Dieudonné, c’est 12 spectacles (plus deux « best-of ») en 13 ans depuis 2000. Sur la même période, c’est aussi 2 livres, une web-série, quelques engagements politiques, deux films produits, une douzaine d’apparitions dans des longs-métrages, un nombre incalculables de tournées, représentations, et polémiques, sans oublier sept enfants, quelques soucis judiciaires, et une bonne dizaine de millions de vues youtube. Au travers d’une discussion (entre Genono et Buddy Love) ayant pour point de départ la critique de Foxtrot, son dernier show, nous avons essayé de répondre à plusieurs interrogations : Dieudonné est-il un boulimique de travail, ou est-il obligé d’être si productif pour survivre ? Cette productivité n’est-elle pas un handicap, dans le sens où elle influe sur la qualité de sa production ? Lire la suite « Dieudonné – Foxtrot : critique et interrogations »
Catégorie : Captcha Mag
Interview : Escobar Macson (partie 2/2)
Pour lire ou relire la partie 1 : captchamag.net/escobar-1/2 mais aussi http://leblavog.wordpress.com/escobar-1/2
Teobaldo : T’as fait la reprise du « Crime Paie » pour Têtes Brulées … c’est toi qui as choisi de reprendre ce titre ?
Escobar : Je crois que je l’ai choisi, on me l’a pas imposé, on m’a même pas proposé plusieurs morceaux. J’ai choisi, j’ai appelé moi-même Francky, je crois que c’est moi-même qui ai cherché l’instru sur internet. Mais c’est vieux, c’était en 2006. L’époque où je commençais à m’échapper du donjon.
Teobaldo : Justement, reprendre ce titre juste après t’être « échappé du donjon », est-ce que ça te fait pas un peu tourner en rond, au niveau des étiquettes ?
Escobar : Non, j’avais juste un orteil dehors. Peut-être que je l’aurais pas fait si j’étais complètement sorti du label, j’aurais peut-être choisi autre chose.
Teobaldo : Si on te demandait de reprendre un grand classique aujourd’hui, tu reprendrais quoi ?
Mike (manager de Escobar Macson) : Ghetto Guet Apens !
Escobar : Excellent choix ! Tu commences à me plaire toi.
Teobaldo : Tu l’as un peu fait sur Voix Suprêmes, c’était ton idée de reprendre un morceau de Lalcko ?
Escobar : Ouais, j’avais bien apprécié le truc, je lui ai proposé, il m’a dit oui tout de suite.
Mike : D’ailleurs sur la mixtape de Lalcko, il enchaine les deux versions. L’alchimie, c’est surtout Lalcko-Esco, quand on regarde bien. Vu le nombre de morceaux qu’ils ont ensemble, on peut presque sortir une mixtape !
Teobaldo : On peut faire un bootleg ouais.
Escobar : Faudrait rajouter 2-3 morceaux pour faire un truc complet.
Spleenter : L’album de Lalcko période 45 est apparu sur le net y’a quelques mois. C’était très obscur comme diffusion. Le tien, de cette période-là, c’est possible qu’il sorte un jour, de la même manière ?
Escobar : Jamais. Pas comme ça, en tout cas. Je sais pas ce qui lui a pris, je l’ai appelé, je lui ai dit « mais t’es malade, qu’est ce que tu fais ? » En plus, tout n’est pas arrivé en même temps ! T’es malade, c’est de l’argent, jette pas ça comme ça ! Il m’a dit « j’m’en bats les couilles, je jette mes morceaux, et on passe à autre chose ». Parce que lui, contrairement à moi, c’est un appareil sismographique. Il écrit, il écrit, il écrit. C’est trop. Il fait des feuilles doubles, il part en impro, il s’arrête jamais.
Teobaldo : A propos de Lalcko, on lui avait posé une question sur Frank Lucas, qu’on avait déjà posée à Joe Lucazz auparavant, et ils n’ont pas tout à fait le même point de vue. Alors, poucav ou pas poucav ?
Escobar : Faut appeler un chien un chien, et une chatte une chatte. Les chiens ne font pas de chats, et comme a dit mon pote Jozahaf, « les chiennes ont de grosses chattes ». Il a balancé, c’est une balance, c’est tout ! Tu pisses au lit, t’es un pisseur, tu bois à 6h, 12h, 20h, t’es un alcoolo… lui c’est une balance, c’est tout.
Mike : C’était quoi les avis de Lalcko et Joe ?
Teobaldo : Pour Joe, c’est une balance (il a même fait une grimace de dégoût pour l’occasion). Lalcko était plus nuancé, pour lui les mecs en face l’ont pas respecté, donc pourquoi lui aurait dû les respecter ?
Spleenter : Il était dans la logique du film en fait.
Escobar : Oui, Lalcko c’est quelqu’un de très logique. Mais Lucas, c’est une balance. Il a monté un business très fructueux, avec une stratégie intelligente, en important de la qualité. Tout le contraire de ce qui se fait actuellement, c’est-à-dire inonder le marché. Lui c’est la qualité, y aller mollo, pour casser la concurrence au niveau des prix. C’était une excellente tactique, parce qu’au final, tu t’y retrouves.
Mais ensuite, c’est comme ce qu’il se passe dans le rap : dès qu’il y a un maillon faible, la chaîne pète. C’est ce qu’il est passé, et il s’est retrouvé là où il s’est retrouvé. Ça fait partie du jeu ! Et c’est pas parce que les autres tentent de t’enfoncer un manche à balai dans le fion, lubrifié ou pas, que tu vas faire la même chose. Tu les baises en mettant en place une stratégie, en occupant le terrain. Tu les baises, forcément, ils vont tout faire pour t’enculer. Tombe pas dans le panneau, reste propre ! Après on sait pas, peut-être que si un jour je me retrouve dans une situation où je dois passer à table, et qu’on me sort les couverts en argent … on sait pas ! Mais Frank Lucas, c’est une poucave. D’ailleurs on en reparlera dans un morceau, où j’ai fait une petite référence au truc.
Spleenter : Pour reprendre ton parallèle avec le rap, tu serais plus qualité que quantité ?
Escobar : Bien sûr, je préfère. A quoi bon polluer les ondes avec de la merde ? Ça devient du formatage ! Je vais faire une comparaison, chacun le prendra comme il veut. Je suis très loin d’être homophobe. Au départ, afficher son homosexualité à la télé, c’était quelque chose de choquant. T’as eu Loft Story, avec Steevy, qui a été le 1er à faire son coming-out ouvertement. Au début, les gens étaient choqués, puis on a fini par trouver ça normal. La comparaison est peut-être mauvaise, mais c’est ce qu’il se passe en ce moment : matraquage, matraquage, matraquage. Au début c’est « putain mais c’est quoi cette merde, coupe la radio » ensuite c’est « baisse le volume » puis tu dis rien. Et après, ça devient l’effet contraire : « monte un peu le son », puis t’as la tête qui bouge, puis tu télécharges, puis tu vas acheter, et tu finis par aller le voir en concert.
Spleenter : C’est aussi ta politique par rapport aux featurings, ou c’est plutôt qu’on t’invite pas trop ?
Mike : J’aimerais bien qu’on l’invite pas du tout !
Escobar : J’ai tellement été déçu. Des mecs qui t’invitent, ça part d’un bon sentiment, puisque si on t’invite, c’est qu’on t’apprécie. Mais ça n’aboutit pas, ou dans des conditions mauvaises. Tu vas poser en 2006, le truc va sortir en 2009. Ça te parle plus, c’est complètement décalé avec ce que tu fais. Ou alors, ça sort jamais, ou le mec le fait juste tourner dans sa cité. Je vois pas l’intérêt. Le but c’est de toucher le maximum de personnes, et, professionnellement parlant, que ce soit déclaré. D’où cette politique, dorénavant : si je te connais ni d’Adam, ni d’Eve, ni de Satan, tu passes à la caisse. Comme ça, si tu gaspilles mon morceau, au moins je serai dédommagé.
Spleenter : T’es amateur de Dieudonné, est-ce que t’as vu le dernier ? (une transition de journaliste)
Escobar : Pas encore. Mike me casse les couilles pour qu’on aille le voir, mais j’ai une vie compliquée en ce moment.
Teobaldo : Le spectacle ou le film ?
Spleenter : Je parle du spectacle, Foxtrot. Les films, en général, j’aime pas trop.
Mike : Les extraits du dernier sont marrants … comment il s’appelle déjà ?
Genono : Métastases ! Les critiques sont plutôt bonnes.
Spleenter : C’est toujours ses scènes à lui qui sont bien, mais c’est pas le niveau qu’il a quand il est sur scène.
Escobar : Il est trop loin, dans tous les sens du terme.
Mike : Le coup d’accueillir les huissiers en kimono … C’est un maître. Tu peux pas faire mieux ! Et le pire, c’est que l’huissier rigolait.
Genono : Qu’est ce que tu veux faire d’autre ? (rires)
Mike : Il est têtu, ça lui ferme des portes, et heureusement, parce qu’il y en a plein qui seraient pas dans le milieu, avec lui dans les parages. Quand tu te rends compte qu’il remplit autant de salles, des Zenith, sans aucune promo, rien. C’est hallucinant. Mais bref, c’était pas mon interview !
Escobar : Vous avez touché un point sensible ! Niveau humoristes, il est dans le top 3.
Teobaldo : Bah tu vois qu’on peut allier qualité et quantité, puisqu’il sort un spectacle tous les ans.
Escobar : Il est assidu, à chaque fois c’est différent, il remplit toujours les salles… après, qu’il aille un peu loin, c’est à l’appréciation de chacun, mais les faits sont là. Il remplit des Zenith sans passer sur TF1 ou d’autres chaines nationales.
Spleenter : Ça fait un petit moment que t’es plus dans les bacs. C’est une volonté, dans le sens où tu veux enregistrer beaucoup de trucs pour pouvoir arriver en force, ou c’est plutôt une suite d’événements qui font que tu n’as pas pu ?
Escobar : C’est un peu de tout. La vie c’est pas que le rap ! Mais ceux qui veulent forcer, ils en vivent pas, et ils produisent de la merde pralinée, de la bonne coulante, de la chiasse. Moi je force pas les choses. A un moment, c’est vrai, je me suis posé la question : tu fais quoi, t’arrêtes, ou pas … Heureusement qu’on a des gens autour qui nous donnent un peu de force, en nous mettant en face des faits : je n’ai jamais sorti d’album ! L’album peut être une finalité, c’est-à-dire qu’après l’album, c’est terminé, ou ça peut être le moteur de quelque chose. On verra. Mais si j’ai été absent dans le game, c’est parce qu’à un moment ça m’a cassé les couilles. J’ai eu aussi la pudeur de me retirer un peu, d’observer, d’essayer de ne pas reproduire les erreurs du passé. J’en ai fait pas mal, qui m’ont porté préjudice, qui font qu’aujourd’hui on reconstruit. Et ce qu’on est en train d’édifier, c’est, du moins je l’espère, aussi solide que le bordel dans lequel on se trouve (l’interview se déroule dans un studio d’enregistrement à Paris, en sous-sol, dans une pièce insonorisée et sans aucun réseau mobile, on vous l’a déjà précisé plus haut mais on le refait pour ceux du fond de la salle). Si ça pète dehors, là, on est bien ! États-Unis, Corée du Nord … l’autre taré là, comment il s’appelle …
Genono : Kim-Jong Un !
Escobar : Ah il est chaud lui ! Il va tout faire péter.
Genono : Peut-être qu’on va ressortir, y’aura plus rien.
Escobar : Ça va vibrer un peu, on va ressentir des trucs … t’as des biscuits ici, nan ? (rires)
Teobaldo : Y’a une bouteille d’oasis … (c’est probablement le meilleur moment de l’interview, profitez-en à fond)
Mike : Je l’ai déjà vue là l’année dernière, attention ! (rires)
Spleenter : On peut avoir une fourchette pour la prochaine date de sortie ?
Escobar : Je vais même te donner une cuillère, on va dire fin d’année 2013.
Teobaldo : C’est que des morceaux solo, on peut attendre des featurings … ?
Escobar : Houuu, petit filou ! (rires) Peut-être un featuring, peut-être. Mais sinon, que du solo.
Genono : Que des inédits sur Red Business ?
Escobar : Que des inédits. C’est terminé les best-of, le recyclage, le tetra-pak.
Genono : Et donc Dernier Hold-up devrait arriver assez vite derrière, si j’ai bien compris ?
Escobar : Si on a pris du temps, qu’on est pas sur la scène médiatique du rap de mes couilles, c’est parce qu’il y a beaucoup de choses qui se préparent. Presque trois projets de terminés.
Genono : Justement, j’allais te poser la question. J’ai lu sur twitter que tu parlais de trois projets, quel est le troisième ?
Escobar : Les deux premiers, c’est quoi pour toi ?
Genono : Red Business et Dernier Hold-up.
Escobar : Le troisième il s’appelle L’Esprit du Clan. On change pas. Pourquoi changer ?
Teobaldo : Le barillet est chargé quoi.
Escobar : J’espère !
Spleenter : Niveau beats, à part le côté sombre (et encore, je pense à une qui était très rigolote, Allez vous faire baiser, le contraste était marrant) c’est dur de t’identifier. Tu te définirais comment à ce niveau-là ?
Escobar : J’ai pas de couleur, c’est l’arc en ciel ! (rires) Au niveau des instrus, je suis quelqu’un de très ouvert, contrairement à ce qu’on peut croire. C’est pas que des trucs sortis de l’Institut médico-légal. C’est pas que des instrus durs, hardcores … y’a de tout dans ce projet. On vous en a fait écouter deux (avant l’interview, Escobar nous gratifie de l’écoute de deux inédits –Makila et Enfer et Paradis- d’une lourdeur assommante), c’est peut-être pas les plus joyeux, mais je pense que déjà, il y a une évolution. Ça rebondit pas dans les oreilles comme ce que j’ai pu faire avant. Ne serait-ce qu’en terme de qualité.
Genono : Récemment t’as balancé un petit freestyle sur un son de Rick Ross. C’était pour dire « je suis encore là », en gros ?
Escobar : Ouais, c’était pour dire « je sais le faire ». On était en studio, on enregistrait, je me suis dit « pourquoi pas ». Téléchargement de l’instru, écriture express en ¾ d’heure, on a balancé le truc derrière les micros… ça donne un truc sympa. C’était juste comme ça, y’avait pas vraiment de but. Juste dire, moi aussi je sais faire, si ça vous plait, consommez, si ça vous plait pas, passez à autre chose. C’est rien du tout, on s’en fout, c’est cadeau.
Teobaldo : Balancer une série de freestyles sur internet pour tâter le terrain, annoncer le retour, ça se fait beaucoup maintenant, c’est pas dans ton délire ?
Escobar : Pas vraiment, c’est quoi, qualité, quantité ?
Teobaldo : Y’a des trucs bien.
Escobar : Ouais mais si tu fais le ratio de tout ça. On en revient toujours à ce côté scatophile. C’est de la merdasse, c’est tout. Internet, c’est une mine d’or, mais c’est aussi une belle fosse sceptique.
Genono : Parlons un peu de Rap Contenders. Comment t’as débarqué là-dedans ?
Escobar : C’est Stunner, tout simplement, qui m’a contacté via facebook. Il m’a demandé de participer à la 2e édition, en tant que jury, et le côté un peu humoristique du clash, j’aime bien. J’aime bien le clash ! Le concept m’a plu, j’ai dit oui tout de suite.
Genono : Y’a des gens qui t’ont marqué là-bas ?
Escobar : Ouais, y’a un artiste que je connaissais déjà, c’est Lunik. Il est très fort, il a un style atypique, il maitrise bien son personnage, c’est bien ficelé, il se laisse pas déconcentrer. Après … Lawid vs Dinos ! Oh putain, je me suis pincé le pénis pour pas me pisser dessus. Les mecs sont forts, ils vont te chercher des trucs, tu te dis merde, c’est des cons ou quoi ? (rires)
Spleenter : Si t’étais au début de ta carrière, c’est un truc qui te tenterait ?
Escobar : Je sais pas improviser. C’est quand même 60-70% d’improvisation. En fait y’a un fil conducteur, et après les mecs se lâchent. Y’a aussi les mecs qui ont tout préparé à l’avance, qui ont écrit un pavé où ils attaquent l’adversaire parce qu’ils savent à l’avance contre qui ils vont tomber. T’as ceux qui se lâchent complètement en impro, et là je trouve que c’est encore plus fort. J’aurais pas pu faire ça. Je sais chambrer, j’ai de la répartie, du répondant. Puis j’aime pas tout ce qui touche aux mamans, tout ça … je peux te taper. (rires)
Spleenter : On va passer aux trucs que t’aimes pas, comme tu le dis dans Enfer et Paradis : les questions stupides et longues. (rires) Est-ce que tu parles toujours aussi mal à tes potes que dans les extraits de Rimes et Tragédies ?
Escobar : Ça dépend des contextes et des situations. On a parfois un peu de piment sur la bouche, comme une petite strip-teaseuse qui danse sur la langue. Nan, Rimes et Tragédies c’est un concept, c’était dans le contexte … mais nan, on parle bien aux gens.
Spleenter : C’est le moment de la question chiante autour d’un rappeur du moment. Ce serait possible, un feat avec Kaaris ?
Escobar : T’es pas le premier à me poser la question. On me l’a posée hier.
Spleenter : Toujours dans les transports en commun ?
Escobar : (rires) Nan, j’étais chez moi.
Teobaldo : Ah ça te poursuit jusque chez toi ?
Escobar : Je jetais les poubelles, y’a un mec qui est rentré … (rires) Y’a un mec qui est sorti de nulle part, « ouais tu fais un feat avec Kaaris ? » Mais qui es tu ? Rentre chez toi ! (rires)
Teobaldo : A ce propos (oui, Teo rebondit sur le mot « poubelle » en toute simplicité) le clip de Highway, avec Blaq Chef … c’était super bizarre. Il est sorti d’un peu nulle part. (Et effectivement y a une référence inexplicable à une émission culinaire à la fin de ce clip)
Escobar : C’est sorti sans être vraiment sorti. Je suis pas vraiment d’accord avec ce qu’ils ont foutu. C’est même pas un clip ! Y’a eu une mise en scène, des trucs, et au final … c’est n’importe quoi. J’ai été très déçu par les gens de son équipe. C’est dommage. Le morceau était cool, ça changeait un peu de ce que je faisais d’habitude. C’est toujours pareil : dès qu’on fait des concessions, les mecs de l’autre côté assurent moyennement, voire pas du tout. Comment ne pas fermer la porte ? Quand quelqu’un vient avec un projet sérieux, bien ficelé, et l’envie de bien faire, tu le sais pas, c’est pas écrit sur le front du mec. Bref, ils ont déconné, les mecs ont fait un clip, c’est même pas un clip, j’ai l’air d’un con tout droit sorti du cirque Pinder.
Spleenter : C’est ce genre d’expérience qui font que tu te vois pas forcément inviter des gens de l’extérieur, que ce soit pour des feats, ou comme à l’époque de Drive-By Firme, une mixtape avec beaucoup d’invités ?
Escobar : C’était le projet qui voulait ça. C’était pas forcément un projet à nous, c’était une mixtape qu’on voulait faire, et puis par la suite, effectivement, sortir un album, ou une tape Drive-By Firme, avec quelques featurings. Mais dans le sens de l’invitation, si c’est moi qui invite, y’a pas trop de souci, y’a pas de blocage. C’est plutôt dans l’autre sens. Mais de toute façon, je reçois plus d’invitations que je n’en distribue.
Spleenter : Donc pour l’instant, au niveau du label, vous êtes concentrés sur tes sorties, y’aura pas de projet genre compil, mixtape … ?
Escobar : Y’en aura. On verra, on est pas fermés.
Teobaldo : Drive-By Firme, ça peut ré-émerger ? Un album Drive-By, ce serait possible ?
Escobar : Ça va être compliqué, y’en a un qui est expatrié, un qui est plus dans d’autres choses que dans le rap…
Teobaldo : Parce que si on compile tous vos morceaux qui sont sortis, ça vous fait même pas 10 sons. C’est dommage, parce qu’il y avait un truc.
Escobar : Y’avait un truc, et puis on voyait les choses de la même manière, ce qui est rare. Après, niveau business, y’a toujours des divergences.
Mike : Puis ça voudrait dire réintégrer DJ Hamdi au projet, et Hamdi il fait plus de son.
Escobar : Ouais mais Drive-By Firme, contrairement à ce que tout le monde pouvait penser, c’était pas DJ Hamdi. Drive-By Firme, c’est moi, 3ème Degré (Jozahaf et R.A.N.I), Di extaz, Awanza Cocaïne, et à l’époque, L.O.V.A, qui rappait avec nous.
Genono : Et le titre « Mein Kainf », qui l’a trouvé ? Parce que juste le titre, c’est une punchline !
Escobar : (rires) C’est R.A.N.I qui l’a trouvé. Il est un peu comme moi, son cerveau tourne à l’envers, c’est des routes anglaises. Il a beaucoup d’idées, et il m’a beaucoup inspiré. A l’époque de Drive-By Firme, c’était la compétition entre moi et lui. « Mein Kainf », c’est son idée. Je lui ai dit « t’es baisé, mais pourquoi ? Qu’est ce que t’as regardé encore hier soir ? Mais merde, tu vois pas le contexte, le 11 septembre, tout ça ? Si au moins, t’étais de l’autre côté ! » (rires de l’assemblée) T’es pas du bon côté, et tu viens, tu balances ça ! Merde ! On va avoir des problèmes ! Là, si on nous tombe dessus, c’est du lourd ! C’est des maîtres Vergès qu’il faudra pour sortir de cette bouillabaisse. D’ailleurs ce morceau vient de leur projet « Interdit aux bâtards » c’était un CD maxi 4 titres.
Spleenter : T’as dit, y a un petit moment maintenant, « Rapper torse nu je laisse ça aux travelos. »
Escobar : (petit rire) Ouais. Je suis pudique, ce genre de chose ça me dit rien.
Spleenter : Mais s’il fait très chaud ?
Escobar : S’il fait très chaud, j’aurais un débardeur. Même devant ma mère je me mets pas torse nu, donc bon.
Spleenter : Ensuite on a une question de Big Paul qui nous fait poser la même à tous les rappeurs : à quand un clip avec des meufs ?
Escobar : Quand ? Je sais pas. Mais je suis pas fermé aux meufs, moi. Pas forcément des meufs dénudées…
Spleenter : Toi tu pourrais faire une ambiance à la Hostel.
(Rires de l’assemblée)
Escobar : Pendue au crochet de boucher. Avec des chaînes.
Mike : Ce serait chanmé. Là tu m’as fait rêver.
Escobar : Plus sérieusement. Y’en aura. Je sais pas encore bien quand. Mais je suis pas misogyne. J’aime bien les meufs qui kickent !
Spleenter : Ah non, la question c’était pas pour des meufs rappeuses. Juste des meufs.
Escobar : Ah mais j’ai compris. Mais c’était une petite parenthèse. Les meufs qui kickent c’était en plus. Mais sinon, non, je ne vais pas me fermer au « sexe faible »
Mike : Mais je crois que la question c’était… Enfin… (il cherche un peu ses mots)
Spleenter : De voir des culs dans les clips.
Escobar : J’ai bien compris. Dénudées ou pas, je vous dis que je suis pas fermé. Quand j’ai dit « qui kickent » c’est venu après. Mais c’est juste pour dire que, de manière générale, je ne suis pas fermé à la gente féminine !
Teobaldo : Une meuf qui kicke, ça réduit quand même beaucoup les possibilités.
Escobar : Oh oui. C’est comme les meufs qui jouent au foot. C’est pas encore bien développé ici. Enfin je pense pas.
Spleenter : D’ailleurs en parlant de foot. Tu dis que t’es supporter de…
Escobar : Rhooo ça y est. Ça commence.
Teo : Dans un morceau, tu dis qu’on t’invente des problèmes avec Morsay, peut être parce que t’es un parigot qui soutient l’Olympique de Marseille. Mais je vois même pas de quelle embrouille il s’agit.
Escobar : Bah en fait y a des tocards, mais vraiment des trous du cul bien farcis, qui ont détourné cette vidéo que j’avais faite ou je dénonçais ce faux album que le 45 tentait de sortir. Donc il a fallu faire un petit nettoyage youtube. Ils avaient fait un montage avec Morsay et cette vidéo là. Qu’est-ce que ça à voir ?
Mike : le titre c’était « Un mec du 93 s’en prend à Morsay »
Mike : Il l’avait fait avec plein d’autre mecs aussi.
Spleenter : D’accord… On va quand même au revenir au foot. Qu’est-ce que tu penses des derniers résultats de ton équipe ?
Escobar : (il prend l’accent Marseillais) Comment dire j’aime bien l’Olympique de Marseille, putaing. J’aime bieing. J’aime bieing. Mais après, je suis pas à fond dans le foot. Si tu me demandes la composition de l’équipe, de sortir tous les blases, franchement c’est pas la peine. C’est 2/20, tout de suite. Je connais les frères Ayew parce que j’ai bien aimé leur père Abedi Pelé. Le reste, je te cite 2, 3 noms mais ça va s’arrêter là. Le foot c’était avant, dans la jeunesse. Maintenant j’ai d’autre chats à fouetter. J’ai pas le temps.
Spleenter : Y a des artistes en ce moment qui t’ont marqué en bien ?
Escobar : (Long silence, il cherche)
Spleenter : Pas forcément des artistes émergents.
Escobar : Oui bien sûr… (Long silence à nouveau. Il soupire)
Mike : Il écoute pas de rap français.
Escobar : Pas que français. J’écoute pas de rap tout court. Enfin, j’en écoute peu. Je suis vraiment déconnecté. Volontairement ou involontairement. Je saurais même pas vous répondre. Mais quelqu’un qui m’a giflé dernièrement… Y a des mecs qui font plaisir, qu’ils soient connus ou un peu moins reconnus. 70CL (Atis & Sinto) ils ont une bonne prestance, ils sont forts, ils sont très cainris. J’attends la suite. Avec plaisir. Surtout que ça va toujours crescendo. Ils s’améliorent à chaque fois.
J’aime bien Rim’K. C’est mec que j’apprécie beaucoup humainement et musicalement. C’est pas un mec qui prend les gens de haut. C’est quelqu’un de très simple. Vu son parcours, comme on dit à l’école primaire : il a les moyens de se la péter. Et il le fait pas. Qu’est-ce qu’on peut dire d’autre ? j’aime bien Lalcko. J’aime bien Despo. J’aime bien Escobar Macson, c’est un mec qui est très fort.
Mike : Il est pas mauvais lui !
Escobar : Il est pas mauvais du tout. C’est fou. Je sais pas où il va chercher toutes ses conneries, là. Je crois qu’il vit sur une autre planète. Il descend seulement en semaine. Ensuite il remonte sur sa planète. Je sais pas comment elle s’appelle d’ailleurs ? Elle est à des milliards d’années du système solaire ! Il a une technologie tellement en avance sur nous, les Terriens.
Teobaldo : Est-ce que tu dirais que c’est quelqu’un qui vit dans le futur, quelque part ?
Escobar : Voil… Non, je sais pas. On va laisser aux gens le soin de juger. Qu’est-ce que le futur ? C’est quoi le futur ? Telle est la question.
Spleenter : T’as pas mal de clips un peu « ciné ». Tu conçois pas ton image autrement ? Tu te vois pas faire un clip plus « basique » où on te voit juste rapper ? Genre avec des gens de chez toi en bas d’un immeuble etc ? Comme tout le monde ? Filmé avec un téléphone portable ?
Mike : Tu veux dire entouré de meufs ? (rires) Tu veux dire clip de rap français basique quoi ?
Spleenter : Plus ou moins, oui. Dans les tiens, il se passe toujours quelque chose. D’ailleurs dans le clip Introçonneuse, pourquoi tabasser quelqu’un avant de le tronçonner ? C’est gratuit.
Escobar : Bof, non. C’était pour l’anesthésier, avant la découpe. J’ai appris ça dans mon CAP de boucher. Dans une cave du 93.
Spleenter : Ça t’est venu d’où ce côté très ciné ?
Escobar : À cette période là j’étais un gros cinéphile. Je puisais une bonne partie de mon inspiration dans les films. Un mec qui dit une connerie ? Ah merde, ça me fait penser à une punchline. J’écris. Quand je regardais un film : feuilles, stylo. Et donc ce que je faisais ressortir dans les clips, c’était ce que j’avais dans la tête. J’ai un cerveau très compliqué et y’a beaucoup de choses qui s’entrechoquent, qui s’entremêlent. Je l’expose comme ça. Je vois pas les choses autrement. Je me vois pas faire un clip basique, comme tu disais, en train de me balader en chantant « lalala ». Ça va saouler aussi les gens. C’est comme les punchlines : parfois il faut des petits trucs subtils. Faut choquer, faut faire rire, faut un peu de tout quoi !
Tu rappes, tu te balades, tu marches… T’es sur un pont, après t’es contre un mur où y a des graffitis . Après t’es là bas … Bof … Ça pue l’anus de bonobo. C’est nul.
Spleenter : Est-ce que t’as un film de chevet ?
Escobar : Si j’ai un film de chevet ?! Hmmm … Ce putain de film de chevet. Je le regardais et je faisais des cauchemars. Quand j’étais sous ma couette. (il chuchote comme un méchant de film d’horreur)
On peut dire qu’à une époque je regardais beaucoup Menace recor… heu Menace II Society, pardon. Lapsus de merde.
Mike : Et tu l’as vu 45 Scientific ?
Teobaldo : C’est un film d’horreur ?
Escobar : Oh oui, ça fait super peur.
Spleenter : Donc c’était Menace II Society.
Escobar : Ah oui, t’es fou, quand j’étais au lycée je le regardais 2 ou 3 fois par semaine. C’était un truc de fou. Je le regardais tout le temps ! Je me suis dit « non ça va pas, je suis malade ». Ma mère est partie voir les cousins au bled, je lui ai passé le film « Tiens, donne leur ça. Moi je peux plus ». et après ça leur a pris. Quand elle est revenue, elle m’a dit « mais qu’est-ce que t’as fait, toi ? ils ont regardé le film tous les jours. » On passe le flambeau.
Sinon, y a un film que j’ai beaucoup regardé, c’était Aniki mon frère. De Takeshi Kitano. Il est fou ce mec. Il est cinglé ce japonais.
Spleenter : Jusqu’ici tes références ciné c’est films d’horreur ou films de gangsters, non ? Que ce soit les interludes, le name-dropping ou les phases elles-mêmes.
Escobar : (pensif) Mm… Oui. On peut dire que j’aime beaucoup les films d’horreur. Et les films de gangsters, c’est la stratégie, la réflexion. D’ailleurs c’est pas que les films de gangsters. Je connais des gangsters dans la vraie vie qui palpent dans la vraie vie. Qui pèsent. Voilà, on s’inspire de tout ça. Mais y’a toujours une part de réalité, de vécu ou par rapport à mon entourage qui vit le truc.
Teobaldo : T‘es quelqu’un qui lit beaucoup ?
Escobar : Je lis moins. Je lisais beaucoup y a une dizaine d’années. Maintenant je commence et je m’endors. Je sais pas, c’est devenu soporifique. Je lis, je dors. J’y arrive pas. On passe des journées choc, aussi. On se couche à 2h du matin. Je vois pas ce que je vais lire à 2h du mat. Intéressant ou pas.
Spleenter : Une autre question de notre ami suisse, Big Paul : les rimes de ta folle jeunesse genre « ça commence à cercle fermé comme le trou d’une pucelle, puis la sodomie comme Marc Dutroux à Bruxelles » tu te vois encore en faire des comme ça ? Parce que c’était un peu … serré.
Escobar : Serré, pimenté, oui. Les phases comme ça, tu sais, je les balance, je me rends pas trop compte.
Mike : C’était le morceau avec Black Jack, c’était un concept très mafieux, ce morceau. Dans un contexte comme celui là, il peut tout faire, Esco. Après je veux pas parler à sa place.
Escobar : Je t’en prie.
Teobaldo : T’as aussi fait quelques story telling. Tu comptes en refaire ? C’est venu comme ça ou tu t’es dit « Je vais raconter une histoire » ?
Escobar : J’en referai. J’aime bien. J’avais tenté une fois, j’avais vu que ça tenait la route. C’est un challenge. Je veux maîtriser le truc. C’est quelque chose que j’aime bien faire même si je le fais pas tout le temps. J’en referai. C’est cool. C’est cool ce délire, comment dirais-je, théâtral.
si toi aussi tu trouves que cette fin d’interview n’est pas à la hauteur, prépare toi pour (roulements de tambour et danses exotiques) : la super question bonus de la mort qui tue.
Spleenter : Un jour un pote m’a dit qu’il était dans le métro, en train d’écouter du son, puis un daron à côté lui a demandé ce qu’il écoutait, il a répondu « du rap » et là le gars lui a répondu « tu devrais écouter Escobar, c’est mon fils et il rappe très bien ». Je suis parti du principe que mon pote se foutait de ma gueule, ou que le mec dans le métro se foutait de sa gueule, mais au cas où : c’est possible ?
Escobar : (rires) Ah bah … je sais pas, mais ouais, mon père on va dire qu’il a écouté quelques trucs à moi. Ceci dit c’était plutôt malgré lui hein, le son trop fort dans la chambre, ce genre là. Il a été un des premiers auditeurs, par défaut. Mais ouais, c’est possible en théorie.
Äkta Människor – Real Humans : des robots chez les suédois
Après Black Mirror, Death Valley et Spaced, je continue ma vaste entreprise d’exploration des séries sous-cotées, avec Äkta Människor (à vos souhaits), série suédoise diffusée sur Arte. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de cette série sous le nom de « Real Humans ». Si ce n’est pas le cas, continuez votre lecture … Lire la suite « Äkta Människor – Real Humans : des robots chez les suédois »
C comme Fils de pute
Mercredi soir, Canal Plus diffusait une soirée spéciale « caillera » : la très bonne comédie « Les Kaïra », de Franck Gastambide, suivi d’un documentaire, « C comme Caillera ». Retour sur une fils-de-puterie de niveau 3. Lire la suite « C comme Fils de pute »
Critique ciné : Karma
Le film estampillé « rap français », cet étrange objet cinématographique, éveillant irrémédiablement la curiosité des auditeurs, et décevant presque immanquablement les attentes. Hormis African Gangster, un long-métrage qui, sans révolutionner le genre, et sans éviter son lot de clichés, parvient tout de même à tenir la route, les exemples à ne pas reproduire sont légion, de Comme un aimant à La Vengeance, en passant par Cramé ou l’insipide Conte de la frustration, à tel point qu’il est devenu commun de considérer Rap Intégral comme le « film avec des rappeurs dedans » le plus crédible.
Karma se présente donc avec cette étiquette-rap, une particularité à double-tranchant. Le rappeur lambda, excellent lorsqu’il s’agit de jouer la comédie derrière un micro, devant un photographe, ou en interview, n’est pourtant pas réputé, à une ou deux exceptions près, pour sa maitrise de la méthode Actors Studio. Et si, effectivement, aucun protagoniste du film ne sera nommé aux Cesar, il faut reconnaitre que la partition est globalement très décente. Le manque d’expérience d’acteur de la plupart des interprètes du film ne se fait nullement sentir, et l’impression habituelle de textes récités et de regards perdus ne se ressent aucunement ici.
Les rappeurs présents
Dosseh : En tant qu’instigateur du projet Karma, il est logique que Dosseh porte le film sur ses épaules. C’est donc lui qui endosse le rôle principal, et force est de reconnaitre qu’il s’en sort avec les honneurs. Campant un personnage suffisamment travaillé, il a l’humilité de ne pas se donner le beau rôle, préférant jouer avec les faiblesses et les travers d’un jeune rappeur qui monte, mais qui joue sur plusieurs tableaux, et qui mange pas mal de coups de pression.
Escobar Macson : Peut-être bien le meilleur acteur du film. Son jeu froid, tout sur la retenu, est d’une pertinence et d’une intelligence tout à fait bienvenues, là où les non-initiés à la comédie surjouent quasi-systématiquement. Balançant les punchlines comme en studio (ou en interview), sa présence est un véritable plus. Mention bsahtek, félicitations.
Lalcko : Lalcko, il pourrait faire une pub pour les serviettes hygiéniques, il serait toujours crédible. Le mec a une aura, c’est comme ça, on y peut rien. Parfois tu l’écoutes rapper, tu comprends rien, c’est trop mystique, trop torturé, et malgré ça, tu te dis « putain il est trop fort ». Devant une caméra, c’est pareil. Le mec est là, il est loin, quoi qu’il fasse.
Bassirou : Pas le plus connu du casting, mais pas le moins déméritant. Si son personnage, manquant quelque peu d’épaisseur, n’est qu’un auxiliaire éventuellement dispensable, ce n’est nullement la faute de son interprète. Prestation propre et sans bavures.
Seth Gueko : Une seule apparition, pour une scène de quelques minutes, mais suffisante pour comprendre ce que vaut le Gueko. Forcément, c’est surjoué, mais c’est à l’image du bonhomme, et à la limite, il n’en fait même pas trop. S’appuyant sur un phrasé connu de tous, naviguant entre le patois, le raboin, le vieux françois, et d’autres influences linguistiques indéfinies, Seth s’éclate. On sent qu’en tirant moins le trait sur la caricature, il pourrait faire ça très bien.
Niro : Un rôle de guest, dans une scène qui ne semble là que pour pouvoir mettre en scène le rappeur de Blois, et afficher son nom au casting. Difficile de juger ses qualités ou défauts, le boug a une bonne tête de crapule, et on aimerait voir ce qu’il peut donner de bon avec un peu plus de présence à l’écran.
Sofiane : Anecdotique. Deux apparitions furtives, trois mots prononcés, là aussi, on sent qu’il n’est là que pour pouvoir être cité au moment d’attirer le spectateur.

