Siboy : Bootleg Marabout en attendant Spécial

Remarqué par les amateurs de rap à partir de fin 2014, Siboy, le rappeur cagoulé le plus violent du rap jeux, a frappé fort pendant quelques mois en sortant freestyle sur freestyle via la désormais classique chaîne youtube Daymolition ou celle de son clippeur  James Cam’rhum. Dans ces vidéos à la mise en scène minimale (qu’on qualifiait encore il y a peu de street-clip), on voit le rappeur né au Congo faire preuve d’une rage infinie, développant clip après clip une gestuelle bestiale, saccadée, enchaînant des dabs improbables comme s’il était victime d’un sortilège vaudou (marabout !). Puis en avril 2015 il signe sur le label 92i de Booba. Après quelques morceaux montrant une rapide évolution (Barbarie, Exécution et Ennemi) et deux énormes banger, Mollo et Fucked up, en feat avec Juicy P pour l’un et avec Cahiips et Gradur pour le second, le rappeur originaire de Mulhouse disparaît de la circulation. Stupeur et frustration emplissent le petit cœur des adeptes de sa trap sauvage (pas de maladresse !).

 
Il déchaîne à nouveau les enfers plus d’un an plus tard (grosse gaaaaarce !) en sortant ce qui semble être le premier extrait de son tant attendu premier album (en fait non), Éliminé, puis enchaîne avec Mula un featuring au refrain très efficace, obligeant le Duc de Boulogne à sortir de son confort et à lâcher un vrai couplet. Son album est enfin annoncé, il sort le 30 juin prochain et a pour nom Spécial (ou Trap Life, comme vous voulez). Afin de se mettre en bonne condition physique avant ce choc thermique musical en approche (trap !), j’ai rassemblé tous les feats et freestyles du gaillard ainsi que quelques sons plus anciens (2011-2012) dans le bootleg mixé que vous trouverez plus bas.

 
Si vous n’avez jamais écouté du Siboy (bon déjà vous avez raté un vrai truc mais je vous pardonne parce que 1) vous lisez mon article et que 2) vous allez forcément devenir accro à cette trap de barbare aussitôt après), permettez-moi de vous présenter succinctement (c’est trop tard) ce joyeux drille. Pour faire plus simple on va le comparer à l’autre rappeur cagoulé du game, qui a d’ailleurs émergé pendant son absence et que vous connaissez forcément : Kalash Criminel. Bon, c’est sûr que la comparaison est foireuse, paresseuse et super attendue mais de vrais journalistes rap (ceux qui ont un compte twitter certifié, les bâtards) la font aussi, donc je vais me le permettre (et si vous n’êtes pas d’accord voilà ce que j’en pense). Pour rythmer le tout je vais faire des ad-libs tout au long de mon article à la manière de Siboy, qui ponctue tel le grand Alkpote (d’ailleurs j’ai fait un doublebootleg des sons hors-album de l’empereur, allez l’écouter bande de putes) ses couplets de sympathiques invectives telles que « enfoirés », « grosse garce », ou de « Marabout », en référence à son crew Marabout Gang et au label Marabout Music qu’il avait entrepris de monter. J’ai d’ailleurs également utilisé ce procédé dans mon mix (ainsi que dans les précédents) afin de créer une sorte de cohérence globale, même si cela énerve certains auditeurs (enfoirés !). Mais bon vous l’aurez compris, à l’écrit comme dans mes mix je fais carrément mon truc comme je le sens (gang’s !).

 
Du coup pour débuter cet amusant comparatif Siboy/Kalash Criminel (oui oui je vais vraiment le faire bougez pas), restons sur les ad-libs : en plus de ceux déjà cité, Siboy a souvent usage du désormais mythique « pas de maladresse ! » quand l’autre rappeur cagoulé préfère des gimmicks plus simples tels que « sauvage », « sauvagerie », « Oyoki » et autres « ta-ta-ta ! ». Oui à l’écrit c’est assez chelou, c’est le but (trap !).

 
Les deux sauvages cagoulés du game posent la plupart du temps sur des prods trap, Siboy rappe souvent sur ses propres beats (bien qu’il n’en ai produit aucun pour son premier album) alors que Kalash Criminel collabore avec des producteurs. Pas mal d’instrus présents dans le bootleg ont été composés par Siboy, ils sont identifiables à son tag « We live in a special kind of space ». Comme tous les trappeurs (ou trapézistes), Kalash et Siboy ont des textes très egotrip, le Mulhousien va tout de même plus loin en pratiquant une forme d’arrogance hyper assumée, comme dans Kiubb 2 : « Du trap, j’en fais, j’vous baise, et ça vous plaît » ou Mirinda : « Masta j’te l’ai déjà dit, j’suis pas au max de mes capacités ». Cette affirmation de soi peut prendre aussi la forme d’un positionnement politique : « L’état j’m’en tape, c’est pour moi que j’veux militer » (Doué).

 
Comme son homologue encagoulé (et 99% des rappeurs), Siboy aime à parler de ses ennemis et autres haters : « Si Facebook avait le mode ennemi, j’aurai plus de 100 000 demandes d’ajout », « On m’a dit baiser ses ennemis, c’est rentable » (Mirinda), « Mes ennemis me soupçonnent de vaudou, cagoulé avec un boubou » (dans Exécution), et bien sûr n’oublions pas l’entêtant refrain du morceau Enemy : « J’ai beaucoup d’ennemis, Mama j’ai beaucoup d’ennemis… »

 
Il partage également avec lui un talent dans une forme d’écriture simple, spontanée, faite de lignes efficaces, souvent courtes : « Quand j’baises, j’suis happy comme Pharrell Williams » (Mailler) ou le fameux « Détruire pour reconstruire, quoi, t’as cru que j’étais portuguais ? » (Barbarie). Il tombe parfois dans la facilité : « J’vais faire un tabac, comme les buralistes », mais il se rattrape par des lines plus inattendues comme « Nous tout est carré, comme Laure Manaudou » (Fucked up). Ce sens de la formule qu’il dit pratiquer sans aucun calcul fait jaillir pas mal de fulgurances comme la punch « J’veux baiser des jumelles, negro comme Oussama » présente dans Kiubb 3. Le marabout de Mulhouse fais beaucoup plus souvent preuve de cruauté que Kalash, comme dans Mailler : « Si réversible negro est ta veste, j’espère qu’électrique negro sera ta chaise », Mollo : « J’baises l’infirmière qui vient te soigner » ou dans Exécution avec le désormais classique « Tuer sans la torture, je trouve c’est du gâchis ».

 
Bon là je me rend compte que je vous ai pas mal parlé de l’écriture du bonhomme (pas de maladresses !), du coup je n’ai pas encore évoqué une caractéristique qui a son importance : l’interprétation. Alors que le Sevranais a acquis ses lettres de noblesses en rappant nonchalamment, avec calme, posant sa voix sans se presser sur le beat (même s’il fait preuve d’une certaine fureur dans les ad-libs que j’ai évoqué précédemment), Siboy déverse sa rage dans le micro sans s’empêcher quoi que ce soit, c’est pour lui comme une forme d’exutoire.  Bien qu’il rappe de façon énervée dans la plupart de ses sons il affirme ne pas répéter de formule définie et qu’il peut interpréter ses morceaux de multiples façons, selon son humeur. Il arrive souvent qu’il varie les intonations de sa voix : dans Mirinda elle se fait désespérée, presque plaintive. Dans d’autres morceaux (dont le trio Low/Jia/Lelo qui s’enchaîne dans mon mix) elle est plus calme, permettant de rendre le texte plus intelligible, d’aborder des thèmes moins egotrips.

 
En effet, comme l’autre rappeur cagoulé du 93 (trap !), Siboy aborde parfois, le temps d’une ligne ou d’un couplet, des sujets plus politiques (avec le très succinct « l’Afrique, l’Europe, tout ça ne me semble pas fair-play » dans Kiubb 2 par exemple) ou personnels : « Si je crie dans mes chanson, c’est le cœur qui parle » (Exécution), « Le respect c’est mieux que la monnaie : impossible d’le voler » (Lelo). Les rares fois où le thème de la religion est abordée (on se souvient de cette énorme line de Kalash), les punchs touchent juste, comme dans Doué par exemple : « Pas de religion dans la musique, phrase à méditer », « Les rappeurs j’vous croie pas, sur ça je suis athée ». Le membre du 92i évoque par brèves allusions son enfance : « Au Congo le Père Noël est mort, depuis le début/ Les cadeaux qui venaient par la cheminée, c’étaient des obus » (Mollo), « Connu la guerre, le bruit des armes dorlote/ Mon cœur un vaisseau, et il y a peu de place à bords » (Fucked Up). Bien qu’il pratique une forme de trap très egotrip où il est bon d’exacerber sa puissance virile (gang’s !), il n’hésite pas à dévoiler ses doutes, son rapport à la mort, comme dans Jia : « On fait tous l’erreur de répondre, quand la mort nous appelle en inconnu » ou Mailler : « La mort vient toujours après la fête ». Il parle également de ses responsabilités, assumant ses motivations bassement pécuniaires : « Mes negros comptent sur moi, mon futur compte sur le biff de la SACEM » (Barbarie), « Tous victimes du système, il faut taffer, pour être quelqu’un, je regrette mon enfance à chaque pépin » (Jia), et en dit plus sur sa vie privée « J’ai un marmot sur le dos, pour lui j’ai mis la cagoule sur la tête » (Mirinda).

 
Pour finir avec cette comparaison on remarque que nos deux rappeurs viennent du Congo, ce qui se retrouve un peu dans leur musique puisqu’ils émaillent leurs couplets de phrases en lingala, Siboy rappant également une bonne partie des refrains de Lelo et de O’Yebi en cette langue.

 
Voilà, on peut dire que j’ai fait le tour de la comparaison entre les deux rappeurs cagoulés ayant émergés ces dernières années en France. Bon, j’avoue que c’est un peu laborieux (pas de maladresses !) et que certains rapprochement sont un peu faciles (trap !), mais au moins vous voilà bien rencardés sur Siboy (bien que je doute que vous ne le connaissiez pas si vous traînez souvent sur ce site), et ça m’a permis caser un max de grosses lines du bonhomme (sorry pour le spoil les gars). Trêve de bavardage (enfoiré !), la musique !

 

 

TRACKLIST :
Siboy – Mailler (Intro)
Booba – Zer feat. Siboy
Siboy – Exécution
Siboy – Mirinda
Cahiips – Fucked Up feat. Siboy
Keydou – Keydou’ble violence lyrikale feat. Siboy (Interlude)
Siboy – Enemy
Siboy – Low
Siboy – Jia
Siboy – Lelo
Siboy – Morceau inédit (Interlude – fin O’Yebi)
Siboy – Doué
Siboy – Kiubb 3
Siboy – Ouragan
Siboy – Barbarie
Juicy P – Mollo feat. Siboy
Siboy – Morceau inédit (Interlude – début Mirinda)
Freestyle Frenchman – Konbini
Siboy – O’ Yebi
Siboy – Crazy
Siboy – C’est faux
Siboy – Kiubb 2
Siboy – Kiubb 4
Cahiips – Maudit ou béni feat. Siboy
Siboy – Morceau inédit (Interlude – fin Kiubb 2)
Siboy – Kiubb 1
Siboy – Pas de maladresse (Outro)

Le bootleg est disponible en téléchargement, découpé piste par piste ici !

Nessbeal, la Mélodie des Souvenirs

Je déambule dans ma Bretagne, maxi pack de Kro’ sur le dos. J’ai 15 ans. Mon sac a tellement porté ces cartons de blondes qu’il en a pris la forme naturelle. C’est le week-end et comme chaque fois, un seul objectif : se mettre la taule, et surtout, se coller aux enceintes qui vomissent du rap sans respect envers les voisins et la maréchaussée. La veille, j’ai acheté l’album de Nessbeal, La Mélodie des Briques, et il me tarde maintenant de le faire écouter aux miens en descendant cette bière de chantier. Je n’ai pas conscience à ce moment de l’impact que le style et les propos du porte-étendard des Hautes Noues auront sur moi. Pourtant, près de 10 ans plus tard, aucun texte de Nessbeal ne m’est inconnu, tous ses mots religieusement gravés dans ma tête, enfermés à jamais. Mon évangile à moi.

Beaucoup d’encre a déjà été jetée sur la trajectoire du rappeur. De ses débuts et de ses déboires, il y a peu de secrets. NE2S sera présenté de façon quasi-systématique comme l’éternel artiste raté. Toutefois, au-delà du tangible, de ce qui s’observe et se discute, il y a l’abstrait et ce qui appartient à l’expérience de chacun. Dans mon monde, Nessbeal est bien entendu un rappeur maudit mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un héros triste, à la rapière surmontée d’une plume, jeté dans un univers morbide et faussement festif, qu’il ne se contente pas d’ailleurs de décrire mais aussi d’escrimer. Sur son visage se dessine ainsi la dualité de son univers fait de mélancolie et de réjouissances: larmes tatouées, sourire argenté.

Je ne sais pas si c’est moi qui ai grandi ou si cette musique est privée de héros de cette stature aujourd’hui, mais à bien y regarder, il manque au paysage actuel une telle personnalité. Nessbeal me manque ; nous manque. Rendons-lui hommage à travers anecdotes et souvenirs personnels. Autopsie partiale d’une trajectoire où il sera question de chips claquant un cul, des Misérables et des années 2000.

Nessbeal le Magnifique

« T’as la même tête que E.T. comme cet apprenti de Nessbeal ». En termes purement textuels, le clash opera mettant aux prises Nessbeal et Médine / Youssoupha était vecteur de malaise, bien que représentatif d’un certain rap passant en radio. Un pet de mouche dans une fromagerie en somme. C’est au niveau idéologique que cette confrontation se faisait intéressante car le rap conscient se faisait mettre dans les cordes par un rappeur qui s’autoproclamait analphabète, garant d’un rap ancré dans le béton. Un comble merveilleux où les mots glissent sur l’illettré car vides de sens. Dès lors, Nessbeal ne pouvait pas perdre, intouchable dans sa position pleinement assumée. Si aujourd’hui, tacler le rap de bibliothèque est de bon goût, il y a quelques années, il fallait tout de même porter ses couilles pour s’attaquer aux fers de lance de ce mouvement. Pour autant, cette line de Youssoupha révèle une vérité : Nabil Selhy, c’est d’abord une gueule pas comme les autres.

