The Big House n’est pas un boui-boui ordinaire ouvert à un public mainstream. Ici, les filles qui évoluent sont nues. Sans jeu de mots, il faut être un membre plus que régulier pour y être admis, les autres, les intrus, restent à quai sur le Styx des activités noctambules de H-Town. A n’en pas douter, il leur faudra user de leurs relations sinon redoubler de roublardise pour s’introduire dans un lieu où l’on paie pour voir, mais aussi pour palper, caresser, voire se frotter contre les filles qui s’ébattent sur fond de beats siliceux.

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Étant donné que la fermeture des clubs dits réguliers est fixée à deux heures du matin, ne reste que le dit strip club, dernier endroit où l’on peut boire de l’alcool, fumer de l’herbe, écouter la slowdown music et draguer les filles pour le restant de la nuit. Agrippées à ce mat de cocagne dirty, défiant les lois de la pesanteur, tournoyantes sous une pluie de billets verts, les strip-teaseuses ou pole dancers sont d’excellentes et incontournables ambassadrices en ce qui concerne le son d’un artiste. Le fait qu’elles changent assez souvent de club les contraint à faire suivre une liste de raps sur laquelle elles exercent leur talent. Car pour exceller de la sorte dans leurs derniers retranchements pudiques, ce sont elles qui ordonnent au deejay le choix et l’ordre de titres à jouer. Au final, ce mouvement perpétuel fait office de chaîne carbonée dans le marché underground du disque. Le clip Gangsta Party du pitbull de Boss Hogg Outlawz et membre avéré des Crips, J-Dawg, montre à quoi ressemble ces réunions sensiblement viriles où vibe de la basse, pills et autre « molly » font onduler les corps, durcir les chibres et valser les « greens » ou biftons verts.

Les invérifiables desiderata concernant la musique jouée dans les strip clubs renforcent le contrôle des promoteurs. Ici, nulle loi n’entrave cette belle mécanique de l’entertainment et le flouze coule à flot. Il va sans dire qu’aucun artiste ou producteur n’a le droit de négliger cette filière du business du rap. Si certains producteurs privilégient la manne mainstream, d’autres ont opté à 100 % pour le Mix clubbish et ne sortent que rarement de ce créneau fort lucratif. (cf. BeatKing, DJ Chose et le vétéran DJ Gold de la Screwed Up Click).

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DJ Gold
DJ Gold

 

Nombreuses sont les jeunes filles qui désertent les bourgs des campagnes environnantes, attirées par les lumières de Houston synonymes de narcissisme secondaire et de lucrative renommée … S’il leur faut surmonter les nombreux écueils inhérents à la profession de strip-teaseuse – drogues, viol, sida, prostitution – cela peut devenir un marche-pied pour d’autres activités tout aussi fructueuses (cf. la rappeuse floridienne Trina). Seulement rares sont celles qui entrevoient d’autres horizons que la barre lustrée de leur club respectif. Posséder une plastique de rêve est un élément crucial dans une profession qui réclamera tôt où tard les artifices siliconées pour non seulement être, mais rester un peu plus longtemps dans le coup. S’apparenter esthétiquement à une star du porno accapare les esprits des bitches de l’entertainment, et cela du moindre clip vidéo VIP jusqu’au dernier des infâmes bouis-bouis du Southside. Car à Houston comme ailleurs, avoir le cul à Nicki Minaj et les seins à Rihanna font parti intégrante du Rêve Américain new age. Seulement siliconage et autres remodelages corporels valent la peau des fesses, en conséquence, il n’est pas rare que la grande majorité des strip-teaseuses y laissent leur budget.

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En 2012, la Cour suprême des États-Unis a décidé de ne pas intenter un procès envers l’industrie du divertissement pour adultes – impôt de l’État demandant 5 $ par patron de club de strip-tease – Car après que les législateurs aient adopté le Sexually Oriented Business Fee Act – ou « pole tax » – au cours de la session législative de 2007, les propriétaires de clubs ont immédiatement contesté la taxe en cour, faisant valoir la liberté d’expression voulue par le Premier Amendement .
La taxe visait non pas l’expression de la danse nue, mais les «effets secondaires de la danse nue lorsque l’alcool est consommé ». Quant au produit de la taxe, il devait soutenir les assurances santé à faible revenu et les programmes de lutte contre les agressions sexuelles.
« Le Texas a fait un pas de plus vers une source de financement durable pour les centres de crises pour viol, et surtout, pour soutenir les victimes d’agression sexuelle dans leur rétablissement» avait préalablement déclaré Annette Burrhus Clay, directrice exécutive de l’Association du Texas contre l’agression sexuelle (cf. TAASA).