Mise en scène et réalisation
Réalisé par Karim Meg (qui s’accorde d’ailleurs un rôle dans le film), valeur montante du vidéo-jeu français, plus connu jusqu’ici pour son travail sur des clips (La Fouine, 1995), et quelques bons travaux en stop-motion sur le skateboard, Karma se présente comme un produit au rendu très propre. Loin de la qualité disparate d’un film comme La Vengeance, la mise en scène est parfaitement cohérente, professionnelle de bout en bout. Et tout la crédibilité du projet tient dans cet état de fait : du cadrage au montage, rien n’est laissé au hasard. Et même si le manque de moyens se fait parfois ressentir (en guise d’exemple, notons qu’aucune mort n’est montrée directement, faute de possibilités en termes de maquillage, trucage, et effets spéciaux nécessaires), l’ensemble pourrait presque se vanter d’un certain cachet. Notons par ailleurs que le long-métrage a le bon goût de ne durer qu’une heure et quinze minutes, là où d’autres auraient tiré la corde pour grappiller un quart d’heure supplémentaire. On évite ainsi quelques longueurs qui auraient été malvenues, et malgré un ou deux temps morts, le rythme est maintenu jusqu’au bout.
Un scénario judicieux
Mais le point crucial, celui qui fait passer Karma du statut de bon petit film, à celui de très bonne surprise, c’est la qualité du scénario. Pas que celui-ci soit particulièrement exceptionnel, captivant ou surprenant : dans un autre contexte, on aurait pu le considérer comme prosaïque et quelconque, limite insipide. Mais ici, il y a un élément particulier à prendre en compte : le lien vivace entre le film et son univers direct, à savoir le rap. Alors que le sujet est habituellement très inadéquatement traité (soit complètement mis de côté, en se contenant d’une bande-son rap –African Gangster, Cramé-, soit trop au centre de l’histoire –De l’encre, 8 Mile), il est ici parfaitement intégré à la trame scénaristique, et soulève même des questions aussi valables qu’appropriées, explorant la thématique « être rappeur (et donc tête connue) et dealer (donc voué à la discrétion) en même temps, est-ce possible ? ».
Alors, n’y a-t-il que du bon dans Karma ? Évidemment non, on ne fait pas sans son petit lot d’imperfections, de légères incohérences, et de raccourcis scénaristiques parfois un peu gros, surtout sur la fin. Mais l’ensemble n’en souffre aucunement, et l’addition des qualités du long-métrage pèse éminemment plus lourd que celle de ses défauts. Cerise sur la gâteau : la bande-son est excellente, bien qu’étonnamment peu marquée par les morceaux issus de la BO. Les sonorités sont souvent soul, donnant au film une ambiance clairement appréciable, et lorsque l’on entend enfin un peu de rap français, on ne peut que sourire en reconnaissant le timbre de voix de Booba époque Temps Mort.
Captcha Genius Ep.04 : Young Scooter – Listen To The Streets
Nouveau CaptchaGenius, encore un trio : Young Scooter, OG Boo Dirty et Young Dolph. Lire la suite « Captcha Genius Ep.04 : Young Scooter – Listen To The Streets »
Interview : Escobar Macson (partie 1/2)
Genono : Commençons par le commencement. Tu découvres le rap à 11 ans, lors d’un séjour aux États-Unis.
Escobar Macson : Voila, c’était des petites vacances, je suis resté deux mois, en juillet-août. J’ai de la famille à New York, San Francisco, et Los Angeles. Premier voyage, j’avais 11 ou 12 ans, et c’était donc à San Francisco.
G : T’es tout de suite dedans ?
E : Tout de suite. J’ai découvert Cypress Hill, c’était leur moment. En plus j’étais à San Francisco, le quartier s’appelait Fresno, avec une population hispanique bien présente. Et puis juste après, c’était Death Row.
G : Tu reviens en France, tu te dis « je vais rapper », ou c’est venu plus tard ?
E : C’est venu longtemps après. Le rap, c’est un concours de circonstances, je dirais même un hasard. Alibi Montana, qui est un mec de La Courneuve, est venu habiter dans mon fief : Villetaneuse. Je traînais avec son petit frère, Alino. Et Alibi, en connexion avec la commune, décide de monter un projet. Et plus y’a de têtes, plus y’a de sous ! Donc un jour je suis avec lui, je le suis dans son idée, je l’accompagne à la mairie, je laisse ma pièce d’identité. Je fais donc partie, entre guillemets, de son organisation. Je me retrouve en studio, et là on me dit « il faut rapper ». Mais moi, je rappe pas ! A ce moment là, c’est pas mon délire. Mais petit à petit je rentre dans le jeu, les choses avancent. Le projet s’appelle Villeta Saga, on l’a enregistré, mais ça n’est jamais sorti.
Spleenter : En fait, c’est une arnaque à la mairie qui t’a fait entrer dans le rap.
E : (rires) On va dire ça comme ça !
Teobaldo : Et t’as décidé de rester, alors que t’as vu qu’il y avait pas de sous ?
E : Phénomène de mode ! Et puis y’avait des petits avantages, les filles aimaient bien. Quand t’étais rappeur, tu dégageais quelque chose, on nous déroulait le tapis rouge, je sais pas trop pourquoi. On s’est donc mis à écrire des trucs qui devenaient, au fur et à mesure, intéressants pour les autres.
T : C’était quoi tes inspirations à ce moment-là ?
E : A l’époque, ceux qui régnaient, c’était Time Bomb. L’écurie Time Bomb, c’est l’école du rap. D’ailleurs, tous les ex-membres te le diront : ça rigolait pas. Ceux qui n’étaient pas prêts, ils ne montaient pas sur scène, ils n’allaient pas en radio. Les mecs bossaient, rien à voir avec le rap d’aujourd’hui. Déjà, l’époque est différente, on avait pas d’ordinateurs, on était dans l’analogique. Tu rappais one shot ! Tu rates ton truc, tu passes ton tour.
Y’avait donc Time Bomb, La Cliqua … (il hésite) … je vais pas dire le Secteur Ä, mais, pour ma part, Ärsenik. J’ai beaucoup aimé Ministère A.M.E.R, pas forcément dans « l’art » du rap, mais surtout dans ce qu’ils racontaient. On se reconnaissait dedans. Ça puait la rue ! Chaque morceau avait un délire différent. Déjà, ils n’ont fait aucun morceau dansant. Je sais pas qui a fait les instrus à l’époque, mais ça fait peur !
G : A tes débuts, on te prêtait une comparaison avec Oxmo, au niveau de ton timbre de voix. C’est pas un truc qui t’a cassé les couilles ?
E : Au départ, c’est flatteur. Oxmo, c’était pas n’importe qui ! Il était très fort, et il l’est toujours. Pour moi il faisait partie du top 3 dans l’écurie Time Bomb … peut-être top 4. Les trois autres, c’est à vous de voir ! Ou je dirais peut-être top 5.
G : Ah, il était pas si bon que ça finalement ! (rires) Il va finir dans le top 10, top 15.
E : Je dis top 5, mais j’ai pas dit dans quelle position. Il est peut-être premier, ou deuxième ! Y’avait Lunatic qui sortait du lot, y’avait Hifi, et Ill. Après, ça a commencé à me casser les couilles dans une phase de recherche, ou tu veux définir un peu ton identité. Je me calquais pas sur lui, c’est juste que j’avais une grosse voix, et que je rappais presque en parlant.
S : La formation de Drive-By Firme, elle arrive comment ?
E : C’est arrivé bien après. J’ai commencé en 1998. Il faisait froid, ça devait être en automne ou hiver.
S : D’ailleurs sur Résurrection, t’as un morceau caché qui date de cette époque.
E : Ouais, il fait partie de ce qu’on préparait avec Alibi.
T : Au début du morceau, tu parles de Paul Kuhan, je rêve pas ?
E : Nan nan, tu rêves pas. On disait un peu tout et n’importe quoi (rires). Tout nous inspirait, les dessin-animés, les politiciens méchants …
T : Pas les gentils ?
E : Nan, les gentils ils faisaient pas partie de nos inspirations.
G : Politiciens gentils, en même temps, y’en a pas beaucoup.
E : Non, ils sont là, ils nous sourient … Bon, pour revenir à Drive-By Firme, à la base y’avait le projet Villeta Saga. Un membre du projet, R.A.N.I, Rabza Armé Non Identifié, devait poser dans une compilation (Sarcelles Ligne de Front) produite par Menace Records, en coproduction avec Jean-Marie, un mec de Sarcelles, qui avait sa boite, Come-in Prod. R.A.N.I était de Pierrefitte, il avait eu le plan, et il n’a pas pu se rendre en studio. Donc il nous a appelé, et nous a proposé de prendre sa place. Donc Alibi, moi, et un membre d’un autre groupe de Villetaneuse, 7ème Kommando, on est partis, on a posé sur la compil.
Les rappeurs qui avaient posé sur la compil devaient laisser leurs coordonnées. Moi, rien à branler, j’ai rien laissé. Alibi a laissé son numéro de téléphone, et on l’a rappelé pour nous proposer une signature. Pour moi c’était nouveau, j’y connaissais absolument rien. Voilà comment on a atterrit tous les deux chez Menace Records.
Ensuite, j’ai posé dans des compils … Alibi, lui, a sorti son album, « T’as ma parole ». D’ailleurs, l’album, on le préparait tous les deux. C’était un album commun, au départ. Malheureusement j’ai été … indisposé. Disons que je suis parti en vacances aux frais de l’Etat. Et un mois plus tard, je reviens, Alibi avait terminé l’album. J’ai posé sur un freestyle, qui était le dernier titre enregistré pour ce projet-là … et c’est tout.
Après, c’était mon tour, logiquement, de sortir mon projet ! J’entre en studio, je fais ce que j’ai à faire … Tu t’appelles Menace Records, mais tu trouves que ce que je fais, c’est un tantinet hardcore ! Mais mec, ce que je raconte c’est là où je vis ! T’es venu me chercher en voiture, t’as vu comment ça se passait ! On fait pas dans la dentelle, Candy c’est un dessin-animé !
En plus de ça, je sentais pas la motivation en face … Je posais dans des compils, on me mettait pas en avant. A chaque fois fallait ramer, y’avait toujours des excuses, des explications, ça m’a cassé les couilles. J’enregistrais trois morceaux par jour, l’album était prêt, mais ça sortait pas, pour des raisons que lui seul connait. J’ai donc dit salam, shalom, salut, arrivederci, sayonara.
On se retrouve donc avec 3ème degré (R.A.N.I, Jozahef), Di-extaz, et on forme l’équipe Drive-By Firme, chaperonnés par un grand, Big fou. En gros, c’est lui qui gérait les studios, etc. Jeunesse, manque de maturité, de discipline, difficultés à combiner nos emplois du temps … le projet sur lequel on était a été avorté naturellement. Mais le nom est resté, et à chaque fois qu’on avait l’occasion de le faire retentir, on le faisait.