A chaque pochette d’album, immanquablement, la face de Nessbeal apparaît. Entre la paupière et le sourcil, une cicatrice dessine comme un tracé de circuit Nascar. Visage allongé, crâne rasé et regard toujours braqué vers l’auditeur, Nessbeal en impose. Jouant sur son physique longiligne, NE2S s’expose torse-nu dès l’un de ses premiers clips, L’œil du Mensonge. On peut l’y voir gesticulant, pris de quasi-convulsions sur un sample du Silence des Agneaux repris par Animalsons. Le malaise est renforcé par la lumière métallique du clip et surtout le maquillage mat du rappeur, le présentant comme un monstre quelque peu inhumain ; une ressemblance avec Gollum probablement non intentionnelle. Nessbeal finit ces 4 minutes avec le visage ensanglanté et un refrain qui tabasse l’instru jusqu’à plus soif. Depuis, l’image d’un Nessbeal sec et décharné, un peu fou, est imprimée dans ma mémoire. Cette image fantomatique survole d’ailleurs toujours l’ensemble de son œuvre, même dans ses instants les plus édulcorés.

Pourtant, à l’époque, le résident de Villiers-sur-Marne n’avait pas encore tout à fait atteint sa forme finale. Comme un bon boss de jeu-vidéo, l’esthétique de Nessbeal, et ainsi son impact, a évolué plusieurs fois jusqu’à atteindre un corps tatoué de multiples signes mystérieux, ce qui sera sujet d’interrogations, voire de moqueries selon une interview. Une nouvelle fois, les attaques envers Nabil ne perceront pas l’armure. Au contraire, elles feront de lui un type authentique, sans pudeur, et même intègre en rappelant (à sa manière) que le rapport au corps est une affaire personnelle. C’est d’ailleurs avec la même vergue qu’il avait défendu les filles faciles. A la question « Pourquoi respectes-tu les biatches ? », Nessbeal rétorquait, tout sourire : « Alors Dieu doit nous pardonner à nous mais pas à elles ? ».

De ses tatouages donc, il est question du Chat Botté sur la main, de son label, de ses faits d’armes musicaux, mais aussi de choses plus obscures telles qu’un couteau tranchant sa gorge. Dans une interview légendaire de Booskap surnommée « Booskador » (indisponible depuis), Nessbeal raconte les stigmates de son corps, explique que certains tatouages ne sont pas terminés, que d’autres ont été faits sous alcool ou bien encore qualifie certains de « n’importe quoi ». Nessbeal se présente comme un énergumène, un terrain vague sur lequel on a tagué à outrance sans trop de cohérence, intuitivement. Il jouit donc d’un style inimitable car, si rien n’est calculé, tout est instinctif. Ness’ est un animal sauvage.

Le Loup, la Fouine et le Grizzli

La carrière de Nessbeal ne pouvait franchement pas mieux débuter. Certes, l’album H.L.M Rézidants en collaboration avec son groupe d’alors, Dicidens, a connu des conditions de sortie calamiteuses, le disque s’étant retrouvé dans les bacs environ 4 ans après l’enregistrement. Toutefois, Nessbeal s’est vu dès le début des années 2000 offrir une place dans le 92I, profitant ainsi de la lumière de Saint Booba. Il aurait même été question d’un album commun entre les deux compères. C’était bien sûr sans compter la hargne de Ness’, on ne dompte pas le loup même dans la bergerie. Voyant que Booba ne lui permettrait pas de sortir un album sitôt, Nessbeal s’enfuit emportant son talent avec lui. Je me demande souvent ce qu’il serait advenu s’il n’était pas parti. Aurait-il connu le destin des autres membres ? A savoir rester dans l’ombre, figurant dans les clips de B2O, au mieux sortant un unique album. Ou aurait-il pu profiter vraiment de l’exposition de Booba pour exploser ? On ne le saura jamais mais les possibles suscitent encore en moi beaucoup de fantasmes.

Comme Moïse, Nessbeal entame donc sa traversée du désert. Elle comprendra des réussites, des échecs, des virages à 90 degrés, mais elle n’empêchera pas le rappeur d’avancer. Dans une interview, il confiait : « Le désert, y en a qui l’ont traversé en quad, en moto. Moi, je l’ai traversé en claquettes. Les Cortez ont fondu ». La galère donc, Nabil connaît. Elle l’accompagnera d’ailleurs en filigrane dans toute la carrière de celui-ci. Un leitmotiv que l’écriture de NE2S arrivera à sublimer, car c’est bien là toute la sève du MC : raconter le quotidien avec une écriture brute mais travaillée. C’est la raison pour laquelle il est imparfait de qualifier le rap de Nessbeal d’analphabète. Au contraire, dès lors que l’on regarde plus loin que les fautes de conjugaison, l’argot et le langage propre au rappeur, Nessbeal est un maître qui cache une écriture hautement qualitative.

Il l’avouait d’ailleurs sans peine : son meilleur allié est le dictionnaire. Dès qu’il ne comprend pas un mot, il en cherche la signification dans le Robert et tente de replacer celui-ci dans un texte. En parallèle, il s’impose un régime spartiate en s’obligeant à écrire tous les jours, une résurgence peut-être de son intérêt pour les films comme 300, Gladiator ou plus récemment la série Spartacus.

On a rarement vu telle écriture frappée du sceau de la souffrance. Au moins dans les deux premiers albums, elle est omniprésente. Elle semble ni subie, ni espérée, simplement vécue et surtout magnifiée par le regard que lui porte Nessbeal. Elle est vécue ainsi par lui-même (Clown Triste, Funestre Ecriture…), par les autres (Princesse au regard triste, L’œil du Mensonge…) ou de façon plus globale (Les larmes de ce Monde, Au-delà de l’Horizon…). Par ailleurs, Nessbeal est rompu à l’exercice de la métaphore et de la comparaison, donnant à ses textes une saveur supplémentaire et la consistance du bitume sur lequel prend assise son quotidien. Si son rap fait la part belle à ses maux, il n’en reste pas moins que Nessbeal a l’injustice sociale dans le viseur, défendant en même temps une certaine idée de la culture de quartier. Il était monté au créneau contre Fadela Amara (ancienne présidente de Ni Putes Ni soumises, qui rentrera au gouvernement Sarkozy plus tard par opportunisme) dans Réalité Française par exemple. Nessbeal a à cœur les problématiques d’intégration, d’appartenance et pose la question de la place de chacun, lui qui oscille entre amour des Hautes Noues Peace et du Maroc. De même pour ce qui est du rap, NE2S n’aura jamais su trouver sa juste position entre rap commercial et underground, lui qui rêvait de vendre du rap de Tess en passant par les canaux habituels, notamment Skyrock. Doux rêveur.

Beaucoup de rappeurs ont porté ces revendications, la plupart d’ailleurs dans le rap conscient. Ce qui pose évidemment la pertinence du clash avec Médine. Bien sûr, ce qui différenciera Nessbeal est son positionnement ultra-street. On se souvient de la saillie verbale, comme un crachat, avec laquelle il concluait le morceau Emmuré Vivant sur la compilation Hostile 2006 : « Un saucisson dans le cul facilite l’intégration, ma génération : un outrage à la civilisation ». Sans l’interprétation de Nessbeal, il est clair que ses textes auraient moins d’impact, NE2S est une sulfateuse qui crache ses mots comme des balles, l’argot et les termes arabes tranchant les phrases.

Deux albums et une mixtape plus tard, devant les « échecs » se succédant, le khey du 94 retravaille sa musique avec le résultat que l’on connaît : un album nommé NE2S où l’on retrouvera des sonorités bien différentes, calibrées pour les clubs. Sa rencontre avec La Fouine va aussi modeler cet album grâce auquel il vendra davantage, mais en contrepartie, perdra une partie de son public d’origine. Avec NE2S, Nessbeal signe le début de la fin et l’album suivant, Sélection Naturelle, ne renversera pas la tendance. La question se pose alors : dans quelle mesure Nessbeal est réellement maudit ? Mais surtout, quelle est sa part de responsabilité dans cette carrière en demi-teinte ?

Sans ratures?

Personnellement, j’ai toujours vu Nessbeal comme un rappeur à la personnalité forte, authentique, et il m’était évident que cela seul, associé à une musique de qualité, suffirait à le porter au Panthéon. Constat amer aujourd’hui en retraçant le parcours de celui-ci. Cependant, en analysant le chemin parcouru et les voies empruntées, il est clair que Ness’ n’a pas mis toutes les chances de son côté tant la communication, parfois contradictoire autour des projets, s’est faite comme le rap du concerné : instinctive. Maudit, vraiment ?

La carrière de Nessbeal n’est pas exempte de tout défaut comme on voudrait bien le croire. D’abord, il y a cette habitude pugnace de copier les modèles de réussites de l’époque. Pas artistiquement, car il s’agit d’un rappeur unique, mais dans la stratégie de développement. Si l’on repense à la Mélodie des Briques et que l’on se réfère aux standards d’alors, on constate que l’album présente une structure archétypique. On y retrouve, par exemple, l’éternelle chanson-constat sur le monde – et il faut bien mettre le mot «Monde » dans le titre sinon ça ne marche pas. En 2006, Sinik nous avait donc servi Un Monde Meilleur, Sniper rappait Dans mon Monde, et Nessbeal versait Les Larmes de ce Monde. Les exemples sont légions. Autre élément commun que l’on retrouve dans divers projets mainstream d’alors : la chanteuse de R’n’B au refrain d’un titre souvent triste, voire de plusieurs morceaux. Au mieux (et encore), les rappeurs s’acoquinaient avec Kayna Samet ou Wallen, malheureusement pour nous, NE2S invite la pire voix de la chanson française sur le titre Peur d’Aimer : Vitaa. Suite au succès des compilations Raï n’B Fever, le marocain succombe également et présente lui aussi deux morceaux aux sonorités orientales avec Loin du Rivage et Maroc Sticky. Enfin, les années 2000, c’est également l’époque du kickage en règle sur le dernier morceau et si possible accompagné de son crew. La Mélodie des Briques finira donc elle aussi en meute avec le groupe Dicidens sur Chute Libre.

A chaque album, Nessbeal s’est donc efforcé de préserver une structure d’ensemble qui ne soit pas trop éloignée des gagnants de son époque. C’était d’autant plus vrai avec le troisième album, NE2S. Comment expliquer alors que d’autres albums ayant des structures préétablies aient pu agglutiner les disques d’or et que les salves de Nessbeal ne touchent jamais leurs cibles ? La réponse : l’authenticité.

Nessbeal n’a jamais caché vouloir rapper pour les quartiers tout en s’ouvrant aux oreilles de tous. Là se trouve toute la contradiction de sa démarche. Ness’ réutilise les formules édulcorées et diffusées par Skyrock notamment, mais refuse lui-même d’affiner son propos pour la masse. Ainsi, la musique de Nessbeal, hachée, argotique, est difficile d’accès pour le tout-venant. Même les morceaux a priori légers comme Amnézia comportent en eux un aspect dérangé. Quant aux quelques rares titres commerciaux dénués de gravité tels que After ou Ça bouge pas, ils sont dispensables car inefficaces, Nessbeal étant définitivement taillé pour le tragique. En confrontant la culture de la rue avec la démocratisation du rap, Nessbeal a offert une musique intéressante mais pas si vendeuse.

Cellulite Dance & Louis Ferdinand Céline

Nessbeal se présente donc comme une personnalité complète, quoiqu’un peu déroutante. S’il est commun de penser que Ness’ est un rappeur street et hardcore, habitué des hymnes banlieusards que peuvent être des titres comme Kheye ou La Mélodie des Briques, il surprend par une écriture fouillée autant qu’instinctive et pleine de références, parfois troublantes. A l’image d’Eternels Regrets dans lequel il cite Gavroche, célèbre personnage de Hugo ou encore de Ça ira mieux demain où Nessbeal se permet de reprendre une citation de Voyage au bout de la nuit de Céline : Chacun pleure à sa façon le temps qui passe. Et dire que c’est Booba qui eut le privilège de la comparaison avec le maître littéraire. La gouaille de Nessbeal et son regard attristé sur le monde en a bien plus l’étoffe.

On se souviendra aussi de Nessbeal pour la réédition inutile à 20 balles de La Mélodie des Briques. Dans mon adolescente naïveté, je pensais y trouver les morceaux remixés ou des inédits… Ness’ n’y avait ajouté qu’une seule exclu, mais pas n’importe laquelle : Romance Noire ; peut-être son plus grand morceau. Même désenchantement lorsque sort la mixtape RSC : Sessions Perdues. La plupart des titres étaient déjà bien connus. Pire, le DVD accompagnant la version collector censée renfermer un documentaire sur Nessbeal se révèle être un pétard mouillé. Le reportage est vieux de plusieurs années et revient seulement sur la genèse de La Mélodie des Briques. Nous n’y apprenons pas grande chose.

Heureusement, Nessbeal c’est aussi des surprises au-delà même de la musique. Qui n’a pas vu les multiples interviews de celui-ci a raté de belles images. Jamais la langue dans sa poche, naturel au possible, Nessbeal se livre toujours avec le sourire et n’hésite pas à balancer tout ce qui lui passe par la tête. Tantôt ayant du mal à s’exprimer, faisant penser à un collégien, tantôt étant très lucide sur des questions d’actualité diverses.

Enfin, pour beaucoup, Nessbeal c’est surtout ce morceau à contre-courant dans lequel il crie son amour aux poids lourds en compagnie d’Orelsan sur Ma Grosse. Une chanson aux antipodes de que l’on peut entendre souvent sur le cliché de la femme modèle. Et comme si le titre ne se suffisait pas à lui-même, une internaute donna à Ma Grosse le visuel mérité en mettant en ligne une vidéo où elle assume pleinement ses formes, et dans laquelle le ridicule est le dernier de ses soucis. Un moment anthologique fait de danse, de chant sans retenue où l’intéressée finit par claquer ses fesses avec un paquet de chips sortie de son t-shirt. Pas certain que les rondes se sentirent représentées (surtout à la vue de la silhouette de la concernée) mais Ma Grosse trouva son égérie légitime.

Un fantôme tant attendu

Nessbeal a donc traversé plus d’une décennie de rap, depuis la sortie de HLM Rézidants jusqu’à son dernier tir, Sélection Naturelle. Il a partagé le micro avec les plus grands vendeurs tels que Booba et La Fouine, a croisé le fer avec des figures que l’on pensait intouchables : Youssoupha et Médine. Nessbeal a laissé une trace persistante dans l’histoire de cette musique. Chacun ayant un rapport particulier à son œuvre, les uns étant séduits par la noirceur des propos, d’autres encore par la personnalité attachante du rappeur mais aussi de sa carrière en dents de scie. Le public aime les perdants magnifiques. Aucun doute sur le fait que Nessbeal en est un.

article nessbeal

Juin 2015, Nessbeal annonçait un nouvel album avec le titre Jeune Vétéran. 2 ans plus tard, les fans attendent encore. Il y a quelques jours pourtant, sortait une image où l’on voyait Nessbeal entouré de Seth Gueko et Kool Shen pour le tournage d’un film en Thaïlande. Encore une fois, NE2S surprend. Et si la suite ne s’écrivait pas en musique mais en images ?

nessbeal article 2


PS : je tiens à dédier cet article à mon chat Nessbeal. J’aurais pu l’appeler Eliott, Zidane ou Saucisse comme tout le monde, mais ne jugez pas, certains pères donnent à leur fille le prénom de leur ex. Nessbeal est finalement mort écrasé par une voiture le 6 septembre 2015. RIP Neness.