T : On a même pas fait la moitié de ton parcours, et t’as déjà un cimetière de morceaux jamais sortis. T’en as combien en tout, des centaines ?
E : Honnêtement, je sais pas. J’en ai mis quelques-uns sur Résurrection … je sais pas. Je peux pas quantifier, mais effectivement, y’en a beaucoup.
G : Y’a une chance de les entendre un jour ? Y’aura pas de Résurrection 2 ?
E : Peut-être un jour, pour le fun, je sais pas.
Mike (manager de Escobar Macson) : En tout cas, si ça se fait un jour, ce sera gratuit.
E : Dans un débarras, je dois avoir trois boites de baskets Foot Locker remplies de cassettes.
S : Comment s’est faite la rencontre avec DJ Hamdi ?
E : DJ Hamdi, c’est un mec de Sarcelles. Moi je suis de Villetaneuse, donc à 10 minutes en voiture. Je l’ai rencontré par le biais de R.A.N.I, puisqu’on allait enregistrer chez lui, dans son home-studio. Je collabore toujours avec lui. Il fait des clips aussi, en fait il a un don : il sait parler avec les machines. Tu lui donnes une machine avec plein de boutons, une machine qui a la varicelle, il arrivera toujours à en faire quelque chose. Il est technique, touche-à-tout.
S : A l’époque où il était le DJ de Casey, vous avez jamais fait de feat ?
E : Publiquement, non.
S : Donc ça s’est fait, mais c’est jamais sorti ?
E : Peut-être … (rires) Y’a beaucoup de surprises, y’a des choses qui arriveront et qui en étonneront plus d’un. Enfin, on peut espérer ! (rires)
T : Avec le reste d’Anfalsh aussi ?
E : On peut espérer ! (rires à nouveau –Escobar est décidément machiavélique)
G : T’as sorti Bestial Chapitre 1. C’est prévu qu’il y ait d’autres chapitres ?
E : Oui, il y en aura d’autres. Quand, je sais pas, mais y’en aura d’autres.
T : Bestial c’était un peu bizarre la façon dont c’était annoncé, comme un best-of.
E : Ouais… c’était plus pour des raisons administratives. Résurrection, il est sorti dans les conditions que vous pouvez connaitre. Faut revenir sur mon drôle de parcours rapologique. Après Drive-By Firme, j’ai été contacté par un mec qui s’appelle K-libre, qui co-produisait avec Bayes chez Menace Records, et avec qui j’étais en bons termes.
Chez Menace, il rappait, et il était très très dangereux. Il voulait pas sortir de projets, il faisait juste ça en studio, et il me poussait, il contribuait à créer une ambiance de challenge au sein du label, il donnait envie de se surpasser. Bref, quand j’ai raccroché les gants chez eux, il m’a dit que lui aussi finirait pas laisser Bayes, et par monter sa propre structure, et qu’il m’appellerait à ce moment-là. Ça s’est donc fait en 2002. Son label s’appelait Calibre Records. Même ambiance qu’ici (l’interview se déroule dans le studio d’enregistrement d’Escobar Macson) : premier arrondissement, sous terre, pas de réseau, en claquettes, mon jus d’orange, mes biscuits … comme à la maison ! Il me manquait juste le peignoir pour me sentir dans mon élément.
Aucune fuite, pas de projet à droite, à gauche, aucun feat, rien. Tous les jours en studio. Jusqu’au jour où on s’est retrouvé à faire la pochette de l’album, qui s’appelait Negrociation –on avait gardé le même nom que celui qui devait sortir chez Menace Records-. On se retrouve au Père-Lachaise, chez le graphiste. Et là, coup de fil d’un mec de Générations 88.2 : « y’a des embrouilles, viens vite, amène le gars avec qui t’es, et puis appelle des potes à toi, surtout s’ils sont musclés, et s’ils peuvent venir avec de quoi faire un joli 14 juillet, qu’ils viennent, ça va chauffer ». Deux stations de métro plus loin, j’arrive. On me parle de problèmes, de Booba, Ali, du 45 … Attends, tu m’appelles pour ça, mais c’est pas mon oignon ! Je m’en contre-branle un peu ! Au final, les embrouilles n’ont pas eu lieu … c’était le beef, par rapport au départ de Booba.
Je rencontre Lalcko à ce moment là, et il me dit que Jean-Pierre Seck veut remettre les casseroles sur le feu, avec Sang d’Encre 2. J’avais bien aimé le premier opus, donc je suis intéressé. J’appelle K-libre, je lui dis que, même si j’avais prévu de participer à aucun projet, ce serait bien de déroger à la règle. Il me répond qu’il connait très bien Jean-Pierre Seck …
S : tu connaissais pas Lalcko avant ça ? C’est à ce moment là que tu le rencontres ?
E : Il connaissait ma musique, il l’appréciait. On évoluait plus ou moins dans le même monde, on avait des amis en commun … donc le feeling s’est fait assez naturellement. D’ailleurs je suis toujours en contact avec lui, en très bons termes, c’est comme un frelo pour moi.
Donc K-Libre s’occupe de la connexion, on se retrouve dans les locaux du 45, on leur fait écouter ce qu’on préparait dans notre cuisine, ils ont apprécié la sauce. Ils m’ont filé un CD avec deux instrus de Geraldo … au départ c’était pas top. J’ai écrit le morceau, entre-temps j’ai appelé Jean-Pierre, pour qu’il demande à Geraldo de retoucher l’instru. Il l’a fait, deux jours après on était en studio, à Saint-Ouen, dans le 93. En 1h30 c’était bouclé. Ils étaient satisfaits, le morceau était en rotation… Les retours ont fait qu’ils m’ont proposé d’intégrer le label. Ils se sont arrangés avec K-Libre, comment dire … comme quand un club achète un joueur de foot ! Je les ai laissés s’arranger, en récupérant ce que moi j’avais à récupérer au passage. J’arrive chez 45, j’enregistre. Je fais du sale, proprement.
T : Du coup, ce que t’avais enregistré sur K-Libre Records, t’as pas pu le récupérer ?
E : Non. Je lui ai dit : « sors-le ». Profite du fait que je sois là-bas, tu vas bénéficier de la promo qu’ils vont faire pour ce que je vais sortir chez eux, t’auras juste à balancer le truc. C’est un vélo, t’auras même pas besoin de pédaler : ça va rouler tout seul. Mais, poisse sur poisse … le disque dur avec tout ce que j’avais enregistré a sauté.

T : Tu t’es jamais dit que t’étais maudit ?
E : Si. Je me suis dit que dans le rap, y’a des mecs qui ont dû consulter des marabouts, des sorciers, en leur disant : ce mec est dangereux, faut lui mettre des bâtons dans les jantes, faut pas qu’il avance, sinon t’es baisé. Donc à chaque fois, c’est des concours de circonstances incroyables, des poisses dignes de films fantastiques.
Pour revenir au 45 (l’air agacé), on est là, avec Lalcko, chacun enregistre son album, on fait des feats entre nous. Le 45 c’était une huître fermée, et comme le voulait la maison, on s’est nous aussi transformés en huîtres fermées. Y’a une vision des choses qui leur est propre, mais que je trouve en même temps archaïque. Quand les mixtapes commençaient à paraitre, eux parlaient encore de maxi. Arrêtez les mecs, un maxi-vinyle !? Les petits de mon ghetto, ceux dont les pères écoutent des vieilleries avec leurs platines-disques, ok, mais les autres ? Comment ils font ? Même en radio, ça commençait déjà à mixer avec des platines-CD. Faut vivre avec son temps.
Plein de petites choses comme ça, comme la mise en valeur, l’exposition. Je leur ai posé la question, y’aura-t-il d’autres signatures ? On m’a répondu non. Alors faisons des couvertures, communiquons, présentons la nouvelle équipe ! Mais non, ils l’ont pas fait. Après, y’avait des problèmes en interne entre les gérants, à savoir Les 3 Mousquetaires : Geraldo, Ali, et Jean-Pierre. L’atmosphère était pas bonne, la façon de travailler non plus. J’avais ma vie à côté, mais je me retrouvais à faire le gérant. J’avais toutes les casquettes ! C’est moi qui vais voir le graphiste, c’est moi qui prends plus ou moins en charge les séances de studio … à un moment faut arrêter de déconner.
Le temps passe, je commence à mettre la pression, j’ai des réponses du type « c’est pas bon que ton maxi sorte en février, parce que moi mon album sort en avril ». On perd son temps, et puis on est comme tout le monde, de temps en temps on prend les transports, on tombe sur des gens qui apprécient le boulot, et qui cassent les couilles à chaque fois avec la même question dans les oreilles, à en devenir taré : « quand est-ce que tu sors ? ».
Donc DJ Hamdi me propose la chose suivante : « donne-moi tout ce que t’as fait, je fais un bidouillage, et puis on le balance ». C’est ce qui a donné naissance à Résurrection. J’ai juste fait un inédit, Rimes et Tragédies. Sinon tout le reste, c’est des vieilleries, mais au moins ça a permis aux gens de me découvrir. Mais même la façon dont est arrivé Résurrection, c’est du n’importe quoi. J’étais lié contractuellement par des clauses d’exclusivité. J’ai donc posé la question : est-ce que je peux faire ce projet-là, histoire de tenir le public en haleine ? On me répond oui, pas de problème, vas-y. Je donne tout à DJ Hamdi, il met tout dans la casserole, se met à tourner … et avant même que le plat soit prêt, les mecs reviennent, et me proposent un coup de pouce pour sortir le projet. J’étais très occupé, j’avais une vie un peu agitée, en même temps, le côté administratif du game, je le connaissais pas forcément, donc j’ai accepté. Et ce fut une belle erreur ! Parce que les mecs se sont retrouvés avec le master et la cover du CD… et ils sont allés voir Musikast pour presser la galette !
Mike : C’est bien, je vous avais demandé de pas parler du 45, mais il en parle tout seul !
T : Nous on en parle pas hein ! (rires)
E : Voila, en gros ils ont fait les cons, ça m’a pas plu, je leur ai dit salut, et donc rebelote, on reconstruit : on sort le projet Vendetta.
S : Du coup tu re-rentres dans une période où tout le monde te casse les couilles dans les transports pour savoir quand sortent tes projets ?
E : Si c’était juste les transports … on me presse tellement les couilles que je crois que je ne peux plus procréer.
S : Dans tes premières interviews, on avait l’impression que ça t’emmerdait qu’on te parle de ton côté « gore ». C’est parce que tu trouvais ça trop réducteur ?
E : Oui, et puis c’est surtout venu avec Résurrection. Quand je fais un projet, je suis comme un acteur de cinéma qui intègre son personnage. Le thème je l’utilise à fond, je le presse comme un citron, j’en fais tous les jus possibles. Donc je suis resté dans le champ lexical de la résurrection. Si t’es quelqu’un d’un peu flippé, t’écoutes ça, t’éteins la lumière … c’est chaud, tu changes de slip.
Mais c’est vrai que ça m’a cassé les couilles, c’est quoi cette histoire de rap gore ? C’est quoi le rap gore ? Qui pratique le rap gore ? Qu’est ce qui est gore ? Moi, je fais du rap gore ? Passe-moi mon jus de fruits et ferme-la.
T : Ça te faisait une particularité intéressante. Même si l’étiquette est un peu à chier, parce que même si on rapproche ça de l’horrorcore, ça ressemble pas vraiment à du Evil Pimp dans la forme.
E : Voila, c’est pas du Korn version hip-hop ! A mon avis c’est juste à cause de Résurrection, son habillage sonore, avec les extraits de films, les tronçonneuses … Les étiquettes c’est relou, mais tu mets ça à 100 degrés à la machine à laver, y’a plus d’étiquette.
Mais ça a attiré des mecs un peu farfelus aussi. On m’a parlé via les réseaux sociaux, j’ai eu un peu peur. « Ouais du rap gore, j’adore, putain ça saigne, c’est trop bien, tiens, je t’envoie des instrus » … putain j’écoute le truc, Massacre à la tronçonneuse, plein de trucs de ce genre, tout combiné, il a mis ça dans la cocotte, et me l’a envoyé en mp3 … C’est cool mec, mais … c’est pas ça ! (rires) J’ai une dentition normale, je sors la journée, je suis pas un vampire !
Mike : D’ailleurs tous les beats qu’on recevait à cette époque, c’était tout dans ce délire, formaté pour l’image dégagée par Résurrection.
G : A propos d’image, tu publies pas mal de photos en costard-cravate pour Red Business. C’est pour donner une image un peu businessman autour de ce projet ?
E : Voila, tu l’as dit. Ça fait aussi partie de ma vie personnelle, mais c’est surtout parce que dans ce game qu’on appelle le rap, les gens sont très focalisés sur le paraitre et l’histoire du mec. Où est-ce qu’il crèche, qu’est ce qu’il a fait, est-ce que ceci, est-ce que cela … Je veux dire, on s’en bat les couilles ! Prends ton mp3, écoute ce qu’il fait, t’aimes bien, tant mieux, t’aimes pas, tu passes à autre chose.
Donc ouais, le costume c’est pour le Red Business, et puis j’aime bien les costumes. Ça change un peu, et puis ça permet de se démarquer. C’est pas pour intégrer un personnage de mafieux, d’Al Pacino ou je sais pas quoi … J’m’en bats les couilles. J’aime pas.
T : T’aimes pas les films de mafieux ?
E : Si, j’aime bien. Plus ils sont paranoïaques, plus j’aime. On se rend compte que tant qu’ils sont paranos, tout va bien, et dès qu’ils se relâchent un peu, ils se font niquer. Les films de mafieux finissent tous comme ça. C’est une bonne philosophie !
S : Entre-temps, t’as eu pendant un petit laps de temps un look blaxploitation, avec une petite touffe afro.
E : Ça, c’est une longue histoire ! Ça vient d’un pari ! (rires) J’avais fait une petite allergie à un truc, et j’avais un petit trou dans les cheveux. Et les mecs pensaient que j’étais chauve, donc j’ai dit « attendez, vous allez voir ». (rires) J’peux faire c’que j’veux avec mes cheveux, moi aussi !
Mais c’est encore prématuré d‘en parler, c’est le projet qui arrivera après, je pourrai mieux vous justifier cette tenue vestimentaire et ce look.
S : D’ailleurs c’est pas dans Karma que t’as ce look ?
E : Oh … y’a une petite chevelure, mais c’est léger.
S : T’as des nouvelles de l’avancement du projet ?
E : Très bonne question ! Comme je suis pas aux manettes de ce truc là, en toute franchise, je ne sais pas. Ça devrait arriver pendant les grandes vacances, mais j’ai pas vraiment d’infos, c’est juste ce que j’ai ouï dire, comme on dit en bon français. Faudrait demander à Dosseh.
S : Pas mal de tes punchlines parlent d’amputation. C’est moins marqué maintenant, mais à une période, y’en avait quand même beaucoup : « tam tam avec le coude », « coupe le doigt aux balances entre le 1 et le 7 », « si le bruit court il faut que je l’ampute » « si tu danses du mauvais pied on te coupe l’autre » « si on comptait mes amis sur les doigts de la main faudrait m’amputer » …
T : Y’en a une sur le docteur Cohen aussi nan ?
E : Docteur Cohen, c’était sur les couilles. Je lui demandais de me retirer les testicules et de me mettre des boules de pétanque.
T : Ca reste de l’amputation, on est dans le domaine de l’ablation.
S : C’est ton côté zaïrois, ou c’est le côté films d’horreur ?
E : (rires) Les zaïrois c’est pas des culs-de-jatte, tu confonds avec les roumains là !
S : La machette est populaire quoi !
E : Oh, pas forcément, c’est plus la sapologie qui est populaire. La machette ce serait plutôt … bah la machette elle est africaine. Et encore, elle est même pas africaine, elle est noire ! Même aux Antilles, on utilise le coutelas ! Mais non, j’ai pas d’explication particulière à cette obsession de l’amputation ! (rires)
Mike : Gilles de la Machette !
S : Toujours à propos de punchline, le terme est galvaudé aujourd’hui. Ce serait quoi ta définition ?
E : Très bonne question. Ma définition : la punchline c’est un package avec une pointe d’humour, de la violence, de la métaphore, de l’image, et une touche de complexité. Voilà ma définition à moi de la punchline. Si un mec balance une punchline et que je la capte tout de suite … c’est de la flunchline. C’est de la merde pralinée. Aujourd’hui, tout le monde parle de punchline, mais la plupart ne sait même pas ce que c’est. Déjà, dans punchline, y’a « punch ». A l’époque, quand on en entendait une, on se tenait la tête, on se disait « merde, il est fou ! A quoi il a pensé quand il a écrit ça ? Dans quelles conditions, il faisait quoi ? ».