Bootleg: Hamza – Baby C’mon

Bootleg réalisé par : Crem / Cover : Thomas / Texte : Napoléon LaFossette

Le second semestre 2016 a permis à Hamza de distribuer de l’amour musical à tire-l’arigot. Zombie Life, New Casanova, Santa Sauce

Le hic, c’est que son public a longtemps attendu de pouvoir écouter ces deux dernières démonstrations de mojo sous le soleil estival. Puisqu’entre un EP ensoleillé balancé entre deux gouttes de pluie sentant fort la Toussaint et l’autre entre deux flocons de neige de Noël, le Belge aura pris un malin plaisir à nous rappeler comme il est long à venir cet été. Et c’est presque comme si on avait pu commencer à effleurer l’idée de s’en lasser.

Et alors qu’un nouvel effort du SauceGod est prévu dans les semaines à venir, il était temps de rassembler tous les morceaux parsemés sur la route de l’été par Hamza. Featurings sur d’autres projets, morceaux leakés, doses de sauce distribuées pour le plaisir: au total, une bonne quinzaine de morceaux est rassemblé dans ce bootleg. Pour faire le point sur tout ce que nous avons manqué de lui, et surtout pour nous donner à tous envie de cramer nos maigres deniers dans des bouteilles d’alcool en carré VIP, histoire de fêter le retour des beaux jours.

Joyeuse écoute.

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Cover Small

hamza tracklist

Chronique : BARABARA – En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon

Comme un crachat sous la pluie, la musique de Barabara est venue détonner dans le catalogue rap de ce début d’année caractérisé par un flux incessant de sorties, de plus ou moins bonne facture. Les plein-phares dans la gueule, l’ombre projetée des douces formes d’une racoleuse sur le trottoir et le plein à ras d’éthanol, le Barbouze conduit sa musique de cuites en putes, traîne ses fantômes attachés à la carlingue. Arme de poing dans la boîte à gant, le Barbouze se dévoile tandis que les pistes s’enchaînent et que le paysage défile. Road trip sur fond d’idées noires, Barabara image son disque comme un film, entre spleen, story-telling et trompe-souffrance.

« Navigue en vue dans les eaux troubles de mon mental / A travers réalité brutale et fantaisie digitale »

Appréhender Barabara et sa Mustang exige de l’auditeur un degré d’empathie certain. L’objet de cette sombre balade en V8 où se mêle testostérone, solitude, désir d’évasion et de nostalgie est le personnage même de son auteur, central, dont l’équilibre oscille entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon, la fiction se mêle à la réalité d’un vécu que l’on devine bardé de cicatrices et il est difficile de déceler ce qui relève du vrai et du faux. Barabara est un conteur qui transpose à son univers beaucoup de sa noirceur personnelle, donnant à cette dernière un cadre pour mieux s’exprimer.

Le personnage/rappeur donc, s’illustre sur huit pistes tantôt au volant, tantôt au comptoir, en passant par la station-service. Qu’importe le lieu, celui qui s’était déjà illustré dans son précédent projet Il était une fois le Barbouze, énumère ses pensées sombres, humeurs et pulsions. Le personnage divague hors espace-temps, rêve de crânes fendus et d’asphalte hurlant, croise même le Petit Prince qui lui demande de dessiner une… émeute. Le propos est tel que se dessine dans cet EP une lutte constante entre Barabara et son côté obscur. Ainsi, ces huit pistes sur quatre roues fonctionnent comme une course poursuite interne. Barabara est seul sur la route mais semble fuir. Fuir l’Autre, le Ça cher à Freud, ce double chaotique et instinctif, sauf qu’ici les pulsions, même assouvies, anesthésient jusqu’à la sensation de bonheur. Une course poursuite apathique qui prend fin d’une belle façon : Barabara laisse son traîne-con sur le bas-côté, s’autorise à se rappeler le passé sur la dernière piste, et l’on peut se demander si le Barbouze s’accepte enfin, tout entier, avec sa part sombre.

« L’attraction fatale de l’amour, de la drogue, de l’alcool… »

Le champ lexical invoqué par Barabara est intéressant en cela qu’il démontre par quels moyens celui-ci tente d’estomper ses souffrances, d’y trouver du réconfort. Pas une chanson n’omet de mentionner ce qui obsède ce fou du volant : l’alcool, la vitesse, les femmes et les métacarpes prêtent à heurter. Dans sa chevauchée sauvage, le Barbouze drift sur des flaques d’éthanol, baise des bombes anatomiques, et caresse du poing serré des visages à démolir. L’ivresse délivrée par l’alcool et la vitesse, l’enchaînement d’images accentuent la démonstration de ce que représente la souffrance du Barbouze et qu’il doit atténuer par ces différents moyens. Pire, ces substituts semblent avoir une emprise si forte sur le fonctionnement psychique du personnage, qu’en fin de compte, ils motivent plus qu’ils ne freinent les turpitudes du rappeur. Barabara semble un homme maudit, dont le destin ne lui offre d’autre choix que de tracer sa route dans le désert.

Il serait pourtant réducteur de considérer l’univers du concerné à ces leitmotivs. La musique du Barbouze est tout le temps imagée, chaque track est scénarisé, donnant à cet EP un aspect « lyrisme apocalyptique ». Barabara dessine, en effet, un monde en fin de vie avec allégresse et violence. Un DarkKnight rider que plus rien ne touche. Il interpelle ainsi l’auditeur autant sur l’audition que sur l’imaginaire faisant de lui également un spectateur. Par malheur, aucun clip n’accompagne la promotion de ce projet sorti en toute intimité. Il aurait pourtant été le bienvenu pour appuyer l’effet lors de l’écoute.

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« Je parcours le monde comme son cul, en chevauchée sauvage… »

Le tour de force de ce disque naît entre différents éléments qui se confrontent. L’on vient d’évoquer la rencontre entre les relents de Barabara et les images lancinantes par exemple, offrant à ce En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon une atmosphère sombre mais élégante, un beau film en noir et blanc. Par ailleurs, cette force a aussi pour origine le mariage de la vitesse, très souvent évoquée, avec la lenteur factuelle du projet, renforcée par la nonchalance du Barbouze. Il s’agit autant d’une mise en abîme rétrospective et posée à l’image du titre Au-delà du goudron, que d’une volonté de destruction tel que le morceau Sur la basse le propose. Le calme parfois apparent vient donc trancher avec les mots durs. Ces mots sont d’ailleurs lâchés avec un tel calme qu’ils semblent sortir de la bouche du Barbouze par habitude, comme s’ils étaient pendus à ses cordes vocales depuis toujours. Glaçant.

Rappelons enfin que la gouaille du Barbouze, son indolence, rappelle des figures que lui-même cite dans son disque : Gainsbourg et Bashung. Le même amour de la provoc’, de la goutte ou du téton. La femme est tantôt chienne, tantôt déesse. De la même manière, il est possible d’entendre nombre de références à la variété française, dispatchées ici et là. Plus proche de nous, en ce qui concerne le rap, le flow et la voix du Barbouze ne sont pas sans rappeler ceux du C.Sen, rappeur du 18ème. Dans le rapport à certaines choses, l’alcool ou les femmes, ces deux rappeurs se retrouvent également, et on peine sans mal à reconnaître que Barabara aurait pu être à l’origine de morceaux comme Le Sosie ou Le Couloir présents sur le premier album de C.Sen, Correspondances.

Le Barbouze, non content donc d’apporter un concept original et frais, se permet donc de passer à la casse la « Ride » classique. Au diable les lowriders, le soleil chaleureux et innocent. Ici, la gomme dérape sur le goudron bouillant tel des lacérations, la route est à plaie ouverte comme le chauffard, tandis que le soleil, omniprésent, règne sur le chaos désertique. Barabara nous propose, au final, rien d’autre qu’une Ténébreuse Mad Max Musique, saupoudrée d’humanité dans sa forme dépressive, pulsionnelle et jouissive. Le voyage est court, une petite demi-heure d’écoute, mais dès la première piste lancée, alors que sonne un sample de Give up your guns de The Buoys, l’auditeur est pris dans une tourmente pleine d’adrénaline, le cul vissé dans le cuir sec de la Mustang. Paré pour une excursion en pays sombre.

Kekra à la Gaïté Lyrique : des masques, de la lumière et des femmes…

Et autant vous dire que vos 25€ n’entaient pas perdu.

kekra affiche concert

Mon aventure a commencé à 18h à Chatelet (avec  2h d’avance pour redorer le blason des congoïdes au sujet de la ponctualité), j’attendais d’autres personnalités des internets pour ne pas m’enjailler solo. Préparation mentale avec Vreel 1 et 2 dans les oreilles tout en travaillant les abducteurs et les ischios jambiers avant le grand moment (et en regardant du coin de l’œil les passants tombaient de l’escalier).

18h53, je rejoins un Teobaldo déambulant dans la rue déjà masqué, le concert avait déjà commencé dans sa tête. Après avoir tapé un grec (de qualité moyenne) en compagnie d’une troisiéme protagoniste (un sosie de Lauryn Hill), on arrive le ventre plein à La Gaité Lyrique. 20h pile (vous pouvez être fière de moi mes congoïde), et comme prévu (car on parle quand même de rap français), le concert n’a pas commencé. Pas de première partie, ce qui est assez rassurant : on ne perd pas de temps, on envoie la purée directe (reste calme petit coquin).

En attendant, la salle se remplit, l’alcool coule à flot et les filles affluent à gogo (dit rapidement, on aurait dit du Nekfeu). Le DJ chauffe la salle avec un mix de Booba, Young Thug, 13 Block…

Captain Nemo, le DJ officiel de Kekra, fait son entrée, masque de chirurgie sur la face… la foule s’impatiente, tandis que des séquences de l’Attaque des Titans sont diffusées sur les 3 écrans géants de la salle. Celui qui a fait ça, si tu me lis, sache que t’es le meilleur d’entre nous.

21h, Walou retentit : les hostilités commencent. C’est Terminator 2, c’est Universal Soldier, c’est le combat final de The Raid 2 : la foule est en délire, et aussi incroyable que cela puisse paraitre, il n’y a aucun drapeau algérien mais marocain qui se brandit, alors qu’il y en a même lors de match de hockey au fin fond de l’Ohio. Tout le monde chante en chœur et en totale harmonie. C’est comme ça qu’ont débutés les 80 minutes de concert sous adrénaline pure.

Kekra enchaine avec Baldwin, l’outro de Freebase 3 qui a bercé les oreilles des fans depuis ce fameux 14 Juillet 2016 (et autant vous dire qu’il y a une petite surprise dans la vidéo).

Les 350 700 personnes spectateurs étaient aussi réactifs sur les singles (AWW, Pas Joli, Sans Visage, ou encore Méfiant) que sur les titres bonus de Vreel 2, sorti il y a moins d’1 mois (Uzi, Dans l’allée et J’suis la pour… qui a mis la foule dans un état de transe rarement égalé). Un concert en forme de célébration de l’amour, puisque dans un premier temps, Kekra répétait continuellement (comme à son habitude) qu’il aimait son public (certes pas très nombreux si on se base sur ces ventes, mais fidèle) et dans un second temps, le public lui rendait bien, surtout ses compatriotes des Hauts-de-Seine qui le tcheckaient, et  tentaient de le prendre dans leurs bras.

Comparable à une bouteille de Coca Cola dont on aurait introduit un mentos avant de le refermée, la petite salle de la Gaité Lyrique était sur le point de prendre feu après que Johnny Valliday ait posé Samosa, J’connais Personne, et surtout, surtout le son grime par excellence (si on ne connaît pas Grems, parce qu’il faut quand même rendre à César ce qui est à César) : 9 Milli. Je peux témoigner de la folie dans la salle quand il l’avait interprété à la soirée de Noisey/Viceland 3 semaines auparavant dans la même salle, mais en comparaison de ce soir, c’était une promenade de santé. Les femmes jetaient leurs masques pour déployer leurs plus belles voix et dévoiler leurs jolis visages, je tombais amoureux toutes les 30 secondes). Le public mimait des danses étranges mais synchros avec Kekra sur Satin, et des sauts dignes d’épreuves olympiques sur Boombastik

Vinrent ensuite les 3 moments les plus importants de la soirée : le début laborieux de Baldwin, le passage de Family où tous les frères d’armes de Kekra l’ont rejoint sur scène pour un grand moment de partage et d’amour comme ses textes le véhiculent, et enfin, le point culminant de ce concert, le live d’un son totalement inédit (qui sera peut-être sur FB4 ou Vreel 3, qui sait) : Pull Up.

En conclusion, un show (presque) parfait : Kekra faisait preuve d’une vraie aisance sur scène, sachant parfaitement s’adapter aux réactions du public (dit comme ça, on dirait je parle d’une meeting de Sarkozy), balançant des vannes et des blagues comme s’il connaissait chacune des personnes présentes dans la salle, son backeur maitrisant chacun des 16 et assurant qu’il n’y ait aucun moment de flottement, sans compter les jeux de lumières époustouflantes, et la prestation impeccable de Nemo …

Une réussite donc, sans aller jusqu’à affirmer que l’on a assisté au concert de l’année (l’année où Gucci Mane débarque en France, la place est déjà réservée). On regrettera juste que le public n’ait pas vraiment suivi sur les 2 freestyles qui faisaient office d’amuse gueule en attendant Vreel 2, « Freestyle 2612 » et « Envoie la monnaie », et le fait que Kekra n’ait joué aucun titre de Freebase 1 ou d’autres extraits de Vreel 2, comme Porque Hombre ou Alexander Wang (pour ceux qui veulent concrétiser en fin de soirée), ou encore Styliste qui doit juste être magistrale en live.

Pour conclure, Kekra a fait rejouer « 9 Milli » mais cette fois, ce sont les mecs de son équipe qui s’occupaient du show pendant que l’intéressé s’éclipsait dans la plus grande des discrétions, sans que le public ne s’aperçoive (à l’exception de votre serviteur ici présent, qui capte tous les trucs louches du coin de l’oeil). La scène a aussitôt été envahie par certains mecs du public, ce qui m’a rappelée la séquence de World War Z quand Brad Pitt est en Israël, le seul moment utile de tout le film.