Aujourd’hui, y’a plus de culture du hip-hop. Tout le monde veut rapper. Y’en a qui ont la chance de pouvoir le faire, mais concrètement, c’est des « Monsieur vues ». Tu te retrouves en maison de disques, ou t’as des opportunités, parce que t’as fait tant de vues, ou parce que t’as une histoire un peu abracadabrantesque, et que tu joues de ça. C’est un personnage, mais tu racontes de la merde … les gens ont la bouche trop près du cul. Ca c’est un truc, franchement, trêve de plaisanteries, ça me casse les couilles. Balancer à tout va « punchline, ceci, cela » … ils savent même pas ce que c’est.
Ce que j’aime dans la punchline, c’est comme si j’essayais de trouver la combinaison d’un coffre. Quand ça vient tout de suite, je vois même pas l’intérêt. Y’a des punchlines de certains artistes que j’ai compris au bout d’un an ! Et le fait de comprendre la chose beaucoup plus tard, ça montre à quel point la personne est réellement dans le futur. Y’en a aussi qui te parlent de futur, ils se prennent pour des extra-terrestres, ils ont découvert la science … laissez les auditeurs s’exprimer, arrêtez de vous autoproclamer ceci ou cela.
Mike : Tu fais référence aux « professeurs punchline » et compagnie, qui ont poussé depuis quelques années ?
E : C’est comme les champignons au bois de Boulogne … Tonton Punchline, Professeur Punchline, Monsieur Punchline … J’ai sorti Monsieur Punchline parce qu’un autre mec me l’avait sorti juste avant. Même mon blaze de Escobar Macson, regarde, Mac c’est mon prénom, et Escobar c’est parce que j’avais sortit une connerie dans un texte genre « je vends mes rimes, je bicrave mes rimes », et on m’avait répondu « tu vends t’es rimes toi ? T’es Pablo Escobar ! ». Tout le monde était là « Escobar, Escobar » … et le mec qui n’avait pas suivi la vanne, la conversation le jour J, a fini par m’appeler Escobar lui aussi. C’est resté, et puis ça me fait un nom et un prénom, Macson Escobar, c’est très bien. Mais y’a jamais eu d’auto-proclamation. On laisse les gens s’exprimer, et si ça nous plait, on prend.
S : Tu faisais référence à Seth Gueko avec « Professeur Punchline » ?
Mike : Ouais, après c’est pas lui personnellement, mais plutôt tout ce que ça a généré.
Teobaldo : C’est toujours pareil, c’est comme quand le mot « bling-bling » est arrivé … ou plutôt qu’ils l’ont compris, parce qu’il a toujours été là. Pareil pour le mot « buzz », maintenant c’est le mot « swag », même s’il existe depuis 5-6-7 piges.
Escobar : Je peux même me vanter de …
Mike : (il coupe) Pas d’auto-proclamation ! (rires)
Escobar : Là, franchement, je le fais ! J’ai été le premier à avoir parlé de tsunami. Le morceau dans lequel je parle de tsunami c’est Trois voyelles et quatre consonnes, que j’avais enregistré chez 45 en 2004. Personne ne savait ce que c’était ! Même quand je l’ai balancé, Jean-Pierre Seck m’a demandé : « mais qu’est ce que c’est ? ». En fait, à la base j’étais chez moi, je suis comme tout le monde, je zappe, je tombe sur Arte. Ça parle d’un raz-de-marée qui a balayé le Japon dans les années 40 ou 50. J’ai pris une feuille, un stylo, et j’ai noté « tsunami », avec entre parenthèses « raz-de-marée ».
Après y’a eu le tsunami en Thaïlande, tout le monde l’a repris, je me suis dit « ah les pédés, ils m’ont cramé » (rires)
Mike : D’ailleurs c’est pas Ali qui a fait un titre qui s’appelle Tsunami ?
Genono : Si si, y’a même un clip en Porsche.
Mike : Ah oui, genre ça se passe au Japon ?
Genono : C’est ça.
Escobar : Un tsunami, un tsunami … c’est juste un verre d’eau.
Spleenter : Beaucoup de rappeurs font référence à La Cité de Dieu, mais t’es le seul à prononcer Beignet et Zen Pequenõ. Pourquoi ?
Escobar : Oula, ça c’est une longue histoire. On va pas trop rentrer dans les détails. J’avais été heurté par certaines personnes, et ces deux personnes-là, au lieu de les appeler Bené et Ze Pequenõ, je les ai appelé Beignet et Zen Pequenõ, petit nez. C’était une flunchline. (rires)
Spleenter : Dans tes critères pour les punchlines, t’as intégré l’humour. Les gens retiennent surtout ton côté dur, hardcore, mais beaucoup de tes phrases donnent un sourire, tes images sont marrantes. Comme par exemple sur Esprits Crapuleux, quand tu dis « je suis avec ma planche j’attends la prochaine vague de violence ». C’est conscient, ce côté ludique ?
Escobar : Non, pas spécialement, ça me vient comme une envie de pisser.
Mike : Il parle comme ça toute la journée !
Escobar : Voila, je sors des conneries à la seconde, donc c’est ce qui ressort aussi dans les textes. Comme je te le disais, une punchline combine humour, violence, etc, donc parfois y’a un peu plus d’humour que de violence, mais ça reste toujours la même formule.
Mike : Moi j’ai une question pour vous ! (notre tendance à nous faire interviewer par nos propres interviewés se confirme donc) Les « punchlines » à base de comparaison, par exemple « j’ai les yeux bleus comme des gyrophares » … vous qui écoutez pas mal de son, et qui êtes extérieurs à ça, pour vous c’est une punchline ou pas ?
Teobaldo : Une punchline maintenant, c’est devenu une phase.
Genono : Dès qu’il y a une petite image, un petit truc, on va dire « punchline ! »
Escobar : Normalement, la punchline c’est au-dessus de la phase. On a banalisé le truc.
Spleenter : En fait ça dépend. Si la comparaison est vraiment inattendue, genre … ce qui me vient là, c’est Taïpan quand il fait « trouve moi sous ta tasse comme Kobayashi ». T’es obligé de réfléchir, d’avoir le double-sens de tasse et de penser à Usual Suspects, il grille Kobayashi grâce à la marque de la tasse… Ça, c’est bien trouvé. Mais un mec qui me dit « bleu comme gyrophare », non. C’est comme ce qu’ils appellent les punchlines-hashtag : « les jaloux vont maigrir #anneaugastrique ». C’est exactement la même chose, sauf que t’enlèves le « comme ».
Genono : Question par rapport à Lalcko et Despo : qu’est ce qui se passe ?
Spleenter : Oui, ça a pas mal parlé de projet commun.
Escobar : Qui a parlé de projet commun ? Je m’en souviens pas moi ! Est-ce que j’ai fait une seule interview où j’ai annoncé ça ? Est-ce que je suis monté sur une table pour dire « on va faire un projet commun » ?
Teobaldo : C’est une question en tant qu’auditeur.
Spleenter : Voila, c’est un fantasme d’auditeur. Et puis y’a eu 2-3 interviews de Lalcko où il fermait pas la porte. (Dans la nôtre, par exemple)
Teobaldo : Puis vous avez fait beaucoup de connexions ensemble, et il se passe toujours quelque chose. Et à chaque fois quelque chose de différent en plus.
Spleenter : Juste après La cage aux lions, y’a même des mecs qui disaient que Seth Gueko s’ajoutait au projet.
Mike : Je crois que ça a toujours été du domaine du fantasme. Si vous avez la source, on va aller le flinguer direct, parce qu’à chaque fois on nous pose la question.
Escobar : J’te laisse tirer, la prison ça va aller. La gamelle, mon pote … (rires)
Mike : Nan mais un projet comme ça, faut avoir les couilles de le produire.
Escobar : C’est même pas une question de couilles, un projet comme ça, ça peut aussi rouler tout seul. Mais pour répondre à ta question … bah faudrait leur poser la question, à eux.
Genono : Mais toi, ça t’est venu à l’idée ? Est-ce que ça peut se faire à l’avenir ?
Escobar : Tout ce qui peut donner de la force au game, et changer ce qui me déplait à travers ce que j’écoute et ce que je vois … avec plaisir ! Mais faut leur poser la question !
Genono : Despo, quand tu le vois avec Guizmo et Mokless, ça t’inspire quoi ?
Escobar : Bah … j’vais pas être gentil, et d’ailleurs je suis pas là pour être gentil, mais ça m’inspire pas trop. Ça m’inspire pas trop parce que, c’est vrai qu’on peut être différents, être issus d’univers différents, et s’entrechoquer pour créer de la matière, mais j’arrive pas à me retrouver dans ce trio. Pour moi, c’est vraiment le grand écart américain. Alors tu me dis Mokless, encore, bon, oui. Plus ou moins. Mais vraiment, Guizmo, ça n’a rien à voir.
Par comparaison, c’est comme si je prenais Booba, que je le mettais avec Youssoupha, et pour le troisième mousquetaire je vais prendre … Orelsan. J’ai vraiment pris au hasard, je dis pas que Booba c’est lui, Orelsan c’est l’autre …
Mike : A la limite, Orelsan et Youssoupha ensemble, moi j’y crois.