Pas de séance photos ou de dédicaces, mais pendant que certains faisaient un débrief de la soirée, un sosie de Bruno Le Maire s’improvisait mannequin pour la marque A AU CARRÉ, soutenue par Kekra et d’autres tombaient (au sens litteral du terme) sous les effets de l’alcool et du shit de mauvaise qualité.

Une soirée riche en émotion.

Une discussion en profondeur avec Nikkfurie (La Caution)

Alors à la base c’était censé être une vraie interview mais 1. on avait pas trop préparé de questions 2. Nikkfurie est très bavard et on s’est donc contenté de l’écouter parler en laissant tourner le dictaphone 3. A un moment je me suis levé pour aller pisser, je suis revenu, il avait même pas terminé sa phrase -j’vous jure que c’est vrai.

Du coup on a appelé ça « discussion en profondeur » pour faire classe, mais techniquement c’est plus « retranscription d’un monologue de Nikkfurie ». Singe Mongol a quand même tenté de le lancer sur plein de rappeurs cainris obscurs et a réussi à placer Alkpote dans la discussion, pour ma part je sirotais mon lait-fraise en essayant d’évaluer qui de Nikkfurie ou de moi avait le crâne le mieux rasé -je ne suis jamais arrivé à une conclusion définitive.

On pourrait raconter plein d’anecdotes moyennement sympas sur cette interview, comme le fait que Nikkfurie s’est fait contrôler quatre fois par les keufs pendant son trajet jusqu’au café, ou comme ce moment où j’ai sauvé une vieille dame de la noyade alors que j’étais tranquillement en train de soigner un lépreux le long du canal Saint-Martin (l’une de ces deux anecdotes est fausse).

L’interview est super longue, mais en dehors de leur émission sur Mouv, les apparitions de La Caution sont particulièrement rares ces dernières années, donc n’en ratez pas une miette et surtout évitez de taper « ctrl+F Alkpote » sur votre clavier, j’ai passé la moitié de mes vacances à retranscrire ces quelques 9000 mots, et personne ne m’a rémunéré pour le faire. C’est classé par thématiques, parce que ça nous semblait la mise en page la moins relou pour tout le monde.

C’est parti :

La culture de l’enjaillement et le journalisme rap

Aujourd’hui, ça devient bizarre. La culture Rap est dans une phase assez superficielle : celle de « l’enjaillement » unique. On m’a déjà opposé que l’entertainment faisait partie du rap et, oui, pas de souci là-dessus, mais l’enjaillement c’est plus une sorte d’entertainment ultra primaire et vulgarisé. C’est compliqué de parler de ça parce que les gens voient tout en mode binaire chelou : soit tu t’enjailles soit t’es en mode relou qui réfléchit. C’est l’exact inverse de l’esprit Hip-Hop. Et des exemples, t’en as plein. Récemment par exemple, t’avais un questionnaire sur un site où la question à un mec c’était pourquoi Young Thug était son rappeur préféré, il a répondu « parce que c’est lui qui se sape le mieux » !

Déjà outre le problème de testostérone, ça en dit long sur une sorte de perception « anti-rap » du rap, à l’heure où très peu sauraient capter pourquoi on peut dire que Young Thug est parfois très bon … En tout cas, c’est pas pour jouer l’intellectuel, mais on va pas tout vulgariser non plus. Et dans plein de domaines. On a souvent perdu à ce jeu là d’ailleurs … Prends les artisans marocains, par exemple. Ils ont un savoir-faire traditionnel de ouf, mais peu d’entre-eux ont su réellement valoriser leur travail, jusqu’à ce que des gens d’autres pays soient venus en récupérer le fruit pour le valoriser et le vendre. Et quand tu vois les sommes qu’ils demandent alors qu’ils ont payé ça une misère, t’as mal au crâne !

C’est le grand problème des communautés « sans stratégie ». Communautés au sens large. Elles sont peu basées sur la réflexion à long terme. C’est beaucoup plus “faire un illet-bi » au plus vite sans le souci de bien valoriser ses qualités, sa place et de s’auto-pérenniser quelque part. Et si tu l’appliques au Hip-Hop, c’est le même problème. On a laissé à l’industrie, aux rappeurs d’enjaillement et aux gens qui n’y connaissent rien, la direction artistique empirique du truc… Qu’on se comprenne bien, j’ai rien contre la légèreté etc. il y en a toujours eu et y en aura toujours mais qu’un courant aussi profond, fin, spontané et technique devienne presque uniquement ça, c’est quand même tendu !

Mais bon, ça peut changer. Regardez, vous, par exemple. Et je dis pas ça parce que vous êtes en face de moi, je l’ai déjà dit à d’autres, comme à Mehdi de l’Abcdr etc. J’aime pas forcément tout ce qu’aime l’Abcdr ou autres, mais vous et eux faites partie des quelques rares journalistes/médias à encore avoir des connaissances dignes de ce nom et du respect pour la musique dont vous parlez. Même si vous parlez de Young Thug, vous allez le faire de la bonne manière, pas pour détailler sa dernière tenue !

D’ailleurs, beaucoup d’artistes auraient bien besoin que vous vous affirmiez plus en tant que vrais journalistes spécialisés dans le peu-ra. Que vous preniez une place plus importante. Ce ne serait pas de la prétention. Au contraire, ce serait utile au schmilblick aujourd’hui parce que sinon des mecs qui ne connaissent rien vont le faire à votre place !

Pour élargir sur cette culture de l’enjaillement, il y a des énormes stats de vues, de ventes etc pour des stars relativement éphémères en terme de substance ou de fond, mais en termes de chiffres, c’est carrément ouf. Et pourtant, en France, tu peux être fier de qui, à l’heure actuelle ? T’imagines ! A part des footballeurs, qui sont parfois des véhicules d’émotions somme toute assez réelles mais ça reste du foot, les gens ne te citeront catégoriquement que très peu d’écrivains, d’intellectuels, d’artistes, de mecs en télé etc qu’ils pourraient qualifier de brillants avec une sensibilité issue d’un background comme le nôtre. Bien sur, je peux te citer Mouloud qui fait le boulot en télé parce qu’il arrive à faire de belles choses avec une dynamique nouvelle et relayer la parole de gens intéressants sur de grosses antennes, mais ça reste l’une des exceptions qui confirment la règle. Albums, livres et films avec date de péremption plus rapide que celle des yaourts que les darons allaient pécho à moindre prix ! C’est l’exigence qui manque.

C’est bien de s’amuser, on est des êtres humains… mais uniquement ça ? Ca te nique toute forme de culture profonde. Sans partir dans le complotisme, ce sont des choses qui, par ailleurs, peuvent être stratégiques avec l’enjaillement constant. Prends le football par exemple, c’est parfois le meilleur moyen d’abêtir le peuple. Moi, le premier, d’ailleurs ! Et certains pensaient même, au Brésil, pouvoir étouffer les manifs et les énormes problèmes sociaux par… la Coupe du Monde !

Et le souci c’est que les rappeurs sont en train de faire ça à ceux qu’ils sont censés représenter, voire « défendre » avec, paradoxalement, très souvent l’ultra-consentement de ces derniers. Combien de fois tu peux entendre « ouais mais au moins il fait de l’oseille » ? Comme s’ils en touchaient une partie … Dans un autre registre, pour la littérature dite « de banlieue » c’est un peu pareil. Généralement, en termes de valeur littéraire, c’est très pauvre. Et ça, parce que nos auteurs se sentent obligés de s’enfermer dans les thématiques « j’ai eu mal, j’ai eu soif, j’ai eu faim » en les surjouant. Ca ne nous rend pas service selon moi. Surtout sociétalement, on passe pour des pleureuses et cela dilue fortement l’impact du moment où il faut vraiment « se plaindre ».

Pour nous, La Caution, faire briller le Verbe a toujours été primordial et l’art du récit dans des endroits où, a fortiori, tu peux en voir des vertes et des pas mûres devrait aboutir à des plumes populaires plus affutées. Par exemple, mon frangin Hi-Tekk me fait halluciner, son écriture est dingue. Et l’influence de sa culture de littérature SF n’y est pas étrangère. Pourtant, tu peux te dire que c’est bizarre : le mec a grandi en banlieue, il est « censé être bien plus basique » (sic) , limite à l’opposé de ce genre de lectures mais la finesse, la curiosité, ont été essentielles dans notre parcours et avec le recul, à notre humble niveau, on a toujours essayé de promouvoir l’acuité et l’ouverture d’esprit.

En France aujourd’hui, on a, en général, une jeunesse avec un niveau de vie plus élevé que celui qu’on a pu connaitre, doublé d’ouvertures plus grandes avec la technologie etc. Elle pourra amener les choses au next level à partir du moment où elle arrêtera de se scléroser tout seule dans « l’enjaillement » unique ! Et attention, c’est pas de l’ascétisme ou un délire de mecs austères qu’on prône mais entre le moine et le trou du cul de télé-réalité, y a quand même quelques vibes cools dans lesquelles se retrouver ! Et pour en revenir au rap, il faut aussi des mecs avec un minimum de gamberge, parce que c’est ce qui ravive la beauté de cette culture. Il y a une vraie beauté dans l’écriture. Du MC profond à celui qui peut paraître vulgaire ou quoi, peu importe tant que la plume est là. Tout à l’heure tu me citais Alkpote : il y a une esthétique dans son écriture, une technique, une imagerie intéressante. Des mecs comme ça et d’autres, même « classiques » ou “hors norms”, méritent d’être plus mis en avant par exemple.

Et justement, c’est pourquoi j’ai commencé par parler de vous, journalistes. C’est qu’on peut aisément critiquer plein d’artistes, ok, mais les relais de leur musique sont souvent faits par des gens assez faibles en matière de compréhension de cette culture Rap, du coup souvent les artistes s’adaptent pour pouvoir exister financièrement et au niveau de la reconnaissance. On a besoin d’un renouveau aussi de ce côté là. Là, on fait une interview par exemple, mais en réalité, qu’on la fasse ou pas, ça n’a aucune espèce d’importance pour moi. Je n’ai jamais recherché le buzz ou quoi, je fais du rap parce que mon cerveau ne peut s’arrêter de me faire écrire des « bars », si j’étais postier je kickerais encore entre 2 colis ! J’suis tombé dans la marmite vers 12 piges ! Mais malgré ça, ton taf est aujourd’hui plus que nécessaire ! Ton site internet, même si je ne vais pas aimer tout ce que tu publies, est quand même basé sur ton intérêt de la culture, sur ton avis de partager ton savoir, tes découvertes. Et si tu le fais pas, tu vas laisser la place à un site qui va promouvoir la culture de l’enjaillement ou de l’instinct voyeur : « Tel rappeur a insulté la mère à tel rappeur » , « Tel rappeur a travaillé avec telle marque de haute couture » etc

Et pas de soucis pour que ce genre de relais existe mais si il ne reste plus que ce type de medias, à l’avenir, toute une frange d’artistes n’aura plus besoin d’envoyer leur son à personne, parce que plus personne n’aura suffisamment d’acuité pour s’intéresser à une musique un peu pointue ou plus « dure d’accès ». Bref en gros, si on veut qu’il existe une certaine émulation, un renouveau, il faut que ça passe par le rappeur, certes, mais aussi par le producteur, par le journaliste, etc.

La production

Même si je surkiffe le rap, je trouve que dans la production, il y a un challenge constant qui est plus important. Bon, c’est un truc d’autiste, mais c’est intéressant. Et j’ai toujours eu un rapport quasi « possédé » à la composition. J’ai travaillé sur toutes sorte de formats. Du beat pour La Caution au cinéma en passant par la pub ou le spectacle vivant. Il faut d’ailleurs à chaque fois se réinventer dans la « musique à l’image » puisque tu dépends d’un brief venant d’un réal. avec une sensibilité différente. Faire des beats classiquement n’en demeure pas moins un challenge de ouf. S’auto-défier pour dépasser le niveau que tu as déjà atteint est un moteur. Après, si tu te dis « faut que je fasse un beat à la Young Chop parce que mon artiste veut ça », bon … c’est ton droit, mais ça ne m’intéresse pas. D’ailleurs, il y a un précédent à cette uniformisation des prods dans le rap. Dans les années 2000, les mêmes producteurs, les Trackmasterz, DJ Premier, Swizz etc., ont produit pour tous les MCs de l’époque. Paradoxalement, une partie du côté « identité » du rap est morte à ce moment là. Parce que si nous trois, on est trois rappeurs différents, avec une manière de rapper certes différente, mais qu’on va se ruer sur les mêmes beatmakers, on aura chacun une compilation de ces mecs là en termes de sonorités. Résultat : on aura tous beaucoup moins d’identité. D’où le côté racé d’un groupe comme le Wu-Tang, qui avait un seul producteur. Si le Wu-Tang, avec les mêmes rappeurs, avait été chercher les autres beatmakers, ça n’aurait pas eu le même impact. Aujourd’hui, le problème avec la trap, c’est que même si on a deux-cent producteurs différents, ils vont tous faire sensiblement le même type de son. Tu vas éplucher des albums de dix-huit tracks, tu vas garder deux titres excellents, et jeter tout le reste. Il y a d’excellents producteurs, mais pour un garder un seul c’est compliqué… parfois c’est London on da track qui tient la corde, parfois c’est Metro Boomin’… mais dans l’ensemble, rien ne ressort clairement. T’as Brodinski qui fait du très bon taf et se démarque car il ajoute sa vibe et sa touche particulière quand il bosse avec des MCs de la scène trap US. Mais sinon, les mecs sont trop facilement plagiables. Zaytoven est bon, mais tout le monde peut faire la même chose que lui sans trop de difficultés. Un mec comme DJ Premier, même si c’était pas mon angle d’attaque en termes de production, tu te demandais quand même quelle était l’alchimie pour faire sonner les choses comme lui.

Pour l’anecdote, je surkiffais un remix de DJ Premier du titre My World de OC. Il avait utilisé un sample de Love Unlimited Orchestra, l’orchestre de Barry White. J’avais le sample sous la main, et avec Malik Insomniak, un pote à moi, on avait essayé de le refaire pour le fun. Et on est pas manchot sur les MPC et compagnie ! Mais y’a un truc qui ne fonctionnait pas. Son côté turntablist faisait la diff’, la manière dont il lâchait le sample puis le transposait peut-être, c’était un truc vraiment chelou à faire. C’est-à-dire que tu peux essayer de faire du DJ Premier, mais obtenir la même qualité que lui … nan. Du coup, mieux vaut faire ta vibe et essayer d’exceller dans ton propre délire. Et ce truc, il s’est quand même vachement perdu. Aujourd’hui, si tu veux copier Metro Boomin’, honnêtement, avec les kits que tu trouves sur internet, et du travail bien sur, tu peux au moins presque t’en approcher.