Genono : Bah pareil, Mokless avec Guizmo, pourquoi pas, mais Despo …
Escobar : Mais attention, je dis pas qu’ils sont mauvais ! C’est que Despo, il a un univers très particulier. C’est comme si tu prenais un litre d’eau et un litre d’huile, et que t’essayais d’en faire quelque chose … ça n’existe pas ! On verra, des fois la chimie c’est bizarre, peut-être que tu vas trouver la formule qui permet de diluer l’eau avec l’huile, tu vas inventer un carburant qui va te permettre de rouler 3000 kilomètres avec un plein.
La vraie question qu’il faut se poser, c’est : à qui va bénéficier ce projet ? Au delà des points communs, qui va tirer son épingle du jeu ?
Spleenter : Y&W !
Escobar : Oui, mais je parle maintenant des artistes.
Teobaldo : Celui qui sera le meilleur sur l’album, tout simplement.
Spleenter : Celui qui a une actu derrière surtout !
Escobar : Celui qui a le plus d’actu aujourd’hui, c’est Guizmo. Mokless un peu moins, Despo, avec les soucis qu’il a eu, les rumeurs, etc, son album date de 2010. Comme moi, ça date. Je pense que c’était pas la meilleure façon de revenir, en ce qui le concerne lui, parce que les autres, je les connais pas.
Spleenter : Comme quoi, les fantasmes d’auditeurs ça va loin, parce que quand l’annonce de ce projet est tombée, y’a eu des commentaires de type « bravo, tu passes de Esco et Lalcko à ces deux types » …
La suite : la semaine prochaine
Escobar Macson : Interview (Captcha Mag x Le Blavog) from Captcha Mag on Vimeo.
MOBSTERS, FLAMBEURS ET AUTRES GANGSTERS DU RAP GAME (5)
# RAYFUL EDMOND 3
« The city ain’t been the same since then. Especially, with that bitchass Rayful telling. It almost seems as if he made it a fad. I definitely blame him for that. » The DC Hustler
« I was real jazzy. I’m like let’s try to have a lot of class. » Rayful Edmond
Le jour où Rayful Edmond 3 fut jeté en prison pour le restant de sa vie, il adressa ce message à la centaine de balances et autres fils de putes qui avaient œuvré contre lui : « Je reviendrai ! »
Non, « Big dog » Rayful n’est jamais revenu de l’enfer pénitentiaire. Il y coule des jours caniculaires, investi dans le « United States Federal Witness Protection Program », visité régulièrement par sa maman, protégé par le Gouvernement puisque son entêtement à vendre de la drogue en font un témoin historique en tout point irremplaçable.
Avouez qu’il aurait pu tomber facilement dans l’oubli. Seulement, tagué en long et en large sur les murs de Chocolate City par la légende du graffiti local, Cool « Disco » Dan, célébré par un jeunot Jay-Z (« Can I Live » 1996), vénéré par The Clipse, enfin, remis récemment dans la lumière par Wale (« DC Or Nothing » 2011) puis par Meek Mill feat. Rick Ross (« Work » 2011) Rayful Edmond 3 n’a rien à envier aux autres kingpins racontés précédemment dans la saga des « Mobsters, Flambeurs et autres Gangsters du rap game » en terme de notoriété dans l’industrie du rap. Pour s’en assurer, il ne suffit pas d’écouter attentivement les lyrics, il est impératif de revenir sur le destin vite abrégé d’un as du business de la drogue pour tenter de discerner l’aura du bonhomme …

Un flambeur passionné de sport …
Né en 1964 à Washington D.C., Edmond 3 a une réelle passion pour le sport. Il est un fan absolu des Georgetown Hoyas, panel d’athlètes multi-sports qui véhiculent la réputation de l’université de Georgetown à travers le pays.
D’ailleurs, John Thompson, émérite coach en basket-ball à Georgetown, lui intime l’ordre d’arrêter de fréquenter les futures stars du panier que deviendront John Turner et Alonzo Mourning. A n’en pas douter, Edmond 3 sent déjà le souffre. Conséquences de sa fréquentation avec le dealer, Mourning est convoqué par les Feds pour se justifier. « Je n’ai jamais vu de drogues, de cash, ou d’un quelconque attirail de transformation dans aucune de ses maisons ! » confirmera-t-il, un peu avant que Thompson n’hésite pas à menacer publiquement le gangster et sa présence inconvenante. A vrai dire, coach Thompson fut le premier et dernier quidam à oser affronter et menacer Edmond 3 sans avoir recours à des représailles. Son statut d’entraineur des Hoyas l’a à coup sûr préservé du pire …
A cette époque, en 1986, Rayful Edmond 3 est en pôle position du business de la drogue à Washington. Ce dernier a ouvert un marché à ciel ouvert dans le Southwest de la ville et il paye ses « runners » entre 100 et 500 dollars par semaine. L’endroit s’appelle « The Strip ». N’importe quel quidam a besoin de sa dose peut débarquer à n’importe quel moment du jour et de la nuit, car c’est ouvert 24h sur 24, 7 jours sur 7. En quelques mois la crack cocaïne est devenue la chose la plus courue à Chocolate City. La police a perdu le contrôle de la situation dans les ghettos, si bien que Washington est élue la capitale US du crime. Drôle de promotion pour la capitale fédérale du pays qui est devenue l’équivalent de Chicago période Al Capone, à la mode des années 80/90. Ville historique au climat tempéré où les gens ont peur de sortir de chez eux car terrifiés par les meurtres et autres drive bys qui s’enchaînent sans la moindre interruption jusqu’à ce 14 février 1989, authentique Valentine Day avec ses 13 morts par balles.
Rien de nouveau sous le soleil du District de Columbia. Déjà en 1972, l’écrivain gonzo Hunter S. Thompson avait décidé d’attaquer le problème de la violence locale à la racine dans son réactionnaire « Fear and Loathing on the Campaign Trail ’72 », dénonçant la passivité du gouvernement Nixon embourbé au Vietnam et se demandant ce qu’attendaient les Blancs pour foutre dehors les quelques 72% de Noirs qui composaient à cet instant la ville de Washington D.C..
Et puis il y a ce gamin de 17 ans qui est classé parmi le Top 10 des « runners » qui bossent pour Edmond, et qui, lorsqu’il se fait serrer, possède 7 voitures et gagne 20 000 dollars par mois. Les bruits courent, la rue les colporte … Bref, les Feds ont des oreilles un peu partout dans le ghetto. Aussi le jour où ils convoquent Edmond, ce dernier ne trouve pas mieux que de se pointer à l’entrevue en limousine blanche avec chauffeur, sapé comme un roi africain, arborant au poignet sa montre favorite estimée à 300 000 dollars. Cette désinvolture de nouveau riche, notre homme l’arbore sans retenue. Non, l’attitude « jazzy » d’Edmond n’est pas pure mythomanie. Il est connu pour avoir dépensé précisément 457 619 dollars dans un magasin de sapes italiennes, le Linea Pitti à Georgetown, dont le patron Charles Wynn sera un peu plus tard accusé de posséder 34 comptes de blanchiment d’argent.
Sachez que Rayful Edmond n’est pas uniquement supporter des Hoyas, gros dealer ou flambeur, il aime aussi boxer. Non seulement l’art du jab et de l’esquive le maintient en forme, mais lui donne une vraie assurance lorsqu’il faut donner le coup de poing, même si c’est Antonio « Yo » Jones qui est rémunéré pour s’acquitter de la sale besogne. C’est en accord parfait que lui et sa propre famille vendent de la drogue, pourtant c’est encore et toujours sa passion pour le sport qui guide sa destinée. Se déplacer en jet privé jusqu’à Las Vegas afin de voir son idole, Ray Sugar Leonard, démolir un à un ses opposants va à jamais changer sa vision du business. Là-bas, à l’ouest, il ne tarde pas à rencontrer Melvin Butler et Brian « Waterhead Bo » Bennett, deux membres des Crips qui ont dans leur carnet d’adresses la connexion avec le Cali Cartel qui œuvre en Colombie. Importer une drogue qui a pris l’aspect de la crack cocaïne est devenu un jeu d’enfant pour Edmond 3, il leur envoie l’argent par courrier et c’est par centaines de kilos qu’il est approvisionné dans son fief de Georgetown.

Une entreprise familiale
Le Quartier Général, lui, se situe chez la grand-mère d’Edmond. C’est là que les membres de la famille ajoutés à ceux du crew supervisent les opérations, comptent l’argent et empaquètent la drogue destinée au « The Strip ». Si le prénommé Antonio « Yo » Jones est en charge de la sécurité, le crew qui entoure Edmond est d’une efficacité totale. Les membres connaissent parfaitement les codes de la rue – « If you’re willing to do the crime then be willing to do the time. » – et savent la boucler quand les choses s’enveniment. Se déplacer sur le fil du rasoir fait parti de leur quotidien et vendre 25 dollars de coke est une opération si bien orchestrée qu’elle peut se multiplier à l’infinie … Rien à enlever ou à rajouter, la machine est parfaitement huilée.
Alors que le crew œuvre dans l’ombre la plus complète dans les rues exiguës de Main Street x Orleans/Morton, endroit stratégique où se situe ce volcan en fusion appelé « The Strip », Rayful Edmond 3 alias le « 300 Million Dollar Man » parade en Benz, Porsche ou Jaguar, jette les dés à Las Vegas ou Atlantic City, va chez le merlan au moins trois fois par semaine, mais n’oublie pas de soigner son image publique avec la minutie d’un horloger suisse. Malgré que les haters lui attribuent des tendances homosexuelles, ce type est un vrai aimant à gonzesses, en plus, son entourage roule sur l’or, mais pas que … Pour se maintenir à ce niveau quasi schizophrène de héros du hood, il n’oublie jamais de voler au secours des nécessiteux de son quartier, leur offrant la dinde ultra gavée de Thanksgiving, distribuant les billets de 100 dollars aux gosses pour qu’ils s’offrent des Air Jordans.
Autant le rapprochement avec Robin des Bois s’impose, autant Main Street x Orleans/Morton n’a rien a voir avec la forêt de Sherwood … Zone urbaine exsangue, certes, n’empêche que quand les flics rappliquent, ils ont été repéré depuis longtemps par les sentinelles et devront enjamber de multiples obstacles qui ont été dressé par les dealers afin d’entraver leur progression.

Trop grand, trop haut, trop vite …
Entre 1985 et 1989, la criminalité a doublé à Washington. Le fléau de la crack cocaïne a bien entendu contribué à cette escalade, aussi pour continuer à régner sur la ville et espérer ne pas descendre trop précipitamment des nuages crayeux flottant sur son Gangster’s Paradise, Edmond s’allie avec une femme blanche du nom d’Alta Ray Zanville. Miss Zanville vend la drogue qu’Edmond lui livre et devient tout naturellement intime avec sa mère, Bootsie. Si elle prête son nom pour qu’Edmond puisse avoir accès à voitures et appartements dans l’anonymat le plus complet, elle a un micro dissimulé et recueille tout ce qu’il faut savoir sur l’organisation des gangsters de Georgetown. Quelque part, à l’écoute, les Feds attendent patiemment de posséder le strict nécessaire pour confondre Rayful.
La spirale négative s’est mise en route le jour où Royal Brooks, ami d’enfance d’Emond 3, se fait virer de L.A après avoir perdu 2 millions de dollars en cash dans une affaire de drogue. Edmond vient d’avoir 22 ans. Si les coutures de ses costards Hugo Boss, Valentino ou Ralph Lauren tiennent encore le coup, celles de son organisation lâchent tout doucement … Il ne le sait pas encore, mais va l’apprendre à ses dépens.
En 1989, Edmond est finalement appréhendé avec 29 autres personnes dont sa mère, sa tante, ses frères et sœurs, et Johnny Mondord, son cousin … Les membres de son crew sont éparpillés dans diverses prisons alors qu’il est accusé d’être responsable de pas moins de 60% du marché local de la cocaïne, plus détention d’armes, meurtres et autres actes de violenc e… Il aura fallu 2 ans et quelques 200 agents fédéraux pour le déboulonner de son piédestal d’original snowman.