Me concernant, j’ai vraiment laissé libre cours à toutes mes influences et je pense humblement que j’ai réussi à avoir une patte bien perso. Quand « Thé à la Menthe » s’est retrouvé sur Ocean’s 12, le compositeur du reste de la musique du film a tenté de s’en inspirer pour essayer de le remplacer et mettre sa musique sur la scène culte du film, ça n’a pas marché… Un peu comme quand j’ai essayé de refaire le son de DJ Premier ! (rires)

Le Cloud-Rap

La musique nuageuse, c’est limite étonnant que ça marche. Nous, à la base, quand on s’inspirait indirectement de la new-wave, la cold-wave, ça fonctionnait pas du tout. Enfin, ça fonctionnait sur notre public mais sur un public plus large ça ne prenait pas. Ca ne véhiculait pas d’émotions pour le grand public. Les notes cloudy, c’était des trucs qu’on retrouvait beaucoup dans la new wave. Certaines nappes des prods du type Cloud-Rap ou PNL en France, tu pourrais les décliner et les mettre chez Mylène Farmer, par exemple. Ce sont des accords assez simples et directs, très mélancoliques qui touchent directement. Et ce n’est pas une critique, ça peut déboiter parfois. D’ailleurs, les cainris vont vers des accords plus compliqués, ils sont plus musiciens que les français en général. Mais quelque part, paradoxalement, moi, ça m’a sauvé de ne pas être musicien. Ca m’a donné cette touche perso. Une oreille nihiliste, cannibale et sans calcul. J’ai appris beaucoup en laissant libre cours à l’expérimentation. Je vais vous raconter une anecdote : sur le premier album, on avait un morceau qui s’appelait « Entre l’index et l’annulaire ». Il y a une espèce de guitare triturée un peu bizarre, qui tourne sur un truc un peu funky … L’ingénieur du son avec qui on bossait à ce moment là, Mitch Olivier, me dit  » t’as samplé Nine Inch Nails » .

A l’époque, je savais même pas vraiment de qui il me parlait. Dans ma tête je savais que j’avais fait des sessions de sampling un peu crapuleuses, donc je vérifie. Et non, je ne l’avais pas samplé, c’était bien un truc que j’avais bouclé. Il m’isole cette espèce de guitare bizarre un peu time-stretchée, et il insiste, il est persuadé que c’est un truc que j’ai samplé. Du coup je lui ai montré comment j’avais fait, avec le sampler. En fait, j’avais pas assez de secondes de temps sur ce sampler. J’avais donc bouclé une micro-note de guitare, que j’avais déclinée sur un clavier, et ça donnait une sonorité un peu bizarre. Pour couper la sonorité un peu bizarre, j’ai mis le sample en reverse. C’est un peu technique, mais en gros tu time-stretches ce qui est crade en reverse, et ça aplanit le truc et tu joues le reste des instruments selon cet accord désormais un peu chelou !

Et en fait, je faisais sans le savoir à peu près ce qui avait déjà été fait par des tueurs en studio comme Trent Reznor justement : enregistrer leurs grattes, les mettre en reverse sur des solos pour avoir une atmosphère particulière. Ensuite, ils rejouent synthés et grattes sur les harmonies du reverse, pour avoir un son un peu massif, avec des dissonances très intéressantes… Enfin des trucs dans le genre avec des pédales de guitare et du vrai matos. Bah écoute, grâce à l’austérité matérielle et la chacalité de l’autodidaxie Hip-Hop, t’es dans le 93 avec juste un sampler et un Atari et t’élabores de vraies choses ! 

Le sampling

On s’est dirigé vers la musique électronique parce qu’on avait cette vibe naturellement mais aussi à cause des mecs qui demandaient trop d’oseille pour les samples. Comme on était dans une grosse boite d’édition très tôt, c’était risqué, même si, « chassez le naturel, il revient au galop », on a bien sur utilisé le sampling plein de fois. Mais à une époque, tout le monde était en procès … les mecs lâchent rien ! Au lieu de se dire « ok, prends le sample, et je prendrai des droits ». Nan , ils veulent souvent tout ! Il nous est arrivé de vouloir clearer un sample, on nous a demandé 6000 dollars, plus tous les droits de la musique, plus telles sommes si le morceau dépasse tant de ventes … nan… laisse tomber, je préfère rejouer le truc moi-même en changeant quelques notes. Si un sample d’un artiste te rend ouf et que tu veux absolument l’utiliser sans le camoufler, tu peux lui lâcher 40% du truc, ne prendre que 10% pour ton travail … mais les mecs veulent tout gratter. Tu peux gratter si c’est Jay-Z qui te sample, mais un petit label indépendant, sérieusement ? D’ailleurs ça a quasiment fait disparaître le sampling des productions rap aujourd’hui !

Le rap, une musique rock

On est arrivé au Hip-Hop via le rap à la sauce Def Jam 1ère génération. Le Hip-Hop « Rick Rubinien » nous a traumatisé. Avec des accents très rock et ce fantasme du rockeur qui rock la scène. Lil Wayne l’a eu un peu sur l’album Rebirth plus récemment. Quand t’es sur scène, c’est cool de voir les gens allumer leurs briquets ou chanter en chœur mais pour nous, le vrai kiff, c’est de voir de l’agressivité. Vé-nèr mais positive. C’est ce qui fait que quand on était kids, alors que nous, les mecs du rap, on était en « guerre » musicale avec les mecs du hard-rock, on surkiffait en scred des morceaux de métal parce qu’il y avait justement cette agressivité. On a même déjà été à leurs concerts juste pour ça ! Les meilleurs concerts d’ailleurs, c’est quand t’as cette « agressivité sans animosité » dans le public… ou quand le DJ envoyait Protect Ya Neck en soirée, ça partait en émeute bon délire ! Cette énergie, elle est nécessaire à certaines populations, parce qu’elle représente un exutoire de ouf. L’adolescence, c’est un espèce de No Man’s Land où tu te cherches, et où tu peux te trouver de n’importe quelle manière : la musique, la peinture, les études, les livres, la religion, le sport … mais aussi la délinquance, la drogue, la dépression et autres vibes moins réjouissantes. Pour les premières, ce sont des choses dans lesquelles tu peux aller chercher des repères pour te construire, et comprendre qui tu es. Malheureusement, on a grandi dans des milieux où la lecture n’était pas forcément quelque chose de très ancré culturellement. Mais la musique, ça nous parlait directement. Et ça peut être un vrai exutoire dans une vie modeste de quartier ! Ca l’a été pour nous.

Pour en revenir au rock, quand Run DMC faisait King of Rock, c’était pour expliquer que ce qui fait l’esprit du rock, avec cette énergie et ce côté vindicatif, se retrouvait désormais dans le rap. Je pense qu’on peut ramener ce truc un peu agressif aujourd’hui, c’est nécessaire. Il ne s’agit absolument pas de faire du rock mais de re-fédérer des petits jeunes autour de cette approche nerveuse, approche « rock » de la musique rap. Ce public existe déjà plus ou moins de manière éparse, mais il faut une locomotive.

On a débarqué en mode très underground à une époque où tout le monde signait des deals, et où des groupes comme ceux du Secteur Ä et autres étaient capables de faire de très bons singles commerciaux. C’était à mille lieux de ce qu’on pouvait concevoir avec notre musique, mais ça restait des bons titres avec une construction hip-hop. Du coup, en indépendant, on a réussi de notre côté à créer une petite brèche sortie de nulle part. Avec TTC et quelques autres, on a fédéré un public autour du rap alternatif sans calcul. Ca allait du mec avec une approche punk de la musique à l’étudiant d’école de commerce en passant par de vrais puristes Hip-Hop, sans barrières. Aujourd’hui, on est plus connus qu’en 2001, parce que notre notoriété s’est construite à partir de ça. Et je me dis que parmi les kids d’aujourd’hui, il y en a plein qui sont comme nous en version ados ou jeunes adultes, comme ceux qui nous ont kiffé en 2000-01, des gens qui attendent le retour d’un rap nerveux et sans calcul basé sur la performance.

Le rap actuel

En rap français, un seul truc m’a marqué ces dernières années : Bipolaire, de A2H. J’ai trouvé ça lourd et bien construit, mention spéciale notamment pour « Mme Middle Class » un morceau storytelling à propos de sa life qui cite sa daronne etc qui était super bien écrit. En américain, je ne vais pas te mentir, hormis peut-être un Run the Jewels, un Otto Silence il n’y a aucun album qui m’ait réellement marqué. J’ai entendu pas mal de morceaux cools, voire très bon et plein de bons MCs mais rien de notoire à mon goût.

Je n’ai aucun problème avec la trap, mais j’aimerais bien que les mecs continuent le rap également sans faire de la redite des âges d’or. Le rap peut et doit encore évoluer, il n’a jamais été figé. Mais on est pour la première fois dans une époque qui n’a aucune réelle scène underground. Attention, je parle d’un vrai underground, et pas juste de mecs qui ne sont pas connus. Il faut des mecs qui se disent « c’est nous qui avons raison » … c’est essentiel dans cette culture ! Le Wu-Tang, en 1992-1993, à l’époque du West-Coast où tout le monde arrive avec des refrains chantés, ils sont dans leur cave en train d’écrire Protect Ya Neck, et ils se disent « c’est nous qui avons raison ». Et pour que ça fonctionne, il faut que les artistes underground soient soutenus par une petite partie de public initié, et que des journalistes pointus suivent cette scène, comme en France du temps de notre 1er album avec des gens comme les mecs de Hip-Hop Core, 90bpm et des sites comme ça à l’époque. Des mecs qui dénichent, qui sentent le rap et même à des niveaux plus hauts comme David Dancre avec ses magazines comme Tracklist qui montaient de vraies choses authentiques comme « Rap Not Dead » etc.

Les mecs qui arrivaient avec des sons que 99% des gens auraient trouvé imbuvables -car trop pointus- avaient quand même la possibilité d’être écoutés et analysés par des professionnels, certes peu nombreux, mais dont l’avis avait de la valeur. Aujourd’hui, il n’y a plus ça. Et le problème, c’est que l’underground a toujours été le mainstream de 30 ans plus tard. Il y a trente ans, on voyait les punks comme des rebuts de la société … aujourd’hui, tout le monde s’habille comme eux, regarde A$ap Rocky !

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de mecs qui arrivent à comprendre les MC’s de l’intérieur. Sur les manières d’écrire, de rimer, les flows… il peut y avoir des discussions quasi mathématiques. Nous, on a presque toujours fait ça ! A 18, 19 ans, on s’en foutait de faire carrière. On était des psychos du côté technique du rap. J’étais pas hyper fan du mcing type Queensbridge classique par exemple, de Mobb Deep, Capone-n-Noreaga et compagnie, mais j’arrivais quand même à comprendre ce que ce rap avait d’intéressant et certains morceaux déboitaient. On ingurgitait les influences facilement parce qu’on avait compris le truc, sans jamais vouloir le copier. Pour moi, la scène la plus douée qu’il n’y ait jamais eu, c’était celle du New Jersey : le flow « chewing-gum » des EPMD, Redman, Outsidaz etc. Et par extension des mecs plus deeps mais techniquement dingues comme Organized Konfusion, le Boot Camp ou le virtuose parmi les virtuoses Big Pun. C’était le l’énergis la plus pure du rap, selon moi. Les bases qui te permettent de violenter n’importe quel beat. D’ailleurs parfois le « mumble rap » actuel a un peu de ce flow chewing-gum. Tu peux entendre Future rebondir sur le temps un poil derrière la mesure, ralentir les mots qui se posent, ce qui va donner un groove cool. Mais selon moi le gros souci actuel, c’est que ces mecs produisent beaucoup trop. Résultat, on se retrouve avec quelques titres extraordinaires au milieu de centaines de titres sans intérêt.

Ils peuvent plier cinq morceaux en une nuit, c’est fou. Mais c’est aussi parce qu’il y a moins de texte ! Le délire mumble-rap, un peu baragouiné, c’est aussi ça. A l’époque, fallait te démarquer des autres rappeurs. Donc ça pouvait être en faisant une voix un peu chelou, en travaillant ton timbre et en écrivant plus densément.

Sinon, dans un autre registre, un mec comme Blackalicious, je l’ai toujours trouvé très fort, à chaque fois qu’il sort un nouveau truc, je vais jeter une oreille. Je pense qu’il fait des choix moyens en termes de musique, il devrait poser sur de la trap ou cloud façon A$ap Rocky… son flow ferait tellement la différence ! Pareil, des mecs comme Jadakiss ou Papoose sont des tueurs malgré des choix musicaux un peu quelconques à mon gout et bien sur la scène Army of the Pharaos et consorts reste toujours fidèle à elle-même en terme de lourdeur.

Par contre, un gros problème dans le rap actuel, c’est que si tu rappes sans mélodies, ou sans mumbling, certains te considèrent comme old-school … alors que tu rappes en fait ! Ca crée une sorte d’opposition de styles là où évidemment le Hip-Hop peut aisément englober les 2, voire les 3, voire les 100… En fait, on n’est pas du tout contre la scène actuelle ou contre l’ancienne ou autre mais il est impératif que différentes vibes existent selon nous. Du coup, en ce moment, l’underground est juste du mainstream qui n’est pas encore connu. Peut-être que je me trompe, mais j’ai peur qu’on finisse par tourner en rond.

Je vais encore vulgariser, mais t’as parfois l’impression que le rap est censé être une musique faite par des jeunes cons pour des jeunes cons ou à l’inverse par des « vieux cons » pour des « vieux cons » ! D’où le fait que certains anciens se font avoir, ils sortent des albums en essayant de se jeunifier, ou au contraire, en partant dans des trucs super moralisateurs et en clamant aux plus jeunes « vous avez rien compris ». Nous on est entre les deux, quelque part, on est arrivés dans les années 2000 après les groupes des années 90 et avant ceux des années 10.

Donc pour nous, aucun complexe, il s’agit bien plus de continuer à faire du son imperméablement au game actuel ou même à l’ancien game. Tu peux dire ses 4 vérités aux trucs qui partent en couilles si t’en as envie mais sans posture moralisatrice. Dans notre nouvel album, il y a quelques phases dans ce genre mais ça va pas plus loin. C’est pas méchant, c’est de bonne guerre ! Genre « Ils ont décidé que le rap allait se vendre dans les chichas… Tout le monde est allé au charbon ! » Alors, c’est pas du tout notre cheval de bataille, mais si on doit le dire, on va le dire dans ces termes, sans jeunisme, ni morale.

Le prochain maxi

A priori, le premier maxi va être assez sombre, mais ça peut changer tant on a produit beaucoup de titres. Je pense qu’il sortira d’ici la fin du printemps/début de l’été pour préparer une sortie d’album quelques mois plus tard. Mais le timing du retour de La Caution, c’est 2017, sûr et certain. J’insiste pour nos fidèles Cautionneurs qui nous invectivent, à raison, là-dessus régulièrement. D’ailleurs on les en remercie, et on leur concocte de l’album bien dense comme ils aiment. En fait, Hi-Tekk ne peut plus faire de scènes à cause d’un souci de santé et du coup je suis devenu un double MC qui ne respire plus pendant un concert ! (rires) Plus sérieusement, on a pris énormément de retard en refaisant les morceaux en prenant en compte le fait que sur scène, jouer tout seul un album composé par deux personnes, c’est compliqué. On est donc en train de finaliser la participation d’Hi-Tekk sur l’album pour que ce soit un vrai album de La Caution, agencé de manière à ce qu’il puisse être joué sur scène par moi accompagné de mes Cautionneurs de manière patate. Parce que la scène a toujours été notre moteur et les gens nous l’ont toujours bien rendu.

Du coup, le premier maxi, c’est juste un éclaireur de l’album. Sur un album de plus de trente titres, revenir avec juste un single, je trouve ça léger. Et puis, il y a aussi le fait qu’on vende encore pas mal de vinyles, ce format donne un bel objet donc autant balancer deux titres directement. Il y en a un qui est dans une vibe electro-arabisante, orientale, mais pas du tout façon Thé à la Menthe, un truc beaucoup plus deep. L’autre, c’est dans un genre … Wu-Tang 3.0, dans le ressenti seulement pas du tout dans la sonorité. Le choix est hyper dur parce qu’il y a vraiment plein de vibes différentes dans le prochain album !

Le prochain album

Donner suite à “Peines de Maures” n’est pas une mince affaire mais l’inspiration ne nous a jamais lâché. Tant au niveau des lyrics puisqu’on est en plein dans ce qui avait pu être prévu par, notamment, des titres comme Peines de Maures que dans les sons. Une bonne trentaine de titres, du Caution dans toute sa largeur de spectre. A la fois Classique, mélodieux, nerveux et déconcertant. Il y a aura des choses très surprenantes, aussi bien dans le côté sombre que dans le côté presque happy. Mais aussi des titres plus faciles à comprendre, j’ai toujours ma vibe un peu story-telling à la « Aquaplanning », il y a toujours un peu de ça. Après, ça reste très dense, parfois très sombre ou très mélodieux et planant. Il y a des morceaux qui vont être considérés comme très spéciaux, c’est certain. Les morceaux les plus expérimentaux peuvent avoir été enregistrés aujourd’hui ou en 2005, ça ne change rien. Quand tu sors autant des sentiers battus, tu n’entres dans aucune case temporelle. Concernant les featurings … c’est un album tellement singulier qu’ils vont se faire tout à la fin.

Sur la plupart des titres, notre public va s’y retrouver, parce que c’est dans la stricte évolution de ce qu’on a pu faire auparavant. Peut-être qu’il va préférer les titres plus inattendus aux titres plus « simples » mais en général, nos albums sont des oeuvres que tu peux écouter très longtemps et découvrir une vibe dans des morceaux sur lesquels t’avais moins percuté au début. Je me rappelle quand on a sorti Les Cautionneurs : plein de mecs de notre public n’avaient pas du tout aimé 93km/h, et surkiffent aujourd’hui quand ils viennent en concert. Cet album, c’est un vrai album : au début, tu vas peut-être mettre de côté la moitié des titres, ou 60%, ou 70%. Et puis petit à petit, tu vas descendre à 40%, puis à 30%, et ainsi de suite. C’est ce qui a fait que de 2005 à 2012, La Caution a tourné en remplissant tous ses concerts. On avait appelé l’album « Arc-en-ciel pour Daltoniens » pour cette raison : on fournit des couleurs, et chacun les voit à sa manière. Quand t’offres du rouge à un daltonien, il va voir du vert : notre musique fonctionne sur le même principe. C’est à l’auditeur de l’interpréter comme il en a envie.

La couleur est très marquée. Le premier disque ressemble plus à Peine de Maures, dans le sens où il est assez sombre et mélancolique. Le deuxième est plus … je saurais pas vraiment te dire, les influences vont du blues à la techno, c’est très large. On inaugure une sorte de “Surf Rap” sur un titre et il y a même une balade, un peu à l’ancienne, mais avec une influence métal … C’est difficile à décrire, mais c’est fait à notre manière. Dans tous les cas, que ça fonctionne ou non, je considère cet album comme une œuvre d’art. Si demain je suis en chien et que j’ai besoin de faire de l’oseille, je peux travailler sur plein d’autres projets musicaux, ce sera du travail, pas de l’art à proprement parler. Mais ces projets là, comme cet album, je considère qu’une fois qu’ils sont placés dans la postérité, j’ai fait ce que j’avais à faire. Dans soixante ans, un mec pourra retomber dessus et comprendre ce qu’était le rap de La Caution à l’époque. La plupart des écrivains ou des poètes que tu étudies aujourd’hui à l’école n’ont pas eu leur succès de leur vivant. Peu de rappeurs résisteront à l’épreuve du temps, parce que leur musique est consommable sur l’instant. Nous, on essaye de construire ça comme une œuvre d’art un peu intemporelle, pour justement passer à la postérité ensuite.

Il y a tout de même quelques morceaux où je vais être tout seul, et c’est aussi une manière d’augurer la suite. Je suis quelqu’un qui travaille assez rapidement, et je pense qu’à l’avenir je vais faire pas mal de choses en solo. J’aurais surement dû le faire avant, mais il y avait des tournées, la gestion du label etc et ça m’a pris pas mal de temps. Je sors un EP dans quelques temps, avec Young Zee, d’Outsidaz. Aux dernières news, il est retombé, donc on a dû stopper temporairement les enregistrements, mais on bosse dessus. C’est une sorte de récréation pour moi, parce que j’ai exploré un peu plus ma vibe funky sur le 1er extrait : “Back ‘N Forth” . Je suis un grand fan de funk, même si ça ne s’est pas toujours ressenti avec La Caution.

Le prochain album de la Caution va être très violent et doux en même temps !

Le public de La Caution

On s’est vraiment retrouvé à la croisée de plein de publics différents. Je pense qu’on avait quand même une position centrale. Avec TTC, on était un peu les leaders de cette nouvelle scène. Les Svinkels aussi par exemple mais c’était plus punk. Baste avait un vrai délire de MC, mais l’esprit qui s’en dégageait restait somme toute plus rock. Nous, on a vraiment ouvert l’oreille à un public rap exigeant qui n’écoutait plus trop de rap en français, ou qui trouvait le rap trop mielleux. Notre public nous a suivi à la mort, et dans le fond, immense respect parce que personne ne nous a jamais soutenu à part eux. On n’a jamais été en maison de disques, je gère le label quasiment seul, chaque aspect, jusqu’à la livraison des skeuds etc. Et malgré le fight que ça peut être d’être au four et au moulin, on a quand même un blaze qui compte dans ce Jeu ! Il y a bien sûr le côté qualitatif de la musique, mais il y a aussi la pro-activité de notre business, dans le sens où, ok on fait un album sans calculs, mais derrière, je vais le défendre comme un chien enragé ! Sans pitié, je suis capable d’aller faire une interview pour une radio qui galère à faire vingt auditeurs, avec le même sourire et la même envie, voire plus, que si j’allais chez Skyrock ou autre. Je me bride ni dans un sens, ni dans l’autre. Maintenant, évidemment que l’indépendance nous a bloqué sur pas mal de choses, notamment sur la productivité. On n’a pas pu faire plusieurs albums, parce que c’est une bataille de tous les jours d’avancer en indé. Mais malgré ça, on est super fier de ce qu’on fait. T’imagines que notre shop, il tourne encore à plein pot ! Je suis obligé de monter le prix des disques sur plein de références bientôt sold-out, parce que je ne veux pas que ce soit des mecs qui nous kiffent “vite fait” qui l’achètent. Je veux que ce soit de vrais fans. Mais du coup, quand le mec achète, on lui refile pas mal de skeuds et de cadeaux pour qu’il en ait pour son argent. Parce que si tu laisses certains vinyles à 15 euros, c’est mort, en 24h le stock est terminé. Et j’ai pas envie de refaire des pressages. Le processus prend du temps et ma priorité est le prochain album.

Et en parlant de processus, en réalité je me rends compte que j’aime trop le rap pour son énergie intrinsèque… J’aime trop ça pour me dire que je vais laisser un petit neophyte se faire kidnapper ses oreilles par n’importe qui !!! Alors, je vais pas aller le chercher en faisant ce qu’il veut écouter, mais je vais essayer de mettre quelques accroches. Amener les choses de manière plus simple, par exemple. Et puis en même temps, je me dis qu’il y a une telle profusion de rap à l’heure actuelle que les mecs sont peut-être plus à même de comprendre des trucs un peu complexes. Si notre deuxième album sortait aujourd’hui, je me dis que pas mal de trucs pourraient être mieux compris qu’à l’époque. C’est horrible à dire, mais avant, les mecs du grand public ne nous parlaient que de Thé à la Menthe, ils aimaient La Caution uniquement pour ce morceau … bon, c’est super réducteur, mais à la limite, ça ne me pose pas de soucis. Aujourd’hui, un mec qui nous découvre par Thé à la Menthe peut aimer d’autres titres à nous, et même des trucs un peu spé comme Monde Libre, ou Antimuse. Antimuse, c’est un morceau qui fonctionne bien avec la nouvelle génération, notamment avec le public féminin. Des filles de 18-20 piges qui t’envoient des messages pour te parler d’ « Antimuse » , c’est golri.

En tous les cas, on ne veut se couper d’aucun public. En fait, sans vouloir se la raconter, on est arrivés beaucoup trop en avance avec des styles lyricaux très techniques et l’utilisation de l’électronique etc. Enfin, je dis ça, mais le premier album, en 2001, on n’était même pas en avance, c’était les mecs qui ne comprenaient pas où on était. Tu te rappelles quand Kanye West a fait My Beautiful Dark Twisted Fantasy ? Tout le monde le traitait de génie parce qu’il avait repris cette vibe Rock Nuggets des 70’s… C’était une de mes influences phares à l’époque d’ Asphalte Hurlante. D’ailleurs, j’avais samplé une note du même morceau que Kanye a samplé, déclinée sur un clavier-maître et rejouée dans un morceau qui s’appelait Almanach, sur notre premier album. Le mec est censé être un génie pour refaire un truc que t’as déjà fait, quinze ans avant ? A ma sauce bien sur. Franchement, il y a un truc frustrant là-dedans, parce que tu le sais, et que si t’en parles, on va te dire que tu te la racontes. Mais bon, au moins, ta fan-base reconnait ce genre de chose, et du coup, les gens qui te suivent, ils te suivent vraiment.

Je suis super content d’avoir le public qu’on a. Tu peux parler de musique avec lui, en général, il a des billes dans la discussion. Et même si ce public est parfois hyper différent de nous sur plein d’aspects on se rejoint dans le même amour de la bonne musique. « Bonne musique pour bonnes oreilles » comme on dit souvent.

L’écriture

J’aime quand des gens qui pensent qu’un arabe ne peut pas sortir quelque chose de plus intellectuel que « wesh la famille, c’est comment ? » tombent sur nos textes. Avec La Caution, on a toujours été très dans l’egotrip. C’est pour nous l’essence du MC. La compétition, l’émulation. Et certains de leurs poètes à deux francs vingt de la musique française, on les ruine. Une fois, j’étais sur une émission de Radio France pour un live, et j’entends un animateur qualifier un mec de génie incroyable parce qu’il faisait des rimes avec syllabes rapprochées, un peu comme ce que je fais sur le titre « Souvent » : « Le flic : un dos d’âne anodin, doté du don d’abattre au teint, dompté d’un tonneau de vin d’antan, pendant qu’un badeau meurt d’O.D. La France d’auteur d’Alphonse Daudet, de Danton à Baudin : mentir de Sedan à Meudon, du bandit au mandiant… ». J’ai écrit ça en 1996 ! J’avais envie de m’incruster et de lui expliquer qu’en termes de sens, en termes de rythmiques, en termes d’écriture, c’est largement supérieur à son super-héros de la langue française. Et pour moi, c’est ce genre de choses que le rap doit brandir comme fierté.

Je te mens pas, certains profs de lettres sont déjà venus nous voir en nous disant qu’ils étaient impressionnés par certaines de nos phases, et en nous demandant de quoi on s’est inspiré pour les construire. Et justement, notre bonne vieille banlieue a tout pour stimuler une prose bitumesque impressionnante ! Une autre fois, un mec en Lettres Modernes à la faculté de Rennes je crois, si mes souvenirs sont bons, nous a dit que son prof estimait que le texte de « Livre de Vie » était du Baudelaire moderne. Mais nous, en réalité on s’en bat les couilles de Baudelaire ! Avec tout le respect qu’on lui doit… Mais je vais pas te mentir, je connais même pas vraiment Baudelaire ! Le problème, c’est que ce sont des choses qui ne sont pas valorisées par notre milieu, il faut toujours en sortir pour découvrir une certaine valorisation. La langue française est ultra-riche et les techniques rap sont sans limites, c’est un puits sans fond de motivation pour créer des « fulgurances », français pour punchline dixit l’écrivain Mehdi Masud, et crois moi qu’avec La Caution ça a toujours été notre sport, et le prochain album saura faire plaisir aux aficionados d’écriture de narvalo !

La place de La Caution au sein du rap français

Je vais pas te mentir, parfois c’est frustrant de ouf. Quand je vois des mecs considérés comme des techniciens aujourd’hui, avec des flows et des techniques qu’on faisait déjà en 1997 … des styles qu’on a inventés en France ! A l’époque, techniquement, on était dans des psychopathies de ouf. En plus, on était deux rebeus … un rebeu, il était censé venir dire « wesh mon frère, nique ta mère ! », il est pas censé t’apprendre des mots ! Certes, on a grandi en banlieue, certes on est des fils d’ouvriers, certes on a connu toutes les galères du monde … mais grâce à Dieu on est carrés et on a une finesse dans l’écriture. On est peut-être arrivé à la mauvaise période. Avant nous, c’était la période où il suffisait de passer deux fois en playlist sur Skyrock pour faire disque d’or, j’exagère un peu mais tu vois le truc… Après nous, c’était l’explosion d’Itunes, Youtube et compagnie. Nous, on a par exemple eu le désavantage de connaitre un Itunes cloisonné, où tu pouvais vendre ton disque sur Itunes France sans pour autant être disponibles sur l’Itunes d’un américain ou d’un australien et ça en plein boom mondial de « Thé à la Menthe » !