Sitôt jugé et condamné à la prison à vie, on le parachute au pénitencier de Lewisburg en Pennsylvanie. Là, il se lie avec les frangins Trujillo/Blanco qui sont les rejetons de la marraine de la coke, feue Griselda Blanco alias «La Madrina », qui fait régner son pouvoir sanguinaire en Floride. Si les frères Blanco ont eu leur première Porsche à l’âge de 6 ans, leur enfance fut un véritable calvaire : tentative d’enlèvement à 4 ans, famille constamment sous les verrous, père rapidement assassiné, des corps sans vie en guise de décorum …
Le pénitencier de Lewisburg regorge de mexicains, colombiens et cubains, et tous ont accès aux drogues les plus diverses. Du fond de leurs cellules, Rayful Edmond et les frères Blanco parviennent à organiser un chargement entier de 2 tonnes de cocaïne en provenance des champs de coca de Colombie. Du pur délire ! Il faut dire que les téléphones libres d’accès et l’ignorance des gardiens des régions rurales en ce qui concerne l’argot jacté par Edmond pour communiquer avec les dealers sans être confondu lui facilitent grandement la tâche. En une seule après-midi Edmond a passé 54 coups de fil à quatre États US différents et à deux pays étrangers sans que quelqu’un ait la moindre chose à lui reprocher.
Pour comprendre le fin mot de l’histoire, les Feds décident de décoder ses longues conversations téléphoniques. Puisque l’histoire le rattrape et le condamne à nouveau en 1996, Edmond balance cet argument : « Ça m’amusait ! Il n’y avait rien d’autre à foutre en prison, et puis c’est un truc qui concerne un peu tout le monde ici, vendre de la drogue directement ou bien indirectement. La tentation est là, bien présente, donc tout le monde le fait ! »
Du coup, c’est bien 30 ans que les instances fédérales ajoutent à sa sentence, joli petit bonus accordé à un prisonnier récalcitrant qui a décidé d’arroser à grands jets d’urine chaude à la fois condamnation à perpète et rédemption. Bref, on le transfère en hélicoptère au pénitencier de Sandstone dans le Minnesota … Il sait depuis longtemps déjà qu’il en sortira les pieds devants.
Enfin, en 2004, afin de bénéficier des visites réconfortantes de sa mère, on lui demande de charger Kevin Gray, gangster notoire du Murder Inc. Crew de Washington D.C. en passe d’être à son tour condamné, il ne s’en prive pas … Gray va prendre 26 ans et sombrer dans l’anonymat, pendant que Bootsie, la vieille maman d’Edmond 3, est devenue une sorte d’icône gangsta depuis que son profil est apparu dans divers magazines et livres qui relatent l’épopée thug américaine.
You say no to drugs, Ricky Hil can’t
Dans la catégorie du «meilleur nom de mixtape du monde» après Enregistré Saoul le mois dernier, j’appelle aujourd’hui un nouveau nominé : SYLLD pour Support Your Local Drug Dealer. Meilleur slogan de campagne ever. Rep a ça Arnaud Montebourt.
Ricky Hil, ancien Rich Hil est un parfait anti-héros ( insérez un jeu de mots avec héroïne ) : petit blanc sans prétention et accessoirement fils de Tommy Hillfiger. Ce qui, par une habile déduction, nous permet la supposition suivante : la musique est surement une passion pour lui, et les soucis financiers ne doivent pas être sa grande priorité. Ne vous attendez donc pas a un champ lexical de «trap» musique dont j’ai l’habitude de vous parler. Si tous les rappeurs s’improvisent vendeurs de drogues dans leurs morceaux, malgré que la majorité d’entre eux n’ait jamais vendu un seul sachet de poudre , on est ici de l’autre côté de l’échiquier : celui du consommateur. Et là, pour le coup, on n’a pas de mal à croire que le gus en question ait gouté un peu a tout. Entrons dans son univers si particulier. Prenez vos bagages, nous partons loin …
Dernier projet en date du petit Hilfiger : SYLDD pour les intimes, a été une véritable bonne surprise, à condition de savoir où on met les pieds. Drogue, amour, déprime : le trio gagnant. Le tout avec une voix rocailleuse, usée par la vie et les substances diverses. Un tableau chaleureux et convivial en somme. Tout le monde a déjà vécu ce moment où tout nous tombe dessus en même temps, où il nous arrive tellement de merdes en si peu de temps qu’on se met a croire que Dieu personnellement est en train de s’acharner sans vergogne à nous chier dessus. Qu’est ce qu’on fait à ce moment, dans 99% des cas ? On écoute les musiques les plus tristes qu’on a sous la main (et on se perche le crâne). C’est merveilleusement stupide, et tout le monde le fait. C’est là qu’il faut lancer l’écoute de SYLDD : si un jour votre copine vous trompe avec votre meilleur pote, que vous perdez votre travail, ou si quelqu’un qui vous est cher décède, la voix de Ricky Hil ferait une parfaite bande-son, histoire de s’enfoncer encore plus profondément dans sa propre déprime. Si vous avez envie de pousser quelqu’un au suicide, c’est aussi une technique qui vaut le coup d’être étudiée …
Sur les 11 chansons de la tape, j’ai décidé de vous parler brièvement des meilleures, pour ne pas gâcher le plaisir. On ouvre le bal avec les deux premières chansons de SYLDD qui sont Slickville et I can’t stand : les deux sons les plus déprimants, et probablement les deux meilleurs du projet. Est-ce que la drogue provoque la déprime ou est-ce l’inverse ? On ne sait plus vraiment dans quel ordre toute cette merde a commencé. Derrière la simple apparence du petit fils de riche qui se drogue pour le plaisir, les textes de Ricky Hil sont profonds(MOM par exemple), et son interprétation est crédible, parfois même touchante (#nohomo). La diction est lente et nonchalante, comme celle d’un shlag en pleine descente.
Ricky Hil parle beaucoup de drogues, dures, douces. Les femmes font pour lui aussi partie de cette catégorie. C’est un chanteur de Blues coincé dans un corps de Redneck, qui a d’ailleurs probablement plus de haters que de fans, à cause de son statut sans doute. Pourtant Sarah’s song, Beautilful when you’re sad, et l’excellent MOM avec Fat Trel ( avec qui il semble bien s’entendre, un très bon point ) se classent parmi les chansons d’amour, mais pas avec les gémissements immondes caractéristiques des chanteurs de R’n’B. The Weekend, qui apparemment aurait émis le souhait de faire un morceau avec Hilfiger Junior est d’ailleurs présent sur Nomads, ce qui vous donnera une occasion de plus de faire écouter Ricky Hil a votre petite amie. Et si madame fait sa difficile, il y a même un featuring sorti de nulle part : Fix Me avec…Leona Lewis. Le WTF total, et pour clôturer cette parenthèse, le petit Hil aurait plus d’une dizaine de titres de bouclés avec a la prod, Lex Luger en personne …

SYLDD est donc un parfait osni : objet sonore non identifié. Aucun rap ne ressemble à ça, à tel point qu’on ne sait pas trop dans quelle case ranger la musique de Ricky Hil … mais on n’en a finalement plus ou moins rien a foutre. Par simple curiosité, je conseille à tous d’écouter quelques titres, c’est radical. On sait tout de suite si on accroche ou non. Sa diction et sa voix peuvent être rebutantes au début. C’est le genre de projet que vous pourriez faire écouter aux filles allergiques au rap, à des drogués ou à des dépressifs : dans tous les cas il y a de grandes chances pour que ça marche. Et même si vous êtes le seul a aimer, gardez cette mixtape sous le coude pour la prochaine déprime.
Staline, G or not G ?
Moscou, 1946. La salle résonne, renvoie les centaines de conversations qui s’y tiennent. Soudain, les rangées de pionniers se redressent et, dans un mouvement d’une synchronisation parfaite, soufflent dans leurs trompettes. Chacun se tait, les conversations s’éteignent, un homme s’avance. L’homme est de taille moyenne, un peu plus d’un mètre soixante-dix. Son visage est râblé, ravagé par une petite vérole précoce. Il abore fièrement une moustache fournie qui lui confère l’air sympathique d’un vieux paysan bougon. Trapu, son corps est couvert d’un uniforme de l’armée rouge. Il foule d’un pas cadencé le tapis déployé en son honneur, gravit les quelques marches qui le séparent de l’estrade au milieu d’un silence respectueux. Il s’arrête au centre du balconnet, devant une large étoile d’un carmin flamboyant, derrière un microphone et au-dessus d’un immense drapeau soviétique déployé. « Camarades! », réussit-il à prononcer avant que les applaudissements frénétiques de la foule ne retentissent. Dans la salle, des agents du NKVD sillonnent les rangées de sièges pour repérer le malheureux qui aura la maladresse de cesser d’applaudir le premier. Quelques cris retentissent. « Vive le camarade Staline »! « Pour le Grand Staline »! Celui-ci attend patiemment la fin du brouhaha pour reprendre son discours. « Huit années se sont écoulées depuis… » C’est une image sempiternelle, presque caricaturale, du dictateur soviétique. Et pourtant… Staline était un bien atypique dirigeant.

Le futur petit père des peuples nait à Gori, petite bourgade du centre de la Géorgie, en 1878. Initialement nommé Iossip Vissarionovitch Djougachvili, il adoptera au cours de sa vie mouvementée une ribambelle de surnoms ou de faux noms avant de se faire connaître sous le nom de Staline, l’homme d’acier. Son père, Vissalion Djougachvili, exerçait la noble profession de cordonnier, qui lui assurait un revenu plus que convenable. Il était cependant connu pour son irrésistible penchant pour l’alcool. On le surnommait « Besso le Dingue », en référence aux violentes exactions auxquelles il se livrait sous l’emprise de dame gnôle. Fermement opposé à l’envoi de son fils au séminaire, il n’hésite pas à battre ce dernier ainsi que sa femme, Ekaterina « Keke » Geladze. Il frappe un jour son fils si fort que celui-ci urinera du sang une semaine durant. En dernière extrémité, il envoie de force Iossip dans une fabrique de chaussures réputée pour ses mauvaises conditions de travail. Vassalion meurt quelques années plus tard au cours d’une rixe de taverne. Le jeune Iossip a alors seize ans. Élève brillant doué d’un talent certain pour la poésie, il obtient une bourse et est envoyé au séminaire de Tiflis en septembre 1994. Il en sera renvoyé rapidement pour n’avoir pas assisté aux examens de lectures bibliques (il se vantera toute sa vie d’avoir été en réalité renvoyé pour diffusion de propagande marxiste).

Marginalisé, Staline se retrouve rapidement mêlé au milieu interlope russe. Il se révèle extrêmement doué pour le changement d’identité, la cavale et autres activités tout aussi utiles au criminel avide de liberté. Depuis les grandes famines de la fin du XVIIe et du début du XVIII, le milieu du crime russe s’était hiérarchisé en catégories de criminels: voleurs à la tire, pilleurs de coffres, tueurs… Au début du XXe siècle, cette organisation était si solidement ancrée que celui qui outrepassait ses attributions était aussitôt livré à la police, geste de mépris des plus extrêmes s’il en est. Par ailleurs, énormément de liens avaient été tissés au début du vingtième siècle entre le milieu du crime et le parti social-démocrate. À la recherche de fonds pour financer leurs campagnes et leurs actions, les soviétiques n’hésitaient pas pratiquer l’expropriation, c’est-à-dire le braquage d’établissements capitalistes (donc de banques, notez l’habileté de la formulation). Staline était justement parfaitement qualifié pour pratiquer ce type d’activités. Il est généralement accompagné par son complice de toujours, Kamo. La réputation de ce dernier était si grande qu’il est aujourd’hui considéré comme une sorte de saint patron par les criminels russes. Jugé être un tueur sadique par les hommes de la Tchéka, il sera cependant présenté comme un véritable héros du régime jusqu’à sa mort. Pendant la guerre civile, il fait subir à ses hommes des mises à l’épreuve: il arrache le coeur des officiers tsaristes, se livre à des actes de cruauté gratuite. C’est à un tel personnage que Staline avait associé son destin. Parvenu au pouvoir, il tentera de l’effacer de la mémoire collective, souhaitant dissocier son image de celle de ce bandit.

Tiflis, 26 Juin 1907. L’atmosphère est lourde, une chaleur oppressante règne en maître sur les rues de la ville. Un nuage de poussière s’est élevé à quelques centimètres de la chaussée et refuse de redescendre. Pas ou peu de bruit. De temps en temps, le claquement des sabots d’un cheval et le cahot irrégulier d’une voiture retentissent.
Vers neuf heures, la rue se peuple soudain. Une courte averse emplit d’eau les sillons tracés par les calèches. À dix heures et demie, une diligence traverse la place Erivan, escortée par un contingent de gendarmes. Soudain, un phaéton traverse à toute vitesse une rue adjacente et bondit en direction du véhicule. Un groupe d’homme lance des grenades sur l’escorte, puis ouvre le feu. Quelques bombes roulent à terre. Les malfaiteurs prennent la fuite avec le contenu de la diligence, soit 340 000 roubles qui transitaient de la poste à la banque nationale, l’équivalent de trois millions de dollars actuels. Le bilan est lourd, on compte trois morts et quarante blessés, preuve définitive de la supériorité du révolutionnaire géorgien sur le terroriste américain. À la tête du groupe, un jeune homme d’une vingtaine d’années à peine surnommé Koba, accompagné une fois de plus de son inséparable acolyte Kamo. Vous l’avez deviné, Koba est le surnom du futur Staline, inspiré du nom d’un héros populaire géorgien.

Quelques mois plus tard, il est arrêté et déporté en Sibérie, d’où il s’évade un an plus tard. Il est presque aussitôt ré-arrêté à Bakou. On l’envoie sous bonne garde au bagne. Lassé de ces allers-retours incessants et fort préoccupé par l’évolution de sa street credibility, notre héros décide de violer sa logeuse, qui tombe enceinte. Le parallèle avec l’affaire DSK ne fut pas établi à l’époque pour des raisons obscures. Malgré cette bavure qui aurait pu mettre la puce à l’oreille de ses gardiens, il finit par s’enfuir de nouveau en 1912. Il entre au Comité Central Bolchevik de St. Pétersbourg. Il est de nouveau arrêté et déporté en Sibérie, il s’évade de nouveau. Le jeune Staline commence à connaître les bagnes de Sibérie comme sa poche. Il y rencontre Lénine, qui l’associe à ses activités. Il s’exile à Cracovie puis à Vienne, avant de rentrer au pays. Une semaine après son retour il est arrêté et envoyé en Sibérie. Il y restera quatre ans avant d’être libéré par les troubles révolutionnaires de 1917.

La révolution propulse définitivement Staline dans le monde politique. Cependant, sa nature profonde de gangster le renvoie rapidement vers le côté obscur de la force. À la mort de Lénine, il intercepte et empêche la publication de son testament, où il conseille à tous de soutenir la succession de Trotsky et non celle de Staline, qu’il juge trop violent. Staline décide ensuite de se débarrasser de ses opposants politiques. Il commence par faire assassiner Trotsky. Celui-ci est forcé de prendre la fuite. Il se réfugie en Turquie, en France et en Norvège avant d’être finalement être abattu par un sbire de Staline en août 1940 dans une rue de Mexico. Simultanément, Staline décide de purger le gouvernement du reste de ses adversaires, en réalité de la totalité des proches de Lénine, en lesquels il n’arrive pas à placer sa confiance. Pour ce faire, il lance une série de procès truqués, accusant tantôt de terrorisme, tantôt de haute trahison des personnages influents du régime: hommes politiques, officiers et révolutionnaires de la première heure sont aux premières lignes. Ils ne disposent d’aucune défense, et subissent de régulières séances de torture qui les incitent à reconnaître leurs torts devant le tribunal. Les cellules dans lesquelles ils sont placés sont traversées par une gouttière, destinée à récupérer le sang versé. En conclusion de cet éclaircissement biographique, remarquez que la mort-même du grand homme est à l’image de sa vie: constatant qu’il ne quittait pas sa chambre, personne, ni proche ni médecin, n’osa s’aventurer dedans, craignant des représailles.