« Thé à la Menthe », j’ai été un peu déçu par la réception du morceau en France même si c’est désormais un gros classic du rap français. Il n’est pas passé en radio autre qu’associative. Ce titre a fait le tour de la planète, des mecs du Kazakhstan sont venus nous chercher à l’aéroport en limousine ! On recevait plein de messages des Etats-Unis, d’Amérique Latine … A contrario, un titre comme « Batards de Barbares » en parallèle au film « sheitan », par contre, est sorti au bon moment ! Aujourd’hui, ce serait impossible, on serait fichés S ! (rires) Ne serait que tourner un clip pareil, c’est impensable. Un classique du 100ème degré ! Enfin, perso, à l’époque comme aujourd’hui, j’aurais jamais posé ce que mon reuf pose dessus. C’est en ça que ce morceau est d’autant plus intéressant, parce qu’il démontre le respect de la dualité et de l’éthique entre mon reuf et moi. Nos différences de vibes cohabitent dans un naturel de dingue !

Et même un truc assez ouf, à une période, certains nous prenaient pour des mecs un peu « fashion », parce qu’on était de la même scène que TTC et d’autres … et quand ils arrivent face à toi, donc face à un banlieusard, ils comprenaient pas ! Certains pensaient même qu’on s’étaient retrouvés là en vendant de la C dans des résois hype !!! Je connais la banlieue mille fois mieux que toi mon ami, mais moi je m’en bats les couilles, je viens pas dans le rap pour qu’on me prenne pour un chaud ou pour étaler de la street cred. C’est juste la musique que j’aime et mon taf ! Cette image a parfois brouillé les cartes dans la manière de nous catégoriser. Mais par contre, avec le public qu’on a su fédérer, c’est un truc de dingue, pas de différence entre qui que ce soit, qu’importe les origines sociales ou ethniques, et une super vibe. En concert, c’est un bonheur ! Hier, par exemple, j’étais invité au concert de Lucio Bukowski et Oster Lapwass, pour jouer le titre que j’ai enregistré avec eux sur leur album. Je considère que ces mecs là sont un peu les enfants spirituels de notre scène. Ca m’a fait hyper plaisir, il jouait devant 500 personnes, salle comble, alors que des mecs qui vendent beaucoup plus de disques que lui sont incapables de remplir des salles.

Rockin Squat

Sans être forcément fan de tout ce qu’Assassin a pu faire mais la qualité d’MC de Rockin Squat, à l’époque où il est arrivé, le place dans les plus grands lyricistes historiques du Hip-Hop français. J’ai un profond respect pour lui. Il est profondément hip-hop, c’est un vrai mec, et il a un public avec une super vibe en concert. Sans Assassin et consorts, il n’y a rien, ce sont eux les vrais tauliers. Avec Squat, on ne traine pas ensemble mais on est amis de longue date. D’ailleurs, Assassin Productions, Madj et Squat, font partie des rares personnes avec une vraie acuité, une vraie oreille en matière de mcing et, le temps de la sortie de notre premier maxi et d’une partie du « Tour de l’Espoir », ils nous avaient quelque part mis le pied à l’étrier au début de notre carrière.

Le « vrai rap »

Pour moi, le rap doit rester basé sur une rythmique vocale rap. « Rythm and Poetry » Le rap, c’est de la poésie urbaine déblatérée en rythme. Kicker des rimes –avec une mélodie ou non, peu importe- de manière rythmée, avec une manière spécifique d’enchainer les syllabes. Si tu chantes … bah c’est du chant ! Parce que si on commence à inclure les chanteurs, sous autotune ou pas, alors un titre comme Ignition Remix, de R.Kelly, c’est du rap ! Si tu remplaces le fait qu’il sache chanter par de l’autotune, on est en plein dedans. On peut même remonter plus loin : dans ce cas, Francky Smith, c’est du rap, et pas de la funk. Tout devient rap ! Et c’est pareil dans l’autre sens : si tu rappes sur de la dance … Docteur Alban ou Haddaway, je sais plus, rappaient sur de la dance. Et pourtant, ça n’a jamais été considéré comme du hip-hop ou du rap. Quand Afrika Bambaataa samplait Kraftwerk, il en faisait du hip-hop, quand Mobb Deep samplait des boucles de piano hyper classiques, ils en faisaient du hip-hop. Ca ne me dérange pas que tu prennes de la dance et que t’en fasses du hip-hop, mais il faut qu’on garde la construction d’un morceau hip-hop. Si tu prends la construction d’un morceau pop avec les vices de calcul d’un morceau pop … par exemple celui de remettre un hook énormément de fois parce que tu sais qu’il va plaire, ça dénature le truc pour moi. Et aujourd’hui des mecs du Hip-Hop utilisent ces procédés, genre tu vas prendre un mot qui tourne dans les collèges et les lycées, et insister dessus. Par exemple, tu sais que tous les petits jeunes utilisent le mot « wesh », bah tu vas commencer ton morceau avec ce mot, et le mettre 3-4 fois dans ton refrain et 6 refrains dans le titre. Ca, c’est une manière de créer un morceau qu’on ne peut pas considérer comme « hip-hop ». Il y a toujours eu de la réflexion de base sur comment optimiser un morceau, mais pas à ce point. Pas au point du foutage de gueule digne des pubs « Yop ». Faire un morceau chantonné quasi-vide de deux minutes avec six fois le refrain et de la démagogie à tous les étages, c’est plus du rap dans ma définition du truc, mais chacun fait ce qu’il veut. Je vais peut-être te choquer, mais Manau -même si c’est évidemment pas ma came- rappe plus que beaucoup de superstars actuelles … Je te cite pas de noms, parce que je n’ai aucune animosité envers les personnes qui font du super-commercial et qu’en réalité je m’en fous, tant mieux pour eux, mais j’aimerais juste qu’ils soient décalés dans d’autres rayons musicaux plus adéquats. Ils obstruent la route quelque part aux nouveaux venus qui rappent dans les règles de l’Art, et en mode mastodontes de la musique en France qu’ils sont devenus, ils pourraient avoir leur place dans les catégories pop ou variétés aisément et même y écraser la concurrence !

L.O.A.S : Trop bête pour un monde trop subtil

« Tout me fait rire ». Titre doux-amer, goguenard. Provocateur. « N.D.M.A » avait la brutalité rauque jusqu’au bout du titre, caché dans les points rageurs qui découpait ce nom de drogue fantasmée, colérique. Ici, il n’est plus vraiment de combattre, mais de se laisser porter par des flux contradictoires, qui font sans cesse revenir à un point de (non) retour. Œuvre intime et universelle, ludique et opaque, rêverie d’un meilleur ailleurs et peur de l’Apocalypse, chronique libre d’un projet qui fait du paradoxe une force, et de la naïveté une arme.

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Si « Tout me fait rire » séduit, c’est bien parce que défile, tout au long des pistes, l’écran intime d’un artiste qui, plus que jamais, s’ancre et s’offre à son auditoire. Fini le glacis post-romantique DFHDGB, où le lyrisme morbide dialoguait avec un humour malin et obsédant. Ici se joue en mode majeur ce que L.O.A.S s’évertuait à cacher entre les lignes auparavant, il s’agit de ne plus mentir, de retirer le masque. « La conscience d’un saint, la vie d’un dépravé », chantonne-t-il dans « Tremblement de terre », l’intro scintillante et robotisée, d’un calme oxymorique au vu du titre. Il faudra donc s’attendre à être sans cesse dérouté, faire des allers-retours, reculer pour mieux sauter. L’album ne se livrera pas si vite, puisque son auteur lui-même s’appréhende avec difficulté, conscient mais impuissant face à sa dichotomie intérieure, face à son tiraillement inévitable.

Et le projet ne fait que ça, jouer sur un sens pour mieux rebondir sur un autre, jusque dans les titres : exhortation à la révolte, dans un cri de violence aride (« VLV »), mais impuissance matérielle, où les armes de révolte se fondent dans un doux rêve moelleux (faire la révolution avec « Un flingue en porcelaine »), naissance d’une nouvelle vie qui s’ancre dans une chanson nocturne (le totalement diurne « La Lune »)… Les exemples ne manquent pas. L.O.A.S n’hésite jamais à montrer les fils derrière la marionnette de ses pensées. Il y a une intertextualité jusqu’ici quasiment jamais vue dans le rap, où la vie privée est moyen plus que fin d’habitude. Chaque piste est un écrin différent où se juxtapose des étapes de la vie, des espoirs, des déceptions, des amours et des peines, sans jamais être mélangées artificiellement, dans un kaléidoscope de mots et de pensées qui confinent au vertige. « Vieux Frère », hommage posthume, porte le poids mélancolique de sa noirceur, où une production lancinante rend d’autant plus puissante une écriture jamais chichiteuse, triviale même (« Pas un jour qui passe sans que je pense à Bilal », peut-on rêver plus bel hommage d’un artiste qu’une phrase sans une once de poésie ? ). La présence du seul featuring chanté de l’album, en la présence évidente d’un Hyacinthe toujours aussi rimbaldien, est finalement le pendant infernal, le triste retour à une réalité qui ne se montre plus que dans l’onirique (« Cette nuit j’ai rêvé d’avenir, et j’ai rêvé de feu »). « Nouvelle Religion » au contraire, est aussi lumineuse que « Vieux Frère » était crépusculaire. L’écran intime se déporte, et L.O.A.S se mue en créateur d’images suaves, amoureuses véritablement, où encore une fois se joue le tiraillement entre le repos (la voix est calme, le phrasé chantonnant, doucereux) et la douleur, comme si parler du bonheur, c’était déjà anticiper sa ruine (« Attache tes cheveux en désordre, tu pleures comme si tu riais »). Le génie de cette chanson et de l’album en général réside dans ce jeu de funambule constant, où chaque vers peut à tout moment être contredit par le suivant, où la force motrice qui entraîne la chanson vers son terme avance à pas irréguliers. « Tout me fait rire » est une véritable œuvre ouverte, un rap d’écorché vif qui ne cherche pas à panser ses plaies.

L’écriture de L.O.A.S a toujours été attirée par un désir de nihilisme, plus fantasmée que réelle ceci dit. Le nihilisme au sens d’anarchie était plus théorique, il était finalement plus un mantra personnel qu’un exhortation à la révolte collective. L’anarchisme loasien est une chimère, et c’est ce qui fait de VLV une chanson intemporelle, et pas seulement un concentré en forme de pot-pourri « Nuit Debout pour les nuls » : il y a une démarche égotiste indéniable, où Vive le Vandalisme est en fin de compte plus crié pour se convaincre que l’on est toujours vivant que pour aller tuer les oppresseurs. Loin de moi l’idée de dire qu’il se défausse ou se complaît dans une posture de leader de la rébellion. Au contraire le rap conscient dans sa forme la plus pure est le pincement pour se sortir de la torpeur, mais pas du rêve. L.O.A.S n’est pas Kery James ; il ne joue pas au faux-intelligent qui n’a finalement que des poncifs pour contestation ; il est un vrai-bête, au sens noble du terme. Tout casser pour rester en vie, s’en moquer pour ne pas sombrer, sourire malgré la blessure.

Cette liberté d’écriture finalement ludique « Vive le vent, vive le vent-dalisme », trouve sa forme la plus cristalline (et la plus politique finalement) dans le plus beau morceau de l’album, véritable collage surréaliste : « Flingue en Porcelaine ». Il y a un souffle de liberté jamais vu dans le rap français dans ces collusions de mots et de sonorités, encore une fois portés vers l’Inconnu, une puissance évocatrice qui en fait un manifeste politique : la seule volonté des mots mis ensemble fait œuvre de révolution, et si Nadja disait à André qu’il n’y a pas de pas perdus, L.O.A.S montre qu’il n’y pas de paroles inutiles.

Cependant, il serait réducteur de dire que notre artiste renie son style passé. On retrouve malgré tout , et heureusement, les thèmes récurrents, comme dans des retrouvailles avec des vieilles connaissances. On a souvent exagéré le rapport de L.O.A.S avec l’ésotérique et l’occulte, qui sont des sujets importants chez lui, mais pas fondamentaux. Le rêve, le fantastique, sont regardés avec une lucidité perçante, jamais naïve finalement. Il faut voir le décalage jouissif entre le titre « Carcosa », qui instaure une ambiance sombre, anxiogène, désamorcée avec brio par une ode sexualisée et baignée d’arrogance du coin des lèvres « Elles disent toutes qu’elles m’aiment, Ensuite elles me haïssent, Pourtant je reste le même, Le coeur près des valises ». Et quand la référence est directe, Chambre 237, la suite l’est moins : « De l’autre côté du miroir, je sais comment c’est ; Je vais arrêter de faire de la merde, pour mieux r’commencer » : de quel côté du monde nous voit-il, d’où vient la réalité ? Ce tiraillement constant de l’homme conscient de son délabrement mais impuissant, est-ce la drogue qui le crée, ou son absence ? Chaque phrase ouvre une porte qui en ouvre une infinité d’autres, dans ce paradoxe inhérent à l’album : se mettre à nu mais continuer à porter le masque « Mes comptines chantées sous un masque de méchant ». Dans Shining, la chambre 237 est ambiguë, les certitudes sont bouleversées : sous les apparences de la beauté se cachent la laideur, sous le vernis le putréfié, sous le masque le réel (ou le fantasme?). Dans le titre éponyme, même mécanique, l’auditeur est spectateur et explorateur, il est perdu, son confort est ébranlé : c’est bien là le vrai rôle de l’iconoclasme, de l’ésotérique et de l’occulte, être un médium qui complique.

Parmi les autres thèmes récurrents, la paternité et l’amour, les deux sphères intimes, ne sont pas en reste. Dans un rap français finalement assez frileux sur ces sujets, L.O.A.S exhibe sa paternité (et non son enfant, nuance de taille), dans une belle chanson, « La Lune ». Et c’est en mélangeant ces deux sphères pourtant souvent dissociés hermétiquement que l’émotion affleure le plus ; ici, il est nu, et ce dénuement est magnifié par une déclaration d’amour du père, et une déclaration de haine de l’ex-conjoint ; brutalité destructrice « je t’ai traité de pute, désolé mais je le pense vraiment » ; optimisme concepteur « On dessinera un destin fortuné ». Le passé s’oubliera, place au futur coûte que coûte, même si celui-ci s’inscrit pour l’instant dans le fantasme d’une feuille de papier, la même qui recueille les mots de la chanson. Le tourbillon d’émotions lunaire, comme un père qui crie au clair de lune, et amplifié par la scansion toujours plus rapide de LOAS, comme aspiré par son propre rêve, est une indéniable réussite, qui touche et émeut par la sincérité du dispositif.

« Tout me fait rire » est un incroyable projet, un joyau. N.D.M.A était brut et foutraque, un peu hystérique, talentueux mais circonscrit à une esthétique unique. En restant délicieusement classique dans le format et les sonorités utilisées (autotune, sons plus dansants, variétés romantiques) et en injectant des nouveautés (plus de jeux sur la voix, des prods lentes, lancinantes sans être inutilement éthérées), L.O.A.S dit tout et son contraire, dans un maelström doux-amer, où le naufrage est agréable en quelque sorte. Politique mais pas là où on l’attend, lucide mais rêveur, sombre et amusant, le projet est tout entier écartelé, dans un grand écart courageux, qui jamais n’apparaît comme poseur. Le « bête » du titre n’est rien d’autre que cela : cette vraie et fausse naïveté, ce je-m’en-foutisme désabusé, est une preuve d’intelligence par l’absurde, comme si l’idiot, par ses questions inadéquates, ces références à l’au-delà jetés comme ça, en l’air sans y faire attention, comme des petites bulles qui menacent à tout moment d’éclater, faisait resurgir la vérité.

La dernière chanson du projet s’appelle Chrysanthèmes, fleurs des morts, du deuil, et la courte strophe finale, débute par « J’ai laissé s’échapper ma haine » et se termine par « Plus loin que ceux qui te laissent voir…La fin de l’histoire ». Cette belle conclusion, qui semble se clore sur une linéarité classique, avec l’analogie fin de l’album/mort, est pourtant contre-balancé par un morceau caché, crypté, violent, in-tranquille. « Time is a flat circle », le pied-de-nez du mauvais garçon qui rit la gueule trouée pour ne pas pleurer, qui sample son fils et appelle à la révolte dans les bris de verve et de fureur, montre bien – et c’est la plus belle qualité de ce projet – que L.O.A.S n’a pas voulu réaliser un album juste, mais juste un album.

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Si les rappeurs français étaient des boissons…

Le soleil s’est repointé (brièvement), donc qui dit soleil dit playlist ensoleillée à fond dans les govas, barbecue, short et Mister Freez sur les lèvres comme un cigare de la Havane. Mais ça dit surtout réapprovisionnement de canettes et bouteilles fraîches pour se poser devant la terrasse ou sous l’abri-bus.

En fait, le paragraphe juste au dessus aussi est un faux prétexte. On voulait juste comparer une vingtaine de rappeurs à des soft drink car on en avait envie et qu’on se faisait chier.

C’est parti mon kiki.

Coca Cola/Booba

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Domine le game depuis belle lurette, malgré son côté nefaste, connu de tous. Plus tu consommes, plus tu sens que c’est dispensable.

 

Pepsi/Rohff

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Concurrent le plus acharné, est passé du pique au attaque direct, du grand divertissement.

 

FANTA/Kaaris

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A pris petit à petit son indépendance, au grand désarroi de son « mentor », qui ne fait que le boudé depuis quelques années.

 

Coca Cola Cherry/Shay

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Copie de l’original en plus féminin, et bien plus sexy.

 

Orangina/Jul

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A autant de disque de platine qu’il y a de pulpe dans une bouteille.

 

Lipton IceTea/Salif

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Toute la noirceur et la fraîcheur contenu dans un seul et même hôte.

 

Oasis Tropical/PNL

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On retrouve partout, dans la street comme dans les chichas. Ayant un succès sans précédent, attisant la foudre que de puristes qui préfèrent ignorer son existence.

 

Oasis Pomme Cassis Framboise/Moon’a

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En voyant le nom, on est obligé de froncer des sourcils, mais quand on y goutte, on deviens accroc à son goût d’une sensualité rarement égalée dans le milieu.

 

Tropico/Djadja&Dinaz

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L’ersatz de Oasis/PNL en plus sucré, moins subtil au palet mais quand même très recommandé lorsqu’il est frais sous une température caniculaire.

 

Stoney/Alkpote

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Fait ressortir l’obsédé sexuel qui sommeille en toi.

 

Monster/SCH

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Apparence psychédélique, vise les fans ultime de Sons Of Anarchy, mais au fond, il est très sucré.

 

Arizona/Fello L’afghan

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Naturellement excellent, souvent agressif mais quand même bien rafraichissant, l’esprit des apaches planent autour de nous après avoir essayé, le sens du partage et de clan devient beaucoup plus clair.

 

Capri-Sun/Kekra

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« Capri-sunné, pillonné même devant la zinga »

 

Pulco/Lino

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Flow excellent, texte amer, et l’impression qu’il a été toujours là, à observer ceux qui se battent pour avoir la première place alors que lui s’en fout complétement, il est là pour nettoyer ton estomac de toute la crasse accumulée.

 

Selecto/L’Algerino

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La boisson la plus sucrée, accepté uniquement par les maghrebins.

 

Redbull/Escobar Macson

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Tout est dans la puissance (et le jus de couille) du taureau.

 

Royal Soda/Nessbeal

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Très prisé chez les antillais, au point de le placer sur untrône sans pour autant lui délivrer la couronne qu’il mérite, mais cela n’a pas bien d’importance, on reconnait un roi par son sang.

 

Freez/Nekfeu

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Dans le pays d’origine, il ne vaut que quelques centimes, mais en France, coûte plus chère que la normale.

 

Mirinda/Siboy

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Le cagoulé de Mulhouse lui a dédié un son. Voilà.

 

Big Flo & Oli/Eau de Javel

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Si vous êtes papa ou maman, éloignez ceci de la portée des enfants. Mais si vous vous infligez cela, c’est que vous souhaitez vraiment passer l’arme à gauche. Extrêmement nocif même à petite dose.

 

L’eau/Lalcko

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Totalement indispensable pour un bon fonctionnement, denrée qui deviendra rare si on se fie à Mad Max Fury Road, flow calme mais direct qui rappelle la mer du Golfe de Guinée, texte limpide, on pourrait le dire plus simplement « Lalcko c’est de l’eau » (on a pas fait exprés, promis » et l’argent rend propre.

H3RY LÜCK : FORCE 2, ou La revanche des vivants

En période d’élection, il est une pratique politique qui ravit généralement les candidats de tout bord, et qui consiste en cette bonne et vieille tradition franchouillarde : écumer les marchés de province, plonger son nez dans les étals de fromage et serrer des mains de paysans. Ter-ter incontournable pour tout candidat en manque de crédibilité : là au moins on est avec les vrais, avec les khos, avec les charbonneurs.

Amusé par cette vaine quête de l’authenticité, je fus bien mal aisé lorsqu’il me fallu, à mon tour, me rendre aux dernières nouvelles du monde. Chiner sur le marché du rap français comme un bon fils de pute de hipster qu’on ne peut pas ne pas être. Glaner les restes comestibles et gratuits comme un bon fils de pute de bobo qu’on ne peut pas ne pas être.

J’eus alors la brève occasion et le privilège post-moderne d’aller au monde sans pour autant avoir à me bouger le moindre poil de cul. Bienvenu sur Haute Cucu.

On me conseille Force 2, de H3RY LÜCK : très bien. Quatre morceaux, c’est une carte de visite que je prends. Petite dégustation bourgeoise.

Il faut le signaler d’emblée : nous ne sommes pas tombés sur un charlatan, le produit est de qualité, et il faut saluer dès maintenant le travail précis de THC sur les prods, avant d’oublier. Sur la forme, il y a aussi à saluer la maîtrise des refrains, loin d’être racoleurs et pourtant entêtants (bref, de vrais refrains).

En ce qui concerne la texture et l’univers particulier du projet en tant que tel, procédons par étape. Avec Future Ex , on commence dans le sombre et les sous-sols. « L’amour est encore là » : Un spectre hante les nuit du rappeur, que nulle nouvelle compagne ne peut exorciser.

Quelle est la nature de ce fantôme angoissant ? « Je te voyais comme la daronne de mes soldats » : la rue ? En bon amateur de rap français, j’ai tendance à chercher des personnifications de la rue dès qu’une créature féminine harcèle un rappeur. Le doute est permis, et le rappeur me confirme que toute interprétation est possible. Cependant, que la « créature féminine » en question soit une personne réelle ou la rue, cela importe peu. Le sentiment dégagé dans les deux cas est le même : le rappeur traîne un pan de son passé comme un boulet.

« Le mal est encore là ». Le deuil n’est pas encore fait, et les angoisses d’hier viennent se confondre avec la réalité présente. Dans le monde des rêves et des cauchemars, Tristan et Yseult se pourchassent et se perdent dans le bois d’Aulnay.. L’amour se transforme aisément en haine, par un acte de sorcellerie tout droit sorti des Cornouailles. Les tourments du rappeur exsudent du morceau, à tel point qu’on croirait se débattre soi-même dans des draps moites. Le sommeil est torturé.

Et puis, enfin, le jour se lève. Prenant soin de sa santé, H3RY fait ses exercices. Ce qui consiste, pour un rappeur, à boire du sang d’emcee au petit déjeuner. Des concurrents dans les Frosties, avant d’aller se défouler en studio.

C’est exactement l’ambiance de La Tourette : un petit message aux potos rappeurs, qu’on insulte à tout va. Et comme cela ne suffit pas, on s’en prend aussi à d’autres bouc émissaires : « Destiné à insulter ces porcs, les banquiers les assureurs à tort ». La violence à purger est incommensurable.

Évidemment, en tant qu’auditeur on prend son pied à l’écoute de ce flot de piques savamment distillées, et on se plaît à en imaginer les cibles : « Tout le monde sait que tu t’es pas foulé, c’est pour ça que tu rappes cagoulé ! » Siboy ? Kekra (bon c’est pas une cagoule, mais le résultat est le même) ? Ou Kalash Criminel ?

L’ennemi est pulvérisé en trois minutes. Les exercices du matin permettent au rappeur de retrouver enfin des couleurs, et blindé de nonchalance et de cynisme, il semble enfin prendre l’ascendant sur son monde. Pour l’amour qu’il ne pouvait saisir, ce spectre furtif et filant, ce sont les rappeurs qui prennent dans la gueule. Et le cauchemar est vite oublié. On émerge enfin.

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Puis, dans la continuité du mouvement, on finit par apercevoir une réelle éclaircie. Avec No cry  le son se fait plus ensoleillé… On gagne en espace et en horizon, on se sort la tête du cul. Un peu d’espace, de respiration, d’air pur. Avec un peu d’imagination, ce sont les Caraïbes qui nous font face.

« Mon plan de sortie, c’est des raccourcis sous la terre, comme tous les gens qui ont voulu quitter la guerre. » Le MC lui-même semble vouloir en finir avec la merde environnante, et profiter un peu de la vie. Tant pis si la grosse caisse n’est pas réelle, la maserati sur le carrousel fera l’affaire. Après tout la joie de vivre se trouve peut-être dans le jeu.

On prend des distances avec la rue, et on l’embrasse d’un regard compréhensif, on en décortique la mécanique : «C’est les jambes des femmes qui font marcher les hommes / Les mères font des enfants, mais la rue fait des ogres. » Il s’agit moins du chant du vainqueur que celui du survivant. « J’ai l’âge du christ quand il est monté sur la croix, mais je ne suis qu’un soldat en plastique » : H3RY le trentenaire continue le combat avec l’expérience du vétéran, et la désillusion du « perdant magnifique », pour reprendre l’expression de Sameer Ahmad.

Mais, et c’était inéluctable, le soleil entame son déclin. La journée se termine, et le manège doit s’arrêter. Retour à la réalité, après avoir passé la journée à courir derrière des chimères. Dans Par cœur, le rappeur conclut avec lucidité : « Les roses et les orties ne dansent pas sur les mêmes mélodies… ». La fatalité est assumée. On approche de la fin, mais ce ne sera pas un happy end. Comme le manège, on finit par connaître la rue par cœur à force d’en avoir fait le tour. Et finalement, le renoncement et l’anticipation de la déception aboutissent à une forme particulière de sérénité.

H3RY joue sur l’ambiguïté du titre : ce « par coeur », c’est la difficile expression d’un amour indéfectible et pourtant régulièrement, systématiquement trompé. Le rappeur a fait le tour de la rue, a fait le tour de son monde, en a vu les affres et les limites, et pourtant ne peut se résoudre à le quitter. Le morceau s’annonce clairement crépusculaire. On semble arriver au bout du long chemin de la rédemption, de la lente floraison, avant de retourner à la nuit. La journée commençait dans la sueur, la haine, et elle finit dans le repos et la contemplation désabusée.

Alors, une fois la sucrerie sucée, ingérée et digérée, qu’est-ce qu’on peut bien en garder ? Qu’est-ce qui ressort de ces quatres nuances de Force ? Un chemin de croix quotidien, avec ses pièges connus, ses habituels tortionnaires qui avec le temps deviennent des repères bienvenus. Chacun son combat, qu’il s’agit de mener du mieux possible.

Il y a aussi le parfum typique du rap de trentenaire, qui fait songer à certains rappeurs du dix-neuvième : Express Bavon, Metek. Un genre de post-street rap, jamais donneur de leçon. Du rap de survivant, le sourire après les larmes. L’amertume est dépassée par une envie et une volonté : faire de la musique. D’ailleurs le rappeur entend bien miser sur sa tetralogie pour cer-per, comme on dit. Quant à savoir si la nuit va faire renaître les spectres et faire voler en éclat l’accomplissement que nous avons suivi au long de ces quatre morceaux, Force 3 nous le dira peut-être.

Starlito & Don Trip – Capoeira In The Living Room (Bootleg)

Il y a de cela une semaine et demie, est sorti le dernier volet de la trilogie « Step Brothers » des 2 vrais-faux demi-frères du Tennessee : Starlito et Don Trip. Les Mario et Luigi du sud des Etats-Unis collaborent ensemble depuis plus de 7 ans, et cela va même au-delà de la musique : ils sont devenus inséparables. Quand on se dit que tout à commencer par une partie de NBA2K dans un studio, on comprend que rien ne se fait au hasard. Leur complémentarité est spectaculaire : Lito, rappeur émo de Nashville, au flow à la traine (sans être péjoratif), associé à Don Trip, le gremlins de M-Town qui est plus là pour dévorer le micro, il arrive à tout balayer sur leurs passages, en particulier avec un point commun : leur humour complètement décalé.

Sans plus attendre, on va vous conseiller notre bootleg fait maison pour rentrer dans l’univers des Brennan et Dale du rap jeu. Et nous vous recommandons leurs 3 albums, plus leur tape « Karate In The Garage », disponible gratuitement sur LiveMixtape.

Illustré par le poto DOUBLE SWISHA BOY
Illustré par le poto DOUBLE SWISHA BOY

tracklist

http://www.mediafire.com/file/ag2dz6dgc9tba2g/Starlito+%26+Don+Trip+-+Capoeira+In+The+Living+Room+%28Bootleg%29.rar